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García Márquez, « De l’amour et autres démons : roman »

éd. B. Grasset, Paris

éd. B. Grasset, Paris

Il s’agit de « De l’amour et autres démons » (« Del amor y otros demonios ») de M. Gabriel García Márquez (XXe-XXIe siècle). Au point de départ des œuvres de M. García Márquez, il y a Macondo, ce village mythique de l’Amérique latine, qui ressemble bien à l’Aracataca réelle, sans l’être tout à fait — ce village qui, à l’origine, n’était qu’« une ruelle avec une rivière à l’une de ses extrémités »* et qui, suite à la fièvre bananière, aux puanteurs, à la voracité, à la corruption amenées par la United Fruit Company, se transforma en une de ces villes infâmes de Sodome et Gomorrhe « qui ont cessé de rendre service à la création »**. Vers 1910, quand les Yankees y débarquèrent pour la première fois, avec leurs langoureuses épouses portant de grands chapeaux de gaze, nul ne savait encore ce que ces nouveaux venus venaient y chercher. Dotés de moyens autrefois réservés à Dieu, les Yankees modifièrent le régime des pluies, précipitèrent le cycle des récoltes et firent sortir la rivière du lit qu’elle occupait depuis toujours. Et pour qu’ils pussent trouver dans cet endroit toute la dignité due à de beaux et riches seigneurs, et qu’ils n’eussent pas à endurer la chaleur, l’insalubrité, les privations du village, ils s’en bâtirent un autre, avec des rues bordées de palmiers, avec des maisons aux fenêtres grillagées, aux piscines bleu-turquoise et aux pelouses pleines de cailles et de paons. Autour de ce paradis de rêve s’étendait, comme autour d’un poulailler, une clôture électrifiée, surprotégée par les rondes incessantes de Noirs armés de fusils et de chiens de garde. De l’autre côté, les campements où s’entassaient les milliers d’ouvriers de la compagnie bananière n’étaient que de minables abris à toit de palme, montés sur des pieux et sans murs où, la nuit, des nuées de moustiques achevaient la saignée des exploités. Pour ces ouvriers qui arrivaient sans maîtresses, les Yankees firent aménager des bordels encore plus vastes que le village, « et par un glorieux mercredi, ils firent venir tout un convoi d’inimaginables putains, femelles babyloniennes rompues à des procédés immémoriaux et pourvues de toutes sortes d’onguents et accessoires pour stimuler les désarmés, dégourdir les timides, assouvir les voraces »***. La putasserie s’étendit à certaines familles natives, dont les filles finirent par se vendre au contremaître enjôleur pour quelques pesos.

* En espagnol « un callejón con un río en un extremo ». Haut

** En espagnol « que han dejado de prestar servicio a la creación ». Haut

*** En espagnol « y un miércoles de gloria, llevaron un tren cargado de putas inverosímiles, hembras babilónicas adiestradas en recursos inmemoriales, y provistas de toda clase de ungüentos y dispositivos para estimular a los inermes, despabilar a los tímidos, saciar a los voraces ». Haut

Rákóczi, « L’Autobiographie d’un prince rebelle. Confession • Mémoires »

éd. Corvina, Budapest

éd. Corvina, Budapest

Il s’agit de la « Confession d’un pécheur » (« Confessio peccatoris ») et des « Mémoires » de François II Rákóczi*, prince de Hongrie, fervent admirateur et ami de la France à tel point qu’en mourant il voulut que son cœur reposât en terre française (XVIIe-XVIIIe siècle). Rákóczi mérite le titre d’écrivain de langue française ; car c’est dans cette langue qu’il exprima les aspirations séculaires du peuple hongrois : le grand amour de la liberté et le désir de voir la patrie délivrée du joug étranger. Lorsqu’en l’an 1707, la Hongrie, menacée d’une germanisation complète par l’Autriche, se révolta contre les Habsbourg, Rákóczi fut poussé à la lutte à la fois par le fait d’une volonté supérieure et par la sienne propre. Le peuple et, en même temps, le destin dont il avait hérité l’appelaient impérieusement à conduire ce combat qu’il savait pourtant inégal. Il tourna ses regards vers Louis XIV qui lui envoya, outre des secours en argent, d’éminents stratèges et ingénieurs qui donnèrent à la Cour magyare une allure versaillaise. La « Confession » et les « Mémoires » furent écrits en France, où ce prince malheureux vint se réfugier après l’échec de l’indépendance hongroise. Il y séjourna de l’an 1712 à 1717, d’abord comme hôte de Louis XIV, à Versailles, puis comme résident du couvent des camaldules, à Grosbois. Il assista aux représentations des pièces de Racine et Molière, il visita les galeries, il fit la connaissance de Saint-Simon qui dit du couvent des camaldules « que Rákóczi n’y voyait presque personne, vivait très frugalement dans une grande pénitence, au pain et à l’eau une ou deux fois la semaine, et assidu à tous les offices du jour et de la nuit ». Peu d’hommes pleurèrent la mort du Roi-Soleil avec plus de sincérité que Rákóczi. Cette mort marqua, d’ailleurs, la perte de son dernier espoir, et même si, sur l’invitation du Sultan turc, il se rendit à Constantinople pour organiser une armée appelée à recommencer la guerre contre l’Autriche, les circonstances ne lui permirent pas de réaliser son grand rêve, et il mourut dans l’émigration et dans l’obscurité.

* En hongrois II Rákóczi Ferenc. Autrefois transcrit Ragokzy, Rakoczy, Ragotzi, Ragotsy, Ragotski ou Ragotsky. Haut

« Un Moine de la secte Kegon à l’époque de Kamakura : Myōe (1173-1232) et le “Journal de ses rêves” »

éd. École française d’Extrême-Orient, coll. Publications de l’École française d’Extrême-Orient, Paris

éd. École française d’Extrême-Orient, coll. Publications de l’École française d’Extrême-Orient, Paris

Il s’agit du « Journal des rêves » (« Yume no ki »*) que le moine bouddhiste Myôe** a tenu depuis l’âge de dix-neuf ans jusqu’à sa mort, à l’âge de cinquante-neuf ans. On possède des fragments de ce « Journal » sous forme de rouleaux, de fascicules reliés et de feuillets ; ils étaient entreposés par Myôe lui-même dans un coffret en bois, qu’il portait toujours sur lui ; il n’y mettait que des objets précieux qu’il ne voulait pas divulguer au grand public. Sorte de chronique onirique, ce « Journal » se compose de rêves (« yume »***), d’apparitions ou de visions au cours d’exercices religieux (« kôsô »****), et de fantasmes ou d’hallucinations (« maboroshi »*****) ; c’est le plus ancien, sinon le seul, document de ce genre au Japon (XIIe-XIIIe siècle). Écrit sans grande portée métaphysique ni visée littéraire, il contient plus de superstition que de foi ; plus de naïveté que d’enseignement ; il fait sourire plus qu’il n’édifie. On y apprend, par exemple, que Myôe conçut par deux fois le projet de se rendre dans la patrie du Bouddha, aux Indes, et qu’il fit même ses bagages ; mais, à cause d’un rêve funeste qu’il eut au dernier moment, il y renonça par deux fois. Et heureusement ; sinon, il aurait pu se faire dévorer par un tigre du Bengale. Pour calmer le dépit que lui causèrent ces annulations, il pratiqua la méditation sur l’île de Taka-shima (« l’île aux Faucons »), en se disant que l’eau des Indes, par je ne sais quel miracle géographique, devait venir jusqu’à cette île. On cite ce mot de lui : « Il n’est pas une pierre [de cette île] sur laquelle je ne me sois assis [pour méditer] »******. Il emporta une de ces pierres dans ses bagages, et avant de mourir, il lui adressa un poème d’adieu :

« Quand je serai mort,
Si à personne tu ne peux t’attacher,
Envole-toi vite
Et retourne en ton pays,
Ô ! ma pierre de l’île aux Faucons
 »

* En japonais « 夢記 ». Haut

** En japonais 明恵. Haut

*** En japonais . Haut

**** En japonais 好相. Haut

***** En japonais . Haut

****** Dans Ninomiya Masayuki, « La Pensée de Kobayashi Hideo », p. 212. Haut

Kavafis, « L’art ne ment-il pas toujours ? »

éd. Fata Morgana, Saint-Clément-de-Rivière

éd. Fata Morgana, Saint-Clément-de-Rivière

Il s’agit des notes inédites de Constantin Kavafis*, poète égyptien d’expression grecque (XIXe-XXe siècle). « La biographie extérieure de Constantin Kavafis tient en quelques lignes ; ses vers nous renseignent davantage sur ce que fut cette existence bornée en apparence aux routines des bureaux et des cafés, de la rue et de la taverne louche, limitée dans l’espace au tracé, mille fois reparcouru, d’une même ville », dit Mme Marguerite Yourcenar. En effet, la poésie de Kavafis se développe dans le vase clos d’une même ville : Alexandrie. La première impression qui s’en dégage est celle d’une existence tellement enfoncée dans son marasme qu’aucune délivrance ne paraît possible. C’est la poésie d’un vieillard et la poésie également d’un être humain marqué d’une ambiguïté fondamentale dans sa sexualité, qui l’empêche de s’accepter entièrement, tel que la création l’a fait. Cet homme lucide ne se fait point d’illusions. Il sait qu’il lui est interdit de joindre en lui-même une humanité profonde et conquérante. Au premier abord, aucune considération, aucune espérance ne viennent atténuer cette vue désabusée de sa destinée. Les figures historiques qui ont manifestement sa prédilection sont des adolescents du monde hellénistique et byzantin, mi-grecs mi-asiates, des êtres charmants, vénaux, efféminés, et qui ressemblent étonnamment aux adolescents décrits dans les poèmes inspirés de sa propre vie. Ce sont des êtres mus par un besoin absolu de beauté et de jouissance. Et comme ils ne peuvent pas satisfaire ce besoin, ils sombrent dans l’échec et le malheur. « Touchants, dignes dans leur échec, parfois même héroïques, ils souffrent de n’être pas des Olympiens. Ils ne sont parvenus que jusqu’aux abords du temple. Mais comme ils y arrivent pleins d’humilité et conscients de leur faiblesse, il leur sera beaucoup pardonné », dit M. Georges Spyridaki

* En grec Κωνσταντίνος Καϐάφης. Parfois transcrit Kavaphes, Kavaphis, Kawafis, Cavafis, Cavafy ou Kavafy. Haut

Kavafis, « Œuvres poétiques »

éd. Imprimerie nationale, coll. La Salamandre, Paris

éd. Imprimerie nationale, coll. La Salamandre, Paris

Il s’agit des œuvres poétiques de Constantin Kavafis*, poète égyptien d’expression grecque (XIXe-XXe siècle). « La biographie extérieure de Constantin Kavafis tient en quelques lignes ; ses vers nous renseignent davantage sur ce que fut cette existence bornée en apparence aux routines des bureaux et des cafés, de la rue et de la taverne louche, limitée dans l’espace au tracé, mille fois reparcouru, d’une même ville », dit Mme Marguerite Yourcenar. En effet, la poésie de Kavafis se développe dans le vase clos d’une même ville : Alexandrie. La première impression qui s’en dégage est celle d’une existence tellement enfoncée dans son marasme qu’aucune délivrance ne paraît possible. C’est la poésie d’un vieillard et la poésie également d’un être humain marqué d’une ambiguïté fondamentale dans sa sexualité, qui l’empêche de s’accepter entièrement, tel que la création l’a fait. Cet homme lucide ne se fait point d’illusions. Il sait qu’il lui est interdit de joindre en lui-même une humanité profonde et conquérante. Au premier abord, aucune considération, aucune espérance ne viennent atténuer cette vue désabusée de sa destinée. Les figures historiques qui ont manifestement sa prédilection sont des adolescents du monde hellénistique et byzantin, mi-grecs mi-asiates, des êtres charmants, vénaux, efféminés, et qui ressemblent étonnamment aux adolescents décrits dans les poèmes inspirés de sa propre vie. Ce sont des êtres mus par un besoin absolu de beauté et de jouissance. Et comme ils ne peuvent pas satisfaire ce besoin, ils sombrent dans l’échec et le malheur. « Touchants, dignes dans leur échec, parfois même héroïques, ils souffrent de n’être pas des Olympiens. Ils ne sont parvenus que jusqu’aux abords du temple. Mais comme ils y arrivent pleins d’humilité et conscients de leur faiblesse, il leur sera beaucoup pardonné », dit M. Georges Spyridaki

* En grec Κωνσταντίνος Καϐάφης. Parfois transcrit Kavaphes, Kavaphis, Kawafis, Cavafis, Cavafy ou Kavafy. Haut

Volney, « Les Ruines, ou Méditation sur les révolutions des Empires »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit des « Ruines, ou Méditation sur les révolutions des Empires » de Constantin-François de Chassebœuf, voyageur et littérateur français, plus connu sous le surnom de Volney (XVIIIe-XIXe siècle). Il perdit sa mère à deux ans et fut laissé entre les mains d’une vieille parente, qui l’abandonna dans un petit collège d’Ancenis. Le régime de ce collège était fort mauvais, et la santé des enfants y était à peine soignée ; le directeur était un homme brutal, qui ne parlait qu’en grondant et ne grondait qu’en frappant. Volney souffrait d’autant plus que son père ne venait jamais le voir et ne paraissait jamais avoir pour lui cette sollicitude que témoigne un père envers son fils. L’enfant avançait pourtant dans ses études et était à la tête de ses classes. Soit par nature, soit par suite de l’abandon de son père, soit les deux, il se plaisait dans la méditation solitaire et taciturne, et son génie n’attendait que d’être libéré pour se développer et pour prendre un essor rapide. L’occasion ne tarda pas à se présenter : une modique somme d’argent lui échut. Il résolut de l’employer à acquérir, dans un grand voyage, un fonds de connaissances nouvelles. La Syrie et l’Égypte lui parurent les pays les plus propres aux observations historiques et morales dont il voulait s’occuper. « Je me séparerai », se promit-il*, « des sociétés corrompues ; je m’éloignerai des palais où l’âme se déprave par la satiété, et des cabanes où elle s’avilit par la misère ; j’irai dans la solitude vivre parmi les ruines ; j’interrogerai les monuments anciens… par quels mobiles s’élèvent et s’abaissent les Empires ; de quelles causes naissent la prospérité et les malheurs des nations ; sur quels principes enfin doivent s’établir la paix des sociétés et le bonheur des hommes. » Mais pour visiter ces pays avec fruit, il fallait en connaître la langue : « Sans la langue, l’on ne saurait apprécier le génie et le caractère d’une nation : la traduction des interprètes n’a jamais l’effet d’un entretien direct », pensait-il**. Cette difficulté ne rebuta point Volney. Au lieu d’apprendre l’arabe en Europe, il alla s’enfermer durant huit mois dans un couvent du Liban, jusqu’à ce qu’il fût en état de parler cette langue commune à tant d’Orientaux.

* « Les Ruines », p. 19. Haut

** « Préface à “Voyage en Syrie et en Égypte” ». Haut

Kabîr, « Le Fils de Ram et d’Allah : anthologie de poèmes »

éd. Les Deux Océans, Paris

éd. Les Deux Océans, Paris

Il s’agit de Kabîr*, surnommé « le tisserand de Bénarès », l’un des poètes les plus populaires de l’Inde, et l’un des fondateurs de la littérature hindi, bien qu’il n’ait peut-être jamais rien écrit (XVe-XVIe siècle apr. J.-C.). Non seulement il a employé le hindi, mais il a insisté sur l’avantage de se servir de cette langue orale, en s’élevant contre l’emploi du sanscrit et de toute autre langue savante. Car, comme Socrate, Kabîr se méfiait de l’écriture, qui était pour lui une lettre morte, un simulacre, et ne jugeait vraie que la parole intérieure de l’âme : « Je n’ai jamais touché », dit-il**, « ni encre, ni papier. Ma main jamais n’a tenu de plume. La grandeur des quatre âges, Kabîr la fait naître des paroles de sa bouche ». Sa renommée est fondée sur les cinq cents couplets (« dohâs »***) et les cent stances (« padas »****) transcrits par ses disciples, et dont des morceaux choisis figurent dans le « Gourou Granth Sahib », le livre saint des sikhs. Ils se distinguent par leur valeur poétique, mais surtout par une certaine manière de s’exprimer — mordante et railleuse envers les pratiques extérieures du culte — que personne n’a osé ou pu imiter après Kabîr. Ils s’adressent aux hindouistes aussi bien qu’aux musulmans ; ils moquent l’hypocrisie des pandits et de leurs Védas aussi bien que celle des mollahs et de leurs Khutbas : « Ô mollah », dit Kabîr*****, « pourquoi crier si fort : crains-tu qu’Allah soit sourd ? Celui que tu appelles tout haut, cherche-Le dans ton cœur ! » Et plus loin****** : « Ô pandit, tes idées sont toutes fausses !… À lire et à relire Védas et Puranas, en as-tu pour autant été illuminé ?… Prisonnier des concepts qui ici-bas furent tiens, quel repos crois-tu donc trouver dans l’au-delà ? »

* En hindi कबीर. Autrefois transcrit Cabir. Haut

** « Kabir : une expérience mystique au-delà des religions », p. 151. Haut

*** En hindi दोहा. Haut

**** En hindi पद. Haut

***** p. 105. Haut

****** p. 161 & 104. Haut

Sappho, « La Poésie »

éd. de l’Aire, coll. Le Chant du monde, Vevey

éd. de l’Aire, coll. Le Chant du monde, Vevey

Il s’agit de « La Poésie » (« Melê »*) de Sappho de Lesbos** (VIIe siècle av. J.-C.), la poétesse la plus renommée de toute la Grèce par ses vers et par ses amours, et l’une des seules femmes de l’Antiquité dont la voix ait traversé les siècles. Strabon la considère comme « un merveilleux prodige » et précise : « Je ne sache pas que, dans tout le cours des temps dont l’histoire a gardé le souvenir, aucune femme ait pu, même de loin, sous le rapport du génie lyrique, rivaliser avec elle »***. J’ajouterais aussi les mots que l’auteur du « Voyage du jeune Anacharsis en Grèce » met dans la bouche d’un citoyen de Mytilène et qui contiennent un résumé éloquent des hommages rendus par les Grecs au talent de Sappho : « Elle a peint tout ce que la nature offre de plus riant. Elle l’a peint avec les couleurs les mieux assorties, et ces couleurs elle sait au besoin tellement les nuancer, qu’il en résulte toujours un heureux mélange d’ombres et de lumières… Mais avec quelle force de génie nous entraîne-t-elle lorsqu’elle décrit les charmes, les transports et l’ivresse de l’amour ! Quels tableaux ! Quelle chaleur ! Dominée, comme la Pythie, par le dieu qui l’agite, elle jette sur le papier des expressions enflammées ; ses sentiments y tombent comme une grêle de traits, comme une pluie de feu qui va tout consumer ». Toutes ces qualités la firent surnommer la dixième des Muses : « Les Muses, dit-on, sont au nombre de neuf. Quelle erreur ! Voici encore Sappho de Lesbos qui fait dix »****. On raconte que Sappho épousa, fort jeune, le plus riche habitant d’une île voisine, mais qu’elle en devint veuve aussitôt. Le culte de la poésie fut dès ce moment sa plus chère occupation. Elle réunit autour d’elle plusieurs filles, dont elle fit ses élèves ou ses amantes ; car il faut savoir que son ardeur amoureuse, dont Ovide prétend qu’elle était « non moindre que le feu de l’Etna » (« Ætnæo non minor igne »), s’étendait sur les personnes de son sexe. Il ne nous reste, du grand nombre de ses odes, épigrammes, élégies et épithalames, que quelques petits fragments qui se trouvent disséminés dans les anciens scholiastes, et surtout une ode entière que Sappho fit à la louange d’une de ses maîtresses.

* En grec « Μέλη ». Haut

** En grec Σαπφὼ ἡ Λεσϐία. « Mais son nom authentique était Ψάπφω (Psapphô), au témoignage de la poétesse elle-même et de monnaies mytiléniennes. Des monnaies d’Érésos ont la forme simplifiée Σαπφώ (Sapphô) qui est devenue en grec la forme la plus commune et a abouti finalement à Σαφώ (Saphô) », dit Aimé Puech. Haut

*** En grec « ἡ Σαπφώ, θαυμαστόν τι χρῆμα· οὐ γὰρ ἴσμεν ἐν τῷ τοσούτῳ χρόνῳ τῷ μνημονευομένῳ φανεῖσάν τινα γυναῖκα ἐνάμιλλον οὐδὲ κατὰ μικρὸν ἐκείνῃ ποιήσεως χάριν ». Haut

**** Platon dans « Anthologie grecque, d’après le manuscrit palatin ». Haut

Hérodote, « L’Enquête. Tome II »

éd. Gallimard, coll. Folio-Classique, Paris

éd. Gallimard, coll. Folio-Classique, Paris

Il s’agit de l’« Enquête » (« Historiê »*) d’Hérodote d’Halicarnasse**, le premier des historiens grecs dont on possède les ouvrages. Car bien qu’on sache qu’Hécatée de Milet, Charon de Lampsaque, etc. avaient écrit des historiographies avant lui, la sienne néanmoins est la plus ancienne qui restait au temps de Cicéron, lequel a reconnu Hérodote pour le « père de l’histoire »***, tout comme il l’a nommé ailleurs, à cause de sa préséance, le « prince »**** des historiens.

Le sujet direct d’Hérodote est, comme il le dit dans sa préface, « les grands exploits accomplis soit par les Grecs, soit par les [Perses], et la raison du conflit qui mit ces deux peuples aux prises » ; mais des chapitres entiers sont consacrés aux diverses nations qui, de près ou de loin, avaient été en contact avec ces deux peuples : les Lydiens, les Mèdes, les Babyloniens soumis par Cyrus ; puis les Égyptiens conquis par Cambyse ; puis les Scythes attaqués par Darius ; puis les Indiens. Leurs histoires accessoires, leurs récits latéraux viennent se lier et se confondre dans la narration principale, comme des cours d’eau qui viendraient grossir un torrent. Et ainsi, l’« Enquête » s’élargit, de parenthèse en parenthèse, et ouvre aux lecteurs les annales du monde connu, en cherchant à leur donner des leçons indirectes, quoique sensibles, sur leur condition. C’est dans ces leçons ; c’est dans la progression habile des épisodes ; c’est dans la moralité qui se fait sentir de toutes parts — et ce que j’entends par « moralité », ce n’est pas seulement ce qui concerne la morale, mais ce qui est capable de consacrer la mémoire des morts et d’exciter l’émulation des vivants — c’est là, dis-je, qu’on voit la grandeur d’Hérodote, marchant sur les traces d’Homère

* En grec « Ἱστορίη ». On rencontre aussi la graphie « Ἱστορία » (« Historia »). L’« histoire », au sens primitif de ce mot dans la langue grecque, c’est l’enquête sérieuse et approfondie ; c’est la recherche intelligente de la vérité. Haut

** En grec Ἡρόδοτος ὁ Ἁλικαρνασσεύς. Haut

*** « Traité des lois » (« De legibus »), liv. I, sect. 5. Haut

**** « Dialogues de l’orateur » (« De oratore »), liv. II, sect. 55. Haut

Hérodote, « L’Enquête. Tome I »

éd. Gallimard, coll. Folio-Classique, Paris

éd. Gallimard, coll. Folio-Classique, Paris

Il s’agit de l’« Enquête » (« Historiê »*) d’Hérodote d’Halicarnasse**, le premier des historiens grecs dont on possède les ouvrages. Car bien qu’on sache qu’Hécatée de Milet, Charon de Lampsaque, etc. avaient écrit des historiographies avant lui, la sienne néanmoins est la plus ancienne qui restait au temps de Cicéron, lequel a reconnu Hérodote pour le « père de l’histoire »***, tout comme il l’a nommé ailleurs, à cause de sa préséance, le « prince »**** des historiens.

Le sujet direct d’Hérodote est, comme il le dit dans sa préface, « les grands exploits accomplis soit par les Grecs, soit par les [Perses], et la raison du conflit qui mit ces deux peuples aux prises » ; mais des chapitres entiers sont consacrés aux diverses nations qui, de près ou de loin, avaient été en contact avec ces deux peuples : les Lydiens, les Mèdes, les Babyloniens soumis par Cyrus ; puis les Égyptiens conquis par Cambyse ; puis les Scythes attaqués par Darius ; puis les Indiens. Leurs histoires accessoires, leurs récits latéraux viennent se lier et se confondre dans la narration principale, comme des cours d’eau qui viendraient grossir un torrent. Et ainsi, l’« Enquête » s’élargit, de parenthèse en parenthèse, et ouvre aux lecteurs les annales du monde connu, en cherchant à leur donner des leçons indirectes, quoique sensibles, sur leur condition. C’est dans ces leçons ; c’est dans la progression habile des épisodes ; c’est dans la moralité qui se fait sentir de toutes parts — et ce que j’entends par « moralité », ce n’est pas seulement ce qui concerne la morale, mais ce qui est capable de consacrer la mémoire des morts et d’exciter l’émulation des vivants — c’est là, dis-je, qu’on voit la grandeur d’Hérodote, marchant sur les traces d’Homère

* En grec « Ἱστορίη ». On rencontre aussi la graphie « Ἱστορία » (« Historia »). L’« histoire », au sens primitif de ce mot dans la langue grecque, c’est l’enquête sérieuse et approfondie ; c’est la recherche intelligente de la vérité. Haut

** En grec Ἡρόδοτος ὁ Ἁλικαρνασσεύς. Haut

*** « Traité des lois » (« De legibus »), liv. I, sect. 5. Haut

**** « Dialogues de l’orateur » (« De oratore »), liv. II, sect. 55. Haut