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Mot-clefrelation de voyage

genre lit­té­raire

Galland, «Journal, pendant le séjour à Constantinople (1672-1673). Tome I»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du «Jour­nal» d’Antoine Gal­land, orien­ta­liste et numis­mate fran­çais (XVIIe-XVIIIe siècle), à qui l’on doit une des œuvres qui modi­fièrent le plus l’imagination lit­té­raire, sinon pro­fon­dé­ment, du moins dans la fan­tai­sie, je veux dire les «Mille et une Nuits». Toute sa vie, Gal­land vécut seul, presque sans autres amis que ses livres — les seuls qui ne le déçurent jamais. Savant de pre­mier ordre, il s’attachait à étu­dier les langues orien­tales et les médailles antiques, propres à jeter quelque lumière — si infime fût-elle — sur les annales du pas­sé. Voya­geur, il cher­chait les traits négli­gés par ses devan­ciers. Sou­vent heu­reux dans ses recherches, simple et labo­rieux, il était, cepen­dant, d’une cer­taine humeur dans la lec­ture de ses contem­po­rains, qu’il ne pou­vait souf­frir d’y voir impri­mées des erreurs sans prendre la plume pour les cor­ri­ger. «J’y trou­vai», écrit-il au sujet d’un livre*, «des expli­ca­tions si fort hors du bon sens, que je fus contraint de ces­ser la lec­ture pour la reprendre le matin, de crainte que je n’en puisse dor­mir. Mais je fus plus d’une heure et demie à m’endormir, non­obs­tant les efforts que je pus faire pour chas­ser de mon esprit ces extra­va­gances, dont l’auteur, qui ne s’était pas nom­mé, se fai­sait néan­moins assez connaître». Ses écrits res­tèrent tou­jours, pour le nombre et l’importance, au-des­sous de son éru­di­tion. Un jour, il eut une dis­cus­sion très vive à l’Académie des ins­crip­tions; dans une de ses répliques, on remarque ce pas­sage qui montre l’étendue de son acti­vi­té inlas­sable et sa haute rigueur : «Pytha­gore ne deman­dait à ses dis­ciples que sept ans de silence pour s’instruire des prin­cipes de la phi­lo­so­phie avant que d’en écrire ou d’en vou­loir juger. Sans que per­sonne l’eût exi­gé, j’ai gar­dé un silence plus rigide et plus long dans l’étude des médailles. Ce silence a été de trente années. Pen­dant tout ce temps-là, je ne me suis pas conten­té d’écouter un grand nombre de maîtres habiles, de lire et d’examiner leurs ouvrages; j’ai encore manié et déchif­fré plu­sieurs mil­liers de médailles grecques et latines, tant en France qu’en Syrie et en Pales­tine, à Smyrne, à Constan­ti­nople, à Alexan­drie et dans les îles de l’Archipel»

* «Jour­nal», 4 juin 1711. Haut

Lâtifî, «Éloge d’Istanbul»

éd. Actes Sud-Sindbad, coll. La Bibliothèque turque, Arles

éd. Actes Sud-Sind­bad, coll. La Biblio­thèque turque, Arles

Il s’agit de l’«Éloge d’Istanbul» («Evsâf-ı İst­anb­ul»*) de Lâti­fî**. Au XVIe siècle apr. J.-C., la capi­tale de l’Empire otto­man for­mait un espace tel­le­ment vaste, que cha­cun de ses côtés com­po­sait un cli­mat, et cha­cun de ses quar­tiers équi­va­lait à une grande pro­vince. Sa majes­té et sa puis­sance infi­nies méri­taient et confir­maient le ver­set du Coran : «une ville telle que jamais on n’en créa de sem­blable, dans aucun pays»***. Les reten­tis­santes expé­di­tions de Soli­man, qui ébran­lèrent l’Europe et l’Asie, n’arrêtèrent pas les paci­fiques tra­vaux des arts à Istan­bul. On éri­geait des monu­ments superbes, par­mi les­quels la mos­quée de Soli­man, chef-d’œuvre de gran­deur dont l’élégante cou­pole était ornée, de la main du cal­li­graphe Ahmed Kara­hi­sa­ri, de cet autre ver­set du Coran : «Dieu est la lumière des cieux et de la terre! Sa lumière est com­pa­rable à une niche où se trouve une lampe»****; on bâtis­sait des ponts, des bazars; et deux cents poètes chan­taient et trou­vaient des audi­teurs, au milieu du fra­cas conti­nuel que la guerre appor­tait des deux rives du Bos­phore. Comme tout jeune pro­vin­cial, Lâti­fî rêvait de voir et de fré­quen­ter cette ville dont la renom­mée s’élevait jusqu’au fir­ma­ment. Quand le désir de s’y pro­me­ner et de s’y dis­traire rem­plit tout son cœur et toutes ses pen­sées, cet homme de lettres quit­ta son Kas­ta­mo­nu natal et loin­tain, et se ren­dit à Istan­bul. «Je décou­vris», dit-il*****, «un tel ensemble de mer­veilles et une telle source de curio­si­tés que jamais les yeux du monde n’en ont vu de pareilles. Aucun chantre disert en ver­sets et aucun pro­sa­teur par­fait du verbe, par­mi les com­pi­la­teurs débor­dant d’éloquence et les… orfèvres du vers, n’a été capable de grif­fon­ner ou de gri­bouiller un trai­té de belle com­po­si­tion ou un article de bonne renom­mée, apte à offrir un miroir d’écriture, une des­crip­tion et une appré­cia­tion à ceux qui… ne l’ont pas vue.» Ce fut pour cette rai­son et par un désir de gloire que Lâti­fî entre­prit, mal­gré les «faibles et insuf­fi­sants moyens»****** que l’indifférence des cita­dins lais­sait à sa dis­po­si­tion, de faire l’éloge de cette ville enchan­te­resse, rem­plie de mul­ti­tude, de ce lieu digne d’émerveillement où pauvres et riches, nobles et vilains se côtoyaient dans un pit­to­resque brou­ha­ha.

* Par­fois trans­crit «Awṣāf-i Istan­bul». Haut

** Par­fois trans­crit Lathi­fi ou Lathi­fy. De son vrai nom Abdül­lâ­tif Çele­bi, dont Lâti­fî est la forme adjec­tive. Éga­le­ment connu sous le sur­nom de Kas­ta­mo­nu­lu Lâti­fî («Lâti­fî, natif de Kas­ta­mo­nu»). Haut

*** LXXXIX, 8. Haut

**** XXIV, 35. Haut

***** p. 48-49. Haut

****** p. 49. Haut

Chateaubriand, «Itinéraire de Paris à Jérusalem. Tome III»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de l’«Iti­né­raire de Paris à Jéru­sa­lem» de Fran­çois René de Cha­teau­briand, auteur et poli­tique fran­çais, père du roman­tisme chré­tien. Le mal, le grand mal de Cha­teau­briand fut d’être né entre deux siècles, «comme au confluent de deux fleuves»*, et de voir les carac­tères oppo­sés de ces deux siècles se ren­con­trer dans ses opi­nions. Sor­ti des entrailles de l’ancienne monar­chie, de l’ancienne aris­to­cra­tie, il se pla­ça contre la Révo­lu­tion fran­çaise, dès qu’il la vit dans ses pre­mières vio­lences, et il res­ta roya­liste, sou­vent contre son ins­tinct. Car au fond de lui-même, il était de la race, de la famille de Napo­léon Bona­parte. Même fougue, même éclat, même mélan­co­lie moderne. Si les Bour­bons avaient mieux appré­cié Cha­teau­briand, il est pos­sible qu’il eût été moins vul­né­rable au sou­ve­nir de l’Empereur deve­nu res­plen­dis­sant comme un «large soleil». Le paral­lèle qu’il fait dans ses «Mémoires d’outre-tombe» entre l’Empire et la monar­chie bour­bo­nienne, pour cruel qu’il soit, est l’expression sin­cère de la concep­tion de l’auteur, tel­le­ment plus vraie que celle du poli­tique : «Retom­ber de Bona­parte et de l’Empire à ce qui les a sui­vis, c’est tom­ber de la réa­li­té dans le néant; du som­met d’une mon­tagne dans un gouffre. Tout n’est-il pas ter­mi­né avec Napo­léon?… Com­ment nom­mer Louis XVIII en place de l’Empereur? Je rou­gis en [y] pen­sant». Triste jusqu’au déses­poir, sans amis et sans espé­rance, il était obsé­dé par un pas­sé à jamais éva­noui et tom­bé dans le néant. «Je n’ai plus qu’à m’asseoir sur des ruines et à mépri­ser cette vie», écri­vait-il** en son­geant qu’il était lui-même une ruine encore plus chan­ce­lante. Aucune pen­sée ne venait le conso­ler excep­té la reli­gion chré­tienne, à laquelle il était reve­nu avec cha­leur et avec véhé­mence. Sa mère et sa sœur avaient eu la plus grande part à cette conver­sion : «Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots où elle vit périr une par­tie de ses enfants, expi­ra enfin sur un gra­bat, où ses mal­heurs l’avaient relé­guée. Le sou­ve­nir de mes éga­re­ments [le scep­ti­cisme de mon “Essai sur les Révo­lu­tions”] répan­dit sur ses der­niers jours une grande amer­tume; elle char­gea, en mou­rant, une de mes sœurs de me rap­pe­ler à cette reli­gion dans laquelle j’avais été éle­vé. Ma sœur me man­da le der­nier vœu de ma mère. Quand la lettre me par­vint au-delà des mers, ma sœur elle-même n’existait plus; elle était morte aus­si des suites de son empri­son­ne­ment. Ces deux voix sor­ties du tom­beau, cette mort qui ser­vait d’interprète à la mort, m’ont frap­pé; je suis deve­nu chré­tien»

* «Mémoires d’outre-tombe», liv. XLIII, ch. 8. Haut

** «Études his­to­riques». Haut

Chateaubriand, «Itinéraire de Paris à Jérusalem. Tome II»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de l’«Iti­né­raire de Paris à Jéru­sa­lem» de Fran­çois René de Cha­teau­briand, auteur et poli­tique fran­çais, père du roman­tisme chré­tien. Le mal, le grand mal de Cha­teau­briand fut d’être né entre deux siècles, «comme au confluent de deux fleuves»*, et de voir les carac­tères oppo­sés de ces deux siècles se ren­con­trer dans ses opi­nions. Sor­ti des entrailles de l’ancienne monar­chie, de l’ancienne aris­to­cra­tie, il se pla­ça contre la Révo­lu­tion fran­çaise, dès qu’il la vit dans ses pre­mières vio­lences, et il res­ta roya­liste, sou­vent contre son ins­tinct. Car au fond de lui-même, il était de la race, de la famille de Napo­léon Bona­parte. Même fougue, même éclat, même mélan­co­lie moderne. Si les Bour­bons avaient mieux appré­cié Cha­teau­briand, il est pos­sible qu’il eût été moins vul­né­rable au sou­ve­nir de l’Empereur deve­nu res­plen­dis­sant comme un «large soleil». Le paral­lèle qu’il fait dans ses «Mémoires d’outre-tombe» entre l’Empire et la monar­chie bour­bo­nienne, pour cruel qu’il soit, est l’expression sin­cère de la concep­tion de l’auteur, tel­le­ment plus vraie que celle du poli­tique : «Retom­ber de Bona­parte et de l’Empire à ce qui les a sui­vis, c’est tom­ber de la réa­li­té dans le néant; du som­met d’une mon­tagne dans un gouffre. Tout n’est-il pas ter­mi­né avec Napo­léon?… Com­ment nom­mer Louis XVIII en place de l’Empereur? Je rou­gis en [y] pen­sant». Triste jusqu’au déses­poir, sans amis et sans espé­rance, il était obsé­dé par un pas­sé à jamais éva­noui et tom­bé dans le néant. «Je n’ai plus qu’à m’asseoir sur des ruines et à mépri­ser cette vie», écri­vait-il** en son­geant qu’il était lui-même une ruine encore plus chan­ce­lante. Aucune pen­sée ne venait le conso­ler excep­té la reli­gion chré­tienne, à laquelle il était reve­nu avec cha­leur et avec véhé­mence. Sa mère et sa sœur avaient eu la plus grande part à cette conver­sion : «Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots où elle vit périr une par­tie de ses enfants, expi­ra enfin sur un gra­bat, où ses mal­heurs l’avaient relé­guée. Le sou­ve­nir de mes éga­re­ments [le scep­ti­cisme de mon “Essai sur les Révo­lu­tions”] répan­dit sur ses der­niers jours une grande amer­tume; elle char­gea, en mou­rant, une de mes sœurs de me rap­pe­ler à cette reli­gion dans laquelle j’avais été éle­vé. Ma sœur me man­da le der­nier vœu de ma mère. Quand la lettre me par­vint au-delà des mers, ma sœur elle-même n’existait plus; elle était morte aus­si des suites de son empri­son­ne­ment. Ces deux voix sor­ties du tom­beau, cette mort qui ser­vait d’interprète à la mort, m’ont frap­pé; je suis deve­nu chré­tien»

* «Mémoires d’outre-tombe», liv. XLIII, ch. 8. Haut

** «Études his­to­riques». Haut

Chateaubriand, «Itinéraire de Paris à Jérusalem. Tome I»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de l’«Iti­né­raire de Paris à Jéru­sa­lem» de Fran­çois René de Cha­teau­briand, auteur et poli­tique fran­çais, père du roman­tisme chré­tien. Le mal, le grand mal de Cha­teau­briand fut d’être né entre deux siècles, «comme au confluent de deux fleuves»*, et de voir les carac­tères oppo­sés de ces deux siècles se ren­con­trer dans ses opi­nions. Sor­ti des entrailles de l’ancienne monar­chie, de l’ancienne aris­to­cra­tie, il se pla­ça contre la Révo­lu­tion fran­çaise, dès qu’il la vit dans ses pre­mières vio­lences, et il res­ta roya­liste, sou­vent contre son ins­tinct. Car au fond de lui-même, il était de la race, de la famille de Napo­léon Bona­parte. Même fougue, même éclat, même mélan­co­lie moderne. Si les Bour­bons avaient mieux appré­cié Cha­teau­briand, il est pos­sible qu’il eût été moins vul­né­rable au sou­ve­nir de l’Empereur deve­nu res­plen­dis­sant comme un «large soleil». Le paral­lèle qu’il fait dans ses «Mémoires d’outre-tombe» entre l’Empire et la monar­chie bour­bo­nienne, pour cruel qu’il soit, est l’expression sin­cère de la concep­tion de l’auteur, tel­le­ment plus vraie que celle du poli­tique : «Retom­ber de Bona­parte et de l’Empire à ce qui les a sui­vis, c’est tom­ber de la réa­li­té dans le néant; du som­met d’une mon­tagne dans un gouffre. Tout n’est-il pas ter­mi­né avec Napo­léon?… Com­ment nom­mer Louis XVIII en place de l’Empereur? Je rou­gis en [y] pen­sant». Triste jusqu’au déses­poir, sans amis et sans espé­rance, il était obsé­dé par un pas­sé à jamais éva­noui et tom­bé dans le néant. «Je n’ai plus qu’à m’asseoir sur des ruines et à mépri­ser cette vie», écri­vait-il** en son­geant qu’il était lui-même une ruine encore plus chan­ce­lante. Aucune pen­sée ne venait le conso­ler excep­té la reli­gion chré­tienne, à laquelle il était reve­nu avec cha­leur et avec véhé­mence. Sa mère et sa sœur avaient eu la plus grande part à cette conver­sion : «Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots où elle vit périr une par­tie de ses enfants, expi­ra enfin sur un gra­bat, où ses mal­heurs l’avaient relé­guée. Le sou­ve­nir de mes éga­re­ments [le scep­ti­cisme de mon “Essai sur les Révo­lu­tions”] répan­dit sur ses der­niers jours une grande amer­tume; elle char­gea, en mou­rant, une de mes sœurs de me rap­pe­ler à cette reli­gion dans laquelle j’avais été éle­vé. Ma sœur me man­da le der­nier vœu de ma mère. Quand la lettre me par­vint au-delà des mers, ma sœur elle-même n’existait plus; elle était morte aus­si des suites de son empri­son­ne­ment. Ces deux voix sor­ties du tom­beau, cette mort qui ser­vait d’interprète à la mort, m’ont frap­pé; je suis deve­nu chré­tien»

* «Mémoires d’outre-tombe», liv. XLIII, ch. 8. Haut

** «Études his­to­riques». Haut

Hugo, «Le Rhin. Tome II»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du «Rhin» et autres œuvres de Vic­tor Hugo (XIXe siècle). Il faut recon­naître que Hugo est non seule­ment le pre­mier en rang des écri­vains de langue fran­çaise, depuis que cette langue a été fixée; mais le seul qui ait un droit vrai­ment abso­lu à ce titre d’écrivain dans sa pleine accep­tion. Toutes les caté­go­ries de l’histoire lit­té­raire se trouvent en lui déjouées. La cri­tique qui vou­drait démê­ler cette figure tita­nique, stu­pé­fiante, tenant quelque chose de la divi­ni­té, est en pré­sence du pro­blème le plus inso­luble. Fut-il poète, roman­cier ou pen­seur? Fut-il spi­ri­tua­liste ou réa­liste? Il fut tout cela et plus encore. Cet homme lais­sa l’empreinte de ses pas sur tous les che­mins de l’esprit, ser­vit de com­man­dant dans toutes les luttes de l’art; de sorte qu’aucune des familles qui se par­tagent l’espèce humaine au phy­sique et au moral ne peut se l’attribuer entiè­re­ment. Avec sa mort, c’est tout un monde cyclo­péen d’idées, d’impressions qui s’en va; un conti­nent de gra­nit qui se détache avec fra­cas. «Si j’ouvre un livre de Vic­tor Hugo au hasard, car on ne sau­rait choi­sir», écrit Jules Renard*, «il est… une mon­tagne, une mer, ce qu’on vou­dra, excep­té quelque chose à quoi puissent se com­pa­rer les autres hommes.» «Qui pour­rait dire : “J’aime ceci ou cela dans Hugo”?», demande Édouard Dru­mont**. «Comme l’océan, comme la mon­tagne, comme la forêt, ce génie éveille l’idée de l’infini. Ce qu’on aime dans l’océan, ce n’est point une vague, ce sont des vagues inces­sam­ment renou­ve­lées; ce qu’on aime dans la forêt, ce n’est point un arbre ou une feuille, ce sont ces mil­liers d’arbres et ces mil­liers de feuilles qui confondent leur ver­dure et leur bruit.»

* «Jour­nal», le 13 juillet 1893. Haut

** Dans «Vic­tor Hugo devant l’opinion». Haut

Sagard, «Le Grand Voyage du pays des Hurons, situé ès derniers confins de la Nouvelle-France, dite Canada»

XVIIᵉ siècle

XVIIe siècle

Il s’agit de la rela­tion «Le Grand Voyage du pays des Hurons» du frère Gabriel Sagard, mis­sion­naire fran­çais, qui a fidè­le­ment décrit le quo­ti­dien des Indiens par­mi les­quels il vécut pen­dant près d’un an, ain­si que l’œuvre divine qu’il eut la convic­tion d’accomplir, lorsque, la croix sur le cœur, le regard au ciel, il vint s’enfoncer dans les soli­tudes du Cana­da. Il en a tiré deux rela­tions : «Le Grand Voyage du pays des Hurons» et «His­toire du Cana­da», qui sont pré­cieuses en ce qu’elles nous ren­seignent sur les mœurs et l’esprit de tri­bus aujourd’hui éteintes ou réduites à une poi­gnée d’hommes. Ce fut le 18 mars 1623 que le frère Sagard par­tit de Paris, à pied et sans argent, voya­geant «à l’apostolique»*, pour se rendre à Dieppe, lieu de l’embarquement. La grande et épou­van­table tra­ver­sée de l’océan l’incommoda fort et le contrai­gnit «de rendre le tri­but à la mer [de vomir]» tout au long des trois mois et six jours de navi­ga­tion qu’il lui fal­lut pour arri­ver à la ville de Qué­bec. De là, «ayant tra­ver­sé d’île en île» en petit canot, il prit terre au pays des Hurons tant dési­ré «par un jour de dimanche, fête de Saint-Ber­nard**, envi­ron midi, [alors] que le soleil don­nait à plomb»***. Tous les Indiens sor­tirent de leurs cabanes pour venir le voir et lui firent un fort bon accueil à leur façon; et par des caresses extra­or­di­naires, ils lui témoi­gnèrent «l’aise et le conten­te­ment» qu’ils avaient de sa venue. Notre zélé reli­gieux se mit aus­si­tôt à l’étude de la langue huronne, dont il ne man­qua pas de dres­ser un lexique : «J’écrivais, et obser­vant soi­gneu­se­ment les mots de la langue… j’en dres­sais des mémoires que j’étudiais et répé­tais devant mes sau­vages, les­quels y pre­naient plai­sir et m’aidaient à m’y per­fec­tion­ner…; m’[appelant] sou­vent “Aviel”, au lieu de “Gabriel” qu’ils ne pou­vaient pro­non­cer à cause de la lettre “b” qui ne se trouve point en toute leur langue… “Gabriel, prends ta plume et écris”, puis ils m’expliquaient au mieux qu’ils pou­vaient ce que je dési­rais savoir»****. Peu à peu, il par­vint à s’habituer dans un lieu si misé­rable. Peu à peu, aus­si, il apprit la langue des Indiens. Il s’entretint alors fra­ter­nel­le­ment avec eux; il les atten­drit par sa man­sué­tude et dou­ceur; et comme il se mon­trait tou­jours si bon envers eux, il les per­sua­da aisé­ment que le Dieu dont il leur prê­chait la loi, était le bon Dieu. «Telle a été l’action bien­fai­sante de la France dans ses pos­ses­sions d’Amérique. Au Sud, les Espa­gnols sup­pli­ciaient, mas­sa­craient la pauvre race indienne. Au Nord, les Anglais la refou­laient de zone en zone jusque dans les froids et arides déserts. Nos mis­sion­naires l’adoucissaient et l’humanisaient», dit Xavier Mar­mier

* «Le Grand Voyage du pays des Hurons», p. 7. Haut

** Le 20 août. Haut

*** id. p. 81. Haut

**** id. p. 87-88. Haut

Nâsir, «“Sefer Namèh”, Relation d’un voyage en Syrie, en Palestine, en Égypte, en Arabie et en Perse»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du «Safar-nâmeh»*, rela­tion du voyage de Nâsir-e Khos­raw** en Syrie, en Pales­tine, en Égypte, en Ara­bie et en Perse. Nâsir naquit en l’an 1004 apr. J.-C. ain­si qu’il nous l’apprend lui-même : «Il s’était écou­lé trois cent quatre-vingt-qua­torze ans depuis l’hégire, quand ma mère me dépo­sa dans cette demeure pou­dreuse. Je pous­sai, igno­rant de tout, et sem­blable à une plante qui naît de la terre noire… C’est à la qua­trième période que je sen­tis que j’appartenais à l’humanité, lorsque mon être, voué à la tris­tesse, put arti­cu­ler des paroles»***. Ses ancêtres avaient quit­té Bag­dad pour venir s’établir dans la ville de Balkh****. Lui-même désigne cette ville comme la rési­dence de sa famille : «Ô brise de l’après-midi», dit-il*****, «si tu passes sur le pays de Balkh, passe sur ma mai­son et enquiers-toi de l’état des miens». Il s’adonna dans sa jeu­nesse aux plai­sirs et à la dis­si­pa­tion. En 1045 apr. J.-C., un saint per­son­nage lui appa­rut en songe et lui repro­cha ses erreurs et ses trans­gres­sions conti­nuelles des lois divines. Nâsir deman­da quelle voie il devait suivre, et sur un signe qu’il crut lui indi­quer la direc­tion de la Mecque, il se démit de son emploi, ren­dit ses comptes et se mit en route, avec son frère et un petit esclave indien, pour un voyage qui devait durer sept ans : «Sou­vent, dans le cours de mon voyage, je n’ai eu que la pierre pour mate­las et pour oreiller

* En per­san «سفر‌نامه». Par­fois trans­crit «Sefer Namèh», «Sefer-nāme», «Safar­no­ma», «Safar-nāma» ou «Safar-nāmah». Haut

** En per­san ناصرخسرو. Par­fois trans­crit Nāṣer Ḫos­rov, Nāṣer-e Ḫos­rou, Nāsir-i-Khos­ro, Nas­si­ri Khos­rau, Nâṣir-i-Ḫus­rau, Nāṣir è Ḫos­raw, Naser-e Khos­row, Nâçir Khos­roû, Nasir Khus­row, Naser Jos­row, Nas­ser Chos­rau, Naseer Khus­rau ou Nasir Khus­raw. Haut

*** p. XVIII. Haut

**** Aujourd’hui rat­ta­chée à l’Afghanistan. Haut

***** p. XVIII. Haut

Hugo, «Le Rhin. Tome I»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du «Rhin» et autres œuvres de Vic­tor Hugo (XIXe siècle). Il faut recon­naître que Hugo est non seule­ment le pre­mier en rang des écri­vains de langue fran­çaise, depuis que cette langue a été fixée; mais le seul qui ait un droit vrai­ment abso­lu à ce titre d’écrivain dans sa pleine accep­tion. Toutes les caté­go­ries de l’histoire lit­té­raire se trouvent en lui déjouées. La cri­tique qui vou­drait démê­ler cette figure tita­nique, stu­pé­fiante, tenant quelque chose de la divi­ni­té, est en pré­sence du pro­blème le plus inso­luble. Fut-il poète, roman­cier ou pen­seur? Fut-il spi­ri­tua­liste ou réa­liste? Il fut tout cela et plus encore. Cet homme lais­sa l’empreinte de ses pas sur tous les che­mins de l’esprit, ser­vit de com­man­dant dans toutes les luttes de l’art; de sorte qu’aucune des familles qui se par­tagent l’espèce humaine au phy­sique et au moral ne peut se l’attribuer entiè­re­ment. Avec sa mort, c’est tout un monde cyclo­péen d’idées, d’impressions qui s’en va; un conti­nent de gra­nit qui se détache avec fra­cas. «Si j’ouvre un livre de Vic­tor Hugo au hasard, car on ne sau­rait choi­sir», écrit Jules Renard*, «il est… une mon­tagne, une mer, ce qu’on vou­dra, excep­té quelque chose à quoi puissent se com­pa­rer les autres hommes.» «Qui pour­rait dire : “J’aime ceci ou cela dans Hugo”?», demande Édouard Dru­mont**. «Comme l’océan, comme la mon­tagne, comme la forêt, ce génie éveille l’idée de l’infini. Ce qu’on aime dans l’océan, ce n’est point une vague, ce sont des vagues inces­sam­ment renou­ve­lées; ce qu’on aime dans la forêt, ce n’est point un arbre ou une feuille, ce sont ces mil­liers d’arbres et ces mil­liers de feuilles qui confondent leur ver­dure et leur bruit.»

* «Jour­nal», le 13 juillet 1893. Haut

** Dans «Vic­tor Hugo devant l’opinion». Haut