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Avant-propos

« Couple de grues » par Jean-Pierre Dalbéra (CC BY 2.0)

L’an 2010, vers la fin de l’hiver, alors que je me pro­me­nais sur le mont Royal, j’ai eu l’idée de rédi­ger ces notes sur tout ce que la lit­té­ra­ture ancienne et moderne a pro­duit de beau. C’est pour­quoi je les remets au public avec le titre «Notes du mont Royal». En cher­chant à jus­ti­fier un tra­vail si au-des­sus de mes forces, qui va des Baby­lo­niens jusqu’à nos jours, je me suis sou­ve­nu d’un dic­ton orien­tal : «Si l’on ne peut tout embras­ser, ce n’est pas une rai­son pour tout aban­don­ner». Je sais qu’il existe déjà une foule d’encyclopédies ou d’ouvrages de réfé­rence, dont je contes­te­rai d’autant moins la valeur que je les lis et que je m’y réfère; mais la plu­part traitent de ques­tions par­ti­cu­lières ou ne sont, dans les choses géné­rales, que des listes de noms. En outre, ils ont le défaut de n’être que les «lit­té­ra­tures par­tielles» de quelques peuples choi­sis. Ils ne parlent que des Anglo-Saxons, comme autre­fois ils n’ont vou­lu par­ler que des Romains; de sorte qu’il ne me semble pas que la lit­té­ra­ture ait tou­jours été trai­tée avec toute l’universalité qu’elle doit avoir, sur­tout dans une époque comme la nôtre où l’on s’est éle­vé à un assez haut degré de connais­sances pour se débar­ras­ser de cet égoïsme féroce, cet esprit étroit qui, chez les peu­plades pri­mi­tives, concen­trait l’univers dans une seule langue, dans une seule nation, et qui ins­ti­tuait le rejet de toutes les autres sous le nom de patrio­tisme, au lieu de por­ter sur elles un regard atten­tion­né qui, sans nier les dif­fé­rences, laisse sub­sis­ter les sen­ti­ments indis­pen­sables d’égalité et de fra­ter­ni­té. Je vou­drais qu’à tra­vers mes «Notes», chaque auteur appa­raisse devant vous, non plus comme dans ces ency­clo­pé­dies, réduit à un nom insi­gni­fiant; non plus comme dans nos écoles ou dans nos col­lèges, entou­ré de l’appareil du pédan­tisme; mais mis à la por­tée de cha­cun, avec tout l’agrément et tout l’intérêt qui lui sont propres. «Ce qui est vrai­ment ins­truc­tif», dit Jean-Fran­çois de La Harpe*, «c’est l’examen rai­son­né de chaque auteur; c’est l’exact résu­mé des beau­tés et des défauts; c’est cet emploi conti­nuel du juge­ment et de la sen­si­bi­li­té. Et ne crai­gnons pas de reve­nir sur des auteurs trop connus!… Que de choses à connaître encore dans ce que nous croyons savoir le mieux!»

«Si l’on ne peut tout embras­ser, ce n’est pas une rai­son pour tout aban­don­ner»

Oui, la lit­té­ra­ture est uni­ver­selle, et de grands hommes l’ont culti­vée et s’y sont com­plu par­tout où ils se sont trou­vés. Je croi­rais donc ne pas avoir été inutile si le peu de moments pas­sés ici pou­vaient vous inci­ter à en consa­crer d’autres à fré­quen­ter de plus près ces auteurs, mal connus dans notre enfance, faits pour un âge plus mûr, mais trop sou­vent négli­gés dans les dis­trac­tions de notre vie dis­si­pée. Notre esprit est ren­du plus atten­tif à la beau­té lorsqu’il entre en com­mu­nion intime avec ceux qui l’ont le mieux expri­mée. Grâce à eux, on ne devient pas seule­ment plus ins­truit, on devient meilleur; et on atteint le double but de la lec­ture. Et pour conclure par un autre pré­cepte de La Harpe** : «Évo­quons sans crainte ces hommes illustres…; ras­sem­blons… tous les rayons de leur gloire pour en for­mer le jour de la véri­té, et fai­sons de tant de clar­tés réunies un foyer de lumière qui repousse les ténèbres dont la bar­ba­rie menace de nous enve­lop­per!»

Yoto Yotov

* «Cours de lit­té­ra­ture ancienne et moderne; sui­vi du Tableau de la lit­té­ra­ture au XIXe siècle par Ché­nier et du Tableau de la lit­té­ra­ture au XVIe siècle par MM. Saint-Marc Girar­din et Phi­la­rète Chasles. Tome I», p. 14. Haut

** id. p. 14-15. Haut