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CatégorieOuvrages peu soignés ou mal finis

«Les Auteurs du printemps russe. Galitch»

éd. Noir sur blanc, Montricher

éd. Noir sur blanc, Mon­tri­cher

Il s’agit de M. Alexandre Galitch*, poète-chan­son­nier russe (XXe siècle). Avec son pen­chant à la satire cor­ro­sive, son manie­ment de l’argot des camps, son art de sai­sir les détails piquants de la vie des classes infé­rieures ou per­sé­cu­tées aux­quelles il appar­te­nait, M. Galitch a inau­gu­ré, gui­tare au poing, le genre du court sketch mis en vers et ren­du avec une sûre­té éton­nante dans les accents et l’intonation. Dis­si­dentes, sub­ver­sives, ses bal­lades gênaient le pou­voir, qui ne pou­vait leur par­don­ner de dire à haute voix ce que l’homme de la masse, l’homme de la rue pen­sait tout bas. Répan­dues très vite grâce à la tech­nique nou­velle du magné­to­phone, elles raillaient la nomenk­la­tu­ra bureau­cra­tique et ses pri­vi­lèges («pri­vi­lèges nomenk­la­tu­raux, tra­hi­sons nomenk­la­tu­rales», chan­taient-elles en refrain) ain­si que l’humeur peu­reuse des petits fonc­tion­naires comme celui qui, ayant rêvé qu’il était le géant Atlas, ne par­la de son rêve «ni à sa fille ni à sa femme» («ni dot­che­ri ni jené»**) pour ne pas éveiller de soup­çons. Aus­si, en dépit de leur qua­li­té poé­tique, en dépit de la popu­la­ri­té de leur auteur, deve­nu l’une des «voix de che­vet» des étu­diants et anti­con­for­mistes sovié­tiques, elles n’avaient aucune chance d’être impri­mées dans les revues auto­ri­sées. On ne les publia qu’à l’étranger : en 1969, 1972 et 1974 à Franc­fort sous le titre de «Chan­sons» («Pes­ni»***) ou «La Géné­ra­tion per­due»****Poko­lé­nié obret­chion­nykh»*****) de même qu’en 1971 à Paris sous le titre de «Poèmes de Rus­sie» («Poe­my Ros­sii»******). Ces paru­tions clan­des­tines aggra­vèrent encore le cas de M. Galitch aux yeux des auto­ri­tés. Expul­sé de l’Union des écri­vains et celle des cinéastes, visi­té par des agents de sur­veillance, convo­qué au KGB, rayé des scènes où il avait par­ti­ci­pé en tant qu’acteur, sans par­ler des enre­gis­tre­ments de ses bal­lades qu’on confis­quait chez ses amis, M. Galitch se vit contraint en 1974 de quit­ter cette Rus­sie à laquelle il était pour­tant vis­cé­ra­le­ment atta­ché.

* En russe Александр Галич. Par­fois trans­crit Alexan­der Galich, Alek­san­dr Galicz ou Alek­san­dr Galič. De son vrai nom Alexandre Aro­no­vitch Guinz­bourg (Александр Аронович Гинзбург). Par­fois trans­crit Gins­burg, Guins­bourg, Ginz­burg ou Ginz­bourg. Haut

** En russe «ни дочери ни жене» Haut

*** En russe «Песни» Haut

**** Autre­fois tra­duit «La Géné­ra­tion des condam­nés». Haut

***** En russe «Поколение обречённых». Par­fois trans­crit «Poko­le­nie obret­chen­nych» ou «Poko­le­nie obre­chen­nykh». Haut

****** En russe «Поэмы России». Haut

Vigny, «Œuvres complètes. Tome IX. Les Consultations du Docteur-Noir, part. 2. Daphné»

éd. Ch. Delagrave, Paris

éd. Ch. Dela­grave, Paris

Il s’agit de «Daph­né» d’Alfred de Vigny, poète fran­çais à la des­ti­née assez triste. Seul — ou presque seul — de tous les roman­tiques, il n’a pas fait école. On ne l’a pas sui­vi dans ses démarches lit­té­raires. On l’a remar­qué sans en rien dire à per­sonne, sans qu’au sur­plus il s’en plai­gnît lui-même. Il était né cinq ans avant Vic­tor Hugo, sept ans après Lamar­tine. Mais tan­dis que les noms de ces deux géants rem­plis­saient toutes les bouches, ce n’étaient pas ses «Poé­sies», mais un assez mau­vais drame — «Chat­ter­ton» en 1835 — qui tirait ce poète, pour quelques jours à peine, de sa retraite un peu mys­té­rieuse, de sa sainte soli­tude où il ren­trait aus­si­tôt. À quoi cela tient-il? À ses défauts d’abord, dont il faut conve­nir. Sou­vent, ses pro­duc­tions manquent de forte cou­leur et de relief. Aucune n’est avor­tée, mais presque toutes sont lan­guis­santes et mala­dives. Leur étio­le­ment, comme celui de toutes les géné­ra­tions dif­fi­ciles en vase clos, vient de ce qu’elles ont séjour­né trop long­temps dans l’esprit de leur auteur. Il ne les a créées qu’en s’isolant com­plè­te­ment dans son silence, comme dans une tour inac­ces­sible : «[Ses] poé­sies sont nées, non comme naissent les belles choses vivantes — par une chaude géné­ra­tion, mais comme naissent les… choses pré­cieuses et froides, les perles, les coraux… avec les­quels elles ont de l’affinité — par agglu­ti­na­tion, cohé­sion lente, invi­sible conden­sa­tion», déclare un cri­tique*. «L’exécution de Vigny sou­vent brillante et tou­jours élé­gante n’a pas moins quelque chose d’habituellement pénible et de labo­rieux… Et d’une manière géné­rale, jusque dans ses plus belles pièces, jusque dans “Éloa”, jusque dans “La Mai­son du ber­ger”, sa liber­té de poète est per­pé­tuel­le­ment entra­vée par je ne sais quelle hési­ta­tion ou quelle impuis­sance d’artiste», ajoute un autre cri­tique**. Cepen­dant, cette hési­ta­tion est le fait d’un homme qui se posait les ques­tions supé­rieures et qui éprou­vait la vie. Et quelle que fût la por­tée — ou médiocre ou éle­vée — de son esprit, cet esprit vivait au moins dans les hautes régions de la pen­sée : «Pauvres faibles que nous sommes, per­dus par le tor­rent des pen­sées et nous accro­chant à toutes les branches pour prendre quelques points [d’appui] dans le vide qui nous enve­loppe!», dit-il***. Et aus­si : «J’allume mes bou­gies et j’écris, mes yeux en sont brû­lés. Je les éteins; reviennent les sou­ve­nirs…; et les larmes, que j’ai la force de cacher aux vivants dans la jour­née, reprennent leur cours. Enfin arrive la lumière du jour»

* Émile Mon­té­gut. Haut

** Fer­di­nand Bru­ne­tière. Haut

*** «Tome VI. Jour­nal d’un poète», p. 132. Haut

Vigny, «Œuvres complètes. Tome VIII. Théâtre, part. 2. Quitte pour la peur • Le More De Venise • Shylock»

éd. Ch. Delagrave, Paris

éd. Ch. Dela­grave, Paris

Il s’agit de «Quitte pour la peur» et autres œuvres d’Alfred de Vigny, poète fran­çais à la des­ti­née assez triste. Seul — ou presque seul — de tous les roman­tiques, il n’a pas fait école. On ne l’a pas sui­vi dans ses démarches lit­té­raires. On l’a remar­qué sans en rien dire à per­sonne, sans qu’au sur­plus il s’en plai­gnît lui-même. Il était né cinq ans avant Vic­tor Hugo, sept ans après Lamar­tine. Mais tan­dis que les noms de ces deux géants rem­plis­saient toutes les bouches, ce n’étaient pas ses «Poé­sies», mais un assez mau­vais drame — «Chat­ter­ton» en 1835 — qui tirait ce poète, pour quelques jours à peine, de sa retraite un peu mys­té­rieuse, de sa sainte soli­tude où il ren­trait aus­si­tôt. À quoi cela tient-il? À ses défauts d’abord, dont il faut conve­nir. Sou­vent, ses pro­duc­tions manquent de forte cou­leur et de relief. Aucune n’est avor­tée, mais presque toutes sont lan­guis­santes et mala­dives. Leur étio­le­ment, comme celui de toutes les géné­ra­tions dif­fi­ciles en vase clos, vient de ce qu’elles ont séjour­né trop long­temps dans l’esprit de leur auteur. Il ne les a créées qu’en s’isolant com­plè­te­ment dans son silence, comme dans une tour inac­ces­sible : «[Ses] poé­sies sont nées, non comme naissent les belles choses vivantes — par une chaude géné­ra­tion, mais comme naissent les… choses pré­cieuses et froides, les perles, les coraux… avec les­quels elles ont de l’affinité — par agglu­ti­na­tion, cohé­sion lente, invi­sible conden­sa­tion», déclare un cri­tique*. «L’exécution de Vigny sou­vent brillante et tou­jours élé­gante n’a pas moins quelque chose d’habituellement pénible et de labo­rieux… Et d’une manière géné­rale, jusque dans ses plus belles pièces, jusque dans “Éloa”, jusque dans “La Mai­son du ber­ger”, sa liber­té de poète est per­pé­tuel­le­ment entra­vée par je ne sais quelle hési­ta­tion ou quelle impuis­sance d’artiste», ajoute un autre cri­tique**. Cepen­dant, cette hési­ta­tion est le fait d’un homme qui se posait les ques­tions supé­rieures et qui éprou­vait la vie. Et quelle que fût la por­tée — ou médiocre ou éle­vée — de son esprit, cet esprit vivait au moins dans les hautes régions de la pen­sée : «Pauvres faibles que nous sommes, per­dus par le tor­rent des pen­sées et nous accro­chant à toutes les branches pour prendre quelques points [d’appui] dans le vide qui nous enve­loppe!», dit-il***. Et aus­si : «J’allume mes bou­gies et j’écris, mes yeux en sont brû­lés. Je les éteins; reviennent les sou­ve­nirs…; et les larmes, que j’ai la force de cacher aux vivants dans la jour­née, reprennent leur cours. Enfin arrive la lumière du jour»

* Émile Mon­té­gut. Haut

** Fer­di­nand Bru­ne­tière. Haut

*** «Tome VI. Jour­nal d’un poète», p. 132. Haut

Vigny, «Œuvres complètes. Tome VII. Théâtre, part. 1. Chatterton • La Maréchale d’Ancre»

éd. Ch. Delagrave, Paris

éd. Ch. Dela­grave, Paris

Il s’agit de «La Maré­chale d’Ancre» et autres œuvres d’Alfred de Vigny, poète fran­çais à la des­ti­née assez triste. Seul — ou presque seul — de tous les roman­tiques, il n’a pas fait école. On ne l’a pas sui­vi dans ses démarches lit­té­raires. On l’a remar­qué sans en rien dire à per­sonne, sans qu’au sur­plus il s’en plai­gnît lui-même. Il était né cinq ans avant Vic­tor Hugo, sept ans après Lamar­tine. Mais tan­dis que les noms de ces deux géants rem­plis­saient toutes les bouches, ce n’étaient pas ses «Poé­sies», mais un assez mau­vais drame — «Chat­ter­ton» en 1835 — qui tirait ce poète, pour quelques jours à peine, de sa retraite un peu mys­té­rieuse, de sa sainte soli­tude où il ren­trait aus­si­tôt. À quoi cela tient-il? À ses défauts d’abord, dont il faut conve­nir. Sou­vent, ses pro­duc­tions manquent de forte cou­leur et de relief. Aucune n’est avor­tée, mais presque toutes sont lan­guis­santes et mala­dives. Leur étio­le­ment, comme celui de toutes les géné­ra­tions dif­fi­ciles en vase clos, vient de ce qu’elles ont séjour­né trop long­temps dans l’esprit de leur auteur. Il ne les a créées qu’en s’isolant com­plè­te­ment dans son silence, comme dans une tour inac­ces­sible : «[Ses] poé­sies sont nées, non comme naissent les belles choses vivantes — par une chaude géné­ra­tion, mais comme naissent les… choses pré­cieuses et froides, les perles, les coraux… avec les­quels elles ont de l’affinité — par agglu­ti­na­tion, cohé­sion lente, invi­sible conden­sa­tion», déclare un cri­tique*. «L’exécution de Vigny sou­vent brillante et tou­jours élé­gante n’a pas moins quelque chose d’habituellement pénible et de labo­rieux… Et d’une manière géné­rale, jusque dans ses plus belles pièces, jusque dans “Éloa”, jusque dans “La Mai­son du ber­ger”, sa liber­té de poète est per­pé­tuel­le­ment entra­vée par je ne sais quelle hési­ta­tion ou quelle impuis­sance d’artiste», ajoute un autre cri­tique**. Cepen­dant, cette hési­ta­tion est le fait d’un homme qui se posait les ques­tions supé­rieures et qui éprou­vait la vie. Et quelle que fût la por­tée — ou médiocre ou éle­vée — de son esprit, cet esprit vivait au moins dans les hautes régions de la pen­sée : «Pauvres faibles que nous sommes, per­dus par le tor­rent des pen­sées et nous accro­chant à toutes les branches pour prendre quelques points [d’appui] dans le vide qui nous enve­loppe!», dit-il***. Et aus­si : «J’allume mes bou­gies et j’écris, mes yeux en sont brû­lés. Je les éteins; reviennent les sou­ve­nirs…; et les larmes, que j’ai la force de cacher aux vivants dans la jour­née, reprennent leur cours. Enfin arrive la lumière du jour»

* Émile Mon­té­gut. Haut

** Fer­di­nand Bru­ne­tière. Haut

*** «Tome VI. Jour­nal d’un poète», p. 132. Haut

Vigny, «Œuvres complètes. Tome V. Les Consultations du Docteur-Noir, part. 1. Stello»

éd. Ch. Delagrave, Paris

éd. Ch. Dela­grave, Paris

Il s’agit de «Stel­lo» d’Alfred de Vigny, poète fran­çais à la des­ti­née assez triste. Seul — ou presque seul — de tous les roman­tiques, il n’a pas fait école. On ne l’a pas sui­vi dans ses démarches lit­té­raires. On l’a remar­qué sans en rien dire à per­sonne, sans qu’au sur­plus il s’en plai­gnît lui-même. Il était né cinq ans avant Vic­tor Hugo, sept ans après Lamar­tine. Mais tan­dis que les noms de ces deux géants rem­plis­saient toutes les bouches, ce n’étaient pas ses «Poé­sies», mais un assez mau­vais drame — «Chat­ter­ton» en 1835 — qui tirait ce poète, pour quelques jours à peine, de sa retraite un peu mys­té­rieuse, de sa sainte soli­tude où il ren­trait aus­si­tôt. À quoi cela tient-il? À ses défauts d’abord, dont il faut conve­nir. Sou­vent, ses pro­duc­tions manquent de forte cou­leur et de relief. Aucune n’est avor­tée, mais presque toutes sont lan­guis­santes et mala­dives. Leur étio­le­ment, comme celui de toutes les géné­ra­tions dif­fi­ciles en vase clos, vient de ce qu’elles ont séjour­né trop long­temps dans l’esprit de leur auteur. Il ne les a créées qu’en s’isolant com­plè­te­ment dans son silence, comme dans une tour inac­ces­sible : «[Ses] poé­sies sont nées, non comme naissent les belles choses vivantes — par une chaude géné­ra­tion, mais comme naissent les… choses pré­cieuses et froides, les perles, les coraux… avec les­quels elles ont de l’affinité — par agglu­ti­na­tion, cohé­sion lente, invi­sible conden­sa­tion», déclare un cri­tique*. «L’exécution de Vigny sou­vent brillante et tou­jours élé­gante n’a pas moins quelque chose d’habituellement pénible et de labo­rieux… Et d’une manière géné­rale, jusque dans ses plus belles pièces, jusque dans “Éloa”, jusque dans “La Mai­son du ber­ger”, sa liber­té de poète est per­pé­tuel­le­ment entra­vée par je ne sais quelle hési­ta­tion ou quelle impuis­sance d’artiste», ajoute un autre cri­tique**. Cepen­dant, cette hési­ta­tion est le fait d’un homme qui se posait les ques­tions supé­rieures et qui éprou­vait la vie. Et quelle que fût la por­tée — ou médiocre ou éle­vée — de son esprit, cet esprit vivait au moins dans les hautes régions de la pen­sée : «Pauvres faibles que nous sommes, per­dus par le tor­rent des pen­sées et nous accro­chant à toutes les branches pour prendre quelques points [d’appui] dans le vide qui nous enve­loppe!», dit-il***. Et aus­si : «J’allume mes bou­gies et j’écris, mes yeux en sont brû­lés. Je les éteins; reviennent les sou­ve­nirs…; et les larmes, que j’ai la force de cacher aux vivants dans la jour­née, reprennent leur cours. Enfin arrive la lumière du jour»

* Émile Mon­té­gut. Haut

** Fer­di­nand Bru­ne­tière. Haut

*** «Tome VI. Jour­nal d’un poète», p. 132. Haut

Vigny, «Œuvres complètes. Tome III. Cinq-Mars, part. 2»

éd. Ch. Delagrave, Paris

éd. Ch. Dela­grave, Paris

Il s’agit de «Cinq-Mars» d’Alfred de Vigny, poète fran­çais à la des­ti­née assez triste. Seul — ou presque seul — de tous les roman­tiques, il n’a pas fait école. On ne l’a pas sui­vi dans ses démarches lit­té­raires. On l’a remar­qué sans en rien dire à per­sonne, sans qu’au sur­plus il s’en plai­gnît lui-même. Il était né cinq ans avant Vic­tor Hugo, sept ans après Lamar­tine. Mais tan­dis que les noms de ces deux géants rem­plis­saient toutes les bouches, ce n’étaient pas ses «Poé­sies», mais un assez mau­vais drame — «Chat­ter­ton» en 1835 — qui tirait ce poète, pour quelques jours à peine, de sa retraite un peu mys­té­rieuse, de sa sainte soli­tude où il ren­trait aus­si­tôt. À quoi cela tient-il? À ses défauts d’abord, dont il faut conve­nir. Sou­vent, ses pro­duc­tions manquent de forte cou­leur et de relief. Aucune n’est avor­tée, mais presque toutes sont lan­guis­santes et mala­dives. Leur étio­le­ment, comme celui de toutes les géné­ra­tions dif­fi­ciles en vase clos, vient de ce qu’elles ont séjour­né trop long­temps dans l’esprit de leur auteur. Il ne les a créées qu’en s’isolant com­plè­te­ment dans son silence, comme dans une tour inac­ces­sible : «[Ses] poé­sies sont nées, non comme naissent les belles choses vivantes — par une chaude géné­ra­tion, mais comme naissent les… choses pré­cieuses et froides, les perles, les coraux… avec les­quels elles ont de l’affinité — par agglu­ti­na­tion, cohé­sion lente, invi­sible conden­sa­tion», déclare un cri­tique*. «L’exécution de Vigny sou­vent brillante et tou­jours élé­gante n’a pas moins quelque chose d’habituellement pénible et de labo­rieux… Et d’une manière géné­rale, jusque dans ses plus belles pièces, jusque dans “Éloa”, jusque dans “La Mai­son du ber­ger”, sa liber­té de poète est per­pé­tuel­le­ment entra­vée par je ne sais quelle hési­ta­tion ou quelle impuis­sance d’artiste», ajoute un autre cri­tique**. Cepen­dant, cette hési­ta­tion est le fait d’un homme qui se posait les ques­tions supé­rieures et qui éprou­vait la vie. Et quelle que fût la por­tée — ou médiocre ou éle­vée — de son esprit, cet esprit vivait au moins dans les hautes régions de la pen­sée : «Pauvres faibles que nous sommes, per­dus par le tor­rent des pen­sées et nous accro­chant à toutes les branches pour prendre quelques points [d’appui] dans le vide qui nous enve­loppe!», dit-il***. Et aus­si : «J’allume mes bou­gies et j’écris, mes yeux en sont brû­lés. Je les éteins; reviennent les sou­ve­nirs…; et les larmes, que j’ai la force de cacher aux vivants dans la jour­née, reprennent leur cours. Enfin arrive la lumière du jour»

* Émile Mon­té­gut. Haut

** Fer­di­nand Bru­ne­tière. Haut

*** «Tome VI. Jour­nal d’un poète», p. 132. Haut

Rosny, «L’Énigme de Givreuse • La Haine surnaturelle»

éd. Bibliothèque nationale de France, coll. Les Orpailleurs, Paris

éd. Biblio­thèque natio­nale de France, coll. Les Orpailleurs, Paris

Il s’agit de «L’Énigme de Givreuse» et autres œuvres de Joseph-Hen­ri Ros­ny. Sous le pseu­do­nyme de Ros­ny se masque la col­la­bo­ra­tion lit­té­raire entre deux frères : Joseph-Hen­ri-Hono­ré Boëx et Séra­phin-Jus­tin-Fran­çois Boëx. Ils naquirent, l’aîné en 1856, le jeune en 1859, d’une famille fran­çaise, hol­lan­daise et espa­gnole ins­tal­lée en Bel­gique. Ces ori­gines diverses, leur ins­tinct de curio­si­té, un âpre amour de la lutte — les Ros­ny étaient d’une rare vigueur mus­cu­laire —, leur han­tise de la pré­his­toire, et jusque la fas­ci­na­tion qu’exerçaient sur eux les terres inhos­pi­ta­lières et sau­vages, firent naître chez eux le rêve de rejoindre les tri­bus indiennes qui han­taient encore les éten­dues loin­taines du Cana­da. Londres d’abord et Paris ensuite n’étaient dans leur tête qu’une escale; mais le des­tin les y fixa pour la vie et fit d’eux des pri­son­niers de ces villes tita­nesques que les Ros­ny allaient fouiller en pro­fon­deur, avec toute la pas­sion que sus­citent des contrées incon­nues, des contrées humaines et bru­tales. Ils péné­trèrent dans les fau­bourgs sor­dides; ils connurent les four­naises, les usines, les fabriques farouches et repous­santes, cra­chant leurs noires fumées dans le ciel, les dépo­toirs à perte de vue, autour des­quels grouillaient des hommes de fer et de feu. Cette vision exal­tait les Ros­ny jusqu’aux larmes : «Le front contre sa vitre, il contem­plait le fau­bourg sinistre, les hautes che­mi­nées d’usine, avec l’impression d’une tue­rie lente et invin­cible. Aurait-on le temps de sau­ver les hommes?… De vastes espé­rances ba­layaient cette crainte»*. À jamais éga­rés des tri­bus indiennes, les regret­tant de tout cœur, les Ros­ny se conso­lèrent en créant une poé­tique des villes, à laquelle on doit leurs meilleures pages. L’impression qu’un autre tire d’une forêt vierge, d’une savane, d’une jungle, d’un abîme d’herbes, de ramures et de fauves, ils la tirèrent, aus­si vierge, du remous de la civi­li­sa­tion indus­trielle. Le sif­fle­ment des sirènes, le reten­tis­se­ment des enclumes, la rumeur des foules devint pour eux un bruit aus­si reli­gieux que l’appel des cloches. L’aspect féroce, puis­sant des tra­vailleurs, à la sor­tie des ate­liers, leur évo­qua les temps pri­mi­tifs où les pre­miers hommes se débat­taient dans des com­bats vio­lents contre les forces élé­men­taires de la nature. Dans leurs romans sociaux, qui rejoignent d’ailleurs leurs récits pré­his­to­riques et scien­ti­fiques, puisqu’ils étu­dient et pré­voient «tout l’antique mys­tère»** des deve­nirs de la vie — dans leurs romans sociaux, dis-je, les Ros­ny font voir que «la forêt vierge et les grandes indus­tries ne sont pas des choses oppo­sées, ce sont des choses ana­logues»; qu’un «mor­ceau de Paris, où s’entasse la gran­deur de nos sem­blables, doit faire pal­pi­ter les artistes autant que la chute du Rhin à Schaff­house»***; que l’œuvre des hommes est non moins belle et mons­trueuse que celle de la nature — ou plu­tôt il est impos­sible de sépa­rer l’une de l’autre.

* «La Vague rouge». Haut

** «L’Aube du futur». Haut

*** «La Vague rouge». Haut

Béliaev, «L’Île des navires perdus»

éd. Lingva, coll. Classiques populaires, Lisieux

éd. Ling­va, coll. Clas­siques popu­laires, Lisieux

Il s’agit du roman «L’Île des navires per­dus» («Ostrov poguib­chikh kora­bleï»*) d’Alexandre Béliaev**, un des seuls écri­vains sovié­tiques à avoir consa­cré toute son œuvre à la science-fic­tion. Il y a un épi­sode tra­gique dans la vie de Béliaev sans lequel nous ne com­pren­drions jamais que la moi­tié de cet écri­vain; sans lequel un côté de cet homme nous échap­pe­rait tou­jours. Un après-midi, le gar­çon qui por­tait le pré­nom ordi­naire d’Alexandre, eut le désir extra­or­di­naire de s’envoler dans les airs. Aus­si­tôt déci­dé, aus­si­tôt fait. Il atta­cha des balais à ses bras, mon­ta sur le toit de la grange, et presque sans hési­ta­tion… sau­ta en bas. Loin de trou­ver le saut désa­gréable, il en fit, tout exci­té, un second et un troi­sième; mais au der­nier, il se frac­tu­ra la colonne ver­té­brale et fut cloué au lit. Il sem­bla en voie de gué­ri­son; mais en 1916 se décla­ra une tuber­cu­lose osseuse — mala­die grave, dont les attaques dou­lou­reuses l’obligèrent à por­ter un cor­set ortho­pé­dique jusqu’à la fin de sa vie. Rien ne put arrê­ter, cepen­dant, l’envol de son ima­gi­na­tion. Affran­chir les hommes des limites que la nature leur a posées, dans l’espoir — illu­soire sans doute — que cet affran­chis­se­ment les ren­drait maîtres de leur des­tin, telle fut l’ambition de Béliaev enfer­mé entre les quatre murs de sa chambre d’hôpital. Ain­si, «La Tête du pro­fes­seur Dowell» («Golo­va pro­fes­so­ra Dooué­lia»***) débar­rasse l’esprit humain du corps; «L’Homme qui ne dort jamais» («Tché­lo­vek, koto­ryi né spit»****) le libère du som­meil; «Le Maître du monde» («Vlas­té­line mira»*****) envi­sage la brillante pers­pec­tive de l’homme deve­nu télé­pathe; «L’Homme amphi­bie» («Tché­lo­vek-amfi­bia»******) décrit le pre­mier pois­son par­mi les hommes ou le pre­mier homme par­mi les pois­sons : «L’idée est tou­jours la même», dit Béliaev dans ce roman, son plus impor­tant et son plus célèbre, «l’être humain n’est pas par­fait. Tout en ayant acquis au cours de l’évolution bon nombre d’avantages en com­pa­rai­son de ses pré­da­teurs ani­maux, [il] a dans le même temps per­du beau­coup de ce qu’il pos­sé­dait dans les stades plus anciens de son déve­lop­pe­ment… Pour­quoi ne pas rendre à l’être humain [ces] facul­tés?»

* En russe «Остров погибших кораблей». Haut

** En russe Александр Беляев. Par­fois trans­crit Bel­jaev, Belyaev, Belâev, Belyayev, Bel­ja­jew, Bel­ja­jev, Beliaew ou Béliaïev. Haut

*** En russe «Голова профессора Доуэля». Haut

**** En russe «Человек, который не спит», inédit en fran­çais. Haut

***** En russe «Властелин мира», inédit en fran­çais. Haut

****** En russe «Человек-амфибия». Haut

Tản Đà (Nguyễn Khắc Hiếu), «Le Petit Rêve : roman»

éd. Decrescenzo, coll. Roman, Fuveau

éd. Decres­cen­zo, coll. Roman, Fuveau

Il s’agit du «Petit Rêve» («Giấc mộng con») de Nguyễn Khắc Hiếu, poète, roman­cier et jour­na­liste viet­na­mien (XIXe-XXe siècle) qui se don­na le sur­nom de Tản Đà, en asso­ciant le nom de la mon­tagne Tản Viên à celui de la rivière Đà près des­quelles il naquit. Sa mère l’éleva seule. Bien qu’égarée dans le quar­tier mal famé des chan­teuses, c’était une excel­lente can­ta­trice, une artiste recher­chée, et même très ver­sée en lit­té­ra­ture. Il héri­ta d’elle cette cadence, cette har­mo­nie musi­cale dont il se dis­tin­gua. Autant en prose, il était d’un esprit mal­adroit et lourd; autant en poé­sie, il savait tirer de la langue viet­na­mienne, si musi­cale en elle-même, un effet inéga­lé. «Ses poé­sies, publiées dans la presse et trans­mises de bouche à l’oreille, domi­naient sans par­tage jusqu’à l’avènement de la “Nou­velle poé­sie” au début des années 1930…», dit Mme Nguyen Phuong Ngoc*. «La sim­pli­ci­té des mots, proche des chants popu­laires… la sin­cé­ri­té des sen­ti­ments expri­més, une… poé­tique exempte de dis­cours mora­li­sa­teur — tout cela est sans doute le secret du suc­cès de Tản Đà dans une socié­té colo­niale en tran­si­tion.» Mais le mépris abso­lu de l’argent pré­ci­pi­ta Tản Đà au comble de la misère. Il était pro­digue et aimait la bonne chère, quoiqu’il — ou parce qu’il — était tou­jours dans le besoin. À tra­vers ses poches per­cées s’engouffrait le peu qui devait pour­voir à sa femme et ses huit enfants. Un jour, après des demandes réité­rées et pres­santes de son pro­prié­taire pour payer le loyer, Tản Đà dut se rendre à Saï­gon pour se pro­cu­rer la somme néces­saire. Mais vers onze heures du soir, il revint avec un canard rôti, une bou­teille de rhum, et quelques autres vic­tuailles. Dès la porte, il dit à ses amis sur un ton déses­pé­ré : «Tout est per­du!» Ils lui deman­dèrent ce qui n’allait pas, et il répon­dit avec aplomb : «Je n’ai pu emprun­ter que vingt piastres, tout à fait insuf­fi­santes pour payer le loyer. Aus­si ai-je pré­fé­ré ache­ter quelque chose à boire, ce qui nous a coû­té un peu plus de dix piastres»**. Voi­ci la manière dont il s’exprime dans un poème inti­tu­lé «Encore ivre» («Lại say») : «Je sais bien que c’est mal de tom­ber dans l’ivresse. Tant pis! Je recon­nais mon tort, mais ne puis m’empêcher… Ne vois-je pas la Terre ivre qui roule sur elle-même, et le Soleil dont le visage ruti­lant tra­hit l’ivresse? Qui en rit?»

* «Pré­face au “Petit Rêve”». Haut

** «Poèmes», p. 11. Haut

Erfan, «Sans ombre : roman»

éd. de l’Aube, coll. Regards croisés, La Tour d’Aigues

éd. de l’Aube, coll. Regards croi­sés, La Tour d’Aigues

Il s’agit de «Sans ombre» de M. Ali Erfan, écri­vain ira­nien de langue fran­çaise. Né à Ispa­han en 1946, il fait par­tie de ces hommes de théâtre, ces cinéastes, ces artistes que l’évolution poli­tique de leur pays a menés à la pri­son et à l’exil. Quand son deuxième film a été pro­je­té, le ministre de la Culture ira­nien, pré­sent dans la salle, a décla­ré à la fin : «Le seul mur blanc sur lequel on n’a pas encore ver­sé le sang des impurs, c’est l’écran de ciné­ma. Si on exé­cute ce traître, et que cet écran devient rouge, tous les cinéastes com­pren­dront qu’on ne peut pas jouer avec les inté­rêts du peuple musul­man»*. Il a quit­té alors l’Iran pour pour­suivre une car­rière d’écrivain à Paris. Bien que cette car­rière soit loin d’être finie, je m’autorise, dès à pré­sent, à résu­mer les prin­ci­pales et dif­fé­rentes qua­li­tés de M. Erfan et comme les élé­ments consti­tu­tifs de son génie. 1o Le goût de l’intrigue trou­blante, rapide, sombre. «Mon récit», dit M. Erfan, «sera rapide comme l’ange de la mort lorsqu’il sur­git par la fenêtre ou par la fente sous la porte, s’empare de l’âme du pire des tyrans et dis­pa­raît aus­si­tôt par le même che­min, en empor­tant l’âme d’un poète»**. 2o La nos­tal­gie de la patrie, de la langue natale, de l’enfance. Chaque fois qu’il entre­prend d’écrire, M. Erfan cherche le temps de sa pre­mière jeu­nesse. Il goûte l’extase de la mémoire, le plai­sir de retrou­ver les choses per­dues et oubliées dans la langue natale. Et comme cette mémoire retrou­vée ne raconte pas ce qui s’est pas­sé réel­le­ment, mais ce qui aurait pu se pas­ser, c’est elle le véri­table écri­vain; et M. Erfan est son pre­mier lec­teur : «Main­te­nant, je connais [la langue fran­çaise]. Mais je ne veux pas par­ler… Madame dit : “Mon ché­ri, dis : jas­min”. Je ne veux pas. Je veux pro­non­cer le nom de la fleur qui était dans notre mai­son. Com­ment s’appelait-elle? Pour­quoi est-ce que je ne me sou­viens pas? Cette grande fleur qui pous­sait au coin de la cour. Qui mon­tait, qui tour­nait. Elle grim­pait par-des­sus la porte de notre mai­son, et elle retom­bait dans la rue… Com­ment s’appelait-elle? Elle sen­tait bon. Madame dit encore : “Dis, mon ché­ri”. Moi, je pleure, je pleure…»*** 3o L’absence de phi­lo­so­phie morale, d’idéal, de sen­ti­ment reli­gieux. Si M. Erfan n’a pas la joie de croire, c’est là son défaut, ou plu­tôt son mal­heur, mais un mal­heur tenant à une cause fort grave, je veux dire les crimes que M. Erfan a vu com­mettre au nom d’une reli­gion dont les pré­ceptes ont été déna­tu­rés et détour­nés de leur pro­pos et de leur véri­table signi­fi­ca­tion : «Il ouvrit sans hâte l’un des épais dos­siers [de la Répu­blique isla­mique], en reti­ra un feuillet, l’examina et, tout d’un coup, s’écria : “Enfer­mez cette femme dans un sac de jute et jetez-lui des pierres jusqu’à ce qu’elle crève comme un chien… Que le père étrangle son fils de ses propres mains… Vio­lez la fillette de douze ans mal­gré son repen­tir et, entre ses jambes, tirez son foie”»

* Dans Mathieu Lin­don, «L’Enfer para­di­siaque d’Ali Erfan». Haut

** «Le Der­nier Poète du monde», p. 11. Haut

*** id. p. 82. Haut

Pamuk, «Cette chose étrange en moi : roman»

éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Du monde entier, Paris

Il s’agit du roman «Cette chose étrange en moi» («Kafam­da Bir Tuha­flık») de M. Orhan Pamuk, écri­vain turc pour lequel le centre du monde est Istan­bul, non seule­ment parce qu’il y a pas­sé toute sa vie, mais aus­si parce que toute sa vie il en a racon­té les recoins les plus intimes. En 1850, Gus­tave Flau­bert, en arri­vant à Istan­bul, frap­pé par la gigan­tesque bigar­rure de cette ville, par le côtoie­ment de «tant d’individualités sépa­rées, dont l’addition for­mi­dable apla­tit la vôtre», avait écrit que Constan­ti­nople devien­drait «plus tard la capi­tale de la Terre»*. Cette naïve pré­dic­tion n’empêcha pas l’Empire turc de s’écrouler et de dis­pa­raître, et la capi­tale de perdre son nom de Constan­ti­nople, vidée de ses Grecs, ses Armé­niens, ses Juifs. À la nais­sance de M. Pamuk, tout juste un siècle après le séjour de Flau­bert, Istan­bul, en tant que ville mon­diale, n’était plus qu’une ombre cré­pus­cu­laire et vivait les jours les plus faibles, les moins glo­rieux de ses deux mille ans d’histoire. La douce tris­tesse de ses rues fanées et flé­tries, de son pas­sé tom­bé en dis­grâce per­çait de toute part; elle avait une pré­sence visible dans le pay­sage et chez les gens; elle recou­vrait tel un brouillard «les vieilles fon­taines bri­sées ici et là, taries depuis des années, les bou­tiques de bric et de broc appa­rues… aux abords immé­diats des vieilles mos­quées…, les trot­toirs sales, tout tor­dus et défon­cés…, les vieux cime­tières égre­nés sur les hau­teurs…, les lam­pa­daires falots», dit M. Pamuk**. Parce que cette tris­tesse était cau­sée par le fait d’être des reje­tons d’un ancien Empire, les Stam­bou­liotes pré­fé­raient faire table rase du pas­sé. Ils arra­chaient des pierres aux murailles et aux véné­rables édi­fices afin de s’en ser­vir pour leurs propres construc­tions. Détruire, brû­ler, éri­ger à la place un immeuble occi­den­tal et moderne était leur manière d’oublier — un peu comme un amant qui, pour effa­cer le sou­ve­nir dou­lou­reux d’une ancienne maî­tresse, se débar­rasse en hâte des vête­ments, des bijoux, des pho­to­gra­phies et des meubles. Au bout du compte, ce trai­te­ment de choc et ces des­truc­tions par le feu ne fai­saient qu’accroître le sen­ti­ment de tris­tesse, en lui ajou­tant le ton du déses­poir et de la misère. «L’effort d’occidentalisation», dit M. Pamuk***, «ouvrit la voie… à la trans­for­ma­tion des inté­rieurs domes­tiques en musées d’une culture jamais vécue. Des années après, j’ai éprou­vé toute cette incon­grui­té… Ce sen­ti­ment de tris­tesse, enfoui défi­ni­ti­ve­ment dans les tré­fonds de la ville, me fit prendre conscience de la néces­si­té de construire mon propre ima­gi­naire, si je ne vou­lais pas être pri­son­nier…» Un soir, après avoir pous­sé la porte de la mai­son fami­liale, fran­chi le seuil et lon­gue­ment mar­ché dans ces rues qui lui appor­taient conso­la­tion et récon­fort, M. Pamuk ren­tra au milieu de la nuit et s’assit à sa table pour res­ti­tuer quelque chose de leur atmo­sphère et de leur alchi­mie. Le len­de­main, il annon­ça à sa famille qu’il serait écri­vain.

* «Lettre à Louis Bouil­het du 14.XI.1850». Haut

** «Istan­bul», p. 68-69. Haut

*** id. p. 54-55. Haut

Ibn Rushd (Averroès), «Abrégé du “Mustaṣfā”»

éd. De Gruyter, coll. Corpus philosophorum medii ævi-Scientia græco-arabica, Berlin

éd. De Gruy­ter, coll. Cor­pus phi­lo­so­pho­rum medii ævi-Scien­tia græ­co-ara­bi­ca, Ber­lin

Il s’agit du «Muḫ­taṣar al-Mus­taṣ­fâ»* d’Ibn Rushd** (XIIe siècle apr. J.-C.), abré­gé du livre de juris­pru­dence de Ghazâ­li inti­tu­lé «Mus­taṣ­fâ». De tous les phi­lo­sophes que l’islam don­na à l’Espagne, celui qui lais­sa le plus de traces dans la mémoire des peuples, grâce à ses savants com­men­taires des écrits d’Aris­tote, ce fut Ibn Rushd, éga­le­ment connu sous les noms cor­rom­pus d’Averois, Aven-Roez ou Aver­roès***. Son Anda­lou­sie natale était un coin pri­vi­lé­gié du monde, où le goût des sciences et des belles choses avait éta­bli, à par­tir du Xe siècle, une tolé­rance dont l’époque moderne peut à peine offrir un exemple. «Chré­tiens, juifs, musul­mans par­laient la même langue, chan­taient les mêmes poé­sies, par­ti­ci­paient aux mêmes études lit­té­raires et scien­ti­fiques. Toutes les bar­rières qui séparent les hommes étaient tom­bées; tous tra­vaillaient d’un même accord à l’œuvre de la civi­li­sa­tion com­mune», dit Renan. Abû Ya‘ḳûb Yûsuf****, calife de l’Andalousie et contem­po­rain d’Ibn Rushd, fut le prince le plus let­tré de son temps. L’illustre phi­lo­sophe Ibn Tho­faïl obtint à sa Cour une grande influence et en pro­fi­ta pour y atti­rer les savants de tous les pays. Ce fut d’après le vœu expri­mé par Yûsuf et sur les ins­tances d’Ibn Tho­faïl qu’Ibn Rushd entre­prit de com­men­ter Aris­tote. Jamais ce der­nier n’avait reçu de soins aus­si éten­dus et aus­si dévoués que ceux que lui pro­di­gue­ra Ibn Rushd. L’aristotélisme ne sera plus grec, il sera arabe. «Mais la cause fatale qui a étouf­fé chez les musul­mans les plus beaux germes de déve­lop­pe­ment intel­lec­tuel, le fana­tisme reli­gieux, pré­pa­rait déjà la ruine [de la phi­lo­so­phie]», dit Renan. Vers la fin du XIIe siècle, l’antipathie des imams et du peuple contre les études ration­nelles se déchaîne sur toute la sur­face du monde musul­man. Bien­tôt il suf­fi­ra de dire d’un homme : «Un tel tra­vaille à la phi­lo­so­phie ou donne des leçons d’astronomie», pour que les gens du peuple lui appliquent immé­dia­te­ment le nom d’«impie», de «mécréant», etc.; et que, si par mal­heur il per­sé­vère, ils le frappent dans la rue ou lui brûlent sa mai­son.

* En arabe «مختصر المستصفى». Éga­le­ment connu sous le titre d’«Iḫtiṣâr al-Mus­taṣ­fâ» («اختصار المستصفى»). Haut

** En arabe ابن رشد. Par­fois trans­crit Ebn Roschd, Ibn-Roshd, Ibn Rochd ou Ibn Rušd. Haut

*** Par sub­sti­tu­tion d’Aven (Aben) à Ibn. Haut

**** En arabe أبو يعقوب يوسف. Par­fois trans­crit Abu Yaqub Yusuf, Abou Ya‘qoûb Yoû­çof ou Abou-Ya’coub You­souf. Haut

«Daryush Ashouri : un intellectuel hétérodoxe iranien»

éd. L’Harmattan, coll. L’Iran en transition, Paris

éd. L’Harmattan, coll. L’Iran en tran­si­tion, Paris

Il s’agit de «La Théo­rie de “l’occidentalite” et la Crise de pen­sée en Iran» («Naza­rieh-ye gharb­za­de­gi va boh­rân-e tafak­kor dar Iran»*) et autres articles de M. Daryoush Ashou­ri**, intel­lec­tuel et tra­duc­teur ira­nien, ins­tal­lé en France depuis 1987. La pen­sée ira­nienne moderne est en grande par­tie tiraillée entre son rejet de l’Occident et sa fas­ci­na­tion pour lui. Au siècle der­nier, elle devi­sait avec opti­misme d’un ave­nir où elle serait plus occi­den­ta­li­sée; à pré­sent, elle s’en prend, en des termes défai­tistes et récri­mi­nants, aux per­ver­si­tés de l’Occident, dont elle vou­drait faire un épou­van­tail. M. Ashou­ri traite de cette dicho­to­mie et il dit ne pou­voir mieux la défi­nir que comme un «res­sen­ti­ment» patho­lo­gique («kin-tou­zi»***) qui a affli­gé à la fois les pen­seurs et les masses popu­laires en Iran tout au long de l’histoire récente. M. Ashou­ri emprunte ce terme de «res­sen­ti­ment» à Frie­drich Nietzsche et il l’applique au cas ira­nien. Dans «La Généa­lo­gie de la morale», Nietzsche oppose l’homme actif ou sur­homme, qui crée triom­pha­le­ment ses propres valeurs, aux hommes impuis­sants, à qui la vraie action est inter­dite, et qui ne trouvent de com­pen­sa­tion que dans leur haine ren­trée et dans leur ran­cune envers le sur­homme. Ces hommes du «res­sen­ti­ment», étant inca­pables d’agir, demeurent dura­ble­ment rem­plis de réac­tions hos­tiles et veni­meuses. Telle est l’attitude de beau­coup d’Iraniens qui, depuis les années 1960, ne par­viennent plus à affir­mer posi­ti­ve­ment leur propre «soi» : au lieu de cela, ils cherchent un adver­saire dans ce qui se situe en dehors, dans ce qui est leur «autre que soi», et tout d’abord, dans une culture occi­den­tale trans­for­mée en une véri­table cari­ca­ture, en un monstre. Et M. Ashou­ri de don­ner comme exemple deux pen­seurs ira­niens de renom, Dja­lal Âl-e Ahmad et Ali Sha­ria­ti, et leur théo­rie de «l’occidentalite» ou «mala­die occi­den­tale». «Comme j’y ai déjà fait allu­sion», dit M. Ashou­ri, «“l’occidentalite” est basée sur cette concep­tion qu’il existe un “Occi­dent” là-bas et un “nous” ici, dont la rela­tion est qua­li­fiée de domi­nant-domi­né… Le pro­blème fon­da­men­tal de cette théo­rie est qu’elle n’a pas de connais­sance [ni] de l’un, ni de l’autre, et dans un cercle vicieux, ne par­vient pas à se don­ner une ouver­ture au monde. Je vou­drais citer deux figures qui repré­sentent cette ten­dance, Âl-e Ahmad et Sha­ria­ti. Les deux se réfé­rent à l’islam pour cri­ti­quer l’Occident, mais leur démarche est-elle simi­laire à celle de Ghazâ­li? La grande dif­fé­rence entre ces deux intel­lec­tuels et Ghazâ­li consiste dans le fait que, pour ce der­nier, la reli­gion est le but; alors que, pour eux, celle-ci est un moyen de com­bat poli­tique… À l’opposé de Ghazâ­li, qui cherche la racine et les concepts les plus fon­da­men­taux, on [ne voit aucun] sou­bas­se­ment phi­lo­so­phique [chez Âl-e Ahmad et chez Sha­ria­ti]. Par exemple, ils ne peuvent plus consul­ter Des­cartes, et… de ce fait, ils deviennent étran­gers au socle de la moder­ni­té, alors qu’eux-mêmes sont incons­ciem­ment sous son influence»

* En per­san «نظریهٔ غرب‌زدگی و بحران تفکر در ایران». Haut

** En per­san داریوش آشوری. Par­fois trans­crit Darioush Ashou­ri, Dariush Ashoo­ri ou Daryush Ashu­ri. Haut

*** En per­san کین توزی. Par­fois trans­crit «kine-tou­zi». Haut