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Mot-clefpoésie d’amour indienne (de l’Inde)

sujet

Bhartrihari, «Les Stances érotiques, morales et religieuses»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit des «Trois Cen­tu­ries de qua­trains» («Śata­ka­traya»*) de Bhar­tri­ha­ri**, l’un des plus grands poètes d’expression sans­crite (VIIe siècle apr. J.-C. sans doute). L’oubli et l’indifférence où tombent cer­taines œuvres de l’esprit humain est quelque chose de sin­gu­lier. Cet oubli est injuste; mais, à bien des égards, je me l’explique. Cepen­dant, jamais je ne m’expliquerai l’oubli qui frappe Bhar­tri­ha­ri. Lui qui a été, pour­tant, le pre­mier poète hin­dou à être tra­duit en Europe. Lui dont Iqbal a dit : «Regarde ce chan­teur de [mon] pays! Par la grâce de son regard, la rosée se trans­forme en perles. Ce poète à l’œuvre sub­tile qui s’appelle Bhar­tri­ha­ri pos­sède une nature sem­blable aux nuages de feu»***. Ses qua­trains, à la fois ardents et sereins, qui chantent toutes les jouis­sances et qui les trouvent toutes vaines, méditent, plu­sieurs siècles avant Khayyam, sur le néant des choses d’ici-bas, dans un style intem­po­rel d’une incon­tes­table élé­va­tion. Ils sont au nombre de trois cents, par­ta­gés en trois par­ties égales : la pre­mière est éro­tique****, la deuxième — morale*****, la troi­sième et der­nière traite de l’impermanence, en inci­tant à la vie contem­pla­tive et au renon­ce­ment au monde******. Une légende digne des «Mille et une Nuits» cir­cule à ce pro­pos : Bhar­tri­ha­ri aurait été roi, assis sur le trône d’Ujjayinî (l’actuelle Ujjain*******). Ayant reçu d’un saint homme un fruit pré­cieux qui confé­rait l’immortalité, il l’offrit à la reine. La reine le don­na au conseiller, son adul­tère amant; le conseiller — à une autre femme; de sorte que, pas­sant ain­si de main en main, cette ambroi­sie par­vint à une ser­vante qui fut aper­çue par le roi. Dégoû­té du monde par l’infidélité de son épouse, lais­sant là le pou­voir et les gran­deurs, Bhar­tri­ha­ri s’en alla sans regret d’Ujjayinî. Ses qua­trains le montrent vivant désor­mais en ascète, après avoir fixé son séjour à Béna­rès, sur le bord de la rivière des dieux, le Gange (3.87). Il se nour­rit d’aumônes; il habite par­mi les hommes sans avoir de rap­ports avec eux (3.95). Vêtu seule­ment d’un pagne qui couvre sa nudi­té, il fuit avec effroi la diver­si­té des appa­rences maté­rielles et il crie à haute voix : «Shi­va! Shi­va!» (3.85). «N’accorde aucune confiance, ô mon cœur, à l’inconstante déesse de la For­tune! C’est une cour­ti­sane vénale qui aban­donne ses amants sur un fron­ce­ment de sour­cil… Pre­nons la saie d’ascète et allons de porte en porte dans les rues de Béna­rès, en atten­dant que l’aumône nous tombe dans la main que nous ten­dons en guise d’écuelle», écrit-il (3.66).

* En sans­crit «शतकत्रय». Par­fois trans­crit «Sha­ta­ka­traya». Haut

** En sans­crit भर्तृहरि. Par­fois trans­crit Bar­throu­her­ri, Bhar­thru­ha­ri, Bhar­tri­he­ri, Bhartṛ­ha­ri ou Bartṛ­ha­ri. Haut

*** «Le Livre de l’éternité», p. 132. Haut

**** «Śṛṅ­gâ­raśa­ta­kam» («शृङ्गारशतकम्»). Par­fois trans­crit «Shrin­gâ­ra Çata­ka» ou «Śhriṅgā­raś­ha­ta­ka». Haut

***** «Nîtiśa­ta­kam» («नीतिशतकम्»). Par­fois trans­crit «Nîtî Çata­ka» ou «Nītīś­ha­ta­ka». Haut

****** «Vai­râ­gyaśa­ta­kam» («वैराग्यशतकम्»). Par­fois trans­crit «Vai­râ­gya Çata­ka», «Vai­râ­gya­sha­ta­ka» ou «Vai­ra­gya Sha­ta­kam». Haut

******* En hin­di उज्जैन. Par­fois trans­crit Ugein, Ogein, Ojein, Odjain, Oud­jayin, Oud­jeïn, Udjein, Ouj­jeïn ou Ouj­jain. Haut

Bilhaṇa, «Stances des amours d’un voleur»

éd. Fata Morgana, coll. Les Immémoriaux, Saint-Clément-de-Rivière

éd. Fata Mor­ga­na, coll. Les Immé­mo­riaux, Saint-Clé­ment-de-Rivière

Il s’agit des «Cin­quante Stances des amours du voleur» («Cau­rî­su­ra­ta­pañ­câśi­kâ»*), plus connues sous le titre abré­gé des «Cin­quante Stances du voleur» («Cau­ra­pañ­câśi­kâ»**) de Bil­haṇa***. Ce poète hin­dou (XIe siècle apr. J.-C.), char­gé d’instruire une jeune prin­cesse, se lais­sa vaincre par les charmes de sa royale élève; après plu­sieurs jours de volup­tés clan­des­tines, les deux amants furent tra­his, dénon­cés et sur­pris par le roi qui condam­na à la peine de mort l’instituteur trop sen­sible. Avant de subir son châ­ti­ment, le cou­pable chan­ta, dans une cin­quan­taine de stances, les appas de sa maî­tresse et les sou­ve­nirs de son amour :

«Aujourd’hui encore,
Mon esprit tremble quand je songe
Comme il me fut inter­dit de dire tout ce que, pour moi, elle fit,
Alors que m’entraînaient loin du palais royal
Des sbires impla­cables et ter­ri­fiants, pareils aux émis­saires de Yama****
»*****.

Ému par la beau­té de ces poé­sies (que le poète aurait décla­mées tout en mon­tant sur l’échafaud, à rai­son d’une par marche!), le roi se lais­sa inflé­chir et accor­da au condam­né la main de sa fille. Telle est la légende prin­ci­pale qui accom­pagne, dans les manus­crits, le texte des «Cin­quante Stances du voleur». Mais là s’arrêtent les traits com­muns. Le nom du héros de l’aventure — tan­tôt Bil­haṇa, tan­tôt Cau­ra («le voleur») — les détails du récit, le nombre des stances, le texte enfin de ces stances sont modi­fiés, alté­rés et trans­for­més d’une recen­sion à l’autre. Ain­si, les manus­crits dits du Nord et ceux dits du Sud-Ouest n’ont en com­mun que quatre ou cinq stances.

* En sans­crit «चौरीसुरतपञ्चाशिका». Autre­fois trans­crit «Chau­ri sura­ta pan­cha­si­ka» ou «Chau­ri Sura­ta­pan­cha­shi­ka». Haut

** En sans­crit «चौरपञ्चाशिका». Autre­fois trans­crit «Tchâu­ra­pant­châ­çi­kâ», «Tchâau­ra pant­cha­çi­ka», «Tschau­ra­pant­scha­si­ka», «Cora­pañcāśikā», «Chau­ra pan­cha­si­ka», «Chau­ra-pan­chā­çikā» ou «Chau­ra­pan­cha­shi­ka». Outre cette appel­la­tion com­mu­né­ment employée, les «Cin­quante Stances du voleur» portent encore divers titres, selon les édi­tions, tels que : «बिल्हणपञ्चाशिका» («Bil­haṇa­pañ­câśi­kâ»), c’est-à-dire les «Cin­quante Stances de Bil­haṇa», ou «चौरशतक» («Cau­raśa­ta­ka»), c’est-à-dire «La Cen­tu­rie du voleur» sur le modèle de «La Cen­tu­rie d’Amaru». Haut

*** En sans­crit बिल्हण. Autre­fois trans­crit Bil­han. Haut

**** Yama est en même temps le dieu des enfers et le juge des morts. Haut

***** p. 47. Haut

Jayadeva, «“Gita govinda”, Le Chant du berger : poème»

dans « Théologie hindoue » (XIXᵉ siècle), p. 244-266

dans «Théo­lo­gie hin­doue» (XIXe siècle), p. 244-266

Il s’agit du «Gîta govin­da»*Le Chant du bou­vier»), pièce à la fois chan­tée et dan­sée en l’honneur de Kṛṣṇa. Ce que l’on sait sur Jaya­de­va**, qui est l’auteur de cette pièce (XIIe siècle apr. J.-C.), se borne à des légendes. On raconte qu’à la mort de ses parents, le poète se mit en route vers le temple de Jagan­nâ­tha avec l’intention d’y ado­rer Kṛṣṇa. En che­min, cepen­dant, il tom­ba d’inanition, acca­blé par la cha­leur du soleil. Un bou­vier, qui gar­dait son trou­peau aux alen­tours, l’aperçut et vint le secou­rir en lui offrant du lait caillé. Lorsque Jaya­de­va arri­va enfin au temple, quelle ne fut pas sa sur­prise quand il vit, à la place de la sta­tue de Jagan­nâ­tha, le jeune homme qu’il venait de quit­ter! Com­pre­nant à l’instant que son sau­veur était en réa­li­té Kṛṣṇa, il en conçut l’idée du «Gîta govin­da». On pré­tend éga­le­ment que le poète hési­tait un jour à écrire un vers sus­cep­tible de cri­tique, et avant de prendre une déci­sion, il pré­pa­ra la page, puis des­cen­dit se bai­gner à la rivière. Pen­dant ce temps, Kṛṣṇa lui-même ayant pris les traits de Jaya­de­va, écri­vit sur la page le vers qui avait embar­ras­sé Jaya­de­va, lais­sa le car­net ouvert et se reti­ra. Lorsque Jaya­de­va revint et qu’il vit cela, il fut éton­né et inter­ro­gea sa femme à ce sujet. Elle lui dit : «Vous êtes reve­nu et avez écrit ce vers : quel autre que vous aurait tou­ché à votre car­net?»*** Jaya­de­va, très tou­ché par cet évé­ne­ment, alla dans la forêt, où il vit un arbre éton­nant : sur chaque feuille de cet arbre étaient écrits des hymnes du «Gîta govin­da».

* En sans­crit «गीत गोविन्द». Autre­fois trans­crit «Geet govin­da», «Gee­ta govin­da», «Gita­go­win­da», «Ghi­ta govin­da» ou «Guî­ta govin­da». Haut

** En sans­crit जयदेव. Autre­fois trans­crit Jai­dev, Jaya­dev, Dscha­ja­de­vas ou Djaya­dé­va. Haut

*** Dans Gar­cin de Tas­sy, «His­toire de la lit­té­ra­ture hin­doui et hin­dous­ta­ni, 2e édi­tion. Tome II», p. 72. Haut

Amaru, «Anthologie érotique»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du recueil poé­tique que les Hin­dous appellent «La Cen­tu­rie d’Amaru» («Ama­ruśa­ta­ka»*). On attri­bue au roi Ama­ru**, un roi mys­té­rieux et dif­fi­ci­le­ment iden­ti­fiable du Cache­mire (VIIe siècle apr. J.-C.), cette cen­taine de stances sen­suelles et tendres qui semblent autant d’étincelles jaillies du flam­beau même de l’Amour. Les plai­sirs amou­reux, avec aus­si leurs que­relles et bou­de­ries, sui­vies de récon­ci­lia­tions rapides, voi­là les thèmes habi­tuels de cette antho­lo­gie qui sou­tien­drait, sans trop de désa­van­tage, le paral­lèle avec le plus sin­cère et le plus par­fait des lyriques latins : Catulle. Les cri­tiques hin­dous en géné­ral et Ânan­da­vard­ha­na*** en par­ti­cu­lier exaltent l’habileté excep­tion­nelle avec laquelle Ama­ru a concen­tré, dans chaque strophe, des beau­tés dignes de poèmes bien plus longs, ain­si que l’émotion sym­pa­thique et vibrante avec laquelle il a repré­sen­té des tableaux, des atti­tudes, des moments piquants ou atten­dris­sants dans les rela­tions entre l’homme et la femme. Il existe à ce sujet une légende : l’âme d’Amaru, par une action magique («par le pou­voir du yoga»), se serait logée dans le corps de cent femmes, et ce serait dans ces trans­mi­gra­tions qu’il aurait été ini­tié à tous les mys­tères de l’Amour. Cette légende agréable prouve, du moins, le grand cas que ses com­pa­triotes font de ses poé­sies, et la véri­té avec laquelle il a su rendre toutes les nuances d’une pas­sion qui, à ce qu’il paraît, est aus­si vive­ment sen­tie sur les bords du Gange, que sur ceux de la Seine : «Celui qui n’a pas lu “La Cen­tu­rie” d’Amaru», dit Louis Énault****, «ne connaît pas toute la lit­té­ra­ture sans­crite; un côté curieux, une face pro­fon­dé­ment ori­gi­nale de la pen­sée hin­doue lui aura tou­jours échap­pé. Je ne pré­tends point que “La Cen­tu­rie” ait l’importance poé­tique du “Râmâyaṇa”, la por­tée reli­gieuse des Védas, ou le grand inté­rêt his­to­rique du “Mahâb­hâ­ra­ta”. Ce serait beau­coup trop dire. Mais Ama­ru nous fait péné­trer dans une Inde nou­velle, dont nous n’avions pas même le soup­çon : l’Inde char­mante, vive, spi­ri­tuelle, volup­tueuse et pas­sion­née. Ama­ru, ce n’est plus le brah­mane absor­bé dans la contem­pla­tion de Dieu… c’est un homme!… Aus­si, parce qu’il parle le lan­gage que com­prennent tous ceux que la pas­sion a rava­gés, ou seule­ment effleu­rés… il est lu avec un égal plai­sir sur les rives de la Seine ou sur les bords du Gange, à l’ombre des pagodes de Del­hi ou dans un bou­doir pari­sien».

* En sans­crit «अमरुशतक». Autre­fois trans­crit «Ama­ru­ça­ta­ka» ou «Ama­ru Sha­ta­ka». Haut

** En sans­crit अमरु. Par­fois trans­crit Ama­rou. Haut

*** En sans­crit आनन्दवर्धन. Haut

**** «His­toire de la lit­té­ra­ture des Hin­dous», p. 60-61. Haut