Il s’agit d’un recueil de nouvelles de M. Ali Erfan, écrivain et réalisateur iranien, né à Ispahan en 1946 et exilé à Paris depuis 1981. Bien que M. Erfan n’ait pas fini sa carrière, je m’autorise, dès à présent, à résumer les principales et différentes qualités et comme les éléments constitutifs de son génie. 1º Le goût de l’intrigue troublante, rapide, sombre. « Mon récit », dit M. Erfan, « sera rapide comme l’ange de la mort lorsqu’il surgit par la fenêtre ou par la fente sous la porte, s’empare de l’âme du pire des tyrans et disparaît aussitôt par le même chemin, en emportant l’âme d’un poète »*. 2º La nostalgie de la patrie, de la langue natale, de l’enfance. Nul ne l’a saisie d’un coup d’œil aussi juste que M. Erfan : « Maintenant, je connais [la langue française]. Mais je ne veux pas parler… Madame dit : “Mon chéri, dis : jasmin.” Je ne veux pas. Je veux prononcer le nom de la fleur qui était dans notre maison. Comment s’appelait-elle ? Pourquoi est-ce que je ne me souviens pas ? Cette grande fleur qui poussait au coin de la cour. Qui montait, qui tournait. Elle grimpait par-dessus la porte de notre maison, et elle retombait dans la rue… Comment s’appelait-elle ? Elle sentait bon. Madame dit encore : “Dis, mon chéri.” Moi, je pleure, je pleure… »**. 3º L’absence de philosophie morale, d’idéal, de sentiment religieux. C’est là un défaut, selon moi, mais un défaut tenant à une cause fort grave, je veux dire les crimes que M. Erfan a vu commettre au nom d’une religion dont les préceptes ont été dénaturés et détournés de leur sens et de leur véritable signification : « Il ouvrit sans hâte l’un des épais dossiers [de la République islamique], en retira un feuillet, l’examina, et tout d’un coup s’écria : “Enfermez cette femme dans un sac de jute, et jetez-lui des pierres jusqu’à ce qu’elle crève comme un chien… Que le père étrangle son fils de ses propres mains… Qu’un âne viole l’épouse de cet homme… Enfoncez un chat dans le cul de ce vieillard…” »***.
Voici un passage qui donnera une idée du style du « Dernier Poète du monde » : « Je commence par mon patron : c’est un homme maigre, vieux et, est-ce utile de le préciser ? nanti d’une courte barbe blanche et de binocles aux verres épais qui glissent sans arrêt sur un nez de belle forme, malgré de petites stries. Je n’ai jamais compris pourquoi il ne prend pas le temps de changer de monture, ou au moins d’en faire ajuster les branches. Peut-être son but est-il de discourir à son aise, tandis que son interlocuteur, obnubilé par la course des lunettes, veut crier : elles tombent ! et ne sait plus ce dont il est question. J’étais dans cette exacte situation quand il me dit :
— J’ai mis la main sur un trésor. Si tu te démènes avec assez d’énergie, dix générations après nous pourrons dormir tranquilles.
Il était assis dans sa cour à côté d’un massif, et, un sarcloir à la main, nettoyait les mauvaises herbes autour des pétunias. Il avait parlé si bas que je dus demander à deux reprises :
— Excusez-moi, Hadji Agha ! je n’ai pas saisi »****.
Bibliographie succincte en langue française
- Thierry Bayle, « Compte rendu sur “Les Damnées du paradis” et “Le Dernier Poète du monde” » dans « La Croix », 17 février 1997.

