Il s’agit de l’« Itinéraire de Paris à Jérusalem » et autres œuvres de François René de Chateaubriand, écrivain immortel dont le goût se plaisait aux paysages solitaires, aux souvenirs doux et tristes, aux choses graves et élevées : ce fut l’Homère des forêts et des déserts. « Il n’est personne qui, ayant assisté à la lecture [des œuvres de M. de Chateaubriand], n’ait marqué dans son souvenir, comme un événement, cette fête d’imagination », dit un critique*. « On arrivait au milieu du jour ; la lecture se prolongeait bien avant dans la soirée. On se sentait frêle et mortel à côté d’un immortel écho, et cette impression n’était pas la moins douce. Ces paroles, qui vivront quand personne ne vivra plus de ceux qui les entendaient, vous frappaient comme une confidence de l’avenir, et vous auriez voulu y attacher votre âme tout entière pour renaître et durer avec elles… Les femmes cachaient leurs larmes sous leurs voiles, les arbres soupiraient sous le vent dans le jardin. Par intervalles, au milieu des frémissements et de la surprise des assistants, la grande figure du poète se détachait dans l’ombre ; l’horloge du couvent, qui sonnait l’heure rapide, semblait dire à chaque coup : “C’est pour vous, et non pour lui”. »
Dans la France de ce temps-là, il n’était pas rare de voir un professeur interrompre tout à coup sa traduction épineuse d’Ovide, fermer le livre latin, et, ouvrant un gros volume broché, avec le geste d’un homme dévoilant un trésor, l’élever au ciel dans ses mains et dire à demi-voix : « Maintenant, mes chers élèves, je vous demande permission de vous lire quelques pages d’un ouvrage nouveau, que je viens de recevoir de Paris. Ce sera ma leçon d’aujourd’hui. L’auteur s’appelle M. de Chateaubriand. Il n’est sorti ni d’une école normale ni d’une école polytechnique, ni d’une école militaire ni d’un lycée ; il est sorti des forêts vierges d’Amérique**… Ses maîtres de rhétorique étaient la foudre, l’éclair, la nuée, les phénomènes célestes, les grands silences du désert, les voix retentissantes de la nature, les gémissements des vents, les bruissements des feuillages. Vous allez voir comment dans tout cela il comprenait la voix de Dieu et comment il parlait aux hommes. Écoutez-moi, ou ne m’écoutez pas, peu m’importe : les eaux et les bois feront silence et les esprits célestes m’écouteront, car c’est leur Créateur qui parle. Tâchez seulement de comprendre la divinité de ce langage »***. Ce préambule saisissait les élèves. Lisez la suite →






