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Ôé, «Le Jeu du siècle»

éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Du monde entier, Paris

Il s’agit du roman «Le Jeu du siècle» («Man’en gan­nen no fut­to­bô­ru»*, lit­té­ra­le­ment «Foot­ball en l’an 1 de l’ère Man’en») de M. Ken­za­bu­rô Ôé**, un des der­niers repré­sen­tants de la lit­té­ra­ture d’après-guerre. Il naquit dans une péri­phé­rie du monde appe­lée Japon, et qui plus est, dans un vil­lage péri­phé­rique de ce pays. C’était un beau vil­lage per­du au cœur des grandes forêts de l’île de Shi­ko­ku, où sa famille habi­tait depuis des cen­taines d’années sans que per­sonne ne s’en fût jamais éloi­gné; son père venait d’y mou­rir. «L’angoisse de la mort et de la folie m’avait sai­si pour ne plus me lâcher, depuis la mort sou­daine de mon père», dit-il***. À dix-sept ans, dans un ouvrage d’un pro­fes­seur de Tôkyô inti­tu­lé «Furan­su rune­san­su dan­shô»****Frag­ments de la Renais­sance fran­çaise»), M. Ôé décou­vrait, avec un enthou­siasme débor­dant, les huma­nistes et le com­bat qu’ils avaient mené pour répandre leurs idées. Et c’est pour étu­dier ces idées-là — capables, pen­sait-il, de le pro­té­ger des ten­ta­tions nihi­listes d’un Mishi­ma — qu’il quit­ta les forêts natales et qu’il se ren­dit en ville pour prendre un train de nuit pour Tôkyô. L’idée de deve­nir le dis­ciple de M. Kazuo Wata­na­bé*****, ce pro­fes­seur de lit­té­ra­ture fran­çaise dont il fai­sait d’ores et déjà son maître à pen­ser pour la vie, était là pour le sou­te­nir dans l’épreuve que repré­sen­tait ce voyage. Dans l’immense métro­pole, M. Ôé se mon­tra un étu­diant brillant, mais ren­fer­mé, soli­taire, et bégayant à cause de son accent pro­vin­cial dont il avait honte. La nuit, l’ennui le dépri­mait, et tout en pre­nant des tran­quilli­sants avec du whis­ky, il fai­sait des esquisses de romans. «Quand j’ai com­men­cé à écrire des romans, je me suis dit qu’un jour ils seraient publiés en fran­çais par les édi­tions Gal­li­mard et que j’offrirais celui qui me sem­ble­rait le mieux tra­duit à mon pro­fes­seur. Tout en gar­dant cette idée à l’esprit, j’ai ten­té diverses expé­riences d’écriture roma­nesque… C’est ce que j’ai tou­jours ten­té de faire, et je ne le regrette pas, mais j’ai aus­si tou­jours eu le sen­ti­ment en paral­lèle de ne jamais [avoir écrit] un roman libé­ré de cette obses­sion, équi­li­bré, bien construit», dit-il

* En japo­nais «万延元年のフットボール». Par­fois trans­crit «Man’en gan­nen no foot­ball». Haut

** En japo­nais 大江健三郎. Haut

*** «L’Homme, être fra­gile» («壊れものとしての人間»), inédit en fran­çais. Haut

**** En japo­nais «フランス・ルネサンス断章». Haut

***** En japo­nais 渡辺一夫. Haut

Ôé, «Arrachez les bourgeons, tirez sur les enfants : récit»

éd. Gallimard, coll. Haute Enfance, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Haute Enfance, Paris

Il s’agit du roman «Arra­chez les bour­geons, tirez sur les enfants» («Memu­shi­ri ko.uchi»*) de M. Ken­za­bu­rô Ôé**, un des der­niers repré­sen­tants de la lit­té­ra­ture d’après-guerre. Il naquit dans une péri­phé­rie du monde appe­lée Japon, et qui plus est, dans un vil­lage péri­phé­rique de ce pays. C’était un beau vil­lage per­du au cœur des grandes forêts de l’île de Shi­ko­ku, où sa famille habi­tait depuis des cen­taines d’années sans que per­sonne ne s’en fût jamais éloi­gné; son père venait d’y mou­rir. «L’angoisse de la mort et de la folie m’avait sai­si pour ne plus me lâcher, depuis la mort sou­daine de mon père», dit-il***. À dix-sept ans, dans un ouvrage d’un pro­fes­seur de Tôkyô inti­tu­lé «Furan­su rune­san­su dan­shô»****Frag­ments de la Renais­sance fran­çaise»), M. Ôé décou­vrait, avec un enthou­siasme débor­dant, les huma­nistes et le com­bat qu’ils avaient mené pour répandre leurs idées. Et c’est pour étu­dier ces idées-là — capables, pen­sait-il, de le pro­té­ger des ten­ta­tions nihi­listes d’un Mishi­ma — qu’il quit­ta les forêts natales et qu’il se ren­dit en ville pour prendre un train de nuit pour Tôkyô. L’idée de deve­nir le dis­ciple de M. Kazuo Wata­na­bé*****, ce pro­fes­seur de lit­té­ra­ture fran­çaise dont il fai­sait d’ores et déjà son maître à pen­ser pour la vie, était là pour le sou­te­nir dans l’épreuve que repré­sen­tait ce voyage. Dans l’immense métro­pole, M. Ôé se mon­tra un étu­diant brillant, mais ren­fer­mé, soli­taire, et bégayant à cause de son accent pro­vin­cial dont il avait honte. La nuit, l’ennui le dépri­mait, et tout en pre­nant des tran­quilli­sants avec du whis­ky, il fai­sait des esquisses de romans. «Quand j’ai com­men­cé à écrire des romans, je me suis dit qu’un jour ils seraient publiés en fran­çais par les édi­tions Gal­li­mard et que j’offrirais celui qui me sem­ble­rait le mieux tra­duit à mon pro­fes­seur. Tout en gar­dant cette idée à l’esprit, j’ai ten­té diverses expé­riences d’écriture roma­nesque… C’est ce que j’ai tou­jours ten­té de faire, et je ne le regrette pas, mais j’ai aus­si tou­jours eu le sen­ti­ment en paral­lèle de ne jamais [avoir écrit] un roman libé­ré de cette obses­sion, équi­li­bré, bien construit», dit-il

* En japo­nais «芽むしり仔撃ち». Haut

** En japo­nais 大江健三郎. Haut

*** «L’Homme, être fra­gile» («壊れものとしての人間»), inédit en fran­çais. Haut

**** En japo­nais «フランス・ルネサンス断章». Haut

***** En japo­nais 渡辺一夫. Haut

Ôé, «Dites-nous comment survivre à notre folie»

éd. Gallimard, coll. Folio, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Folio, Paris

Il s’agit de «Dites-nous com­ment sur­vivre à notre folie» («Ware­ra no kyô­ki wo iki­no­bi­ru michi wo oshie yo»*) et autres nou­velles de M. Ken­za­bu­rô Ôé**, un des der­niers repré­sen­tants de la lit­té­ra­ture d’après-guerre. Il naquit dans une péri­phé­rie du monde appe­lée Japon, et qui plus est, dans un vil­lage péri­phé­rique de ce pays. C’était un beau vil­lage per­du au cœur des grandes forêts de l’île de Shi­ko­ku, où sa famille habi­tait depuis des cen­taines d’années sans que per­sonne ne s’en fût jamais éloi­gné; son père venait d’y mou­rir. «L’angoisse de la mort et de la folie m’avait sai­si pour ne plus me lâcher, depuis la mort sou­daine de mon père», dit-il***. À dix-sept ans, dans un ouvrage d’un pro­fes­seur de Tôkyô inti­tu­lé «Furan­su rune­san­su dan­shô»****Frag­ments de la Renais­sance fran­çaise»), M. Ôé décou­vrait, avec un enthou­siasme débor­dant, les huma­nistes et le com­bat qu’ils avaient mené pour répandre leurs idées. Et c’est pour étu­dier ces idées-là — capables, pen­sait-il, de le pro­té­ger des ten­ta­tions nihi­listes d’un Mishi­ma — qu’il quit­ta les forêts natales et qu’il se ren­dit en ville pour prendre un train de nuit pour Tôkyô. L’idée de deve­nir le dis­ciple de M. Kazuo Wata­na­bé*****, ce pro­fes­seur de lit­té­ra­ture fran­çaise dont il fai­sait d’ores et déjà son maître à pen­ser pour la vie, était là pour le sou­te­nir dans l’épreuve que repré­sen­tait ce voyage. Dans l’immense métro­pole, M. Ôé se mon­tra un étu­diant brillant, mais ren­fer­mé, soli­taire, et bégayant à cause de son accent pro­vin­cial dont il avait honte. La nuit, l’ennui le dépri­mait, et tout en pre­nant des tran­quilli­sants avec du whis­ky, il fai­sait des esquisses de romans. «Quand j’ai com­men­cé à écrire des romans, je me suis dit qu’un jour ils seraient publiés en fran­çais par les édi­tions Gal­li­mard et que j’offrirais celui qui me sem­ble­rait le mieux tra­duit à mon pro­fes­seur. Tout en gar­dant cette idée à l’esprit, j’ai ten­té diverses expé­riences d’écriture roma­nesque… C’est ce que j’ai tou­jours ten­té de faire, et je ne le regrette pas, mais j’ai aus­si tou­jours eu le sen­ti­ment en paral­lèle de ne jamais [avoir écrit] un roman libé­ré de cette obses­sion, équi­li­bré, bien construit», dit-il

* En japo­nais «われらの狂気を生き延びる道を教えよ». Haut

** En japo­nais 大江健三郎. Haut

*** «L’Homme, être fra­gile» («壊れものとしての人間»), inédit en fran­çais. Haut

**** En japo­nais «フランス・ルネサンス断章». Haut

***** En japo­nais 渡辺一夫. Haut

Ôé, «Le Faste des morts : nouvelles»

éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Du monde entier, Paris

Il s’agit du «Faste des morts» («Shi­sha no ogo­ri»*) et autres nou­velles de M. Ken­za­bu­rô Ôé**, un des der­niers repré­sen­tants de la lit­té­ra­ture d’après-guerre. Il naquit dans une péri­phé­rie du monde appe­lée Japon, et qui plus est, dans un vil­lage péri­phé­rique de ce pays. C’était un beau vil­lage per­du au cœur des grandes forêts de l’île de Shi­ko­ku, où sa famille habi­tait depuis des cen­taines d’années sans que per­sonne ne s’en fût jamais éloi­gné; son père venait d’y mou­rir. «L’angoisse de la mort et de la folie m’avait sai­si pour ne plus me lâcher, depuis la mort sou­daine de mon père», dit-il***. À dix-sept ans, dans un ouvrage d’un pro­fes­seur de Tôkyô inti­tu­lé «Furan­su rune­san­su dan­shô»****Frag­ments de la Renais­sance fran­çaise»), M. Ôé décou­vrait, avec un enthou­siasme débor­dant, les huma­nistes et le com­bat qu’ils avaient mené pour répandre leurs idées. Et c’est pour étu­dier ces idées-là — capables, pen­sait-il, de le pro­té­ger des ten­ta­tions nihi­listes d’un Mishi­ma — qu’il quit­ta les forêts natales et qu’il se ren­dit en ville pour prendre un train de nuit pour Tôkyô. L’idée de deve­nir le dis­ciple de M. Kazuo Wata­na­bé*****, ce pro­fes­seur de lit­té­ra­ture fran­çaise dont il fai­sait d’ores et déjà son maître à pen­ser pour la vie, était là pour le sou­te­nir dans l’épreuve que repré­sen­tait ce voyage. Dans l’immense métro­pole, M. Ôé se mon­tra un étu­diant brillant, mais ren­fer­mé, soli­taire, et bégayant à cause de son accent pro­vin­cial dont il avait honte. La nuit, l’ennui le dépri­mait, et tout en pre­nant des tran­quilli­sants avec du whis­ky, il fai­sait des esquisses de romans. «Quand j’ai com­men­cé à écrire des romans, je me suis dit qu’un jour ils seraient publiés en fran­çais par les édi­tions Gal­li­mard et que j’offrirais celui qui me sem­ble­rait le mieux tra­duit à mon pro­fes­seur. Tout en gar­dant cette idée à l’esprit, j’ai ten­té diverses expé­riences d’écriture roma­nesque… C’est ce que j’ai tou­jours ten­té de faire, et je ne le regrette pas, mais j’ai aus­si tou­jours eu le sen­ti­ment en paral­lèle de ne jamais [avoir écrit] un roman libé­ré de cette obses­sion, équi­li­bré, bien construit», dit-il

* En japo­nais «死者の奢り». Haut

** En japo­nais 大江健三郎. Haut

*** «L’Homme, être fra­gile» («壊れものとしての人間»), inédit en fran­çais. Haut

**** En japo­nais «フランス・ルネサンス断章». Haut

***** En japo­nais 渡辺一夫. Haut

Ôé, «Une Existence tranquille»

éd. Gallimard, coll. Folio, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Folio, Paris

Il s’agit d’«Une Exis­tence tran­quille» («Shi­zu­ka­na sei­kat­su»*) et autres nou­velles de M. Ken­za­bu­rô Ôé**, un des der­niers repré­sen­tants de la lit­té­ra­ture d’après-guerre. Il naquit dans une péri­phé­rie du monde appe­lée Japon, et qui plus est, dans un vil­lage péri­phé­rique de ce pays. C’était un beau vil­lage per­du au cœur des grandes forêts de l’île de Shi­ko­ku, où sa famille habi­tait depuis des cen­taines d’années sans que per­sonne ne s’en fût jamais éloi­gné; son père venait d’y mou­rir. «L’angoisse de la mort et de la folie m’avait sai­si pour ne plus me lâcher, depuis la mort sou­daine de mon père», dit-il***. À dix-sept ans, dans un ouvrage d’un pro­fes­seur de Tôkyô inti­tu­lé «Furan­su rune­san­su dan­shô»****Frag­ments de la Renais­sance fran­çaise»), M. Ôé décou­vrait, avec un enthou­siasme débor­dant, les huma­nistes et le com­bat qu’ils avaient mené pour répandre leurs idées. Et c’est pour étu­dier ces idées-là — capables, pen­sait-il, de le pro­té­ger des ten­ta­tions nihi­listes d’un Mishi­ma — qu’il quit­ta les forêts natales et qu’il se ren­dit en ville pour prendre un train de nuit pour Tôkyô. L’idée de deve­nir le dis­ciple de M. Kazuo Wata­na­bé*****, ce pro­fes­seur de lit­té­ra­ture fran­çaise dont il fai­sait d’ores et déjà son maître à pen­ser pour la vie, était là pour le sou­te­nir dans l’épreuve que repré­sen­tait ce voyage. Dans l’immense métro­pole, M. Ôé se mon­tra un étu­diant brillant, mais ren­fer­mé, soli­taire, et bégayant à cause de son accent pro­vin­cial dont il avait honte. La nuit, l’ennui le dépri­mait, et tout en pre­nant des tran­quilli­sants avec du whis­ky, il fai­sait des esquisses de romans. «Quand j’ai com­men­cé à écrire des romans, je me suis dit qu’un jour ils seraient publiés en fran­çais par les édi­tions Gal­li­mard et que j’offrirais celui qui me sem­ble­rait le mieux tra­duit à mon pro­fes­seur. Tout en gar­dant cette idée à l’esprit, j’ai ten­té diverses expé­riences d’écriture roma­nesque… C’est ce que j’ai tou­jours ten­té de faire, et je ne le regrette pas, mais j’ai aus­si tou­jours eu le sen­ti­ment en paral­lèle de ne jamais [avoir écrit] un roman libé­ré de cette obses­sion, équi­li­bré, bien construit», dit-il

* En japo­nais «静かな生活». Haut

** En japo­nais 大江健三郎. Haut

*** «L’Homme, être fra­gile» («壊れものとしての人間»), inédit en fran­çais. Haut

**** En japo­nais «フランス・ルネサンス断章». Haut

***** En japo­nais 渡辺一夫. Haut

Kyôka, «La Ronde nocturne de l’agent de police, “Yakô junsa”»

dans « Anthologie de nouvelles japonaises contemporaines. Tome II » (éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris)

dans «Antho­lo­gie de nou­velles japo­naises contem­po­raines. Tome II» (éd. Gal­li­mard, coll. Du monde entier, Paris)

Il s’agit de «La Ronde noc­turne de l’agent de police» («Yakô jun­sa»*) et autres œuvres d’Izumi Kyô­ka**, écri­vain japo­nais (XIXe-XXe siècle) qui créa, aus­si bien dans ses contes fan­tas­tiques que dans ses nou­velles proches du poème en prose, un monde fait d’êtres sur­na­tu­rels, de fan­tômes inquié­tants et de femmes sen­suelles, un monde sans doute en par­tie ins­pi­ré de sa mère artiste, qu’il per­dit à l’âge de neuf ans. Fan­tasque, capri­cieux, Kyô­ka vivait entou­ré de ses peurs et super­sti­tions; il crai­gnait les chiens et les éclairs et enle­vait les lunettes quand il pas­sait devant un temple, pour que rien ne brouillât son contact avec le divin. Il idéa­li­sa le monde des gei­shas, au point d’en prendre une pour femme, en ajour­nant son mariage jusqu’au décès de son maître Oza­ki Kôyô qui désap­prou­vait cette union. De l’Occident, il révé­rait les des­seins étranges et déca­dents d’Aubrey Beard­sley; du Japon — les vieilles estampes et scènes de nô. Hélas! les œuvres les plus fortes et les plus vraies de Kyô­ka res­tent pour l’heure inédites en fran­çais. Tel est le cas de «Nihon­ba­shi»***, l’histoire d’un jeune homme à la recherche de sa sœur qui lui avait payé ses études en deve­nant gei­sha; ou bien «L’Ermite du mont Kôya» («Kôya hiji­ri»****), les confes­sions d’un moine sou­mis à la ten­ta­tion par une magi­cienne volup­tueuse, une sorte de Cir­cé, qui avait le pou­voir de méta­mor­pho­ser les hommes en bêtes. Même au Japon, mal­gré la popu­la­ri­té de ses œuvres, adap­tées très tôt au théâtre et au ciné­ma, Kyô­ka s’éteignit dans une rela­tive indif­fé­rence, lais­sé de côté par ses contem­po­rains. Sa pré­di­lec­tion pour le fan­tas­tique, ses étranges types fémi­nins qui rap­pe­laient sou­vent, par leur beau­té téné­breuse et trou­blante, les «belles dames sans mer­ci» du roman­tisme occi­den­tal, ne cor­res­pon­daient plus aux goûts du temps : «Quand je songe à Izu­mi Kyô­ka», dit un cri­tique*****, «ce qui ne cesse de me sur­prendre, c’est cet enthou­siasme et cette inflexible [obs­ti­na­tion] à vou­loir pré­ser­ver un tel uni­vers fan­tas­tique et plein de poé­sie, dans un Japon où, depuis [l’ère] Mei­ji, le cou­rant prin­ci­pal était le réa­lisme… Oza­ki Kôyô, ce maître pour qui Kyô­ka avait tant de res­pect, reste, me semble-t-il, en der­nier lieu, un auteur réa­liste. En France par exemple, même au XIXe siècle où le réa­lisme était le cou­rant lit­té­raire prin­ci­pal, [il] exis­tait un cer­tain nombre de roman­ciers fan­tas­tiques — Ner­val, par­mi d’autres… Dans la lit­té­ra­ture japo­naise contem­po­raine, Kyô­ka fait figure de cas unique et iso­lé».

* En japo­nais «夜行巡査». Haut

** En japo­nais 泉鏡花. Haut

*** En japo­nais «日本橋». Haut

**** En japo­nais «高野聖». Par­fois tra­duit «Le Saint du mont Kôya». Haut

***** Iku­shi­ma Ryûi­chi dans Fran­çois Lachaud, «“L’Ermite du mont Kôya”, une lec­ture d’Izumi Kyô­ka», p. 71-72. Haut

Kyôka, «Les Noix glacées, “Kurumi”»

dans « [Nouvelles japonaises]. Tome I. Les Noix, la Mouche, le Citron (1910-1926) » (éd. Ph. Picquier, Arles), p. 15-22

dans «[Nou­velles japo­naises]. Tome I. Les Noix, la Mouche, le Citron (1910-1926)» (éd. Ph. Pic­quier, Arles), p. 15-22

Il s’agit des «Noix gla­cées» («Kuru­mi»*) et autres œuvres d’Izumi Kyô­ka**, écri­vain japo­nais (XIXe-XXe siècle) qui créa, aus­si bien dans ses contes fan­tas­tiques que dans ses nou­velles proches du poème en prose, un monde fait d’êtres sur­na­tu­rels, de fan­tômes inquié­tants et de femmes sen­suelles, un monde sans doute en par­tie ins­pi­ré de sa mère artiste, qu’il per­dit à l’âge de neuf ans. Fan­tasque, capri­cieux, Kyô­ka vivait entou­ré de ses peurs et super­sti­tions; il crai­gnait les chiens et les éclairs et enle­vait les lunettes quand il pas­sait devant un temple, pour que rien ne brouillât son contact avec le divin. Il idéa­li­sa le monde des gei­shas, au point d’en prendre une pour femme, en ajour­nant son mariage jusqu’au décès de son maître Oza­ki Kôyô qui désap­prou­vait cette union. De l’Occident, il révé­rait les des­seins étranges et déca­dents d’Aubrey Beard­sley; du Japon — les vieilles estampes et scènes de nô. Hélas! les œuvres les plus fortes et les plus vraies de Kyô­ka res­tent pour l’heure inédites en fran­çais. Tel est le cas de «Nihon­ba­shi»***, l’histoire d’un jeune homme à la recherche de sa sœur qui lui avait payé ses études en deve­nant gei­sha; ou bien «L’Ermite du mont Kôya» («Kôya hiji­ri»****), les confes­sions d’un moine sou­mis à la ten­ta­tion par une magi­cienne volup­tueuse, une sorte de Cir­cé, qui avait le pou­voir de méta­mor­pho­ser les hommes en bêtes. Même au Japon, mal­gré la popu­la­ri­té de ses œuvres, adap­tées très tôt au théâtre et au ciné­ma, Kyô­ka s’éteignit dans une rela­tive indif­fé­rence, lais­sé de côté par ses contem­po­rains. Sa pré­di­lec­tion pour le fan­tas­tique, ses étranges types fémi­nins qui rap­pe­laient sou­vent, par leur beau­té téné­breuse et trou­blante, les «belles dames sans mer­ci» du roman­tisme occi­den­tal, ne cor­res­pon­daient plus aux goûts du temps : «Quand je songe à Izu­mi Kyô­ka», dit un cri­tique*****, «ce qui ne cesse de me sur­prendre, c’est cet enthou­siasme et cette inflexible [obs­ti­na­tion] à vou­loir pré­ser­ver un tel uni­vers fan­tas­tique et plein de poé­sie, dans un Japon où, depuis [l’ère] Mei­ji, le cou­rant prin­ci­pal était le réa­lisme… Oza­ki Kôyô, ce maître pour qui Kyô­ka avait tant de res­pect, reste, me semble-t-il, en der­nier lieu, un auteur réa­liste. En France par exemple, même au XIXe siècle où le réa­lisme était le cou­rant lit­té­raire prin­ci­pal, [il] exis­tait un cer­tain nombre de roman­ciers fan­tas­tiques — Ner­val, par­mi d’autres… Dans la lit­té­ra­ture japo­naise contem­po­raine, Kyô­ka fait figure de cas unique et iso­lé».

* En japo­nais «胡桃». Haut

** En japo­nais 泉鏡花. Haut

*** En japo­nais «日本橋». Haut

**** En japo­nais «高野聖». Par­fois tra­duit «Le Saint du mont Kôya». Haut

***** Iku­shi­ma Ryûi­chi dans Fran­çois Lachaud, «“L’Ermite du mont Kôya”, une lec­ture d’Izumi Kyô­ka», p. 71-72. Haut

Kyôka, «Une Femme fidèle : récits»

éd. Ph. Picquier, Arles

éd. Ph. Pic­quier, Arles

Il s’agit d’«Une Femme fidèle» («Bake ichô»*) et autres œuvres d’Izumi Kyô­ka**, écri­vain japo­nais (XIXe-XXe siècle) qui créa, aus­si bien dans ses contes fan­tas­tiques que dans ses nou­velles proches du poème en prose, un monde fait d’êtres sur­na­tu­rels, de fan­tômes inquié­tants et de femmes sen­suelles, un monde sans doute en par­tie ins­pi­ré de sa mère artiste, qu’il per­dit à l’âge de neuf ans. Fan­tasque, capri­cieux, Kyô­ka vivait entou­ré de ses peurs et super­sti­tions; il crai­gnait les chiens et les éclairs et enle­vait les lunettes quand il pas­sait devant un temple, pour que rien ne brouillât son contact avec le divin. Il idéa­li­sa le monde des gei­shas, au point d’en prendre une pour femme, en ajour­nant son mariage jusqu’au décès de son maître Oza­ki Kôyô qui désap­prou­vait cette union. De l’Occident, il révé­rait les des­seins étranges et déca­dents d’Aubrey Beard­sley; du Japon — les vieilles estampes et scènes de nô. Hélas! les œuvres les plus fortes et les plus vraies de Kyô­ka res­tent pour l’heure inédites en fran­çais. Tel est le cas de «Nihon­ba­shi»***, l’histoire d’un jeune homme à la recherche de sa sœur qui lui avait payé ses études en deve­nant gei­sha; ou bien «L’Ermite du mont Kôya» («Kôya hiji­ri»****), les confes­sions d’un moine sou­mis à la ten­ta­tion par une magi­cienne volup­tueuse, une sorte de Cir­cé, qui avait le pou­voir de méta­mor­pho­ser les hommes en bêtes. Même au Japon, mal­gré la popu­la­ri­té de ses œuvres, adap­tées très tôt au théâtre et au ciné­ma, Kyô­ka s’éteignit dans une rela­tive indif­fé­rence, lais­sé de côté par ses contem­po­rains. Sa pré­di­lec­tion pour le fan­tas­tique, ses étranges types fémi­nins qui rap­pe­laient sou­vent, par leur beau­té téné­breuse et trou­blante, les «belles dames sans mer­ci» du roman­tisme occi­den­tal, ne cor­res­pon­daient plus aux goûts du temps : «Quand je songe à Izu­mi Kyô­ka», dit un cri­tique*****, «ce qui ne cesse de me sur­prendre, c’est cet enthou­siasme et cette inflexible [obs­ti­na­tion] à vou­loir pré­ser­ver un tel uni­vers fan­tas­tique et plein de poé­sie, dans un Japon où, depuis [l’ère] Mei­ji, le cou­rant prin­ci­pal était le réa­lisme… Oza­ki Kôyô, ce maître pour qui Kyô­ka avait tant de res­pect, reste, me semble-t-il, en der­nier lieu, un auteur réa­liste. En France par exemple, même au XIXe siècle où le réa­lisme était le cou­rant lit­té­raire prin­ci­pal, [il] exis­tait un cer­tain nombre de roman­ciers fan­tas­tiques — Ner­val, par­mi d’autres… Dans la lit­té­ra­ture japo­naise contem­po­raine, Kyô­ka fait figure de cas unique et iso­lé».

* En japo­nais «化銀杏». Haut

** En japo­nais 泉鏡花. Haut

*** En japo­nais «日本橋». Haut

**** En japo­nais «高野聖». Par­fois tra­duit «Le Saint du mont Kôya». Haut

***** Iku­shi­ma Ryûi­chi dans Fran­çois Lachaud, «“L’Ermite du mont Kôya”, une lec­ture d’Izumi Kyô­ka», p. 71-72. Haut

Kyôka, «La Femme ailée : récits»

éd. Ph. Picquier, coll. Picquier poche, Arles

éd. Ph. Pic­quier, coll. Pic­quier poche, Arles

Il s’agit de «La Femme ailée» («Kechô»*) et autres œuvres d’Izumi Kyô­ka**, écri­vain japo­nais (XIXe-XXe siècle) qui créa, aus­si bien dans ses contes fan­tas­tiques que dans ses nou­velles proches du poème en prose, un monde fait d’êtres sur­na­tu­rels, de fan­tômes inquié­tants et de femmes sen­suelles, un monde sans doute en par­tie ins­pi­ré de sa mère artiste, qu’il per­dit à l’âge de neuf ans. Fan­tasque, capri­cieux, Kyô­ka vivait entou­ré de ses peurs et super­sti­tions; il crai­gnait les chiens et les éclairs et enle­vait les lunettes quand il pas­sait devant un temple, pour que rien ne brouillât son contact avec le divin. Il idéa­li­sa le monde des gei­shas, au point d’en prendre une pour femme, en ajour­nant son mariage jusqu’au décès de son maître Oza­ki Kôyô qui désap­prou­vait cette union. De l’Occident, il révé­rait les des­seins étranges et déca­dents d’Aubrey Beard­sley; du Japon — les vieilles estampes et scènes de nô. Hélas! les œuvres les plus fortes et les plus vraies de Kyô­ka res­tent pour l’heure inédites en fran­çais. Tel est le cas de «Nihon­ba­shi»***, l’histoire d’un jeune homme à la recherche de sa sœur qui lui avait payé ses études en deve­nant gei­sha; ou bien «L’Ermite du mont Kôya» («Kôya hiji­ri»****), les confes­sions d’un moine sou­mis à la ten­ta­tion par une magi­cienne volup­tueuse, une sorte de Cir­cé, qui avait le pou­voir de méta­mor­pho­ser les hommes en bêtes. Même au Japon, mal­gré la popu­la­ri­té de ses œuvres, adap­tées très tôt au théâtre et au ciné­ma, Kyô­ka s’éteignit dans une rela­tive indif­fé­rence, lais­sé de côté par ses contem­po­rains. Sa pré­di­lec­tion pour le fan­tas­tique, ses étranges types fémi­nins qui rap­pe­laient sou­vent, par leur beau­té téné­breuse et trou­blante, les «belles dames sans mer­ci» du roman­tisme occi­den­tal, ne cor­res­pon­daient plus aux goûts du temps : «Quand je songe à Izu­mi Kyô­ka», dit un cri­tique*****, «ce qui ne cesse de me sur­prendre, c’est cet enthou­siasme et cette inflexible [obs­ti­na­tion] à vou­loir pré­ser­ver un tel uni­vers fan­tas­tique et plein de poé­sie, dans un Japon où, depuis [l’ère] Mei­ji, le cou­rant prin­ci­pal était le réa­lisme… Oza­ki Kôyô, ce maître pour qui Kyô­ka avait tant de res­pect, reste, me semble-t-il, en der­nier lieu, un auteur réa­liste. En France par exemple, même au XIXe siècle où le réa­lisme était le cou­rant lit­té­raire prin­ci­pal, [il] exis­tait un cer­tain nombre de roman­ciers fan­tas­tiques — Ner­val, par­mi d’autres… Dans la lit­té­ra­ture japo­naise contem­po­raine, Kyô­ka fait figure de cas unique et iso­lé».

* En japo­nais «化鳥». Haut

** En japo­nais 泉鏡花. Haut

*** En japo­nais «日本橋». Haut

**** En japo­nais «高野聖». Par­fois tra­duit «Le Saint du mont Kôya». Haut

***** Iku­shi­ma Ryûi­chi dans Fran­çois Lachaud, «“L’Ermite du mont Kôya”, une lec­ture d’Izumi Kyô­ka», p. 71-72. Haut

Akutagawa, «Jambes de cheval»

éd. Les Belles Lettres, coll. Japon-Série Fiction, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Japon-Série Fic­tion, Paris

Il s’agit de «Jambes de che­val» («Uma no ashi»*) et autres nou­velles d’Akutagawa Ryû­no­suke**. L’œuvre de cet écri­vain, dis­crè­te­ment intel­lec­tuelle, tein­tée d’une iro­nie insou­ciante, cache assez mal, sous une appa­rence légère et élé­gante, quelque chose de ner­veux, d’obsédant, un sourd malaise, une «vague inquié­tude» («bonya­ri-shi­ta fuan»***), selon les mots mêmes par les­quels Aku­ta­ga­wa tien­dra à défi­nir le motif de son sui­cide. Pour­tant, de tous les écri­vains japo­nais, nul n’était mieux dis­po­sé qu’Akutagawa à trou­ver refuge dans l’art. Il se décri­vait comme avide de lec­ture, juché sur l’échelle d’une librai­rie, toi­sant de là-haut les pas­sants qui lui parais­saient étran­ge­ment petits et aus­si tel­le­ment misé­rables : «La vie humaine ne vaut pas même une ligne de Bau­de­laire!», disait-il****. Très tôt, il avait com­pris que rien de sédui­sant ne se fait sans qu’y col­la­bore une dou­leur. L’œuvre d’art, plu­tôt qu’à la pierre pré­cieuse, se com­pare à la flamme qui a besoin d’un ali­ment vivant. Et Aku­ta­ga­wa mit son hon­neur à s’en faire la vic­time volon­taire. Comme il écri­ra dans la «Lettre adres­sée à un vieil ami» («Aru kyûyû e oku­ru shu­ki»*****) immé­dia­te­ment avant sa mort : «Dans cet état extrême où je suis, la nature me semble plus émou­vante que jamais. Peut-être riras-tu de la contra­dic­tion dans laquelle je me trouve, moi qui, tout en aimant la beau­té de la nature, décide de me sup­pri­mer. Mais la nature est belle parce qu’elle se reflète dans mon ultime regard…» Et Yasu­na­ri Kawa­ba­ta de com­men­ter : «Le plus sou­vent mala­dif et affai­bli, [l’artiste] s’enflamme au der­nier moment avant de s’éteindre tout à fait. C’est quelque chose de tra­gique en soi»******. Le moins qu’on puisse en dire, c’est que c’est jus­te­ment ce «quelque chose de tra­gique» qui exerce sa puis­sante fas­ci­na­tion sur l’âme et sur l’imaginaire des lec­teurs d’Akutagawa. «Ces der­niers sentent que leurs pré­oc­cu­pa­tions pro­fondes — ou plu­tôt… “exis­ten­tielles” — se trouvent sai­sies et par­ta­gées par l’auteur qui, en les pré­ci­sant et en les ampli­fiant jusqu’à une sorte de han­tise, les pro­jette sur un fond impré­gné d’un “spleen” qui lui est par­ti­cu­lier», dit M. Ari­ma­sa Mori

* En japo­nais «馬の脚». Haut

** En japo­nais 芥川龍之介. Autre­fois trans­crit Riu­nos­ké Aku­ta­ga­wa, Akou­ta­ga­wa Ryu­no­sou­ké, Akou­ta­gaoua Ryou­no­sou­ké ou Akou­ta­ga­va Ryou­no­souke. Haut

*** En japo­nais «ぼんやりした不安». Haut

**** En japo­nais «人生は一行のボオドレエルにも若かない». Haut

***** En japo­nais «或旧友へ送る手記». Haut

****** «Romans et Nou­velles», p. 26. Haut

Ichiyô, «Le Trente et un Décembre, “Ôtsugomori”»

dans « Anthologie de nouvelles japonaises contemporaines. [Tome I] » (éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris)

dans «Antho­lo­gie de nou­velles japo­naises contem­po­raines. [Tome I]» (éd. Gal­li­mard, coll. Du monde entier, Paris)

Il s’agit du «Trente et un Décembre» («Ôtsu­go­mo­ri»*) de Higu­chi Ichiyô**, écri­vaine japo­naise, tom­bée à vingt-quatre ans comme la feuille au vent d’automne (son sur­nom Ichiyô signi­fie «Simple feuille») et qui, mal­gré la briè­ve­té de sa vie, fut un des auteurs les plus inté­res­sants de sa géné­ra­tion, annon­çant avec éclat le retour des femmes sur la scène lit­té­raire de l’Empire du Soleil levant. De son vrai nom Higu­chi Nat­su*** ou Higu­chi Nat­su­ko****, elle mon­tra un goût pré­coce pour la lit­té­ra­ture et don­nait déjà mieux que des espé­rances, lorsqu’en 1889, la mort de son père, sui­vie de celle de son frère, mit sa famille dans une misère extrême. Deve­nue l’unique sou­tien de sa mère et de sa sœur cadette, Ichiyô s’essaya, pour gagner de quoi vivre, à écrire sous forme de feuille­tons dans la presse quo­ti­dienne. Son ini­tia­teur à ce genre assez nou­veau au Japon fut un rédac­teur de l’«Asa­hi Shim­bun»*****Le Jour­nal du Soleil levant»), Naka­rai Tôsui, qui devint son amant; mais, tra­hie et aban­don­née par ce der­nier, elle son­gea un moment à renon­cer à tout. Entre-temps, pour don­ner aux siens un peu de pain, elle ven­dait des cahiers dans les ruelles des uni­ver­si­tés, des balais aux portes du quar­tier mal famé du Yoshi­wa­ra. Elle fût morte de faim si, en 1893, les roman­tiques du «Bun­ga­ku­kai»******Le Monde lit­té­raire») ne s’étaient aper­çus de son génie et ne lui avaient ouvert les colonnes de leur revue. Elle y publia, en l’espace de quatre ans, une quin­zaine de récits et de romans, avant d’être empor­tée par la tuber­cu­lose. Ces œuvres, qui avaient pour carac­té­ris­tique com­mune de trai­ter de la grande souf­france d’être née femme et sen­sible, furent cha­leu­reu­se­ment accueillies, en par­ti­cu­lier par Mori Ôgai : «On se moque­ra peut-être de moi», dit-il*******, «en disant que je suis un ado­ra­teur d’Ichiyô, peu importe, je ne crains pas d’attribuer à celle-ci le titre de vrai poète». On peut dire, en effet, qu’Ichiyô était un poète en prose. Ses œuvres ren­voient abon­dam­ment aux grandes antho­lo­gies d’autrefois, et quand elle écrit par exemple : «Durant l’hiver de ma quin­zième année, alors que j’ignorais tout encore des choses de l’amour, les vents froids appor­tèrent avec eux une rumeur. Bien­tôt… on racon­tait ici et là que j’étais amou­reuse… Les rumeurs nous brisent comme les vagues d’une rivière… et nous écla­boussent»; elle trans­pose, en y ajou­tant le fré­mis­se­ment d’un cœur fémi­nin, affi­né par les épreuves de l’existence, le poème sui­vant du «Kokin-shû» : «À tra­vers le Michi­no­ku coule la Rivière des Rumeurs; moi, j’ai acquis la répu­ta­tion de séduc­teur sans même avoir ren­con­tré l’être aimé; voi­là qui m’est pénible!»

* En japo­nais «大つごもり». Haut

** En japo­nais 樋口一葉. Par­fois trans­crit Higout­chi Itchiyo. Haut

*** En japo­nais 樋口奈津. Haut

**** En japo­nais 樋口夏子. Haut

***** En japo­nais 朝日新聞. Haut

****** En japo­nais 文學界. Haut

******* Dans Claire Dodane, «Post­face à “La Trei­zième Nuit”». Haut

Ichiyô, «Qui est le plus grand? : roman»

éd. Ph. Picquier, coll. Picquier poche, Arles

éd. Ph. Pic­quier, coll. Pic­quier poche, Arles

Il s’agit de «Qui est le plus grand?» («Take­ku­rabe»*) de Higu­chi Ichiyô**, écri­vaine japo­naise, tom­bée à vingt-quatre ans comme la feuille au vent d’automne (son sur­nom Ichiyô signi­fie «Simple feuille») et qui, mal­gré la briè­ve­té de sa vie, fut un des auteurs les plus inté­res­sants de sa géné­ra­tion, annon­çant avec éclat le retour des femmes sur la scène lit­té­raire de l’Empire du Soleil levant. De son vrai nom Higu­chi Nat­su*** ou Higu­chi Nat­su­ko****, elle mon­tra un goût pré­coce pour la lit­té­ra­ture et don­nait déjà mieux que des espé­rances, lorsqu’en 1889, la mort de son père, sui­vie de celle de son frère, mit sa famille dans une misère extrême. Deve­nue l’unique sou­tien de sa mère et de sa sœur cadette, Ichiyô s’essaya, pour gagner de quoi vivre, à écrire sous forme de feuille­tons dans la presse quo­ti­dienne. Son ini­tia­teur à ce genre assez nou­veau au Japon fut un rédac­teur de l’«Asa­hi Shim­bun»*****Le Jour­nal du Soleil levant»), Naka­rai Tôsui, qui devint son amant; mais, tra­hie et aban­don­née par ce der­nier, elle son­gea un moment à renon­cer à tout. Entre-temps, pour don­ner aux siens un peu de pain, elle ven­dait des cahiers dans les ruelles des uni­ver­si­tés, des balais aux portes du quar­tier mal famé du Yoshi­wa­ra. Elle fût morte de faim si, en 1893, les roman­tiques du «Bun­ga­ku­kai»******Le Monde lit­té­raire») ne s’étaient aper­çus de son génie et ne lui avaient ouvert les colonnes de leur revue. Elle y publia, en l’espace de quatre ans, une quin­zaine de récits et de romans, avant d’être empor­tée par la tuber­cu­lose. Ces œuvres, qui avaient pour carac­té­ris­tique com­mune de trai­ter de la grande souf­france d’être née femme et sen­sible, furent cha­leu­reu­se­ment accueillies, en par­ti­cu­lier par Mori Ôgai : «On se moque­ra peut-être de moi», dit-il*******, «en disant que je suis un ado­ra­teur d’Ichiyô, peu importe, je ne crains pas d’attribuer à celle-ci le titre de vrai poète». On peut dire, en effet, qu’Ichiyô était un poète en prose. Ses œuvres ren­voient abon­dam­ment aux grandes antho­lo­gies d’autrefois, et quand elle écrit par exemple : «Durant l’hiver de ma quin­zième année, alors que j’ignorais tout encore des choses de l’amour, les vents froids appor­tèrent avec eux une rumeur. Bien­tôt… on racon­tait ici et là que j’étais amou­reuse… Les rumeurs nous brisent comme les vagues d’une rivière… et nous écla­boussent»; elle trans­pose, en y ajou­tant le fré­mis­se­ment d’un cœur fémi­nin, affi­né par les épreuves de l’existence, le poème sui­vant du «Kokin-shû» : «À tra­vers le Michi­no­ku coule la Rivière des Rumeurs; moi, j’ai acquis la répu­ta­tion de séduc­teur sans même avoir ren­con­tré l’être aimé; voi­là qui m’est pénible!»

* En japo­nais «たけくらべ». Haut

** En japo­nais 樋口一葉. Par­fois trans­crit Higout­chi Itchiyo. Haut

*** En japo­nais 樋口奈津. Haut

**** En japo­nais 樋口夏子. Haut

***** En japo­nais 朝日新聞. Haut

****** En japo­nais 文學界. Haut

******* Dans Claire Dodane, «Post­face à “La Trei­zième Nuit”». Haut

Ichiyô, «La Treizième Nuit et Autres Récits»

éd. Les Belles Lettres, coll. Japon, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Japon, Paris

Il s’agit de «La Trei­zième Nuit» («Jûsan Ya»*) et autres récits de Higu­chi Ichiyô**, écri­vaine japo­naise, tom­bée à vingt-quatre ans comme la feuille au vent d’automne (son sur­nom Ichiyô signi­fie «Simple feuille») et qui, mal­gré la briè­ve­té de sa vie, fut un des auteurs les plus inté­res­sants de sa géné­ra­tion, annon­çant avec éclat le retour des femmes sur la scène lit­té­raire de l’Empire du Soleil levant. De son vrai nom Higu­chi Nat­su*** ou Higu­chi Nat­su­ko****, elle mon­tra un goût pré­coce pour la lit­té­ra­ture et don­nait déjà mieux que des espé­rances, lorsqu’en 1889, la mort de son père, sui­vie de celle de son frère, mit sa famille dans une misère extrême. Deve­nue l’unique sou­tien de sa mère et de sa sœur cadette, Ichiyô s’essaya, pour gagner de quoi vivre, à écrire sous forme de feuille­tons dans la presse quo­ti­dienne. Son ini­tia­teur à ce genre assez nou­veau au Japon fut un rédac­teur de l’«Asa­hi Shim­bun»*****Le Jour­nal du Soleil levant»), Naka­rai Tôsui, qui devint son amant; mais, tra­hie et aban­don­née par ce der­nier, elle son­gea un moment à renon­cer à tout. Entre-temps, pour don­ner aux siens un peu de pain, elle ven­dait des cahiers dans les ruelles des uni­ver­si­tés, des balais aux portes du quar­tier mal famé du Yoshi­wa­ra. Elle fût morte de faim si, en 1893, les roman­tiques du «Bun­ga­ku­kai»******Le Monde lit­té­raire») ne s’étaient aper­çus de son génie et ne lui avaient ouvert les colonnes de leur revue. Elle y publia, en l’espace de quatre ans, une quin­zaine de récits et de romans, avant d’être empor­tée par la tuber­cu­lose. Ces œuvres, qui avaient pour carac­té­ris­tique com­mune de trai­ter de la grande souf­france d’être née femme et sen­sible, furent cha­leu­reu­se­ment accueillies, en par­ti­cu­lier par Mori Ôgai : «On se moque­ra peut-être de moi», dit-il*******, «en disant que je suis un ado­ra­teur d’Ichiyô, peu importe, je ne crains pas d’attribuer à celle-ci le titre de vrai poète». On peut dire, en effet, qu’Ichiyô était un poète en prose. Ses œuvres ren­voient abon­dam­ment aux grandes antho­lo­gies d’autrefois, et quand elle écrit par exemple : «Durant l’hiver de ma quin­zième année, alors que j’ignorais tout encore des choses de l’amour, les vents froids appor­tèrent avec eux une rumeur. Bien­tôt… on racon­tait ici et là que j’étais amou­reuse… Les rumeurs nous brisent comme les vagues d’une rivière… et nous écla­boussent»; elle trans­pose, en y ajou­tant le fré­mis­se­ment d’un cœur fémi­nin, affi­né par les épreuves de l’existence, le poème sui­vant du «Kokin-shû» : «À tra­vers le Michi­no­ku coule la Rivière des Rumeurs; moi, j’ai acquis la répu­ta­tion de séduc­teur sans même avoir ren­con­tré l’être aimé; voi­là qui m’est pénible!»

* En japo­nais «十三夜». Haut

** En japo­nais 樋口一葉. Par­fois trans­crit Higout­chi Itchiyo. Haut

*** En japo­nais 樋口奈津. Haut

**** En japo­nais 樋口夏子. Haut

***** En japo­nais 朝日新聞. Haut

****** En japo­nais 文學界. Haut

******* Dans Claire Dodane, «Post­face à “La Trei­zième Nuit”». Haut