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Chateaubriand, «Voyages en Amérique et en Italie. Tome II»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du «Voyage en Ita­lie» et autres œuvres de Fran­çois René de Cha­teau­briand, auteur et poli­tique fran­çais, père du roman­tisme chré­tien. Le mal, le grand mal de Cha­teau­briand fut d’être né entre deux siècles, «comme au confluent de deux fleuves»*, et de voir les carac­tères oppo­sés de ces deux siècles se ren­con­trer dans ses opi­nions. Sor­ti des entrailles de l’ancienne monar­chie, de l’ancienne aris­to­cra­tie, il se pla­ça contre la Révo­lu­tion fran­çaise, dès qu’il la vit dans ses pre­mières vio­lences, et il res­ta roya­liste, sou­vent contre son ins­tinct. Car au fond de lui-même, il était de la race, de la famille de Napo­léon Bona­parte. Même fougue, même éclat, même mélan­co­lie moderne. Si les Bour­bons avaient mieux appré­cié Cha­teau­briand, il est pos­sible qu’il eût été moins vul­né­rable au sou­ve­nir de l’Empereur deve­nu res­plen­dis­sant comme un «large soleil». Le paral­lèle qu’il fait dans ses «Mémoires d’outre-tombe» entre l’Empire et la monar­chie bour­bo­nienne, pour cruel qu’il soit, est l’expression sin­cère de la concep­tion de l’auteur, tel­le­ment plus vraie que celle du poli­tique : «Retom­ber de Bona­parte et de l’Empire à ce qui les a sui­vis, c’est tom­ber de la réa­li­té dans le néant; du som­met d’une mon­tagne dans un gouffre. Tout n’est-il pas ter­mi­né avec Napo­léon?… Com­ment nom­mer Louis XVIII en place de l’Empereur? Je rou­gis en [y] pen­sant». Triste jusqu’au déses­poir, sans amis et sans espé­rance, il était obsé­dé par un pas­sé à jamais éva­noui et tom­bé dans le néant. «Je n’ai plus qu’à m’asseoir sur des ruines et à mépri­ser cette vie», écri­vait-il** en son­geant qu’il était lui-même une ruine encore plus chan­ce­lante. Aucune pen­sée ne venait le conso­ler excep­té la reli­gion chré­tienne, à laquelle il était reve­nu avec cha­leur et avec véhé­mence. Sa mère et sa sœur avaient eu la plus grande part à cette conver­sion : «Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots où elle vit périr une par­tie de ses enfants, expi­ra enfin sur un gra­bat, où ses mal­heurs l’avaient relé­guée. Le sou­ve­nir de mes éga­re­ments [le scep­ti­cisme de mon “Essai sur les Révo­lu­tions”] répan­dit sur ses der­niers jours une grande amer­tume; elle char­gea, en mou­rant, une de mes sœurs de me rap­pe­ler à cette reli­gion dans laquelle j’avais été éle­vé. Ma sœur me man­da le der­nier vœu de ma mère. Quand la lettre me par­vint au-delà des mers, ma sœur elle-même n’existait plus; elle était morte aus­si des suites de son empri­son­ne­ment. Ces deux voix sor­ties du tom­beau, cette mort qui ser­vait d’interprète à la mort, m’ont frap­pé; je suis deve­nu chré­tien»

* «Mémoires d’outre-tombe», liv. XLIII, ch. 8. Haut

** «Études his­to­riques». Haut

Chateaubriand, «Voyages en Amérique et en Italie. Tome I»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du «Voyage en Amé­rique» et autres œuvres de Fran­çois René de Cha­teau­briand, auteur et poli­tique fran­çais, père du roman­tisme chré­tien. Le mal, le grand mal de Cha­teau­briand fut d’être né entre deux siècles, «comme au confluent de deux fleuves»*, et de voir les carac­tères oppo­sés de ces deux siècles se ren­con­trer dans ses opi­nions. Sor­ti des entrailles de l’ancienne monar­chie, de l’ancienne aris­to­cra­tie, il se pla­ça contre la Révo­lu­tion fran­çaise, dès qu’il la vit dans ses pre­mières vio­lences, et il res­ta roya­liste, sou­vent contre son ins­tinct. Car au fond de lui-même, il était de la race, de la famille de Napo­léon Bona­parte. Même fougue, même éclat, même mélan­co­lie moderne. Si les Bour­bons avaient mieux appré­cié Cha­teau­briand, il est pos­sible qu’il eût été moins vul­né­rable au sou­ve­nir de l’Empereur deve­nu res­plen­dis­sant comme un «large soleil». Le paral­lèle qu’il fait dans ses «Mémoires d’outre-tombe» entre l’Empire et la monar­chie bour­bo­nienne, pour cruel qu’il soit, est l’expression sin­cère de la concep­tion de l’auteur, tel­le­ment plus vraie que celle du poli­tique : «Retom­ber de Bona­parte et de l’Empire à ce qui les a sui­vis, c’est tom­ber de la réa­li­té dans le néant; du som­met d’une mon­tagne dans un gouffre. Tout n’est-il pas ter­mi­né avec Napo­léon?… Com­ment nom­mer Louis XVIII en place de l’Empereur? Je rou­gis en [y] pen­sant». Triste jusqu’au déses­poir, sans amis et sans espé­rance, il était obsé­dé par un pas­sé à jamais éva­noui et tom­bé dans le néant. «Je n’ai plus qu’à m’asseoir sur des ruines et à mépri­ser cette vie», écri­vait-il** en son­geant qu’il était lui-même une ruine encore plus chan­ce­lante. Aucune pen­sée ne venait le conso­ler excep­té la reli­gion chré­tienne, à laquelle il était reve­nu avec cha­leur et avec véhé­mence. Sa mère et sa sœur avaient eu la plus grande part à cette conver­sion : «Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots où elle vit périr une par­tie de ses enfants, expi­ra enfin sur un gra­bat, où ses mal­heurs l’avaient relé­guée. Le sou­ve­nir de mes éga­re­ments [le scep­ti­cisme de mon “Essai sur les Révo­lu­tions”] répan­dit sur ses der­niers jours une grande amer­tume; elle char­gea, en mou­rant, une de mes sœurs de me rap­pe­ler à cette reli­gion dans laquelle j’avais été éle­vé. Ma sœur me man­da le der­nier vœu de ma mère. Quand la lettre me par­vint au-delà des mers, ma sœur elle-même n’existait plus; elle était morte aus­si des suites de son empri­son­ne­ment. Ces deux voix sor­ties du tom­beau, cette mort qui ser­vait d’interprète à la mort, m’ont frap­pé; je suis deve­nu chré­tien»

* «Mémoires d’outre-tombe», liv. XLIII, ch. 8. Haut

** «Études his­to­riques». Haut

comte de Platen, «Odes italiennes : poèmes»

éd. La Différence, coll. Littérature-Le Fleuve et l’Écho, Paris

éd. La Dif­fé­rence, coll. Lit­té­ra­ture-Le Fleuve et l’Écho, Paris

Il s’agit d’une tra­duc­tion par­tielle des «Odes» («Oden») du comte August von Pla­ten, dit Auguste de Pla­ten, poète alle­mand (XIXe siècle). Il appar­te­nait à une famille noble et fut des­ti­né, selon un usage répan­du dans les pays ger­ma­niques, à l’état mili­taire. Mais une iro­nie du des­tin sem­bla prendre plai­sir à lui enle­ver toute occa­sion de briller sur un champ de bataille. Car le jour où il devint offi­cier dans l’armée, le 31 mars 1814, fut le jour même où les Alliés met­taient fin à leur pre­mière cam­pagne de France. Et quand, lors de la deuxième, la divi­sion bava­roise dont il fai­sait par­tie pas­sa le Rhin à Mann­heim, le 13 juin 1815, elle se trou­va bien trop loin de Water­loo pour prendre part au moindre com­bat. Aus­si, notre sol­dat ren­tra en Alle­magne en n’ayant accom­pli, selon ses mots, qu’une «action paci­fique»* en cette guerre. L’amour d’une Fran­çaise émi­grée à Munich, la jolie mar­quise Euphra­sie de Bois­sé­son, sem­bla désor­mais poindre en son cœur. Voi­ci à quelle occa­sion il avait fait sa ren­contre : «À la suite de la vic­toire rem­por­tée sur la France, il y eut ce matin un “Te Deum” à la cha­pelle royale où j’étais de ser­vice. La joie me fut don­née d’y ren­con­trer la jeune mar­quise de B. qui est cer­tai­ne­ment la plus jolie jeune fille à la Cour»**. Mais cet amour fémi­nin, le seul, paraît-il, de sa vie, fut vite dis­si­pé. Confi­né dans une fier­té altière, un farouche iso­le­ment, il mon­tra de plus en plus de mépris pour les temps où il vivait et les goûts domi­nants de sa nation, qui n’offraient à ses yeux que pla­ti­tude et bas­sesse. Voué au seul ser­vice de la beau­té antique, «immuable et tou­jours essen­tielle» («unwan­del­bar und stets bedeut­sam»), il par­tit pour le sol sacré de l’Italie, qu’il appe­la sa véri­table patrie, et dont il s’institua le grand prêtre. Ses poèmes en mètres «anti­qui­sants» alle­mands, où il chan­ta tan­tôt les décep­tions humaines, tan­tôt les ruines majes­tueuses de Rome, tan­tôt Venise et le «sou­pir éter­nel» qui sort des «palais où trô­naient jadis la joie et l’allégresse»***, sont les fleurs les plus pré­cieuses de sa cou­ronne lyrique. La déca­dence pré­sente, la gloire déchue des cités ita­liennes, ne jetant plus que l’ombre de leurs anciens jours, se voit déplo­rée par lui avec une sobrié­té et une véri­té de colo­ris qui font par­ta­ger au lec­teur l’émotion de l’écrivain. «Aucun poète», dit le comte Adolphe de Cir­court, «n’a sen­ti plus pro­fon­dé­ment que Pla­ten, n’a expri­mé avec plus de véri­té, cette émo­tion géné­reuse que l’aspect d’une grande ruine, la dis­so­lu­tion d’une antique puis­sance fait éprou­ver aux âmes capables de sym­pa­thie pour ce que la Terre voit pas­ser d’élevé.» «Je n’ai pu moins faire que de recon­naître la richesse de son talent», nuance Gœthe****, «mais il lui manque l’amour. Jamais il n’exercera toute l’action qu’il aurait dû.»

* «Jour­naux», p. 172. Haut

** id. p. 72. Haut

*** «Son­nets d’amour et Son­nets véni­tiens», p. 147. Haut

**** «Conver­sa­tions avec Gœthe dans les der­nières années de sa vie; trad. par Jean Chu­ze­ville. Tome I», p. 170. Haut

comte de Platen, «Églogues et Idylles • L’Élégie “Au théâtre de Taormina”»

éd. La Différence, coll. Le Fleuve et l’Écho, Paris

éd. La Dif­fé­rence, coll. Le Fleuve et l’Écho, Paris

Il s’agit des «Églogues et Idylles» («Eklo­gen und Idyl­len») et «L’Élégie “Au théâtre de Taor­mi­na”» («Die Ele­gie “Im Thea­ter von Taor­mi­na”») du comte August von Pla­ten, dit Auguste de Pla­ten, poète alle­mand (XIXe siècle). Il appar­te­nait à une famille noble et fut des­ti­né, selon un usage répan­du dans les pays ger­ma­niques, à l’état mili­taire. Mais une iro­nie du des­tin sem­bla prendre plai­sir à lui enle­ver toute occa­sion de briller sur un champ de bataille. Car le jour où il devint offi­cier dans l’armée, le 31 mars 1814, fut le jour même où les Alliés met­taient fin à leur pre­mière cam­pagne de France. Et quand, lors de la deuxième, la divi­sion bava­roise dont il fai­sait par­tie pas­sa le Rhin à Mann­heim, le 13 juin 1815, elle se trou­va bien trop loin de Water­loo pour prendre part au moindre com­bat. Aus­si, notre sol­dat ren­tra en Alle­magne en n’ayant accom­pli, selon ses mots, qu’une «action paci­fique»* en cette guerre. L’amour d’une Fran­çaise émi­grée à Munich, la jolie mar­quise Euphra­sie de Bois­sé­son, sem­bla désor­mais poindre en son cœur. Voi­ci à quelle occa­sion il avait fait sa ren­contre : «À la suite de la vic­toire rem­por­tée sur la France, il y eut ce matin un “Te Deum” à la cha­pelle royale où j’étais de ser­vice. La joie me fut don­née d’y ren­con­trer la jeune mar­quise de B. qui est cer­tai­ne­ment la plus jolie jeune fille à la Cour»**. Mais cet amour fémi­nin, le seul, paraît-il, de sa vie, fut vite dis­si­pé. Confi­né dans une fier­té altière, un farouche iso­le­ment, il mon­tra de plus en plus de mépris pour les temps où il vivait et les goûts domi­nants de sa nation, qui n’offraient à ses yeux que pla­ti­tude et bas­sesse. Voué au seul ser­vice de la beau­té antique, «immuable et tou­jours essen­tielle» («unwan­del­bar und stets bedeut­sam»), il par­tit pour le sol sacré de l’Italie, qu’il appe­la sa véri­table patrie, et dont il s’institua le grand prêtre. Ses poèmes en mètres «anti­qui­sants» alle­mands, où il chan­ta tan­tôt les décep­tions humaines, tan­tôt les ruines majes­tueuses de Rome, tan­tôt Venise et le «sou­pir éter­nel» qui sort des «palais où trô­naient jadis la joie et l’allégresse»***, sont les fleurs les plus pré­cieuses de sa cou­ronne lyrique. La déca­dence pré­sente, la gloire déchue des cités ita­liennes, ne jetant plus que l’ombre de leurs anciens jours, se voit déplo­rée par lui avec une sobrié­té et une véri­té de colo­ris qui font par­ta­ger au lec­teur l’émotion de l’écrivain. «Aucun poète», dit le comte Adolphe de Cir­court, «n’a sen­ti plus pro­fon­dé­ment que Pla­ten, n’a expri­mé avec plus de véri­té, cette émo­tion géné­reuse que l’aspect d’une grande ruine, la dis­so­lu­tion d’une antique puis­sance fait éprou­ver aux âmes capables de sym­pa­thie pour ce que la Terre voit pas­ser d’élevé.» «Je n’ai pu moins faire que de recon­naître la richesse de son talent», nuance Gœthe****, «mais il lui manque l’amour. Jamais il n’exercera toute l’action qu’il aurait dû.»

* «Jour­naux», p. 172. Haut

** id. p. 72. Haut

*** «Son­nets d’amour et Son­nets véni­tiens», p. 147. Haut

**** «Conver­sa­tions avec Gœthe dans les der­nières années de sa vie; trad. par Jean Chu­ze­ville. Tome I», p. 170. Haut

comte de Platen, «Le Livre des épigrammes»

éd. La Différence, coll. Le Fleuve et l’Écho, Paris

éd. La Dif­fé­rence, coll. Le Fleuve et l’Écho, Paris

Il s’agit des «Épi­grammes» («Epi­gramme») du comte August von Pla­ten, dit Auguste de Pla­ten, poète alle­mand (XIXe siècle). Il appar­te­nait à une famille noble et fut des­ti­né, selon un usage répan­du dans les pays ger­ma­niques, à l’état mili­taire. Mais une iro­nie du des­tin sem­bla prendre plai­sir à lui enle­ver toute occa­sion de briller sur un champ de bataille. Car le jour où il devint offi­cier dans l’armée, le 31 mars 1814, fut le jour même où les Alliés met­taient fin à leur pre­mière cam­pagne de France. Et quand, lors de la deuxième, la divi­sion bava­roise dont il fai­sait par­tie pas­sa le Rhin à Mann­heim, le 13 juin 1815, elle se trou­va bien trop loin de Water­loo pour prendre part au moindre com­bat. Aus­si, notre sol­dat ren­tra en Alle­magne en n’ayant accom­pli, selon ses mots, qu’une «action paci­fique»* en cette guerre. L’amour d’une Fran­çaise émi­grée à Munich, la jolie mar­quise Euphra­sie de Bois­sé­son, sem­bla désor­mais poindre en son cœur. Voi­ci à quelle occa­sion il avait fait sa ren­contre : «À la suite de la vic­toire rem­por­tée sur la France, il y eut ce matin un “Te Deum” à la cha­pelle royale où j’étais de ser­vice. La joie me fut don­née d’y ren­con­trer la jeune mar­quise de B. qui est cer­tai­ne­ment la plus jolie jeune fille à la Cour»**. Mais cet amour fémi­nin, le seul, paraît-il, de sa vie, fut vite dis­si­pé. Confi­né dans une fier­té altière, un farouche iso­le­ment, il mon­tra de plus en plus de mépris pour les temps où il vivait et les goûts domi­nants de sa nation, qui n’offraient à ses yeux que pla­ti­tude et bas­sesse. Voué au seul ser­vice de la beau­té antique, «immuable et tou­jours essen­tielle» («unwan­del­bar und stets bedeut­sam»), il par­tit pour le sol sacré de l’Italie, qu’il appe­la sa véri­table patrie, et dont il s’institua le grand prêtre. Ses poèmes en mètres «anti­qui­sants» alle­mands, où il chan­ta tan­tôt les décep­tions humaines, tan­tôt les ruines majes­tueuses de Rome, tan­tôt Venise et le «sou­pir éter­nel» qui sort des «palais où trô­naient jadis la joie et l’allégresse»***, sont les fleurs les plus pré­cieuses de sa cou­ronne lyrique. La déca­dence pré­sente, la gloire déchue des cités ita­liennes, ne jetant plus que l’ombre de leurs anciens jours, se voit déplo­rée par lui avec une sobrié­té et une véri­té de colo­ris qui font par­ta­ger au lec­teur l’émotion de l’écrivain. «Aucun poète», dit le comte Adolphe de Cir­court, «n’a sen­ti plus pro­fon­dé­ment que Pla­ten, n’a expri­mé avec plus de véri­té, cette émo­tion géné­reuse que l’aspect d’une grande ruine, la dis­so­lu­tion d’une antique puis­sance fait éprou­ver aux âmes capables de sym­pa­thie pour ce que la Terre voit pas­ser d’élevé.» «Je n’ai pu moins faire que de recon­naître la richesse de son talent», nuance Gœthe****, «mais il lui manque l’amour. Jamais il n’exercera toute l’action qu’il aurait dû.»

* «Jour­naux», p. 172. Haut

** id. p. 72. Haut

*** «Son­nets d’amour et Son­nets véni­tiens», p. 147. Haut

**** «Conver­sa­tions avec Gœthe dans les der­nières années de sa vie; trad. par Jean Chu­ze­ville. Tome I», p. 170. Haut

comte de Platen, «Journaux, [ou] Mémorandum de ma vie (1813-1835)»

éd. La Différence, coll. Littérature, Paris

éd. La Dif­fé­rence, coll. Lit­té­ra­ture, Paris

Il s’agit des «Jour­naux» («Die Tagebü­cher»), ou «Mémo­ran­dum de ma vie» («Memo­ran­dum meines Lebens») du comte August von Pla­ten, dit Auguste de Pla­ten, poète alle­mand (XIXe siècle). Il appar­te­nait à une famille noble et fut des­ti­né, selon un usage répan­du dans les pays ger­ma­niques, à l’état mili­taire. Mais une iro­nie du des­tin sem­bla prendre plai­sir à lui enle­ver toute occa­sion de briller sur un champ de bataille. Car le jour où il devint offi­cier dans l’armée, le 31 mars 1814, fut le jour même où les Alliés met­taient fin à leur pre­mière cam­pagne de France. Et quand, lors de la deuxième, la divi­sion bava­roise dont il fai­sait par­tie pas­sa le Rhin à Mann­heim, le 13 juin 1815, elle se trou­va bien trop loin de Water­loo pour prendre part au moindre com­bat. Aus­si, notre sol­dat ren­tra en Alle­magne en n’ayant accom­pli, selon ses mots, qu’une «action paci­fique»* en cette guerre. L’amour d’une Fran­çaise émi­grée à Munich, la jolie mar­quise Euphra­sie de Bois­sé­son, sem­bla désor­mais poindre en son cœur. Voi­ci à quelle occa­sion il avait fait sa ren­contre : «À la suite de la vic­toire rem­por­tée sur la France, il y eut ce matin un “Te Deum” à la cha­pelle royale où j’étais de ser­vice. La joie me fut don­née d’y ren­con­trer la jeune mar­quise de B. qui est cer­tai­ne­ment la plus jolie jeune fille à la Cour»**. Mais cet amour fémi­nin, le seul, paraît-il, de sa vie, fut vite dis­si­pé. Confi­né dans une fier­té altière, un farouche iso­le­ment, il mon­tra de plus en plus de mépris pour les temps où il vivait et les goûts domi­nants de sa nation, qui n’offraient à ses yeux que pla­ti­tude et bas­sesse. Voué au seul ser­vice de la beau­té antique, «immuable et tou­jours essen­tielle» («unwan­del­bar und stets bedeut­sam»), il par­tit pour le sol sacré de l’Italie, qu’il appe­la sa véri­table patrie, et dont il s’institua le grand prêtre. Ses poèmes en mètres «anti­qui­sants» alle­mands, où il chan­ta tan­tôt les décep­tions humaines, tan­tôt les ruines majes­tueuses de Rome, tan­tôt Venise et le «sou­pir éter­nel» qui sort des «palais où trô­naient jadis la joie et l’allégresse»***, sont les fleurs les plus pré­cieuses de sa cou­ronne lyrique. La déca­dence pré­sente, la gloire déchue des cités ita­liennes, ne jetant plus que l’ombre de leurs anciens jours, se voit déplo­rée par lui avec une sobrié­té et une véri­té de colo­ris qui font par­ta­ger au lec­teur l’émotion de l’écrivain. «Aucun poète», dit le comte Adolphe de Cir­court, «n’a sen­ti plus pro­fon­dé­ment que Pla­ten, n’a expri­mé avec plus de véri­té, cette émo­tion géné­reuse que l’aspect d’une grande ruine, la dis­so­lu­tion d’une antique puis­sance fait éprou­ver aux âmes capables de sym­pa­thie pour ce que la Terre voit pas­ser d’élevé.» «Je n’ai pu moins faire que de recon­naître la richesse de son talent», nuance Gœthe****, «mais il lui manque l’amour. Jamais il n’exercera toute l’action qu’il aurait dû.»

* «Jour­naux», p. 172. Haut

** id. p. 72. Haut

*** «Son­nets d’amour et Son­nets véni­tiens», p. 147. Haut

**** «Conver­sa­tions avec Gœthe dans les der­nières années de sa vie; trad. par Jean Chu­ze­ville. Tome I», p. 170. Haut

comte de Platen, «Sonnets d’amour et Sonnets vénitiens»

éd. La Différence, coll. Orphée, Paris

éd. La Dif­fé­rence, coll. Orphée, Paris

Il s’agit des «Son­nets véni­tiens» («Sonette aus Vene­dig») et des «Son­nets d’amour» («Lie­bes­so­nette») du comte August von Pla­ten, dit Auguste de Pla­ten, poète alle­mand (XIXe siècle). Il appar­te­nait à une famille noble et fut des­ti­né, selon un usage répan­du dans les pays ger­ma­niques, à l’état mili­taire. Mais une iro­nie du des­tin sem­bla prendre plai­sir à lui enle­ver toute occa­sion de briller sur un champ de bataille. Car le jour où il devint offi­cier dans l’armée, le 31 mars 1814, fut le jour même où les Alliés met­taient fin à leur pre­mière cam­pagne de France. Et quand, lors de la deuxième, la divi­sion bava­roise dont il fai­sait par­tie pas­sa le Rhin à Mann­heim, le 13 juin 1815, elle se trou­va bien trop loin de Water­loo pour prendre part au moindre com­bat. Aus­si, notre sol­dat ren­tra en Alle­magne en n’ayant accom­pli, selon ses mots, qu’une «action paci­fique»* en cette guerre. L’amour d’une Fran­çaise émi­grée à Munich, la jolie mar­quise Euphra­sie de Bois­sé­son, sem­bla désor­mais poindre en son cœur. Voi­ci à quelle occa­sion il avait fait sa ren­contre : «À la suite de la vic­toire rem­por­tée sur la France, il y eut ce matin un “Te Deum” à la cha­pelle royale où j’étais de ser­vice. La joie me fut don­née d’y ren­con­trer la jeune mar­quise de B. qui est cer­tai­ne­ment la plus jolie jeune fille à la Cour»**. Mais cet amour fémi­nin, le seul, paraît-il, de sa vie, fut vite dis­si­pé. Confi­né dans une fier­té altière, un farouche iso­le­ment, il mon­tra de plus en plus de mépris pour les temps où il vivait et les goûts domi­nants de sa nation, qui n’offraient à ses yeux que pla­ti­tude et bas­sesse. Voué au seul ser­vice de la beau­té antique, «immuable et tou­jours essen­tielle» («unwan­del­bar und stets bedeut­sam»), il par­tit pour le sol sacré de l’Italie, qu’il appe­la sa véri­table patrie, et dont il s’institua le grand prêtre. Ses poèmes en mètres «anti­qui­sants» alle­mands, où il chan­ta tan­tôt les décep­tions humaines, tan­tôt les ruines majes­tueuses de Rome, tan­tôt Venise et le «sou­pir éter­nel» qui sort des «palais où trô­naient jadis la joie et l’allégresse»***, sont les fleurs les plus pré­cieuses de sa cou­ronne lyrique. La déca­dence pré­sente, la gloire déchue des cités ita­liennes, ne jetant plus que l’ombre de leurs anciens jours, se voit déplo­rée par lui avec une sobrié­té et une véri­té de colo­ris qui font par­ta­ger au lec­teur l’émotion de l’écrivain. «Aucun poète», dit le comte Adolphe de Cir­court, «n’a sen­ti plus pro­fon­dé­ment que Pla­ten, n’a expri­mé avec plus de véri­té, cette émo­tion géné­reuse que l’aspect d’une grande ruine, la dis­so­lu­tion d’une antique puis­sance fait éprou­ver aux âmes capables de sym­pa­thie pour ce que la Terre voit pas­ser d’élevé.» «Je n’ai pu moins faire que de recon­naître la richesse de son talent», nuance Gœthe****, «mais il lui manque l’amour. Jamais il n’exercera toute l’action qu’il aurait dû.»

* «Jour­naux», p. 172. Haut

** id. p. 72. Haut

*** «Son­nets d’amour et Son­nets véni­tiens», p. 147. Haut

**** «Conver­sa­tions avec Gœthe dans les der­nières années de sa vie; trad. par Jean Chu­ze­ville. Tome I», p. 170. Haut

Schiller, «Histoire du soulèvement des Pays-Bas contre la domination espagnole»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de l’«His­toire du sou­lè­ve­ment des Pays-Bas contre la domi­na­tion espa­gnole»*Ges­chichte des Abfalls der verei­nig­ten Nie­der­lande von der spa­ni­schen Regie­rung») de Frie­drich Schil­ler. En 1782, «Les Bri­gands» furent joués pour la pre­mière fois sur le théâtre de Mann­heim, devant une foule pres­sée de spec­ta­teurs accou­rus de près et de loin. L’affluence fut telle que, si l’on n’avait réser­vé une place à Schil­ler, il eût pu dif­fi­ci­le­ment assis­ter à sa propre pièce. Ce fut un triomphe, un enthou­siasme comme on n’en avait jamais vu en Alle­magne. Cepen­dant, cette heu­reuse cir­cons­tance, notre poète l’expiait par de cruels sou­cis dus à la même cause. Car les dettes qu’il avait contrac­tées en fai­sant impri­mer cette pièce à ses frais et à ses risques deve­naient de jour en jour plus criantes. Tous les exem­plaires s’étaient ven­dus, mais les béné­fices étaient pour le libraire. Notre poète, déses­pé­ré, ne sut vers qui se tour­ner. Et le direc­teur du théâtre lui fit la sourde oreille quand, se débat­tant contre la pau­vre­té, Schil­ler vint implo­rer son aide géné­reuse et la faveur d’un congé, en pro­met­tant de dire bien haut : «C’est à un dieu que nous devons ces loi­sirs; car il sera pour moi, tou­jours, un dieu» («Deus nobis hæc otia fecit; namque erit ille mihi sem­per deus»**). Le refus du direc­teur déter­mi­na notre poète à rési­gner ses fonc­tions de dra­ma­turge. Libre, mais tou­jours sans res­sources, il essaya un moyen de salut qui, dans ce temps-là comme main­te­nant, était bien pré­caire. Il fon­da une revue lit­té­raire. «La Tha­lie du Rhin»***Rhei­nische Tha­lia»), tel fut le titre de ce recueil. Les abon­nés firent défaut. Les détrac­teurs, en revanche, s’acharnèrent sur Schil­ler, à tel point que le séjour à Mann­heim lui devint impos­sible, into­lé­rable. Il par­tit à Goh­lis, un vil­lage des envi­rons de Leip­zig, où il loua une modeste chambre de pay­san, pla­cée sous les combles. C’est là qu’il alla cher­cher refuge pour mûrir ses pen­sées et pour ache­ver ses pièces, en écou­tant le concert des voix de la nature. Un matin, le hasard de sa pro­me­nade le condui­sit dans un bos­quet sur les bords de la Pleisse. À quelques pas devant lui, il aper­çut un jeune homme pâle, les yeux hagards, les poi­gnets liés par un ban­deau, prêt à se jeter dans l’abîme. Schil­ler, sachant lui aus­si de quel poids pèsent sur le cœur cer­tains moments de la vie, pous­sa les branches et lia conver­sa­tion avec le misé­rable. C’était un étu­diant en théo­lo­gie, presque un ado­les­cent, qui depuis six mois vivait seule­ment de pain et d’eau, et à qui il ne res­tait plus ni forces phy­siques pour sup­por­ter ces pri­va­tions ni forces morales pour espé­rer. Notre poète lui don­na le peu qu’il avait sur lui, et lui deman­da en échange la pro­messe de retar­der de huit jours son pro­jet de sui­cide. Le len­de­main ou le sur­len­de­main, Schil­ler assis­tait à une fête de mariage dans une riche famille de Leip­zig. Au moment où l’assemblée était la plus bruyante, il se leva sou­dain, il racon­ta avec cha­leur et élo­quence la scène dont il avait été témoin, il récla­ma de tous les invi­tés des secours pour le mal­heu­reux et il fit lui-même la quête, une assiette à la main. La col­lecte fut si consi­dé­rable qu’elle suf­fit à sou­te­nir le pauvre étu­diant jusqu’au jour où il eut une place.

* Par­fois tra­duit «His­toire du sou­lè­ve­ment des Pays-Bas sous Phi­lippe II, roi d’Espagne», «His­toire de la révolte qui déta­cha les Pays-Bas de la domi­na­tion espa­gnole» ou «His­toire de la défec­tion des Pays-Bas réunis de l’Espagne». Haut

** Vir­gile, «Buco­liques», poème I, v. 6-7. Haut

*** Par­fois tra­duit «La Tha­lie rhé­nane». Tha­lie, muse de la comé­die et de la poé­sie pas­to­rale, tient dans la main droite le bâton recour­bé des ber­gers et porte de la main gauche un masque comique. Haut

Schiller, «Histoire de la guerre de Trente Ans. Tome II»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de l’«His­toire de la guerre de Trente Ans» («Ges­chichte des Dreißig­jäh­ri­gen Kriegs») de Frie­drich Schil­ler. En 1782, «Les Bri­gands» furent joués pour la pre­mière fois sur le théâtre de Mann­heim, devant une foule pres­sée de spec­ta­teurs accou­rus de près et de loin. L’affluence fut telle que, si l’on n’avait réser­vé une place à Schil­ler, il eût pu dif­fi­ci­le­ment assis­ter à sa propre pièce. Ce fut un triomphe, un enthou­siasme comme on n’en avait jamais vu en Alle­magne. Cepen­dant, cette heu­reuse cir­cons­tance, notre poète l’expiait par de cruels sou­cis dus à la même cause. Car les dettes qu’il avait contrac­tées en fai­sant impri­mer cette pièce à ses frais et à ses risques deve­naient de jour en jour plus criantes. Tous les exem­plaires s’étaient ven­dus, mais les béné­fices étaient pour le libraire. Notre poète, déses­pé­ré, ne sut vers qui se tour­ner. Et le direc­teur du théâtre lui fit la sourde oreille quand, se débat­tant contre la pau­vre­té, Schil­ler vint implo­rer son aide géné­reuse et la faveur d’un congé, en pro­met­tant de dire bien haut : «C’est à un dieu que nous devons ces loi­sirs; car il sera pour moi, tou­jours, un dieu» («Deus nobis hæc otia fecit; namque erit ille mihi sem­per deus»*). Le refus du direc­teur déter­mi­na notre poète à rési­gner ses fonc­tions de dra­ma­turge. Libre, mais tou­jours sans res­sources, il essaya un moyen de salut qui, dans ce temps-là comme main­te­nant, était bien pré­caire. Il fon­da une revue lit­té­raire. «La Tha­lie du Rhin»**Rhei­nische Tha­lia»), tel fut le titre de ce recueil. Les abon­nés firent défaut. Les détrac­teurs, en revanche, s’acharnèrent sur Schil­ler, à tel point que le séjour à Mann­heim lui devint impos­sible, into­lé­rable. Il par­tit à Goh­lis, un vil­lage des envi­rons de Leip­zig, où il loua une modeste chambre de pay­san, pla­cée sous les combles. C’est là qu’il alla cher­cher refuge pour mûrir ses pen­sées et pour ache­ver ses pièces, en écou­tant le concert des voix de la nature. Un matin, le hasard de sa pro­me­nade le condui­sit dans un bos­quet sur les bords de la Pleisse. À quelques pas devant lui, il aper­çut un jeune homme pâle, les yeux hagards, les poi­gnets liés par un ban­deau, prêt à se jeter dans l’abîme. Schil­ler, sachant lui aus­si de quel poids pèsent sur le cœur cer­tains moments de la vie, pous­sa les branches et lia conver­sa­tion avec le misé­rable. C’était un étu­diant en théo­lo­gie, presque un ado­les­cent, qui depuis six mois vivait seule­ment de pain et d’eau, et à qui il ne res­tait plus ni forces phy­siques pour sup­por­ter ces pri­va­tions ni forces morales pour espé­rer. Notre poète lui don­na le peu qu’il avait sur lui, et lui deman­da en échange la pro­messe de retar­der de huit jours son pro­jet de sui­cide. Le len­de­main ou le sur­len­de­main, Schil­ler assis­tait à une fête de mariage dans une riche famille de Leip­zig. Au moment où l’assemblée était la plus bruyante, il se leva sou­dain, il racon­ta avec cha­leur et élo­quence la scène dont il avait été témoin, il récla­ma de tous les invi­tés des secours pour le mal­heu­reux et il fit lui-même la quête, une assiette à la main. La col­lecte fut si consi­dé­rable qu’elle suf­fit à sou­te­nir le pauvre étu­diant jusqu’au jour où il eut une place.

* Vir­gile, «Buco­liques», poème I, v. 6-7. Haut

** Par­fois tra­duit «La Tha­lie rhé­nane». Tha­lie, muse de la comé­die et de la poé­sie pas­to­rale, tient dans la main droite le bâton recour­bé des ber­gers et porte de la main gauche un masque comique. Haut

Schiller, «Histoire de la guerre de Trente Ans. Tome I»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de l’«His­toire de la guerre de Trente Ans» («Ges­chichte des Dreißig­jäh­ri­gen Kriegs») de Frie­drich Schil­ler. En 1782, «Les Bri­gands» furent joués pour la pre­mière fois sur le théâtre de Mann­heim, devant une foule pres­sée de spec­ta­teurs accou­rus de près et de loin. L’affluence fut telle que, si l’on n’avait réser­vé une place à Schil­ler, il eût pu dif­fi­ci­le­ment assis­ter à sa propre pièce. Ce fut un triomphe, un enthou­siasme comme on n’en avait jamais vu en Alle­magne. Cepen­dant, cette heu­reuse cir­cons­tance, notre poète l’expiait par de cruels sou­cis dus à la même cause. Car les dettes qu’il avait contrac­tées en fai­sant impri­mer cette pièce à ses frais et à ses risques deve­naient de jour en jour plus criantes. Tous les exem­plaires s’étaient ven­dus, mais les béné­fices étaient pour le libraire. Notre poète, déses­pé­ré, ne sut vers qui se tour­ner. Et le direc­teur du théâtre lui fit la sourde oreille quand, se débat­tant contre la pau­vre­té, Schil­ler vint implo­rer son aide géné­reuse et la faveur d’un congé, en pro­met­tant de dire bien haut : «C’est à un dieu que nous devons ces loi­sirs; car il sera pour moi, tou­jours, un dieu» («Deus nobis hæc otia fecit; namque erit ille mihi sem­per deus»*). Le refus du direc­teur déter­mi­na notre poète à rési­gner ses fonc­tions de dra­ma­turge. Libre, mais tou­jours sans res­sources, il essaya un moyen de salut qui, dans ce temps-là comme main­te­nant, était bien pré­caire. Il fon­da une revue lit­té­raire. «La Tha­lie du Rhin»**Rhei­nische Tha­lia»), tel fut le titre de ce recueil. Les abon­nés firent défaut. Les détrac­teurs, en revanche, s’acharnèrent sur Schil­ler, à tel point que le séjour à Mann­heim lui devint impos­sible, into­lé­rable. Il par­tit à Goh­lis, un vil­lage des envi­rons de Leip­zig, où il loua une modeste chambre de pay­san, pla­cée sous les combles. C’est là qu’il alla cher­cher refuge pour mûrir ses pen­sées et pour ache­ver ses pièces, en écou­tant le concert des voix de la nature. Un matin, le hasard de sa pro­me­nade le condui­sit dans un bos­quet sur les bords de la Pleisse. À quelques pas devant lui, il aper­çut un jeune homme pâle, les yeux hagards, les poi­gnets liés par un ban­deau, prêt à se jeter dans l’abîme. Schil­ler, sachant lui aus­si de quel poids pèsent sur le cœur cer­tains moments de la vie, pous­sa les branches et lia conver­sa­tion avec le misé­rable. C’était un étu­diant en théo­lo­gie, presque un ado­les­cent, qui depuis six mois vivait seule­ment de pain et d’eau, et à qui il ne res­tait plus ni forces phy­siques pour sup­por­ter ces pri­va­tions ni forces morales pour espé­rer. Notre poète lui don­na le peu qu’il avait sur lui, et lui deman­da en échange la pro­messe de retar­der de huit jours son pro­jet de sui­cide. Le len­de­main ou le sur­len­de­main, Schil­ler assis­tait à une fête de mariage dans une riche famille de Leip­zig. Au moment où l’assemblée était la plus bruyante, il se leva sou­dain, il racon­ta avec cha­leur et élo­quence la scène dont il avait été témoin, il récla­ma de tous les invi­tés des secours pour le mal­heu­reux et il fit lui-même la quête, une assiette à la main. La col­lecte fut si consi­dé­rable qu’elle suf­fit à sou­te­nir le pauvre étu­diant jusqu’au jour où il eut une place.

* Vir­gile, «Buco­liques», poème I, v. 6-7. Haut

** Par­fois tra­duit «La Tha­lie rhé­nane». Tha­lie, muse de la comé­die et de la poé­sie pas­to­rale, tient dans la main droite le bâton recour­bé des ber­gers et porte de la main gauche un masque comique. Haut

Schiller, «Poésies»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de l’ode «À la joie» («An die Freude»*) et autres poé­sies de Frie­drich Schil­ler. En 1782, «Les Bri­gands» furent joués pour la pre­mière fois sur le théâtre de Mann­heim, devant une foule pres­sée de spec­ta­teurs accou­rus de près et de loin. L’affluence fut telle que, si l’on n’avait réser­vé une place à Schil­ler, il eût pu dif­fi­ci­le­ment assis­ter à sa propre pièce. Ce fut un triomphe, un enthou­siasme comme on n’en avait jamais vu en Alle­magne. Cepen­dant, cette heu­reuse cir­cons­tance, notre poète l’expiait par de cruels sou­cis dus à la même cause. Car les dettes qu’il avait contrac­tées en fai­sant impri­mer cette pièce à ses frais et à ses risques deve­naient de jour en jour plus criantes. Tous les exem­plaires s’étaient ven­dus, mais les béné­fices étaient pour le libraire. Notre poète, déses­pé­ré, ne sut vers qui se tour­ner. Et le direc­teur du théâtre lui fit la sourde oreille quand, se débat­tant contre la pau­vre­té, Schil­ler vint implo­rer son aide géné­reuse et la faveur d’un congé, en pro­met­tant de dire bien haut : «C’est à un dieu que nous devons ces loi­sirs; car il sera pour moi, tou­jours, un dieu» («Deus nobis hæc otia fecit; namque erit ille mihi sem­per deus»**). Le refus du direc­teur déter­mi­na notre poète à rési­gner ses fonc­tions de dra­ma­turge. Libre, mais tou­jours sans res­sources, il essaya un moyen de salut qui, dans ce temps-là comme main­te­nant, était bien pré­caire. Il fon­da une revue lit­té­raire. «La Tha­lie du Rhin»***Rhei­nische Tha­lia»), tel fut le titre de ce recueil. Les abon­nés firent défaut. Les détrac­teurs, en revanche, s’acharnèrent sur Schil­ler, à tel point que le séjour à Mann­heim lui devint impos­sible, into­lé­rable. Il par­tit à Goh­lis, un vil­lage des envi­rons de Leip­zig, où il loua une modeste chambre de pay­san, pla­cée sous les combles. C’est là qu’il alla cher­cher refuge pour mûrir ses pen­sées et pour ache­ver ses pièces, en écou­tant le concert des voix de la nature. Un matin, le hasard de sa pro­me­nade le condui­sit dans un bos­quet sur les bords de la Pleisse. À quelques pas devant lui, il aper­çut un jeune homme pâle, les yeux hagards, les poi­gnets liés par un ban­deau, prêt à se jeter dans l’abîme. Schil­ler, sachant lui aus­si de quel poids pèsent sur le cœur cer­tains moments de la vie, pous­sa les branches et lia conver­sa­tion avec le misé­rable. C’était un étu­diant en théo­lo­gie, presque un ado­les­cent, qui depuis six mois vivait seule­ment de pain et d’eau, et à qui il ne res­tait plus ni forces phy­siques pour sup­por­ter ces pri­va­tions ni forces morales pour espé­rer. Notre poète lui don­na le peu qu’il avait sur lui, et lui deman­da en échange la pro­messe de retar­der de huit jours son pro­jet de sui­cide. Le len­de­main ou le sur­len­de­main, Schil­ler assis­tait à une fête de mariage dans une riche famille de Leip­zig. Au moment où l’assemblée était la plus bruyante, il se leva sou­dain, il racon­ta avec cha­leur et élo­quence la scène dont il avait été témoin, il récla­ma de tous les invi­tés des secours pour le mal­heu­reux et il fit lui-même la quête, une assiette à la main. La col­lecte fut si consi­dé­rable qu’elle suf­fit à sou­te­nir le pauvre étu­diant jusqu’au jour où il eut une place.

* Autre­fois tra­duit «Au plai­sir». Haut

** Vir­gile, «Buco­liques», poème I, v. 6-7. Haut

*** Par­fois tra­duit «La Tha­lie rhé­nane». Tha­lie, muse de la comé­die et de la poé­sie pas­to­rale, tient dans la main droite le bâton recour­bé des ber­gers et porte de la main gauche un masque comique. Haut

Gogol, «Œuvres complètes»

éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Biblio­thèque de la Pléiade, Paris

Il s’agit des «Âmes mortes» («Miort­vyïé dou­chi»*) et autres œuvres de Nico­las Gogol**. L’un des infor­ma­teurs du vicomte de Vogüé pour «Le Roman russe», un vieil homme de lettres***, lui avait dit un jour : «Nous sommes tous sor­tis du “Man­teau” de Gogol»****. Cette for­mule, pro­non­cée d’abord en fran­çais, a plu. Elle témoigne du fait que Gogol était deve­nu le modèle de la prose, comme Pou­ch­kine — le modèle de la poé­sie. Elle a beau­coup été citée. On la connaît. On connaît bien moins Gogol lui-même qui, à plu­sieurs égards, était un homme étrange et mys­té­rieux. On peut le dire, il y avait en lui quelque chose du démon. Un pou­voir sur­na­tu­rel fai­sait étin­ce­ler ses yeux; et il sem­blait, par moments, que l’irrationnel et l’effrayant le péné­traient de part en part et impri­maient sur ses œuvres une marque inef­fa­çable. Si, ensuite, la lit­té­ra­ture russe s’est signa­lée par une cer­taine exal­ta­tion déré­glée, tour­men­tée, une cer­taine contra­dic­tion inté­rieure, une psy­chose guet­tant constam­ment, cachée au tour­nant; si elle a même favo­ri­sé ces carac­tères, elle a sui­vi en cela l’exemple de Gogol. Cet auteur mi-russe, mi-ukrai­nien avait une nature double et vivait dans un monde dédou­blé — le monde réel et le monde des rêves lou­foques, ter­ri­fiants. Et non seule­ment ces deux mondes paral­lèles se ren­con­traient, mais encore ils se contor­sion­naient et se confon­daient d’une façon extra­va­gante dans son esprit déli­rant, un peu «comme deux piliers qui se reflètent dans l’eau se livrent aux contor­sions les plus folles quand les remous de l’onde s’y prêtent»*****. C’est «Le Nez» («Nos»******), ana­gramme du «Rêve» («Son»*******), où ce génie si par­ti­cu­lier de Gogol s’est déployé libre­ment pour la toute pre­mière fois. Que l’on pense au début de la nou­velle : «À son immense stu­pé­fac­tion, il s’aperçut que la place que son nez devait occu­per ne pré­sen­tait plus qu’une sur­face lisse! Tout alar­mé, Kova­liov se fit appor­ter de l’eau et se frot­ta les yeux avec un essuie-mains : le nez avait bel et bien dis­pa­ru!» Toutes les fon­da­tions du réel vacillent. Mais le fonc­tion­naire gogo­lien est à peine conscient de ce qui lui arrive. Confron­té à une ville absurde, fan­tas­ma­go­rique, un «Gogol­grad» inquié­tant, où le diable lui-même allume les lampes et éclaire les choses pour les mon­trer sous un aspect illu­soire, ce petit homme gru­gé, muti­lé, floué avance à tâtons dans la brume, en s’accrochant orgueilleu­se­ment et pué­ri­le­ment à ses fonc­tions et à son grade. «La ville a beau lui jouer les tours les plus pen­dables, le ber­ner ou le châ­trer momen­ta­né­ment, ce per­son­nage… insi­gni­fiant ne renonce jamais à s’incruster, à s’enraciner, fût-ce dans l’inexistant. [Il] res­te­ra cha­touilleux sur son grade et ses pré­ro­ga­tives bureau­cra­tiques jusqu’à [sa] dis­so­lu­tion com­plète dans le non-être… Inchan­gé, il réap­pa­raî­tra chez un Kaf­ka», explique M. Georges Nivat.

* En russe «Мёртвые души». Autre­fois trans­crit «Miort­via dou­chi», «Meurt­via dou­chi», «Miort­vyye dushi» ou «Mert­vye duši». Haut

** En russe Николай Гоголь. Par­fois trans­crit Niko­laj Gogol, Niko­laï Gogol ou Nico­laï Gogol. Haut

*** Sans doute Dmi­tri Gri­go­ro­vitch. Une remarque à la page 208 du «Roman russe» le laisse pen­ser : «M. Gri­go­ro­vitch, qui tient une place hono­rée dans les lettres…, m’a confir­mé cette anec­dote». Haut

**** «Le Roman russe», p. 96. Haut

***** Vla­di­mir Nabo­kov, «Niko­laï Gogol». Haut

****** En russe «Нос». Haut

******* En russe «Сон». Haut

Hugo, «Les Chants du crépuscule • Les Voix intérieures • Les Rayons et les Ombres»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit des «Rayons et les Ombres» et autres œuvres de Vic­tor Hugo (XIXe siècle). Il faut recon­naître que Hugo est non seule­ment le pre­mier en rang des écri­vains de langue fran­çaise, depuis que cette langue a été fixée; mais le seul qui ait un droit vrai­ment abso­lu à ce titre d’écrivain dans sa pleine accep­tion. Toutes les caté­go­ries de l’histoire lit­té­raire se trouvent en lui déjouées. La cri­tique qui vou­drait démê­ler cette figure tita­nique, stu­pé­fiante, tenant quelque chose de la divi­ni­té, est en pré­sence du pro­blème le plus inso­luble. Fut-il poète, roman­cier ou pen­seur? Fut-il spi­ri­tua­liste ou réa­liste? Il fut tout cela et plus encore. Cet homme lais­sa l’empreinte de ses pas sur tous les che­mins de l’esprit, ser­vit de com­man­dant dans toutes les luttes de l’art; de sorte qu’aucune des familles qui se par­tagent l’espèce humaine au phy­sique et au moral ne peut se l’attribuer entiè­re­ment. Avec sa mort, c’est tout un monde cyclo­péen d’idées, d’impressions qui s’en va; un conti­nent de gra­nit qui se détache avec fra­cas. «Si j’ouvre un livre de Vic­tor Hugo au hasard, car on ne sau­rait choi­sir», écrit Jules Renard*, «il est… une mon­tagne, une mer, ce qu’on vou­dra, excep­té quelque chose à quoi puissent se com­pa­rer les autres hommes.» «Qui pour­rait dire : “J’aime ceci ou cela dans Hugo”?», demande Édouard Dru­mont**. «Comme l’océan, comme la mon­tagne, comme la forêt, ce génie éveille l’idée de l’infini. Ce qu’on aime dans l’océan, ce n’est point une vague, ce sont des vagues inces­sam­ment renou­ve­lées; ce qu’on aime dans la forêt, ce n’est point un arbre ou une feuille, ce sont ces mil­liers d’arbres et ces mil­liers de feuilles qui confondent leur ver­dure et leur bruit.»

* «Jour­nal», le 13 juillet 1893. Haut

** Dans «Vic­tor Hugo devant l’opinion». Haut