Il s’agit du « Journal » d’Alfred de Vigny, poète à la destinée assez triste. Seul ou presque seul de tous les romantiques français, il n’avait pas fait école ; on ne l’avait pas suivi dans ses démarches ; on l’avait remarqué sans en rien dire à personne, sans qu’au surplus il s’en plaignît lui-même ; et tandis que les noms de Lamartine et d’Hugo remplissaient bientôt toutes les bouches, ce n’étaient pas ses « Poésies », mais un assez mauvais drame — « Chatterton », en 1835 — qui tirait ce poète, pour quelques jours à peine, de l’ombre et de la retraite un peu mystérieuse où il rentrait aussitôt. À quoi cela tient-il ? À ses défauts d’abord, dont il faut convenir. « Presque toujours gênée, l’exécution de Vigny, souvent brillante et toujours élégante, n’a pas moins quelque chose d’habituellement pénible et de laborieux, de heurté, de guindé », dit un critique*. « Et, d’une manière générale, jusque dans ses plus belles pièces — jusque dans “Éloa”, jusque dans la “Maison du berger” — sa liberté de poète est perpétuellement entravée par je ne sais quelle hésitation ou quelle impuissance d’artiste ». Mais cette impuissance était le fait d’un homme qui se posait les grands problèmes, et qui mesurait et éprouvait la vie ; et quelle que fût la portée — ou médiocre ou forte — de son esprit, cet esprit vivait au moins dans les plus hautes régions de la pensée. « Pauvres faibles que nous sommes », dit Vigny**, « perdus par le torrent des pensées et nous accrochant à toutes les branches pour prendre quelques points [d’appui] dans le vide qui nous enveloppe ! »
Voici un échantillon qui donnera une idée du style du « Journal » : « Tous les jours malheureux, je les regarde comme les vrais jours, les jours naturels de la vie, les fils du tissu qui compose cette robe qu’il nous faut endosser »*** ;
« Je ne peux plus lire que les livres qui me font travailler. Sur les autres, ma pensée glisse comme une charrue sur du marbre. J’aime à labourer »**** ;
« Avoir une tête sérieuse où chacun vient verser des sottises chaque jour par les deux oreilles, quel supplice ! »***** ;
« Si l’on voulait calculer de combien de rêveries se compose une idée juste, on en sentirait mieux le prix »******.
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