Mot-clefrhétorique antique

Lysias, « Œuvres complètes »

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit des « Œuvres com­plètes » de Ly­sias d’Athènes1, l’un des plus grands ora­teurs de l’Antiquité (Ve-IVe siècle av. J.-C.). Il exerça presque ex­clu­si­ve­ment la pro­fes­sion de « lo­go­graphe », c’est-à-dire qu’il com­posa des dis­cours pour des clients se pré­sen­tant à l’accusation ou à la dé­fense de­vant le tri­bu­nal. En ef­fet, se­lon la loi athé­nienne, les in­té­res­sés de­vaient pro­non­cer eux-mêmes leurs plai­doyers, mais ils pou­vaient en re­mettre la com­po­si­tion à des gens de ta­lent. Ly­sias ac­quit, dans ce rôle, une ré­pu­ta­tion sans égale. Pen­dant vingt ans au moins, il fut ce qu’on ap­pel­le­rait aujourd’hui l’avocat le plus en vogue d’Athènes. Il fit deux cent trente-trois plai­doyers (il nous en reste seule­ment une tren­taine), et on dit qu’il ne per­dit que deux fois le pro­cès qu’on lui avait confié. Ci­cé­ron, dont l’autorité sur ce su­jet est si res­pec­table, en parle comme d’un homme « qui écri­vait avec une dé­li­ca­tesse et une élé­gance par­faites »2, et « qu’on ose­rait presque ap­pe­ler un ora­teur ac­com­pli en tout point »3. Quin­ti­lien par­tage le même avis. « Le style de Ly­sias », dé­clare quant à lui De­nys d’Halicarnasse, « se dis­tingue par une grande pu­reté : c’est le plus par­fait mo­dèle du dia­lecte at­tique »4 ; « ja­mais ora­teur ne parla mieux le lan­gage de la per­sua­sion »5. Il ex­cel­lait sur­tout à feindre un air simple, peu re­levé, né­gligé. Il pre­nait soin de pro­por­tion­ner son style au ca­rac­tère et à l’état de son client6, qui pou­vait être le pre­mier venu — peut-être pas un homme gros­sier et illet­tré, mais en tout cas un pro­fane, un simple par­ti­cu­lier (un « idiô­tês »7), quelqu’un qui n’était pas du mé­tier ; sou­vent un homme du peuple, un cam­pa­gnard, un mar­chand ou un ar­ti­san. Un dis­cours in­gé­nieux et fleuri au­rait été ri­di­cule et sus­pect dans la bouche d’un tel no­vice. Il fal­lait que Ly­sias lui prê­tât des mots mo­dé­rés, naïfs, un peu ti­mides, dignes d’intérêt, par­lant tou­jours à l’évidence et au bon sens des juges, sans ja­mais exi­ger de leur part un grand ef­fort d’intelligence. Point de mots trop en­flam­més. Le plai­doyer de Ly­sias « Sur le meurtre d’Ératosthène » (« Hy­per tou Era­tos­the­nous pho­nou »8) de­meure un exemple in­égalé du genre. La cause dé­fen­due est celle de l’Athénien Eu­phi­lé­tos qui, ayant sur­pris sa femme et un cer­tain Éra­tos­thène en fla­grant dé­lit d’adultère, avait tué ce der­nier. L’amant avait sup­plié qu’on lui lais­sât la vie, mais Eu­phi­lé­tos l’avait frappé en criant : « Ce n’est pas [moi qui te donne] la mort, mais la loi — cette loi que tu as vio­lée, que tu as sa­cri­fiée à tes dé­bauches, ai­mant mieux cou­vrir d’un éter­nel af­front ma femme et mes en­fants ». C’est avec ce cri que s’achève le plai­doyer du mari cré­dule et trompé. « Pas un mot sur le dé­noue­ment lu­gubre de l’affaire. Dans cette re­te­nue, on re­marque tout la dé­li­ca­tesse avec la­quelle Ly­sias pro­cède : l’homme dont il est l’interprète n’est ni un violent ni un san­gui­naire, mais un mal­heu­reux contraint au meurtre par l’étendue de l’offense qu’il a su­bie »9.

  1. En grec Λυσίας ὁ Ἀθηναῖος. Haut
  2. En la­tin « egre­gie sub­ti­lis scrip­tor atque ele­gans ». Haut
  3. En la­tin « jam prope au­deas ora­to­rem per­fec­tum di­cere ». Haut
  4. En grec « Καθαρός ἐστι τὴν ἑρμηνείαν πάνυ καὶ τῆς Ἀττικῆς γλώττης ἄριστος κανών ». Haut
  5. En grec « πάντων ῥητόρων αὐτὸν εἶναι πιθανώτατον ». Haut
  1. Le ta­lent de Ly­sias pour rendre les ca­rac­tères s’appelle l’art de l’« étho­pée », ou « êtho­poiïa » (ἠθοποιΐα). Haut
  2. En grec ἰδιώτης. Haut
  3. « Ὑπὲρ τοῦ Ἐρατοσθένους φόνου ». Haut
  4. Ro­bert Laf­font et Va­len­tino Bom­piani, « Sur le meurtre d’Ératosthène ». Haut

Isée, « Discours »

éd. Les Belles Lettres, coll. des universités de France, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. des uni­ver­si­tés de France, Pa­ris

Il s’agit des « Dis­cours » d’Isée de Chal­cis1, ora­teur grec, ha­bile dia­lec­ti­cien (IVe siècle av. J.-C.). On ne sait de la vie d’Isée que ce qu’en rap­porte De­nys d’Halicarnasse, qui lui-même n’en sa­vait pas grand-chose. Chez les An­ciens, comme chez les Mo­dernes, l’attention s’est ra­re­ment tour­née vers cet ora­teur. Le seul titre sous le­quel il est connu, c’est qu’il fut le maître de Dé­mos­thène. De­nys com­mence de cette fa­çon le cha­pitre qu’il lui consacre : « Isée fut le maître de Dé­mos­thène et doit à ce titre la plus grande par­tie de sa cé­lé­brité »2. Il semble, d’après De­nys, que le mé­rite qu’a eu Isée de for­mer Dé­mos­thène et d’être « la vé­ri­table source où ce der­nier a puisé sa vé­hé­mence »3 — que ce mé­rite, dis-je, lui a été fu­neste. Le pro­di­gieux dis­ciple a fait ou­blier le maître, et la su­pé­rio­rité de l’un a éclipsé la gloire de l’autre. Il convient d’ajouter une deuxième rai­son à un ou­bli aussi to­tal. Isée, qui a peut-être été l’homme qui a le mieux saisi l’esprit des lois d’Athènes, au­rait été écarté de la tri­bune par ces mêmes lois à cause de sa condi­tion de mé­tèque. Son père, qui por­tait un nom peu athé­nien, était, sui­vant quelques his­to­riens, un ha­bi­tant de Chal­cis (dans l’île d’Eubée). Cette cir­cons­tance ex­pli­que­rait pour­quoi Isée ne s’est ja­mais es­sayé dans le dis­cours po­li­tique. En ef­fet, parmi les trois genres qu’admettait l’école rhé­to­rique, il n’en a cultivé qu’un — le genre ju­di­ciaire. Comme on peut le voir par les cin­quante titres de « Dis­cours » qui nous ont été conser­vés, Isée s’est borné à écrire des plai­doyers pour les autres, por­tant sur des ques­tions d’affaires pri­vées ; nous en pos­sé­dons onze en en­tier, tous ayant trait à des suc­ces­sions et à des cas­sa­tions de tes­ta­ment. Ce sont des plai­doyers vifs, sé­rieux, aus­tères, tou­jours syl­lo­gis­tiques, où en s’appuyant sur la loi et sur la rai­son, Isée ar­gu­mente tou­jours d’après l’une et l’autre, sans mettre un seul mot pour ré­jouir l’oreille ou pour plaire à l’imagination ; ce qui a fait dire à un cri­tique4 qu’Isée est « un de ces écri­vains qu’on loue vo­lon­tiers pour être dis­pensé de les lire… On a beau van­ter sa dia­lec­tique vive et ser­rée, l’art avec le­quel il dis­pose ses preuves : si on trouve chez lui quelques fleurs, elles sont étouf­fées sous les épines du su­jet ».

  1. En grec Ἰσαῖος Χαλκιδεύς. À ne pas confondre avec un autre Isée, As­sy­rien d’origine, dont il est parlé dans une lettre de Pline le Jeune et dans une sa­tire de Ju­vé­nal. Haut
  2. En grec « Ἰσαῖος δὲ ὁ Δημοσθένους καθηγησάμενος καὶ διὰ τοῦτο μάλιστα γενόμενος περιφανής ». Haut
  1. En grec « πηγή τις ὄντως ἐστὶ τῆς Δημοσθένους δυνάμεως ». Haut
  2. Gio­vanni Ferri, dit Jean Ferri. Haut

Marc Aurèle, « Pensées »

éd. Les Belles Lettres, coll. des universités de France, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. des uni­ver­si­tés de France, Pa­ris

Il s’agit des « Pen­sées » de Marc Au­rèle1 (IIe siècle apr. J.-C.). Nul Em­pe­reur ro­main n’eut plus à cœur le bien pu­blic que Marc Au­rèle ; nul prince ita­lien n’apporta plus d’ardeur et plus d’application à l’accomplissement de ses de­voirs. Sa vie bien­fai­sante se passa tout en­tière dans de cruelles épreuves. Il eut à apai­ser, à l’intérieur, des ré­voltes sans cesse re­nais­santes ; il vit la peste dé­vas­ter les pro­vinces les plus flo­ris­santes de l’Italie ; il épuisa ses forces à lut­ter contre les Ger­mains dans des cam­pagnes sans vic­toire dé­ci­sive ; il mou­rut avec le fu­neste pres­sen­ti­ment de l’inévitable ca­tas­trophe dont les peuples bar­bares me­na­çaient l’Empire. À me­sure qu’il s’avança en âge, et que son corps s’affaissa sous les res­pon­sa­bi­li­tés, il res­sen­tit de plus en plus le be­soin de s’interroger dans sa conscience et en lui-même ; de mé­di­ter au jour le jour sous l’impression di­recte des évé­ne­ments ou des sou­ve­nirs ; de se for­ti­fier en re­pre­nant contact avec les quatre ou cinq prin­cipes où se concen­traient ses convic­tions. « Comme les mé­de­cins ont tou­jours sous la main leurs ap­pa­reils et leurs trousses pour les soins à don­ner d’urgence, de même [je] tiens tou­jours prêts les prin­cipes grâce aux­quels [je] pour­rai connaître les choses di­vines et hu­maines », dit-il dans un pas­sage ad­mi­rable2. Ce fut au cours de ses toutes der­nières ex­pé­di­tions que, campé sur les bords sau­vages du Da­nube, pro­fi­tant de quelques heures de loi­sir, il ré­di­gea en grec, en so­li­loque avec lui-même, les pages im­mor­telles des « Pen­sées » qui ont ré­vélé sa belle âme, sa vertu aus­tère, sa pro­fonde mé­lan­co­lie. « À soi-même » (« Ta eis heau­ton »3) : tel est le vé­ri­table titre de son ou­vrage. « Ja­mais on n’écrivit plus sim­ple­ment pour soi, à seule fin de dé­char­ger son cœur, sans autre té­moin que Dieu. Pas une ombre de sys­tème. Marc Au­rèle, à pro­pre­ment par­ler, n’a pas de phi­lo­so­phie ; quoiqu’il doive presque tout au stoï­cisme trans­formé par l’esprit ro­main, il n’est d’aucune école », dit Er­nest Re­nan4. En ef­fet, la phi­lo­so­phie de Marc Au­rèle ne re­pose sur autre chose que sur la rai­son. Elle ré­sulte du simple fait d’une conscience mo­rale aussi vaste, aussi éten­due que l’Empire au­quel elle com­mande. Son thème fon­da­men­tal, c’est le rat­ta­che­ment de l’homme, si chan­ce­lant et si pas­sa­ger, à l’univers per­pé­tuel et di­vin, à la « chère cité de Zeus » (« po­lis philê Dios »5) — rat­ta­che­ment qui lui ré­vèle le de­voir de la vertu et qui l’associe à l’œuvre ma­gni­fi­que­ment belle, sou­ve­rai­ne­ment juste de la créa­tion : « Je m’accommode de tout ce qui peut t’accommoder, ô monde !… Tout est fruit pour moi de ce que pro­duisent tes sai­sons, ô na­ture ! Tout vient de toi, tout est en toi, tout rentre en toi »6. Et plus loin : « Ma cité et ma pa­trie, en tant qu’Antonin, c’est Rome ; en tant qu’homme, c’est le monde »7. Comme Ham­let de­vant le crâne, Marc Au­rèle se de­mande ce que la na­ture a fait des os d’Alexandre et de son mu­le­tier. Il a des images et des tri­via­li­tés sha­kes­pea­riennes pour peindre l’inanité des choses : « Dans un ins­tant, tu ne se­ras plus que cendre ou sque­lette, et un nom — ou plus même un nom… un vain bruit, un écho ! Ce dont on fait tant de cas dans la vie, c’est du vide, pour­ri­ture, mes­qui­ne­ries, chiens qui s’entre-mordent »8.

  1. En la­tin Mar­cus Au­re­lius An­to­ni­nus. Au­tre­fois trans­crit Marc An­to­nin. Haut
  2. liv. III, ch. XI. Haut
  3. En grec « Τὰ εἰς ἑαυτόν ». Haut
  4. « Marc-Au­rèle et la Fin du monde an­tique », p. 262. Haut
  1. En grec « πόλις φίλη Διός ». Haut
  2. liv. IV, ch. XXIII. Haut
  3. liv. VI, ch. XLIV. Haut
  4. liv. V, ch. XXXIII. Haut

Apollodore de Pergame, « Fragments et Témoignages »

éd. Les Belles Lettres, coll. des universités de France, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. des uni­ver­si­tés de France, Pa­ris

Il s’agit d’Apollodore, na­tif de Per­game (dans l’actuelle Tur­quie), ex­cellent rhé­teur grec, pré­cep­teur de l’Empereur Au­guste (Ier siècle av. J.-C.). Il vé­cut quatre-vingt-deux ans et laissa à sa mort un « Art rhé­to­rique » (« Technê rhê­to­rikê »1) aujourd’hui perdu, et que Ta­cite qua­li­fiait de « livre très aride » (« ari­dis­si­mus li­ber »). En quoi consis­tait sa doc­trine et en quoi elle dif­fé­rait de celle de son grand ri­val, Théo­dore de Ga­dara, c’est ce qu’il est as­sez dif­fi­cile de dé­ter­mi­ner. Mais si on laisse de côté les dé­tails tech­niques, que Stra­bon avouait déjà ne plus sai­sir (« les dif­fé­ren­cier dé­passe ma com­pé­tence »2), on peut in­di­quer les grandes lignes des deux doc­trines. Apol­lo­dore s’occupa prin­ci­pa­le­ment de l’éloquence ju­di­ciaire ; Théo­dore eut plu­tôt en vue l’éloquence po­li­tique. Les pré­ceptes po­sés par Apol­lo­dore étaient plus concrets et plus pra­tiques, car il di­sait que le propre d’un dis­cours ju­di­ciaire était, d’abord et avant tout, de per­sua­der le juge, et de conduire le ver­dict là où il le vou­lait. Ainsi donc, il sou­met­tait l’orateur à la réus­site. En­fin, pour mieux pré­pa­rer l’esprit du juge, Apol­lo­dore pres­cri­vait de faire une « nar­ra­tion » (en la­tin « nar­ra­tio »), c’est-à-dire un ex­posé des faits réels ou sup­po­sés, ne né­gli­geant pas les dé­tails, et re­mon­tant aussi haut qu’il le fal­lait. On cite à ce pro­pos l’anecdote sui­vante : Dans une cer­taine plai­doi­rie, Brut­té­dius Ni­ger, dis­ciple d’Apollodore, re­pro­cha à Val­lius Sy­ria­cus de n’avoir pas ra­conté les faits et in­sista lon­gue­ment sur ce qu’on ne voyait pas com­ment l’esclave avait été pro­vo­qué à l’adultère, com­ment il avait été conduit dans la chambre à cou­cher, etc. Val­lius Sy­ria­cus lui ré­pon­dit en di­sant : « D’abord, nous n’avons pas étu­dié chez le même maître : toi, tu as suivi Apol­lo­dore, qui veut tou­jours des nar­ra­tions ; moi, Théo­dore, qui n’en veut pas tou­jours. Et puisque tu me de­mandes, Ni­ger, pour­quoi je n’ai pas ra­conté les faits, c’est tout sim­ple­ment pour te lais­ser ce soin ! »

  1. En grec « Τέχνη ῥητορική ». Haut
  1. p. 2. Haut

Théodore de Gadara, « Fragments et Témoignages »

éd. Les Belles Lettres, coll. des universités de France, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. des uni­ver­si­tés de France, Pa­ris

Il s’agit de Théo­dore de Ga­dara1, maître de l’art rhé­to­rique grec, qui se dis­tin­gua par l’éclectisme de ses re­cherches. Il na­quit à Ga­dara, dans l’actuelle Jor­da­nie ; ses pa­rents étaient es­claves. Il émi­gra de bonne heure dans l’île de Rhodes ; c’est sans doute pour cette rai­son qu’il pré­fé­rait se faire ap­pe­ler Rho­dien. Le fu­tur Em­pe­reur Ti­bère sui­vit at­ten­ti­ve­ment ses le­çons lorsqu’il sé­journa sur cette île (de l’an 5 av. J.-C. à l’an 2 apr. J.-C.). On dit que Théo­dore fut le pre­mier à avoir dé­celé la na­ture cruelle de son élève, et qu’il le gron­dait sou­vent en l’appelant « boue pé­trie de sang » (par al­lu­sion à Pla­ton qui avait dé­fini la « boue » comme une terre « pé­trie d’humide »2). Outre Ti­bère, il eut pour élève le rhé­teur Her­ma­go­ras (ce­lui connu sous le nom de « dis­ciple de Théo­dore »). Il mou­rut vrai­sem­bla­ble­ment à Rhodes. Il écri­vit un grand nombre d’ouvrages, dont l’encyclopédie Souda a conservé les titres, et qui ne portent pas seule­ment sur la rhé­to­rique, mais aussi la gram­maire — par exemple, « Sur la res­sem­blance des dia­lectes et sa dé­mons­tra­tion » (« Peri dia­lek­tôn ho­moio­tê­tos kai apo­deixeôs »3), la po­li­tique — par exemple, « Sur la consti­tu­tion » (« Peri po­li­teias »4), l’histoire — par exemple, « Sur l’histoire » (« Peri his­to­rias »5), et même la géo­gra­phie — par exemple, « Sur la Cœlé-Sy­rie » (« Peri Koi­lês Sy­rias »6). En tout cas, il semble avoir joui d’une haute ré­pu­ta­tion, et c’est son nom qui se pré­sente sous la plume de Ju­vé­nal lorsqu’il veut ci­ter le nom d’un in­tel­lec­tuel re­nommé. Il laissa der­rière lui une école, celle des Théo­do­riens, dont on ne sait à peu près rien, si­non qu’elle était la ri­vale de celle des Apol­lo­do­riens, fon­dée par Apol­lo­dore de Per­game. Il n’est pas ex­clu que le traité « Du su­blime » soit l’œuvre d’un Théo­do­rien, car se­lon ce traité, c’est Théo­dore qui dressa la liste de quelques-uns des vices op­po­sés au su­blime comme, par exemple, le « pa­ren­thyrse »7 (« en­thou­siasme hors de pro­pos »), c’est-à-dire le mau­vais usage du pa­thé­tique.

  1. En grec Θεόδωρος Γαδαρεύς, en la­tin Theo­do­rus Ga­da­reus. Haut
  2. Pla­ton, « Théé­tète », 147c. Haut
  3. En grec « Περὶ διαλέκτων ὁμοιότητος καὶ ἀποδείξεως ». Haut
  4. En grec « Περὶ πολιτείας ». Haut
  1. En grec « Περὶ ἱστορίας ». Haut
  2. En grec « Περὶ Κοίλης Συρίας ». Haut
  3. En grec παρένθυρσος. Haut

Longin, « Fragments • Art rhétorique »

éd. Les Belles Lettres, coll. des universités de France, Paris

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Il s’agit du traité « Art rhé­to­rique » (« Technê rhê­to­rikê »1) et autres frag­ments de Cas­sius Lon­gin2, éru­dit d’expression grecque, mêlé à presque toutes les dis­cus­sions lit­té­raires et phi­lo­lo­giques du IIIe siècle apr. J.-C. et de­venu dans sa vieillesse le mi­nistre d’une reine. L’année de sa nais­sance n’est pas plus connue que sa pa­trie ; sa mère, en tout cas, était Sy­rienne. Après avoir passé sa vie à en­sei­gner les belles-lettres à Athènes, il fut ap­pelé en Orient, à la Cour de Pal­myre3. La reine Zé­no­bie, qui le prit au­près d’elle pour s’instruire dans la langue grecque, en fit son prin­ci­pal mi­nistre et s’abandonna à ses conseils. C’est lui qui en­cou­ra­gea cette reine à dé­fendre son titre de reine contre les ar­mées d’Aurélien. On dit même qu’il lui dicta la ré­ponse noble et fière qu’elle écri­vit à cet Em­pe­reur ro­main qui la pres­sait de se rendre : « Ja­dis, Cléo­pâtre a pré­féré la mort au pom­peux es­cla­vage que vous m’offrez. La Perse m’envoie des auxi­liaires ; les Arabes et les Ar­mé­niens mour­ront pour ma cause… Que sera-ce quand les troupes al­liées que j’attends se­ront ve­nues ? » Cette ré­ponse hau­taine coûta la vie à Lon­gin ; car de­venu, à la fin d’un long siège, le maître de Pal­myre et de Zé­no­bie, Au­ré­lien ré­serva cette reine pour son triomphe et en­voya Lon­gin au sup­plice (273 apr. J.-C.). Se­lon un his­to­rien, Lon­gin mon­tra dans sa mort le même cou­rage qu’il sut ins­pi­rer au cours de sa vie ; il souf­frit les plus cruels tour­ments « avec une telle fer­meté qu’il ré­con­forta même ceux qui s’affligeaient de son mal­heur »

  1. En grec « Τέχνη ῥητορική ». Haut
  2. En grec Κάσσιος Λογγῖνος, en la­tin Cas­sius Lon­gi­nus. Haut
  1. Aujourd’hui Tad­mor (تدمر), en Sy­rie. Haut

Pseudo-Longin, « Du sublime »

éd. Les Belles Lettres, coll. des universités de France, Paris

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Il s’agit du traité « Du su­blime » (« Peri hyp­sous »1). Ce pe­tit traité mys­té­rieux consti­tue le som­met de la cri­tique lit­té­raire gréco-ro­maine. Nous ne sa­vons pas s’il a eu beau­coup de suc­cès à l’époque de sa ré­dac­tion ; mais de­puis sa tra­duc­tion par Boi­leau, il en a eu énor­mé­ment et qu’il mé­rite. Non seule­ment les phi­lo­sophes des Lu­mières ont été char­més par les beaux frag­ments lit­té­raires qui y sont ci­tés ; mais ils ont été sur­pris par la hau­teur, par la force, par la vé­hé­mence des ju­ge­ments qui y sont por­tés sur tous les grands écri­vains de l’Antiquité. L’auteur in­connu de ce traité, quel qu’il soit2, ne s’amusait pas, comme les rhé­teurs de son temps (Ier siècle apr. J.-C.), à faire des di­vi­sions mi­nu­tieuses des par­ties du dis­cours ; et il ne se conten­tait pas, comme Aris­tote ou comme Her­mo­gène, à nous énu­mé­rer des pré­ceptes tout secs et dé­pouillés d’ornements. Au contraire : en trai­tant des beau­tés lit­té­raires, il em­ployait toutes les fi­nesses lit­té­raires : « Sou­vent il fait la fi­gure qu’il en­seigne, et en par­lant du su­blime, il est lui-même très su­blime », comme dit Boi­leau3. Chez ce Grec, point de pré­ju­gés na­tio­naux. Il li­sait les écri­vains la­tins et il sa­vait se pas­sion­ner pour eux : il com­pa­rait Ci­cé­ron à Dé­mos­thène et il sen­tait fort bien les qua­li­tés de l’un et de l’autre. Chose plus sur­pre­nante : il n’était pas étran­ger aux pre­miers ver­sets de la Bible. En­fin, ad­mi­rons en lui l’honnête homme. Nul An­cien n’a mieux que lui com­pris et ex­primé à quel point la gran­deur lit­té­raire est liée à celle du cœur et de l’esprit. Et c’est un hon­neur pour ce cri­tique in­gé­nieux de s’être ren­con­tré en cela avec Pla­ton, et d’avoir dé­fendu la no­blesse et la pu­reté de l’art d’écrire, en com­men­çant par don­ner aux écri­vains la conscience de leur de­voir hu­main et le res­pect de ce même de­voir.

  1. En grec « Περὶ ὕψους ». Haut
  2. Les plus an­ciens ma­nus­crits du traité « Du su­blime » n’en in­diquent pas l’auteur avec cer­ti­tude : ils nous laissent le choix entre « De­nys ou Lon­gin » (Διονυσίου ἢ Λογγίνου). Mais les pre­miers édi­teurs, n’ayant pas eu sous les yeux ces an­ciens ma­nus­crits, ont suivi aveu­glé­ment les ma­nus­crits où la par­ti­cule « ou » avait dis­paru par la né­gli­gence des co­pistes, et pen­dant trois cents ans, ce traité a été édité, tra­duit, com­menté comme l’œuvre de « De­nys Lon­gin ». Haut
  1. « Pré­face au “Traité du su­blime, ou Du mer­veilleux dans le dis­cours” ». Haut

Hermagoras, « Fragments et Témoignages »

éd. Les Belles Lettres, coll. des universités de France, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. des uni­ver­si­tés de France, Pa­ris

Il s’agit d’Hermagoras de Tem­nos1 et d’Hermagoras dis­ciple de Théo­dore2, deux fi­gures ma­jeures de la rhé­to­rique grecque.

Le pre­mier Her­ma­go­ras, éga­le­ment connu sous le sur­nom d’Hermagoras l’Ancien3, pro­fes­sait en grec pro­ba­ble­ment à l’époque où les rhé­teurs n’étaient pas en­core bien vus à Rome, c’est-à-dire au IIe siècle av. J.-C. Isi­dore le cite, avec Gor­gias et Aris­tote, comme l’un des in­ven­teurs de la rhé­to­rique. Ci­cé­ron et Ælius Théon disent de lui qu’il pre­nait pour su­jets de contro­verse des ques­tions sans per­sonnes dé­fi­nies ni cir­cons­tances pré­cises, comme : « Y a-t-il un bien à part la vertu ? », « Les sens sont-ils fiables ? », « Quelle est la forme du monde ? », « Doit-on se ma­rier ? », « Doit-on faire des en­fants ? », etc. ques­tions qu’il se­rait tout aussi fa­cile de ran­ger parmi les thèses d’un phi­lo­sophe que d’un rhé­teur. Ce même Her­ma­go­ras pu­blia un traité de rhé­to­rique que Ci­cé­ron de­vait avoir entre les mains, puisqu’il en parle maintes fois, et qui « n’était pas tout à fait sans mé­rite » (« non men­do­sis­sime scripta ») ; c’était un abrégé des rhé­to­riques an­té­rieures où « l’intelligence et le soin » (« in­ge­niose et di­li­gen­ter ») ne fai­saient pas dé­faut, et où, de plus, l’auteur « don­nait plus d’une preuve de nou­veauté » (« non­ni­hil ipse quoque novi pro­tu­lisse »). Ailleurs, Ci­cé­ron parle de cet ou­vrage dans ces termes : « Il donne des règles et des pré­ceptes ora­toires pré­cis et sûrs qui, s’ils pré­sentent très peu d’apprêt — car le style en est sec —, suivent mal­gré tout un ordre, et com­portent cer­taines mé­thodes qui ne per­mettent pas de se four­voyer quand on parle ». Ce traité, en six vo­lumes, s’est mal­heu­reu­se­ment perdu as­sez vite ; il nous est connu uni­que­ment sous la forme de té­moi­gnages, non de frag­ments.

  1. En grec Ἑρμαγόρας Τήμνου. Haut
  2. En la­tin Her­ma­go­ras Theo­dori dis­ci­pu­lus. Haut
  1. En la­tin Her­ma­go­ras Ma­jor. Haut

Térence, « Les Comédies »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit des six « Co­mé­dies » (« Co­mœ­diæ ») de Té­rence1, dra­ma­turge la­tin, qui na­quit dans la condi­tion la plus vile et la plus dé­tes­table — celle d’esclave. Sans fa­mille et sans nom, il était dé­si­gné sous le sur­nom d’Afer (« l’Africain »), ce qui per­met de sup­po­ser qu’il était Car­tha­gi­nois de nais­sance. Ce­pen­dant, la pu­reté de son lan­gage — pu­reté ad­mi­rée par ses contem­po­rains — prouve que, s’il n’est pas né à Rome, il y fut amené dès sa plus tendre en­fance. Acheté ou reçu en pré­sent par un riche sé­na­teur, Te­ren­tius Lu­ca­nus, il fut élevé par ce der­nier avec un grand soin et af­fran­chi de bonne heure. Cet acte gé­né­reux porta bon­heur à Te­ren­tius Lu­ca­nus. Le nom du jeune af­fran­chi, Té­rence, ren­dit im­mor­tel ce­lui du vieux maître. C’était le IIe siècle av. J.-C. — le siècle où, se­lon le mot d’Horace, « la Grèce, vain­cue par les armes, triom­phait de ses vain­queurs par ses charmes et por­tait les arts dans la sau­vage Ita­lie »2. La culture grecque était plus que ja­mais à l’honneur. Té­rence y fut ini­tié, comme tous les brillants aris­to­crates qui fré­quen­taient la mai­son sé­na­to­riale. Ce sont eux sans doute qui l’encouragèrent vers la car­rière lit­té­raire, où ses goûts et ses ta­lents l’entraînaient. Il se tourna donc vers le genre de la co­mé­die athé­nienne, et sur­tout de la co­mé­die nou­velle, ap­pe­lée la « pal­liata ». Ses six pièces sont toutes imi­tées de Mé­nandre et d’Apollodore de Ca­ryste ; elles sont grecques par l’intrigue, par la pen­sée, par le ca­rac­tère des per­son­nages, par le titre même. Après les avoir don­nées sur le théâtre de Rome, Té­rence par­tit pour la Grèce afin d’étudier d’encore plus près les mœurs de cette contrée dont il re­pro­dui­sait l’esprit sur la scène. Com­bien de temps dura ce voyage ? Té­rence par­vint-il à Athènes ? On l’ignore. Ce qu’il y a de cer­tain, c’est qu’il ne re­vint ja­mais. Et comme on veut tou­jours don­ner quelque cause ex­tra­or­di­naire à la dis­pa­ri­tion d’un grand per­son­nage, on n’a pas man­qué d’attribuer celle de Té­rence au cha­grin que lui au­rait causé la perte de cent huit ma­nus­crits lors d’un nau­frage : re­cueilli par de pauvres gens, le res­capé se­rait tombé ma­lade, et le cha­grin au­rait hâté sa der­nière heure.

  1. En la­tin Pu­blius Te­ren­tius Afer. Au­tre­fois trans­crit Thé­rence. Haut
  1. « Épîtres », liv. II, poème 1, v. 156-157. Haut

Catulle, « Les Poésies »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de Ca­tulle1, poète la­tin (Ie siècle av. J.-C.), qui s’est es­sayé dans tous les genres, de­van­çant Vir­gile dans l’épopée, Ho­race dans l’ode, Ovide, Ti­bulle, Pro­perce dans l’élégie amou­reuse, Mar­tial dans l’épigramme et ce que nous ap­pe­lons la poé­sie lé­gère. Sous un air de sim­pli­cité ex­trême, et ne for­mant pas cent pages, son pe­tit livre, ce « nou­vel en­fant d’une muse ba­dine » comme il l’appelle2, est une an­nonce com­plète, une sorte de pré­lude à toute la poé­sie du siècle d’Auguste. On se fi­gure gé­né­ra­le­ment que les Ro­mains de cette époque étaient le peuple le plus po­licé de l’Antiquité ; c’est une er­reur grave, que les poé­sies de Ca­tulle suf­fi­raient au be­soin pour dé­men­tir. En­ri­chis tout à coup par les dé­pouilles des peuples qu’ils avaient conquis, les Ro­mains pas­sèrent, sans tran­si­tion, de la dis­ci­pline sé­vère des camps aux dé­rè­gle­ments des dé­bauches, des fes­tins, de toutes les dé­penses, et aux ex­cès les plus cra­pu­leux. Sal­luste écrit3 : « Dès que les ri­chesses eurent com­mencé à être ho­no­rées… la vertu per­dit son in­fluence, la pau­vreté de­vint un op­probre, et l’antique sim­pli­cité fut re­gar­dée comme une af­fec­ta­tion mal­veillante. Par les ri­chesses, on a vu se ré­pandre parmi notre jeu­nesse, avec l’orgueil, la dé­bauche et la cu­pi­dité ; puis… la pro­di­ga­lité de son pa­tri­moine, la convoi­tise de la for­tune d’autrui, l’entier mé­pris de l’honneur, de la pu­di­cité, des choses di­vines et hu­maines… Les hommes se pros­ti­tuaient comme des femmes, et les femmes af­fi­chaient leur im­pu­di­cité ». C’est au mi­lieu de cette so­ciété mi-bar­bare, mi-ci­vi­li­sée que vé­cut notre poète. Ami de tous les plai­sirs et de la bonne chère, joyeux vi­veur de la grande ville, amant vo­lage de ces beau­tés vé­nales pour les­quelles se rui­nait la jeu­nesse d’alors, il se vit obligé de mettre en gage ses biens pour s’adonner aux charmes dan­ge­reux de la pas­sion amou­reuse. Dans un mor­ceau cé­lèbre, tout à coup il s’interrompt et se re­proche le mau­vais usage qu’il fait de ses loi­sirs. Il se dit à lui-même : « Prends-y garde, Ca­tulle, [tes loi­sirs] te se­ront fu­nestes. Ils ont pris trop d’empire sur ton âme. N’oublie pas qu’ils ont perdu les rois et les Em­pires »

  1. En la­tin Gaius Va­le­rius Ca­tul­lus. Haut
  2. p. 3. Haut
  1. « Conju­ra­tion de Ca­ti­lina », ch. XII. Haut

Pindare, « Olympiques • Pythiques • Néméennes • Isthmiques • Fragments »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de Pin­dare1, poète grec (Ve siècle av. J.-C.). Pau­sa­nias rap­porte « qu’étant tout jeune et s’en al­lant à Thes­pies pen­dant les grandes cha­leurs, Pin­dare fut sur­pris du som­meil vers le mi­lieu de la jour­née, et que s’étant mis hors du che­min pour se re­po­ser, des abeilles vinrent faire leur miel sur ses lèvres ; ce qui fut la pre­mière marque du gé­nie que de­vait avoir Pin­dare à la poé­sie »2. Car cette mer­veille, qu’on dit être aussi ar­ri­vée par la suite à Pla­ton et à saint Am­broise, a tou­jours été re­gar­dée comme le pré­sage d’une ex­tra­or­di­naire ha­bi­leté dans le dis­cours. Plu­tarque cite Pin­dare plus d’une fois, et tou­jours avec éloge. Ho­race le pro­clame le pre­mier des poètes ly­riques et se sert de cette com­pa­rai­son éner­gique3 : « Comme des­cend de la mon­tagne la course d’un fleuve que les pluies ont en­flé par-des­sus ses rives fa­mi­lières ; ainsi bouillonne et se pré­ci­pite, im­mense, Pin­dare à la bouche pro­fonde ». On peut dire que Pin­dare était très dé­vot et très re­li­gieux en­vers les dieux, et l’on en voit des preuves dans plu­sieurs de ses frag­ments, comme quand il dit « que l’homme ne sau­rait, avec sa faible in­tel­li­gence, pé­né­trer les des­seins des dieux »4. Et ailleurs : « Les âmes des im­pies volent sous le ciel, au­tour de la terre, en proie à de cruelles dou­leurs, sous le joug de maux in­évi­tables. Mais au ciel ha­bitent les âmes des justes dont la voix cé­lèbre, dans des hymnes, la grande di­vi­nité »5. Pla­ton qua­li­fie Pin­dare de « di­vin » (« theios »6) et rap­pelle, dans le « Mé­non », ses vers sur l’immortalité de l’âme : « Pin­dare dit que l’âme hu­maine est im­mor­telle ; que tan­tôt elle s’éclipse (ce qu’il ap­pelle mou­rir), tan­tôt elle re­pa­raît, mais qu’elle ne pé­rit ja­mais ; que pour cette rai­son, il faut me­ner la vie la plus sainte pos­sible, car “les âmes qui ont payé à Pro­ser­pine la dette de leurs an­ciennes fautes, elle les rend au bout de neuf ans à la lu­mière du so­leil” »7. Hé­las ! ce beau frag­ment ap­par­tient à quelque ode de Pin­dare que nous n’avons plus. De tant d’œuvres du grand poète, il n’est resté que la por­tion presque la plus pro­fane. Ses hymnes à Ju­pi­ter, ses péans ou chants à Apol­lon, ses di­thy­rambes, ses hymnes à Cé­rès et au dieu Pan, ses pro­so­dies ou chants de pro­ces­sion, ses hymnes pour les vierges, ses en­thro­nismes ou chants d’inauguration sa­cer­do­tale, ses hy­por­chèmes ou chants mê­lés aux danses re­li­gieuses, toute sa li­tur­gie poé­tique en­fin s’est per­due dès long­temps, dans la ruine même de l’ancien culte. Il ne s’est conservé que ses odes cé­lé­brant les quatre jeux pu­blics de la Grèce : les jeux py­thiques ou de Delphes, les jeux isth­miques ou de Co­rinthe, ceux de Né­mée et ceux d’Olympie.

  1. En grec Πίνδαρος. Haut
  2. « Des­crip­tion de la Grèce », liv. IX, ch. XXIII. Haut
  3. « Odes », liv. IV, poème 2. Haut
  4. p. 299. Haut
  1. p. 310. Haut
  2. En grec θεῖος. Haut
  3. « Mé­non », 81b. Cor­res­pond à p. 310. Haut

Lucrèce, « Œuvres complètes. De la Nature des choses »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du « De re­rum Na­tura » (« De la Na­ture des choses ») de Lu­crèce1, poète la­tin qui avait l’ambition de pé­né­trer dans les se­crets de l’univers et de nous y faire pé­né­trer avec lui ; de fouiller dans cet in­fini pour mon­trer que tout phé­no­mène phy­sique, tout ce qui s’accomplit au­tour de nous est la consé­quence de lois simples, par­fai­te­ment im­muables ; d’établir, en­fin, d’une puis­sante fa­çon les atomes comme pre­miers prin­cipes de la na­ture, en fai­sant table rase des fic­tions re­li­gieuses et des su­per­sti­tions (Ier siècle av. J.-C.). Ni le titre ni le su­jet du « De re­rum Na­tura » ne sont de Lu­crèce ; ils ap­par­tiennent pro­pre­ment à Épi­cure. Lu­crèce, tout charmé par les dé­cou­vertes que ce sa­vant grec avait faites dans son « Peri phy­seôs »2 (« De la Na­ture »), a joint aux sys­tèmes de ce pen­seur l’agrément et la force des ex­pres­sions ; il a en­duit, comme il dit, la vé­rité amère des connais­sances avec « la jaune li­queur du doux miel » de la poé­sie : « Et certes, je ne me cache pas », ajoute-t-il3, « qu’il est dif­fi­cile de rendre claires, dans des vers la­tins, les obs­cures dé­cou­vertes des Grecs — sur­tout main­te­nant qu’il va fal­loir créer tant de termes nou­veaux, à cause de l’indigence de notre langue et de la nou­veauté du su­jet. Mais ton mé­rite et le plai­sir que me pro­met une ami­tié si tendre, me per­suadent d’entreprendre le plus pé­nible tra­vail et m’engagent à veiller dans le calme des nuits, cher­chant par quelles pa­roles, par quels vers en­fin je pour­rai faire luire à tes yeux une vive lu­mière qui t’aide à voir sous toutes leurs faces nos mys­té­rieux pro­blèmes ».

  1. En la­tin Ti­tus Lu­cre­tius Ca­rus. Haut
  2. En grec « Περὶ φύσεως ». Haut
  1. p. 65. Haut

Ovide, « Les Élégies d’Ovide, pendant son exil. Tome II »

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit des « Pon­tiques »1 d’Ovide2. En l’an 8 apr. J.-C., alors que sa car­rière pa­rais­sait plus as­su­rée et plus confor­table que ja­mais, Ovide fut exilé à Tomes3, sur la mer Noire, à l’extrême li­mite de l’Empire. Quelle fut la cause de son exil, et quelle rai­son eut l’Empereur Au­guste de pri­ver Rome et sa Cour d’un si grand poète, pour le confi­ner dans les terres bar­bares ? C’est ce que l’on ignore, et ce qu’apparemment on igno­rera tou­jours. « Sa faute ca­pi­tale fut d’avoir été té­moin de quelque ac­tion se­crète qui in­té­res­sait la ré­pu­ta­tion de l’Empereur, ou plu­tôt de quelque per­sonne qui lui était bien chère : c’est… sur quoi nos sa­vants… qui veulent à quelque prix que ce soit de­vi­ner une énigme de dix-sept siècles, se trouvent fort par­ta­gés », ex­plique le père Jean-Ma­rin de Ker­vil­lars4. Mais lais­sons de côté les hy­po­thèses in­nom­brables et in­utiles. Il suf­fit de sa­voir que, dans ses mal­heurs, Ovide ne trouva pas d’autre res­source que sa poé­sie, et qu’il l’employa tout en­tière à flé­chir la co­lère de l’Empereur : « On ne peut man­quer d’avoir de l’indulgence pour mes écrits », écrit notre poète5, « quand on saura que c’est pré­ci­sé­ment dans le temps de mon exil et au mi­lieu de la bar­ba­rie qu’ils ont été faits. L’on s’étonnera même que, parmi tant d’adversités, j’aie pu tra­cer un seul vers de ma main… Je n’ai point ici de livres qui puissent ra­ni­mer ma verve et me nour­rir au tra­vail : au lieu de livres, je ne vois que des arcs tou­jours ban­dés ; et je n’entends que le bruit des armes qui re­ten­tit de toutes parts… Ô prince le plus doux et le plus hu­main qui soit au monde… ! Sans le mal­heur qui m’est ar­rivé sur la fin de mes jours, l’honneur de votre es­time m’aurait mis à cou­vert de tous les mau­vais bruits. Oui, c’est la fin de ma vie qui m’a perdu ; une seule bour­rasque a sub­mergé ma barque échap­pée tant de fois du nau­frage. Et ce n’est pas seule­ment quelques gouttes d’eau qui ont re­jailli sur moi ; tous les flots de la mer et l’océan tout en­tier sont ve­nus fondre sur une seule tête et m’ont en­glouti ». Il est éton­nant que les cri­tiques n’aient pas fait de ces pages poi­gnantes le cas qu’elles mé­ritent. Aux prières adres­sées à un pou­voir im­pla­cable, Ovide mêle la la­men­ta­tion d’un homme perdu loin des siens, loin d’une ci­vi­li­sa­tion dont il était na­guère le plus brillant re­pré­sen­tant. Iti­né­raire du sou­ve­nir, de la nos­tal­gie, des heures vides, son che­mi­ne­ment tou­chera tous ceux que l’effet de la for­tune ou les vi­cis­si­tudes de la guerre au­ront ar­ra­chés à leur pa­trie.

  1. En la­tin « Epis­tulæ ex Ponto » ou « Pon­ticæ Epis­tolæ ». Haut
  2. En la­tin Pu­blius Ovi­dius Naso. Haut
  3. Aujourd’hui Constanța, en Rou­ma­nie. Haut
  1. « Tome I », p. X. Haut
  2. id. p. 273-275 & 107 & 115. Haut