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« La Colonne trajane au musée de Saint-Germain »

XIXe siècle

Il s’agit de la colonne trajane. De tous les forums romains, celui de l’Empereur Trajan était le plus beau, le plus régulier, avec sa place entourée de tavernes à l’usage des marchands, ses statues de toute espèce, sa basilique, son temple, ses deux bibliothèques, l’une pour les collections grecques et l’autre pour les latines, et tant d’autres somptuosités. L’imagination de ceux qui voyaient pour la première fois cet ensemble unique de constructions en était vivement frappée, comme en témoigne Ammien Marcellin : « constructions gigantesques » (« giganteos contextus »), dit-il, « qui défient la description » (« nec relatu effabiles »), « et que les mortels ne chercheront plus à reproduire » (« nec rursus mortalibus adpetendos »). Qu’est devenue cette si prodigieuse magnificence ? Il n’en reste aujourd’hui que la colonne qui se trouvait au milieu et qui est bien conservée. L’idée de ce monument est grandiose. D’un piédestal sur lequel on peut lire : « Le Sénat et le peuple romain (ont consacré cette colonne) à l’Empereur, fils du divin Nerva, Trajan… père de la patrie, pour marquer de quelle hauteur était la montagne et la place qu’on a déblayées pour y construire de si grands monuments » s’élance une de ces colonnes creuses que l’on appelait « columna cochleata », à cause de l’escalier tournant en colimaçon (« cochlea ») creusé dans le marbre et conduisant au sommet, là où reposait la statue de l’Empereur Trajan. Mais le mérite principal de ce monument est ailleurs : il est dans les bas-reliefs qui, en forme de spirale, le décorent de haut en bas. Tous les exploits que Trajan a faits pendant son règne, entre autres les victoires qu’il a remportées sur les Daces (en Roumanie), figurent sur ces bas-reliefs historiques serpentant autour de la colonne comme les pages immortelles d’un rouleau manuscrit (« volumen »). La suite continue qu’ils forment, monte vers l’Empereur victorieux et vient se prosterner à ses pieds. L’effet est majestueux. L’ensemble est d’une puissance, d’une énergie incontestables. « On y voit des animaux, des armes, des enseignes, des marches, des camps, des machines, des harangues aux soldats, des sacrifices, des batailles, des victoires, des trophées… Tout est exprimé avec intelligence, comme on peut l’observer dans l’intrépidité de ces femmes daces qui se jettent, armées de torches, sur les prisonniers romains ; et… le désespoir de leurs maris qui, pour ne pas tomber dans l’esclavage, brûlent leur ville et s’empoisonnent », dit très bien Francesco Milizia

« La Légende de Bent el Khass »

éd. A. Jourdan, Alger

Il s’agit de Hind Bint al-Khuss* (ou Hind, fille de Khuss). La condition des femmes, chez les tribus arabes avant l’islam, n’était nullement ce qu’elle fut plus tard, quand la vie de harem eut tout à fait abaissé les mœurs. L’Arabie ancienne eut quatre sages ; ces quatre sages furent des femmes. Hind est la plus illustre, bien qu’on ne sache pas préciser le siècle où elle vivait, ni la contrée d’où elle était originaire. Les traits relatifs à cette surdouée forment une espèce de légende populaire où sont célébrées sa perspicacité, la finesse de ses reparties, la rapidité et la sûreté de son jugement à propos des choses et des hommes. « Sa vue portait jusqu’aux limites de l’horizon ; et d’un seul regard, elle embrassait une scène dans ses plus minces détails », explique Judith Gautier**. On rapporte qu’un jour, Hind était assise au milieu d’un groupe de jeunes filles ; elle jouait avec un pigeon domestique perché sur son poing. Tout à coup, une troupe de pigeons passa, très haut dans le ciel. Elle leva les yeux et dit : « Oh, si seulement ces pigeons et la moitié de leur nombre étaient ajoutés à notre pigeon, cela suffirait [à faire 100] »***. On vit ces oiseaux, cherchant de l’eau, descendre près d’une mare ; on les compta et on trouva qu’ils étaient 66. Or, 66 + 66/2 + 1 = 100, le nombre qu’elle avait dit, ni plus ni moins ; un seul regard lui avait suffi pour concevoir cette énigme. Son esprit n’était pas moins prompt que son coup d’œil, et elle répondait sans hésiter à toutes les questions qu’on pouvait lui poser. Son père lui demanda une fois : « Les nuits sont-elles plus nombreuses que les jours ? — Les jours sont plus nombreux que les nuits. — Et pourquoi ? — Parce que les nuits de [pleine] lune sont semblables à des jours »****. On cite encore d’elle d’autres reparties étonnantes : « Quel est l’homme le meilleur ? — Le plus visité, comme les [meilleures] collines d’un pays sont les plus foulées aux pieds. — Qui est-il ? — C’est celui à qui on demande et qui ne demande pas, qui donne l’hospitalité et ne la reçoit pas, qui rétablit la paix et à qui on ne l’impose pas. — Quel est le pire des hommes ? — L’imberbe bavard qui tient un petit fouet et qui dit : “Retenez-moi loin de l’esclave des Benou un tel, car je le tuerai ou il me tuera” »*****. Il semblerait qu’elle n’ait pas voulu contracter de mariage et qu’elle ait cherché les plaisirs en dehors d’une union légitime. Surprise avec un esclave noir, elle donna pour excuse cette réponse en prose rimée, qui est devenue un dicton : « [C’est à cause] de la proximité de l’oreiller et de la longueur de l’obscurité » (« ḳurb al-wisâd wa-ṭûl al-siwâd »******).

* En arabe هند بنت الخس. Autrefois transcrit Bint el Khouss, Bent el Khoss ou Bent el Khass. Haut

** « Fleurs d’Orient », p. 796. Haut

*** p. 32. Haut

**** p. 19. Haut

***** p. 30. Haut

****** En arabe « قرب الوساد وطول السواد ». Haut

Volney, « La Loi naturelle, ou Principes physiques de la morale »

XIXe siècle

Il s’agit de « La Loi naturelle, ou Principes physiques de la morale »* de Constantin-François de Chassebœuf, voyageur et littérateur français, plus connu sous le surnom de Volney (XVIIIe-XIXe siècle). Il perdit sa mère à deux ans et fut laissé entre les mains d’une vieille parente, qui l’abandonna dans un petit collège d’Ancenis. Le régime de ce collège était fort mauvais, et la santé des enfants y était à peine soignée ; le directeur était un homme brutal, qui ne parlait qu’en grondant et ne grondait qu’en frappant. Volney souffrait d’autant plus que son père ne venait jamais le voir et ne paraissait jamais avoir pour lui cette sollicitude que témoigne un père envers son fils. L’enfant avançait pourtant dans ses études et était à la tête de ses classes. Soit par nature, soit par suite de l’abandon de son père, soit les deux, il se plaisait dans la méditation solitaire et taciturne, et son génie n’attendait que d’être libéré pour se développer et pour prendre un essor rapide. L’occasion ne tarda pas à se présenter : une modique somme d’argent lui échut. Il résolut de l’employer à acquérir, dans un grand voyage, un fonds de connaissances nouvelles. La Syrie et l’Égypte lui parurent les pays les plus propres aux observations historiques et morales dont il voulait s’occuper. « Je me séparerai », se promit-il**, « des sociétés corrompues ; je m’éloignerai des palais où l’âme se déprave par la satiété, et des cabanes où elle s’avilit par la misère ; j’irai dans la solitude vivre parmi les ruines ; j’interrogerai les monuments anciens… par quels mobiles s’élèvent et s’abaissent les Empires ; de quelles causes naissent la prospérité et les malheurs des nations ; sur quels principes enfin doivent s’établir la paix des sociétés et le bonheur des hommes. » Mais pour visiter ces pays avec fruit, il fallait en connaître la langue : « Sans la langue, l’on ne saurait apprécier le génie et le caractère d’une nation : la traduction des interprètes n’a jamais l’effet d’un entretien direct », pensait-il***. Cette difficulté ne rebuta point Volney. Au lieu d’apprendre l’arabe en Europe, il alla s’enfermer durant huit mois dans un couvent du Liban, jusqu’à ce qu’il fût en état de parler cette langue commune à tant d’Orientaux.

* Également connu sous le titre de « Catéchisme du citoyen français ». Haut

** « Les Ruines », p. 19. Haut

*** « Préface à “Voyage en Syrie et en Égypte” ». Haut

Chateaubriand, « Mémoires d’outre-tombe. Tome II »

éd. Gallimard, coll. Quarto, Paris

Il s’agit des « Mémoires d’outre-tombe » de François René de Chateaubriand, auteur et politique français, père du romantisme chrétien (XVIIIe-XIXe siècle). Le mal, le grand mal de Chateaubriand fut d’être né entre deux siècles, « comme au confluent de deux fleuves »*, et de voir les caractères opposés de ces deux siècles se rencontrer dans ses opinions. Sorti des entrailles de l’ancienne monarchie, de l’ancienne aristocratie, il se plaça contre la Révolution française, dès qu’il la vit dans ses premières violences, et il resta royaliste, souvent contre son instinct. Car au fond de lui-même, il était de la race, de la famille de Napoléon Bonaparte. Même fougue, même éclat, même mélancolie moderne. Si les Bourbons avaient mieux apprécié Chateaubriand, il est possible qu’il eût été moins vulnérable au souvenir de l’Empereur devenu resplendissant comme un « large soleil ». Le parallèle qu’il fait dans ses « Mémoires d’outre-tombe » entre l’Empire et la monarchie bourbonienne, pour cruel qu’il soit, est l’expression sincère de la conception de l’auteur, tellement plus vraie que celle du politique : « Retomber de Bonaparte et de l’Empire à ce qui les a suivis, c’est tomber de la réalité dans le néant ; du sommet d’une montagne dans un gouffre. Tout n’est-il pas terminé avec Napoléon ?… Comment nommer Louis XVIII en place de l’Empereur ? Je rougis en [y] pensant ». Triste jusqu’au désespoir, sans amis et sans espérance, il était obsédé par un passé à jamais évanoui et tombé dans le néant. « Je n’ai plus qu’à m’asseoir sur des ruines et à mépriser cette vie », écrivait-il** en songeant qu’il était lui-même une ruine encore plus chancelante. Aucune pensée ne venait le consoler excepté la religion chrétienne, à laquelle il était revenu avec chaleur et avec véhémence. Sa mère et sa sœur avaient eu la plus grande part à cette conversion : « Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira enfin sur un grabat, où ses malheurs l’avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements [le scepticisme de mon “Essai sur les Révolutions”] répandit sur ses derniers jours une grande amertume ; elle chargea, en mourant, une de mes sœurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j’avais été élevé. Ma sœur me manda le dernier vœu de ma mère. Quand la lettre me parvint au-delà des mers, ma sœur elle-même n’existait plus ; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d’interprète à la mort, m’ont frappé ; je suis devenu chrétien »

* « Mémoires d’outre-tombe ». Haut

** « Études historiques ». Haut

Chateaubriand, « Mémoires d’outre-tombe. Tome I »

éd. Gallimard, coll. Quarto, Paris

Il s’agit des « Mémoires d’outre-tombe » de François René de Chateaubriand, auteur et politique français, père du romantisme chrétien (XVIIIe-XIXe siècle). Le mal, le grand mal de Chateaubriand fut d’être né entre deux siècles, « comme au confluent de deux fleuves »*, et de voir les caractères opposés de ces deux siècles se rencontrer dans ses opinions. Sorti des entrailles de l’ancienne monarchie, de l’ancienne aristocratie, il se plaça contre la Révolution française, dès qu’il la vit dans ses premières violences, et il resta royaliste, souvent contre son instinct. Car au fond de lui-même, il était de la race, de la famille de Napoléon Bonaparte. Même fougue, même éclat, même mélancolie moderne. Si les Bourbons avaient mieux apprécié Chateaubriand, il est possible qu’il eût été moins vulnérable au souvenir de l’Empereur devenu resplendissant comme un « large soleil ». Le parallèle qu’il fait dans ses « Mémoires d’outre-tombe » entre l’Empire et la monarchie bourbonienne, pour cruel qu’il soit, est l’expression sincère de la conception de l’auteur, tellement plus vraie que celle du politique : « Retomber de Bonaparte et de l’Empire à ce qui les a suivis, c’est tomber de la réalité dans le néant ; du sommet d’une montagne dans un gouffre. Tout n’est-il pas terminé avec Napoléon ?… Comment nommer Louis XVIII en place de l’Empereur ? Je rougis en [y] pensant ». Triste jusqu’au désespoir, sans amis et sans espérance, il était obsédé par un passé à jamais évanoui et tombé dans le néant. « Je n’ai plus qu’à m’asseoir sur des ruines et à mépriser cette vie », écrivait-il** en songeant qu’il était lui-même une ruine encore plus chancelante. Aucune pensée ne venait le consoler excepté la religion chrétienne, à laquelle il était revenu avec chaleur et avec véhémence. Sa mère et sa sœur avaient eu la plus grande part à cette conversion : « Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira enfin sur un grabat, où ses malheurs l’avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements [le scepticisme de mon “Essai sur les Révolutions”] répandit sur ses derniers jours une grande amertume ; elle chargea, en mourant, une de mes sœurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j’avais été élevé. Ma sœur me manda le dernier vœu de ma mère. Quand la lettre me parvint au-delà des mers, ma sœur elle-même n’existait plus ; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d’interprète à la mort, m’ont frappé ; je suis devenu chrétien »

* « Mémoires d’outre-tombe ». Haut

** « Études historiques ». Haut

Rivarol, « De l’homme, de ses facultés intellectuelles et de ses idées premières et fondamentales »

XIXe siècle

Il s’agit de « De l’homme, de ses facultés intellectuelles et de ses idées premières et fondamentales »* d’Antoine Rivaroli, dit de Rivarol, improvisateur français, un des plus éblouissants esprits de la fin du XVIIIe siècle. « Il y a parmi les gens du monde certaines personnes qui doivent tout [leur] bonheur à leur réputation de gens d’esprit, et toute leur réputation à leur paresse ». En plaçant ces mots en tête du « Petit Almanach de nos grands hommes », Rivarol pensait-il à lui-même ? Probablement. Il était paresseux et il le savait ; mais c’était le dieu de la conversation en cette fin de siècle où la conversation était le suprême plaisir et la suprême gloire, et il était chaque jour traversé d’inspirations fulgurantes. On rapporte qu’il notait ses « Pensées diverses » sur de petites feuilles volantes, sur des morceaux de papier, qu’il rangeait ensuite dans des sacs posés sur sa table de nuit. Avec ces sacs, qu’il renversait périodiquement, tel un chercheur d’or comptant ses pépites, il visait au premier rang dans les lettres et il était bien capable d’y atteindre ; mais il fréquentait trop une société dissipée, mondaine, une société qui ne voulait qu’être amusée ; et en quelques heures de conversation, il gaspillait avec éclat la matière de dix livres. « On n’avait qu’à le toucher sur un point, qu’à lui donner la note, et le merveilleux clavier répondait à l’instant par toute une sonate », explique un critique**. Ces succès commodes, qu’il remportait chaque soir en causant sur n’importe quel sujet, et qui n’avaient besoin, pour être renouvelés, que des improvisations de son esprit légèrement occupé, lui ont ravi ses plus belles années. « Sans cesse arraché à lui-même, il a sacrifié tantôt à la frivolité, tantôt à la fidélité, tantôt à la nécessité, les heures sacrées de l’inspiration. Il a perpétuellement manqué les occasions de devenir un grand homme », explique un autre critique***.

* Également connu sous les titres de « Discours préliminaire du “Nouveau Dictionnaire de la langue française” » et de « Discours sur l’homme intellectuel et moral ». Haut

** Sainte-Beuve. Haut

*** Adolphe de Lescure. Haut

Pissarev, « Notre Science universitaire : récit »

éd. Actes Sud, coll. Un Endroit où aller, Arles

Il s’agit d’une traduction partielle de « Notre Science universitaire » (« Nacha ouniversitetskaya naouka »*) de Dmitri Ivanovitch Pissarev**. « Crime et Châtiment » de Dostoïevski, avant d’être l’une des œuvres les plus profondes de psychologie criminelle, autour desquelles la pensée humaine vient tourner sans cesse, a été un pamphlet contre « l’égoïsme rationnel », un mouvement défendu en Russie dans les années 1860 par le journal « Rousskoé slovo »*** (« La Parole russe ») de Pissarev. Dostoïevski a vu le danger ; il a mis tout en œuvre pour détourner d’un tel égoïsme en décrivant les tourments de l’âme qui le suivent. Les faits lui donnèrent raison. Pissarev se noya lors d’une baignade — je veux dire noya délibérément — à vingt-sept ans, seul, mélancolique, détraqué par le vertige d’une croissance intellectuelle trop rapide. Mais reprenons dans l’ordre ! Issu d’une famille noble ruinée, Pissarev faisait encore ses études à l’Université de Saint-Pétersbourg, quand il débuta comme publiciste littéraire, chargé de rédiger la rubrique des comptes rendus bibliographiques dans la revue « Rassvet »**** (« L’Aube »), qui portait le sous-titre « Revue des sciences, des arts et des lettres pour jeunes filles adultes ». Cette collaboration l’entraîna de force hors des murs calfeutrés des amphithéâtres, « à l’air libre », comme il le dit lui-même*****, et « ce passage forcé me donnait un plaisir coupable, que je ne pus dissimuler ni à moi-même ni aux autres… ». La question de l’émancipation de la femme étant en ce temps-là à l’ordre du jour dans « Rassvet », Pissarev en vint tout naturellement au problème plus large de la liberté de la personne humaine. Riche d’idées, il s’attendait à créer des miracles dans le domaine de la pensée : « Ayant jeté à bas dans mon esprit toutes sortes de Kazbeks****** et de monts Blancs, je m’apparaissais à moi-même comme une espèce de Titan, de Prométhée qui s’était emparé du feu… ». Il mit ses idées, dès 1861, dans des articles remarquables par leur hardiesse et leur bouillonnement intellectuel, qu’il publia cette fois dans « Rousskoé slovo ». Ce journal n’était plus la vertueuse « Revue pour jeunes filles adultes » où il avait fait ses premiers essais, mais était, au contraire, rempli d’agitation philosophique et politique. Pissarev en devint, en quelques jours, le principal collaborateur et membre de la rédaction ; et quand, un an plus tard, guetté par la censure, ce journal fut provisoirement suspendu, Pissarev jeta sur le papier un appel fiévreux de violence au « renversement de la dynastie des Romanov et de la bureaucratie pétersbourgeoise » et au « changement de régime politique » ; le lendemain, il était arrêté et incarcéré.

* En russe « Наша университетская наука ». Parfois transcrit « Nasha universitetskaya nauka » ou « Naša universitetskaja nauka ». Haut

** En russe Дмитрий Иванович Писарев. Parfois transcrit Dmitrij Iwanowitsch Pissarew, Dmitry Ivanovich Pisarev, Dmitriy Ivanovich Pisarev, Dimitri Ivanovich Pisarev, Dmitrii Ivanovich Pisarev ou Dmitrij Ivanovič Pisarev. Haut

*** En russe « Русское слово ». Parfois transcrit « Rousskoïé slovo », « Russkoïé slovo » ou « Russkoe slovo ». Haut

**** En russe « Рассвет ». Haut

***** « Notre Science universitaire », p. 132 & 135. Haut

****** Un des sommets les plus élevés de la chaîne du Caucase. Haut

Pissarev, « Essais critiques »

éd. du Progrès, Moscou

Il s’agit des « Réalistes » (« Realisty »*) et autres articles de Dmitri Ivanovitch Pissarev**. « Crime et Châtiment » de Dostoïevski, avant d’être l’une des œuvres les plus profondes de psychologie criminelle, autour desquelles la pensée humaine vient tourner sans cesse, a été un pamphlet contre « l’égoïsme rationnel », un mouvement défendu en Russie dans les années 1860 par le journal « Rousskoé slovo »*** (« La Parole russe ») de Pissarev. Dostoïevski a vu le danger ; il a mis tout en œuvre pour détourner d’un tel égoïsme en décrivant les tourments de l’âme qui le suivent. Les faits lui donnèrent raison. Pissarev se noya lors d’une baignade — je veux dire noya délibérément — à vingt-sept ans, seul, mélancolique, détraqué par le vertige d’une croissance intellectuelle trop rapide. Mais reprenons dans l’ordre ! Issu d’une famille noble ruinée, Pissarev faisait encore ses études à l’Université de Saint-Pétersbourg, quand il débuta comme publiciste littéraire, chargé de rédiger la rubrique des comptes rendus bibliographiques dans la revue « Rassvet »**** (« L’Aube »), qui portait le sous-titre « Revue des sciences, des arts et des lettres pour jeunes filles adultes ». Cette collaboration l’entraîna de force hors des murs calfeutrés des amphithéâtres, « à l’air libre », comme il le dit lui-même*****, et « ce passage forcé me donnait un plaisir coupable, que je ne pus dissimuler ni à moi-même ni aux autres… ». La question de l’émancipation de la femme étant en ce temps-là à l’ordre du jour dans « Rassvet », Pissarev en vint tout naturellement au problème plus large de la liberté de la personne humaine. Riche d’idées, il s’attendait à créer des miracles dans le domaine de la pensée : « Ayant jeté à bas dans mon esprit toutes sortes de Kazbeks****** et de monts Blancs, je m’apparaissais à moi-même comme une espèce de Titan, de Prométhée qui s’était emparé du feu… ». Il mit ses idées, dès 1861, dans des articles remarquables par leur hardiesse et leur bouillonnement intellectuel, qu’il publia cette fois dans « Rousskoé slovo ». Ce journal n’était plus la vertueuse « Revue pour jeunes filles adultes » où il avait fait ses premiers essais, mais était, au contraire, rempli d’agitation philosophique et politique. Pissarev en devint, en quelques jours, le principal collaborateur et membre de la rédaction ; et quand, un an plus tard, guetté par la censure, ce journal fut provisoirement suspendu, Pissarev jeta sur le papier un appel fiévreux de violence au « renversement de la dynastie des Romanov et de la bureaucratie pétersbourgeoise » et au « changement de régime politique » ; le lendemain, il était arrêté et incarcéré.

* En russe « Реалисты ». Également connu sous le titre d’« Une Question non résolue » (« Нерешенный вопрос »). Parfois traduit « Une Question à résoudre ». Haut

** En russe Дмитрий Иванович Писарев. Parfois transcrit Dmitrij Iwanowitsch Pissarew, Dmitry Ivanovich Pisarev, Dmitriy Ivanovich Pisarev, Dimitri Ivanovich Pisarev, Dmitrii Ivanovich Pisarev ou Dmitrij Ivanovič Pisarev. Haut

*** En russe « Русское слово ». Parfois transcrit « Rousskoïé slovo », « Russkoïé slovo » ou « Russkoe slovo ». Haut

**** En russe « Рассвет ». Haut

***** « Notre Science universitaire », p. 132 & 135. Haut

****** Un des sommets les plus élevés de la chaîne du Caucase. Haut

Pissarev, « Choix d’articles philosophiques et politiques »

éd. en Langues étrangères, Moscou

Il s’agit de « La Scolastique du XIXe siècle » (« Skholastika XIX veka »*) et autres articles de Dmitri Ivanovitch Pissarev**. « Crime et Châtiment » de Dostoïevski, avant d’être l’une des œuvres les plus profondes de psychologie criminelle, autour desquelles la pensée humaine vient tourner sans cesse, a été un pamphlet contre « l’égoïsme rationnel », un mouvement défendu en Russie dans les années 1860 par le journal « Rousskoé slovo »*** (« La Parole russe ») de Pissarev. Dostoïevski a vu le danger ; il a mis tout en œuvre pour détourner d’un tel égoïsme en décrivant les tourments de l’âme qui le suivent. Les faits lui donnèrent raison. Pissarev se noya lors d’une baignade — je veux dire noya délibérément — à vingt-sept ans, seul, mélancolique, détraqué par le vertige d’une croissance intellectuelle trop rapide. Mais reprenons dans l’ordre ! Issu d’une famille noble ruinée, Pissarev faisait encore ses études à l’Université de Saint-Pétersbourg, quand il débuta comme publiciste littéraire, chargé de rédiger la rubrique des comptes rendus bibliographiques dans la revue « Rassvet »**** (« L’Aube »), qui portait le sous-titre « Revue des sciences, des arts et des lettres pour jeunes filles adultes ». Cette collaboration l’entraîna de force hors des murs calfeutrés des amphithéâtres, « à l’air libre », comme il le dit lui-même*****, et « ce passage forcé me donnait un plaisir coupable, que je ne pus dissimuler ni à moi-même ni aux autres… ». La question de l’émancipation de la femme étant en ce temps-là à l’ordre du jour dans « Rassvet », Pissarev en vint tout naturellement au problème plus large de la liberté de la personne humaine. Riche d’idées, il s’attendait à créer des miracles dans le domaine de la pensée : « Ayant jeté à bas dans mon esprit toutes sortes de Kazbeks****** et de monts Blancs, je m’apparaissais à moi-même comme une espèce de Titan, de Prométhée qui s’était emparé du feu… ». Il mit ses idées, dès 1861, dans des articles remarquables par leur hardiesse et leur bouillonnement intellectuel, qu’il publia cette fois dans « Rousskoé slovo ». Ce journal n’était plus la vertueuse « Revue pour jeunes filles adultes » où il avait fait ses premiers essais, mais était, au contraire, rempli d’agitation philosophique et politique. Pissarev en devint, en quelques jours, le principal collaborateur et membre de la rédaction ; et quand, un an plus tard, guetté par la censure, ce journal fut provisoirement suspendu, Pissarev jeta sur le papier un appel fiévreux de violence au « renversement de la dynastie des Romanov et de la bureaucratie pétersbourgeoise » et au « changement de régime politique » ; le lendemain, il était arrêté et incarcéré.

* En russe « Схоластика XIX века ». Parfois transcrit « Scholastika XIX veka » ou « Sholastika XIX veka ». Haut

** En russe Дмитрий Иванович Писарев. Parfois transcrit Dmitrij Iwanowitsch Pissarew, Dmitry Ivanovich Pisarev, Dmitriy Ivanovich Pisarev, Dimitri Ivanovich Pisarev, Dmitrii Ivanovich Pisarev ou Dmitrij Ivanovič Pisarev. Haut

*** En russe « Русское слово ». Parfois transcrit « Rousskoïé slovo », « Russkoïé slovo » ou « Russkoe slovo ». Haut

**** En russe « Рассвет ». Haut

***** « Notre Science universitaire », p. 132 & 135. Haut

****** Un des sommets les plus élevés de la chaîne du Caucase. Haut

Wu Cheng’en, « La Pérégrination vers l’Ouest, “Xiyou ji”. Tome II »

éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris

Il s’agit de « (Mémoire de) La Pérégrination vers l’Ouest » (« Xiyou ji »*), très célèbre roman-fleuve chinois, dont le personnage central est un Singe pèlerin. « La Pérégrination vers l’Ouest » est, comme on le sait, une sorte de dédoublement ou de transposition burlesque de la pérégrination vers l’Inde (réelle, celle-là) du moine Xuanzang. Dès le début du IXe siècle, l’imagination populaire chinoise s’était emparée des exploits de ce moine en marche, parti avec sa canne pour seul compagnon, traversant fleuves et monts, courbé sous le poids des centaines de soûtras bouddhiques qu’il ramenait dans une hotte d’osier, tel Prométhée rapportant le feu sacré dans la concavité d’un roseau. « Xuanzang est allé là où nul autre n’est allé, il a vu et entendu ce que nul autre n’a jamais vu et entendu. Seul, il traversa de vastes étendues sans chemin, fréquentées seulement par des fantômes démoniaques. Courageusement il grimpa sur de fabuleuses montagnes… toujours refroidies par des vents glacés et par des neiges éternelles… Maintenant, il est revenu sain et sauf [dans] son pays natal et avec si grande quantité de précieux trésors. Il y a, là, six cent cinquante-sept ouvrages sacrés… dont certains sont remplis de charmes… capables de faire envoler les puissances invisibles du mal »**. Ses « Mémoires » et sa « Biographie » devinrent la source d’inspiration de nombreuses légendes qui, mêlées à des contes animaliers, s’enrichirent peu à peu de créatures surnaturelles et de prodiges. Déjà dans la « Chantefable de la quête des soûtras par Xuanzang des grands Tang » (« Da Tang Sanzang qu jing shihua »***), datée du Xe ou XIe siècle, on voit entrer en scène un Roi des Singes, accompagnant le pèlerin dans son voyage et contribuant puissamment à sa réussite — un Singe fabuleux calqué, au moins en partie, sur le personnage d’Hanumân dans le « Râmâyaṇa ». Certaines pièces du théâtre des Yuan avaient aussi pour sujet la quête des soûtras. Et il existait, sous ces mêmes Yuan, un roman intitulé « La Pérégrination vers l’Ouest », mais qui est perdu, si l’on excepte un fragment dans la « Grande Encyclopédie Yongle »

* En chinois « 西遊記 ». Autrefois transcrit « Xiyuji », « Hsi-yu chi », « Si you tsi », « Sy-yeou-ky » ou « Si yeou ki ». Haut

** Dans Lévy, « Les Pèlerins chinois en Inde », p. 362. Haut

*** En chinois « 大唐三藏取經詩話 ». Haut

Wu Cheng’en, « La Pérégrination vers l’Ouest, “Xiyou ji”. Tome I »

éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris

Il s’agit de « (Mémoire de) La Pérégrination vers l’Ouest » (« Xiyou ji »*), très célèbre roman-fleuve chinois, dont le personnage central est un Singe pèlerin. « La Pérégrination vers l’Ouest » est, comme on le sait, une sorte de dédoublement ou de transposition burlesque de la pérégrination vers l’Inde (réelle, celle-là) du moine Xuanzang. Dès le début du IXe siècle, l’imagination populaire chinoise s’était emparée des exploits de ce moine en marche, parti avec sa canne pour seul compagnon, traversant fleuves et monts, courbé sous le poids des centaines de soûtras bouddhiques qu’il ramenait dans une hotte d’osier, tel Prométhée rapportant le feu sacré dans la concavité d’un roseau. « Xuanzang est allé là où nul autre n’est allé, il a vu et entendu ce que nul autre n’a jamais vu et entendu. Seul, il traversa de vastes étendues sans chemin, fréquentées seulement par des fantômes démoniaques. Courageusement il grimpa sur de fabuleuses montagnes… toujours refroidies par des vents glacés et par des neiges éternelles… Maintenant, il est revenu sain et sauf [dans] son pays natal et avec si grande quantité de précieux trésors. Il y a, là, six cent cinquante-sept ouvrages sacrés… dont certains sont remplis de charmes… capables de faire envoler les puissances invisibles du mal »**. Ses « Mémoires » et sa « Biographie » devinrent la source d’inspiration de nombreuses légendes qui, mêlées à des contes animaliers, s’enrichirent peu à peu de créatures surnaturelles et de prodiges. Déjà dans la « Chantefable de la quête des soûtras par Xuanzang des grands Tang » (« Da Tang Sanzang qu jing shihua »***), datée du Xe ou XIe siècle, on voit entrer en scène un Roi des Singes, accompagnant le pèlerin dans son voyage et contribuant puissamment à sa réussite — un Singe fabuleux calqué, au moins en partie, sur le personnage d’Hanumân dans le « Râmâyaṇa ». Certaines pièces du théâtre des Yuan avaient aussi pour sujet la quête des soûtras. Et il existait, sous ces mêmes Yuan, un roman intitulé « La Pérégrination vers l’Ouest », mais qui est perdu, si l’on excepte un fragment dans la « Grande Encyclopédie Yongle »

* En chinois « 西遊記 ». Autrefois transcrit « Xiyuji », « Hsi-yu chi », « Si you tsi », « Sy-yeou-ky » ou « Si yeou ki ». Haut

** Dans Lévy, « Les Pèlerins chinois en Inde », p. 362. Haut

*** En chinois « 大唐三藏取經詩話 ». Haut

Faxian, « Mémoire sur les pays bouddhiques »

éd. Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque chinoise, Paris

Il s’agit du « Mémoire sur les pays bouddhiques »* (« Fo guo ji »**) de Faxian***. La vaste littérature de la Chine contient une série de biographies et de mémoires où se trouvent relatés les voyages d’éminents moines bouddhistes qui — à des dates différentes, mais comprises pour la plupart entre le Ve et le VIIe siècle — sortirent de leur propre patrie (la Chine) pour se rendre dans celle de leur Dieu (l’Inde), en bravant des difficultés insurmontables : « Ils sont allés jusqu’aux limites du monde et ils ont vu là où toutes choses finissent »****. L’immense entreprise sino-indienne de ces pèlerins, qui s’en allaient chercher une idée plus claire de leur foi, doit être saluée comme une des manifestations les plus évidentes de l’« humanisme », puisqu’elle permit à deux civilisations autonomes — quoique jamais complètement isolées — de s’interpénétrer. Non contents de remonter, sur les pas du Bouddha, jusqu’aux lieux saints de l’Inde, ces hommes d’action et d’étude apprenaient le sanscrit et se procuraient des masses de manuscrits, qu’ils emmenaient avec eux à leur retour et qu’ils se dévouaient le reste de leur vie à traduire, entourés de disciples. Leur importance dans l’histoire spirituelle de l’Asie fut inouïe. N’eût été leur rôle de médiateurs, le sentiment bouddhique ne se fût sans doute jamais perpétué en Chine. Pourtant, les périls et les dangers que rencontraient ces voyageurs, en s’aventurant par-delà l’Himalaya, auraient pu décourager même les plus vaillants. Ceux qui passaient par terre devaient traverser des déserts épouvantables où la route à suivre était marquée par les ossements des bêtes et des gens qui y avaient trouvé la mort ; ceux qui, à l’inverse, choisissaient la voie de mer hasardaient leur vie sur de lourdes jonques qui sombraient corps et bien au premier gros temps. L’un d’eux***** déclare en préambule de sa « Relation sur les moines éminents qui allèrent chercher la Loi dans les contrées de l’Ouest » : « Considérons depuis les temps anciens ceux qui [partis de Chine] ont été à l’étranger en faisant peu de cas de la vie et en se sacrifiant pour la Loi… Tous comptaient revenir, [et] cependant, la voie triomphante était semée de difficultés ; les lieux saints étaient éloignés et vastes. Pour des dizaines qui verdirent et fleurirent, et pour plusieurs qui entreprirent, il y en eut à peine un qui noua ses fruits et donna des résultats véritables, et il y en eut peu qui achevèrent leur œuvre. La vraie cause en fut les immensités des déserts pierreux du pays de l’éléphant [c’est-à-dire l’Inde] et l’éclat du soleil qui crache son ardeur ; ou les masses d’eau des vagues soulevées par le poisson gigantesque ».

* Autrefois traduit « Relation des royaumes bouddhiques ». Haut

** En chinois « 佛國記 ». Autrefois transcrit « Foĕ kouĕ ki », « Foe kue ki », « Fo kouo ki » ou « Fo kuo chi ». Également connu sous le titre de « 法顯傳 » (« Fa xian zhuan »), c’est-à-dire « Biographie de Faxian ». Autrefois transcrit « Fa-hien-tch’ouen », « Fa-hien tchouan » ou « Fa-hsien chuan ». Haut

*** En chinois 法顯. Parfois transcrit Fă Hian, Fah-hiyan, Fa-hein, Fa-hien ou Fa-hsien. Haut

**** Dans Lévy, « Les Pèlerins chinois en Inde ». Haut

***** Yijing. Haut

Huili et Yancong, « Histoire de la vie de Xuanzang et de ses voyages dans l’Inde, depuis l’an 629 jusqu’en 645 »

XIXe siècle

Il s’agit de la « Biographie de Xuanzang », ou littéralement « Biographie du Maître des Trois Corbeilles de la Loi du monastère de la Grande Bienveillance »* (« Da ci en si san zang fa shi zhuan »**) de Huili*** et Yancong****. La vaste littérature de la Chine contient une série de biographies et de mémoires où se trouvent relatés les voyages d’éminents moines bouddhistes qui — à des dates différentes, mais comprises pour la plupart entre le Ve et le VIIe siècle — sortirent de leur propre patrie (la Chine) pour se rendre dans celle de leur Dieu (l’Inde), en bravant des difficultés insurmontables : « Ils sont allés jusqu’aux limites du monde et ils ont vu là où toutes choses finissent »*****. L’immense entreprise sino-indienne de ces pèlerins, qui s’en allaient chercher une idée plus claire de leur foi, doit être saluée comme une des manifestations les plus évidentes de l’« humanisme », puisqu’elle permit à deux civilisations autonomes — quoique jamais complètement isolées — de s’interpénétrer. Non contents de remonter, sur les pas du Bouddha, jusqu’aux lieux saints de l’Inde, ces hommes d’action et d’étude apprenaient le sanscrit et se procuraient des masses de manuscrits, qu’ils emmenaient avec eux à leur retour et qu’ils se dévouaient le reste de leur vie à traduire, entourés de disciples. Leur importance dans l’histoire spirituelle de l’Asie fut inouïe. N’eût été leur rôle de médiateurs, le sentiment bouddhique ne se fût sans doute jamais perpétué en Chine. Pourtant, les périls et les dangers que rencontraient ces voyageurs, en s’aventurant par-delà l’Himalaya, auraient pu décourager même les plus vaillants. Ceux qui passaient par terre devaient traverser des déserts épouvantables où la route à suivre était marquée par les ossements des bêtes et des gens qui y avaient trouvé la mort ; ceux qui, à l’inverse, choisissaient la voie de mer hasardaient leur vie sur de lourdes jonques qui sombraient corps et bien au premier gros temps. L’un d’eux****** déclare en préambule de sa « Relation sur les moines éminents qui allèrent chercher la Loi dans les contrées de l’Ouest » : « Considérons depuis les temps anciens ceux qui [partis de Chine] ont été à l’étranger en faisant peu de cas de la vie et en se sacrifiant pour la Loi… Tous comptaient revenir, [et] cependant, la voie triomphante était semée de difficultés ; les lieux saints étaient éloignés et vastes. Pour des dizaines qui verdirent et fleurirent, et pour plusieurs qui entreprirent, il y en eut à peine un qui noua ses fruits et donna des résultats véritables, et il y en eut peu qui achevèrent leur œuvre. La vraie cause en fut les immensités des déserts pierreux du pays de l’éléphant [c’est-à-dire l’Inde] et l’éclat du soleil qui crache son ardeur ; ou les masses d’eau des vagues soulevées par le poisson gigantesque ».

* Autrefois traduit « Histoire de la vie de Hiouen-thsang », « Histoire du Maître de la Loi des Trois Corbeilles du couvent de la Grande Bienfaisance », « La Vie de Maître Sanzang du monastère de la Grande Bienveillance », « Biographie du Maître Tripiṭaka du temple de la Grande Compassion » ou « Biographie du Maître de la Loi des Trois Corbeilles du monastère de la Grande Compassion ». Haut

** En chinois « 大慈恩寺三藏法師傳 ». Autrefois transcrit « Ta-ts’e-’en-sse-san-thsang-fa-sse-tch’ouen », « Ta-ts’eu-ngen-sseu san-tsang fa-che tchouan », « Ta-tz’u-en-szu san-tsang fa-shih chuan » ou « Ta-tz’u-en-ssu san-tsang fa-shih chuan ». Également connu sous le titre allongé de « 大唐大慈恩寺三藏法師傳 » (« Da Tang da ci en si san zang fa shi zhuan »), c’est-à-dire « Biographie du Maître des Trois Corbeilles de la Loi résidant au monastère de la Grande Bienveillance à l’époque des grands Tang ». Haut

*** En chinois 慧立. Parfois transcrit Hoeï-li, Houei-li, Kwui Li ou Hwui-li. Haut

**** En chinois 彥悰. Parfois transcrit Yen-thsang, Yen-thsong, Yen-ts’ong ou Yen Ts’ung. Haut

***** Dans Lévy, « Les Pèlerins chinois en Inde ». Haut

****** Yijing. Haut