Comptes rendus sur la littérature ancienne et moderne de toutes les nations

Amaru, « Anthologie érotique »

XIXᵉ siècle

Il s’agit de l’anthologie érotique que les Hindous appellent « La Centurie » ou « La Centaine de strophes » (« Śatakam »*). On attribue au roi Amaru** (VIIᵉ siècle ap. J.-C.) ces cent petites étincelles poétiques qui semblent jaillir du flambeau même de l’Amour, et dont chacune, selon le jugement d’Ānandavardhana***, contient tant de choses qu’elle équivaut à un grand poème :

« Voyez comme ce collier de perles descend avec grâce, et se joue sur le sein de la beauté !
Si tel est le partage d’un simple joyau, quel sera donc le nôtre, à nous esclaves dévoués à l’Amour ?
 »****

Dans ces petits tableaux exquis où il concentre, comme dans un flacon, l’essence de ses expériences amoureuses, Amaru unit à la grâce d’Anacréon la passion de Properce et la licence de Catulle pour être capable d’écrire les mystères de l’Amour avec des nuances toujours nouvelles ; il manifeste une connaissance si fine de la psychologie féminine qu’une légende rapporte à son sujet que son âme s’était logée successivement dans le corps de cent femmes. Lisez la suite →

* En sanscrit « शतकम् ». Autrefois transcrit « Çatakam » ou « Shatakam ». 

** En sanscrit अमरु. Autrefois transcrit Amarou. 

*** En sanscrit आनन्दवर्धन. 

**** p. 56. 

Ovide, « Les Élégies d’Ovide, pendant son exil. Tome II »

XVIIIᵉ siècle

Il s’agit d’une traduction des « Pontiques »* d’Ovide**. En l’an 8 ap. J.-C., alors que sa carrière paraissait plus assurée et plus confortable que jamais, Ovide fut exilé à Tomes***, sur les bords de la mer Noire. Quelle fut la cause de son exil, et quelle raison eut l’Empereur Auguste de priver Rome et sa cour d’un si grand poète, pour le confiner dans les terres barbares ? C’est ce que l’on ignore, et ce qu’apparemment on ignorera toujours. « Sa faute capitale fut d’avoir été témoin de quelque action secrète qui intéressait la réputation de l’Empereur, ou plutôt de quelque personne qui lui était bien chère : c’est …sur quoi nos savants… qui veulent à quelque prix que ce soit deviner une énigme de dix-sept siècles, se trouvent fort partagés », dit la préface****. Mais laissons de côté la cause exacte. Il nous suffit de savoir que, dans ses malheurs, Ovide ne trouva pas d’autre ressource que sa poésie, et qu’il l’employa tout entière à fléchir la colère de l’Empereur : « On ne peut manquer d’avoir de l’indulgence pour mes écrits », dit Ovide, « quand on saura que c’est précisément dans le temps de mon exil et au milieu de la barbarie, qu’ils ont été faits. Lisez la suite →

* En latin « Epistulæ ex Ponto » ou « Ponticæ Epistolæ ». 

** En latin Publius Ovidius Naso. 

*** Aujourd’hui Constanța, en Roumanie. 

**** « Tome I », p. X. 

Legouvé, « Œuvres complètes. Tome III »

XIXᵉ siècle

Il s’agit de Gabriel-Marie-Jean-Baptiste Legouvé, poète et dramaturge français (XVIIIᵉ siècle). Membre de l’Institut de France, Legouvé obtint des succès médiocres, avant d’écrire, en moins de six semaines, « La Mort de Henri IV ». Il fut frappé d’une heureuse inspiration ; il pensa que la mémoire de celui qui avait conquis son royaume à la pointe de l’épée ne pouvait être indifférente à l’empereur qui venait de soumettre l’Europe, et, jugeant qu’il existe entre les héros un lignage d’immortalité, il sollicita de Napoléon la faveur de lui faire entendre son ouvrage. Il reçut une réponse favorable et voici, d’après Jean-Nicolas Bouilly qui le tenait de Legouvé même, le récit d’une entrevue honorable : « Napoléon ferme lui-même la porte à double tour, et désignant un siège à l’auteur, il l’invite à s’asseoir. Legouvé hésite un instant, et l’empereur reprend avec une brusque urbanité : “Vous voulez donc que je reste debout ?” La lecture commence… Bientôt, au récit fidèle de la sainte amitié qui unissait Henri IV et Sully, de ce bonheur si rare pour les souverains de compter sur un ami véritable, sur un cœur à toute épreuve, l’empereur se lève, et, regardant de tous côtés, paraît chercher le féal et brave Montebello. Restant alors debout, appuyé sur le dos d’un fauteuil, il suit la lecture avec la plus scrupuleuse attention ; et lorsque Talma prononce ce vers dans la bouche du Béarnais qui pressent sa fin prochaine : “Je tremble ! Je ne sais quel noir pressentiment…” Napoléon l’interrompt tout à coup, et dit à Legouvé : “J’espère que vous changerez cette expression. Un roi peut trembler : c’est un homme comme un autre ; mais il ne doit jamais le dire”. L’auteur en effet y substitue sur-le-champ : “Je frémis ! Je ne sais…” Lisez la suite →

Legouvé, « Œuvres complètes. Tome II »

XIXᵉ siècle

Il s’agit de Gabriel-Marie-Jean-Baptiste Legouvé, poète et dramaturge français (XVIIIᵉ siècle). Membre de l’Institut de France, Legouvé obtint des succès médiocres, avant d’écrire, en moins de six semaines, « La Mort de Henri IV ». Il fut frappé d’une heureuse inspiration ; il pensa que la mémoire de celui qui avait conquis son royaume à la pointe de l’épée ne pouvait être indifférente à l’empereur qui venait de soumettre l’Europe, et, jugeant qu’il existe entre les héros un lignage d’immortalité, il sollicita de Napoléon la faveur de lui faire entendre son ouvrage. Il reçut une réponse favorable et voici, d’après Jean-Nicolas Bouilly qui le tenait de Legouvé même, le récit d’une entrevue honorable : « Napoléon ferme lui-même la porte à double tour, et désignant un siège à l’auteur, il l’invite à s’asseoir. Legouvé hésite un instant, et l’empereur reprend avec une brusque urbanité : “Vous voulez donc que je reste debout ?” La lecture commence… Bientôt, au récit fidèle de la sainte amitié qui unissait Henri IV et Sully, de ce bonheur si rare pour les souverains de compter sur un ami véritable, sur un cœur à toute épreuve, l’empereur se lève, et, regardant de tous côtés, paraît chercher le féal et brave Montebello. Restant alors debout, appuyé sur le dos d’un fauteuil, il suit la lecture avec la plus scrupuleuse attention ; et lorsque Talma prononce ce vers dans la bouche du Béarnais qui pressent sa fin prochaine : “Je tremble ! Je ne sais quel noir pressentiment…” Napoléon l’interrompt tout à coup, et dit à Legouvé : “J’espère que vous changerez cette expression. Un roi peut trembler : c’est un homme comme un autre ; mais il ne doit jamais le dire”. L’auteur en effet y substitue sur-le-champ : “Je frémis ! Je ne sais…” Lisez la suite →

Legouvé, « Œuvres complètes. Tome I »

XIXᵉ siècle

Il s’agit de Gabriel-Marie-Jean-Baptiste Legouvé, poète et dramaturge français (XVIIIᵉ siècle). Membre de l’Institut de France, Legouvé obtint des succès médiocres, avant d’écrire, en moins de six semaines, « La Mort de Henri IV ». Il fut frappé d’une heureuse inspiration ; il pensa que la mémoire de celui qui avait conquis son royaume à la pointe de l’épée ne pouvait être indifférente à l’empereur qui venait de soumettre l’Europe, et, jugeant qu’il existe entre les héros un lignage d’immortalité, il sollicita de Napoléon la faveur de lui faire entendre son ouvrage. Il reçut une réponse favorable et voici, d’après Jean-Nicolas Bouilly qui le tenait de Legouvé même, le récit d’une entrevue honorable : « Napoléon ferme lui-même la porte à double tour, et désignant un siège à l’auteur, il l’invite à s’asseoir. Legouvé hésite un instant, et l’empereur reprend avec une brusque urbanité : “Vous voulez donc que je reste debout ?” La lecture commence… Bientôt, au récit fidèle de la sainte amitié qui unissait Henri IV et Sully, de ce bonheur si rare pour les souverains de compter sur un ami véritable, sur un cœur à toute épreuve, l’empereur se lève, et, regardant de tous côtés, paraît chercher le féal et brave Montebello. Restant alors debout, appuyé sur le dos d’un fauteuil, il suit la lecture avec la plus scrupuleuse attention ; et lorsque Talma prononce ce vers dans la bouche du Béarnais qui pressent sa fin prochaine : “Je tremble ! Je ne sais quel noir pressentiment…” Napoléon l’interrompt tout à coup, et dit à Legouvé : “J’espère que vous changerez cette expression. Un roi peut trembler : c’est un homme comme un autre ; mais il ne doit jamais le dire”. L’auteur en effet y substitue sur-le-champ : “Je frémis ! Je ne sais…” Lisez la suite →

Attar, « Le Livre de l’épreuve »

éd. Fayard, coll. L’Espace intérieur, Paris

Il s’agit d’une traduction du « Livre de l’épreuve » (« Mosibet namèh »*) de Férid-eddin Attar** (XIIᵉ siècle). Je considère Attar comme le meilleur poète mystique de la Perse. Certes, le nombre des Persans qui se sont distingués dans le genre est si considérable, et plusieurs d’entre eux ont acquis tant de gloire, que cette opinion peut paraître hasardée. Sous le rapport du choix des pensées et de la grâce de l’expression, Djélal-eddin Roumi ne lui est en rien inférieur ; mais de toutes les idées de ce célèbre disciple, je défierais d’en trouver une qui n’appartienne pas à Attar. Et Roumi lui-même confesse cette lourde dette ; car il dit : « Attar a parcouru les sept cités de l’Amour, tandis que j’en suis toujours au tournant d’une ruelle »***.

Férid-eddin exerça d’abord la profession de parfumeur, ainsi que l’indique son surnom d’Attar****. Il avait une boutique très élégante, qui attirait les regards du public, et qui flattait aussi bien les yeux que l’odorat. Un jour qu’il était assis sur le devant de sa boutique avec l’apparence d’un homme important, un fou, ou, pour mieux dire, un religieux très avancé dans la vie spirituelle*****, vint à sa porte, jeta un regard sur les marchandises qui étaient étalées, puis poussa un profond soupir. Attar, étonné, le pria de passer son chemin. « Tu as raison », lui répondit l’inconnu, « le voyage de l’éternité est facile pour moi. Je ne suis pas embarrassé dans ma marche, car je n’ai au monde que mon froc. Il n’en est malheureusement pas ainsi de toi, qui possèdes tant de précieuses marchandises. Songe donc à te préparer à ce voyage. »****** Lisez la suite →

* En persan ‎« مصیبت‌نامه ». Parfois transcrit « Mossibat-nāmeh », « Moṣibat-nāme » ou « Muṣībat-nāma ». 

** En persan فریدالدین عطار. Parfois transcrit Ferideddin Atthár, Farīd al-Dīn ‘Aṭṭār, Fariduddine Attar, Farídu’d-Dín ‘Aṭṭár ou Farīd ud-Dīn ‘Attār. 

*** En persan

« هفت شهر عشق راعطار گشت
ماهنوز اندر خم یک کوچهایم ».

Allusion aux sept étapes dans le « Langage des oiseaux » d’Attar. 

**** « Attar » signifie « qui fabrique ou qui vend des parfums ». 

***** Les fous sont regardés comme des saints dans la Perse et dans l’Inde, et rangés parmi les soufis. 

****** Dans Garcin de Tassy, « La Poésie philosophique et religieuse chez les Persans d’après le “Mantic uttaïr”, ou le “Langage des oiseaux”, de Farid-uddin Attar ». 

Kim Sowŏl, « Fleurs d’azalée »

éd. Autres temps-Les Écrits des forges, coll. Temps poétique, Marseille-Québec

Il s’agit de Kim Chungsik*, plus connu sous le surnom de Kim Sowŏl** (Lune blanche), poète coréen au temps de l’occupation japonaise. C’est un ivrogne et un drogué, quoiqu’on ait fait de lui un héros national. Un des vices de son recueil « Fleurs d’azalée » (« Chintallaekkot »***) tient à ce qu’il est d’une inspiration trop courte. On voit par moments certains contours s’y tracer avec grâce ; mais ces contours n’arrivent jamais à former un tableau complet. Quel gâchis que le poème « L’Appel aux mânes » (« Ch’ohon »****) ! Kim Sowŏl y produit quelques instants l’illusion de peindre tout un peuple, abaissé et écrasé sous la botte étrangère :

« Ô nom brisé en miettes !
Ô nom éparpillé dans le néant du ciel !
Ô nom sans répondant quand je l’appelle !
Ô nom qu’à force d’appeler je meurs !
Un seul mot resté au tréfonds de mon cœur
N’a pu enfin être prononcé jusqu’au bout !
 »*****

Puis, arrivé là, le souffle lui manque, et il abandonne de lui-même son pinceau. Tout cela dure à peine six ou sept vers. Lisez la suite →

* En coréen 김정식. Parfois transcrit Kim Jung Sik, Kim Chong-sik, Kim Chŏng-shik ou Gim Jeongsik. 

** En coréen 김소월. Parfois transcrit Kim So-weol. 

*** En coréen « 진달래꽃 ». Parfois transcrit « Chindallae kkot », « Chindallaeggot » ou « Jindallaekkot ». 

**** En coréen « 초혼 ». 

***** p. 71. 

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