Comptes rendus sur la littérature ancienne et moderne de toutes les nations

Chateaubriand, « Itinéraire de Paris à Jérusalem. Tome I »

XIXᵉ siècle

Il s’agit de l’« Itinéraire de Paris à Jérusalem » et autres œuvres de François René de Chateaubriand, écrivain immortel dont le goût se plaisait aux paysages solitaires, aux souvenirs doux et tristes, aux choses graves et élevées : ce fut l’Homère des forêts et des déserts. « Il n’est personne qui, ayant assisté à la lecture [des œuvres de M. de Chateaubriand], n’ait marqué dans son souvenir, comme un événement, cette fête d’imagination », dit un critique*. « On arrivait au milieu du jour ; la lecture se prolongeait bien avant dans la soirée. On se sentait frêle et mortel à côté d’un immortel écho, et cette impression n’était pas la moins douce. Ces paroles, qui vivront quand personne ne vivra plus de ceux qui les entendaient, vous frappaient comme une confidence de l’avenir, et vous auriez voulu y attacher votre âme tout entière pour renaître et durer avec elles… Les femmes cachaient leurs larmes sous leurs voiles, les arbres soupiraient sous le vent dans le jardin. Par intervalles, au milieu des frémissements et de la surprise des assistants, la grande figure du poète se détachait dans l’ombre ; l’horloge du couvent, qui sonnait l’heure rapide, semblait dire à chaque coup : “C’est pour vous, et non pour lui”. »

Dans la France de ce temps-là, il n’était pas rare de voir un professeur interrompre tout à coup sa traduction épineuse d’Ovide, fermer le livre latin, et, ouvrant un gros volume broché, avec le geste d’un homme dévoilant un trésor, l’élever au ciel dans ses mains et dire à demi-voix : « Maintenant, mes chers élèves, je vous demande permission de vous lire quelques pages d’un ouvrage nouveau, que je viens de recevoir de Paris. Ce sera ma leçon d’aujourd’hui. L’auteur s’appelle M. de Chateaubriand. Il n’est sorti ni d’une école normale ni d’une école polytechnique, ni d’une école militaire ni d’un lycée ; il est sorti des forêts vierges d’Amérique**… Ses maîtres de rhétorique étaient la foudre, l’éclair, la nuée, les phénomènes célestes, les grands silences du désert, les voix retentissantes de la nature, les gémissements des vents, les bruissements des feuillages. Vous allez voir comment dans tout cela il comprenait la voix de Dieu et comment il parlait aux hommes. Écoutez-moi, ou ne m’écoutez pas, peu m’importe : les eaux et les bois feront silence et les esprits célestes m’écouteront, car c’est leur Créateur qui parle. Tâchez seulement de comprendre la divinité de ce langage »***. Ce préambule saisissait les élèves. Ils écoutaient. Le professeur frappait sur son livre et commençait :

« Il est un Dieu ; les herbes de la vallée et les cèdres de la montagne le bénissent, l’insecte bourdonne ses louanges, l’éléphant le salue au lever du jour, l’oiseau le chante dans le feuillage, la foudre fait éclater sa puissance, et l’Océan déclare son immensité. L’homme seul a dit : “Il n’y a point de Dieu” »****.

La grandeur des idées, la pompe des mots transportaient les élèves. La voix solennelle du professeur, les larmes qui semblaient monter de son cœur ou trembler dans sa poitrine, la nouveauté de ces accents, la sainteté de ces délires enivraient leurs oreilles. Il n’était pas besoin de leur imposer le silence : le silence se faisait de lui-même par la peur de perdre une de ces magnifiques phrases qui leur parlaient de l’inconnu. « Il y a peu d’années, les “Martyrs” de M. de Chateaubriand me tombèrent sous la main ; je ne les avais pas lus depuis ma première jeunesse », dira plus tard un élève*****. « Il me prit fantaisie d’éprouver l’impression que j’en ressentirais, et si l’âge aurait affaibli en moi les échos de cette poésie qui m’avait autrefois transporté. À peine eus-je ouvert le livre et laissé mon cœur à sa merci, que les larmes me vinrent aux yeux avec une abondance qui ne m’était pas ordinaire, et, rappelant mes souvenirs sous le charme de cette émotion, je compris que… loin d’avoir perdu de ma tendresse littéraire, elle avait gagné en profondeur et en vivacité. Ce n’était pas seulement l’âge qui l’avait mûrie ; un nouvel élément l’avait transfigurée : j’étais chrétien. Les “Martyrs”, qui n’avaient parlé qu’à mon imagination et à mon goût de jeune homme, leur parlaient encore sans doute ; mais ils trouvaient dans ma foi un second abîme ouvert à côté de l’autre, et c’était le mélange de deux mondes, le divin et l’humain, qui, tombant à la fois dans mon âme, l’avait saisie sous l’étreinte d’une double éloquence : celle de l’homme et celle de Dieu. » Je crois que jamais un plus bel éloge n’a été décerné à l’œuvre d’un écrivain.

Tableau par ~ebaskan

Voici un passage qui donnera une idée du style de l’« Itinéraire de Paris à Jérusalem » : « Les Turcs ne sont pas des oppresseurs ordinaires, quoiqu’ils aient trouvé des apologistes. Un proconsul [romain] pouvait être un monstre d’impudicité, d’avarice, de cruauté ; mais tous les proconsuls ne se plaisaient pas, par système et par esprit de religion, à renverser les monuments de la civilisation et des arts, à couper les arbres, à détruire les moissons même, et les générations entières ; or, c’est ce que font les Turcs tous les jours de leur vie. Pourrait-on croire qu’il y ait au monde des tyrans assez absurdes pour s’opposer à toute amélioration dans les choses de première nécessité ? Un pont s’écroule, on ne le relève pas. Un homme répare sa maison, on lui fait une avanie. J’ai vu des capitaines grecs s’exposer au naufrage avec des voiles déchirées, plutôt que de raccommoder ces voiles : tant ils craignaient de montrer leur aisance et leur industrie. Enfin, si j’avais reconnu dans les Turcs des citoyens libres et vertueux au sein de leur patrie… j’aurais gardé le silence, et je me serais contenté de gémir intérieurement sur l’imperfection de la nature humaine : mais retrouver à la fois, dans le même homme, le tyran des Grecs, et l’esclave du Grand-Seigneur ; le bourreau d’un peuple sans défense, et la servile créature qu’un Pacha peut dépouiller de ses biens, enfermer dans un sac de cuir, et jeter au fond de la mer : c’est trop aussi, et je ne connais point de bête brute que je ne préfère à un pareil homme »******.

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Bibliographie succincte en langue française

* Edgar Quinet. 

** Les évènements de 1789 déterminèrent Chateaubriand à partir pour l’Amérique du Nord, où il reçut, au milieu des solitudes immenses, un enthousiasme religieux qui vivifia les pages immortelles de ses œuvres. 

*** Alphonse de Lamartine, « Mémoires inédits ». 

**** « Génie du christianisme. Tome I », p. 192. 

***** le père Henri-Dominique Lacordaire. 

****** p. 231-232.