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Milizia, « De l’art de voir dans les beaux-arts »

XVIIIe siècle

Il s’agit de « De l’art de voir dans les beaux-arts »* (« Dell’arte di vedere nelle belle arti ») de Francesco Milizia, théoricien de l’architecture, partisan de la simplicité antique (XVIIIe siècle). Pour ce théoricien italien, la beauté de l’architecture naît dans le nécessaire et l’utile. La profusion des ornements et le manque de critique dans leur choix, tout ce qui est exagéré et qui n’est pas commandé par la nécessité ou l’utilité, ne fait que desservir une construction déjà mal conçue, « à peu près comme la parure ne sert qu’à enlaidir et faire remarquer une laide femme »**. Le grand style, c’est celui qui n’exprime que les grandes et utiles parties d’un sujet ; principe clair, d’une importance capitale, et fréquemment négligé non seulement dans l’art de l’architecture, mais encore dans celui de la politique et la jurisprudence. De même que les mauvais législateurs compliquent l’échafaudage législatif « pour que nous n’entendions jamais rien aux lois »*** ; de même, les mauvais architectes compliquent « une grande coupole de coupoles plus petites, de coupolettes, de coupolinettes » (« una cupola con cupolino, con cupolette, con cupolucce ») pour que nous n’entendions jamais rien aux plans de leurs constructions extravagantes. Ordre, simplicité, vérité, tels sont les critères qui déterminent la beauté pour Milizia. Aussi blâme-t-il tout édifice qui a quelque chose de déraisonnable et de lourdement raffiné, « aussi éloigné de la légèreté gothique que de la majesté et de l’élégance grecque » (« ugualmente lontana dalla sveltezza gotica e dalla maestosa eleganza greca ») ; tandis qu’un édifice qui correspond exactement à son but et à sa vocation, même lorsqu’il est dépourvu d’ornementations et destiné aux usages les plus vils et les plus repoussants, peut être beau, comme l’est la « Cloaca maxima », le Grand égout bâti par Tarquin l’Ancien. Dans ses traités, Milizia propose pour modèles les monuments de la Grèce, exhorte à étudier ce qui reste de ceux de l’Asie et s’élève contre Michel-Ange et les architectes de la Renaissance qui, selon lui, n’ont étudié les Anciens que de seconde main et ont ainsi introduit des éléments de décadence, que leurs écoles ont consacrés sous forme de mode, de caprice, de folie : « Voilà pourquoi [ces] écoles sont si pauvres de génie », dit Milizia ; et pourquoi, en allant du Grand égout à la coupole de Saint-Pierre, on va « du meilleur au plus mauvais »

* Parfois traduit « De l’art de voir en sculpture, peinture, gravure et architecture » ou « Réflexions sur la sculpture, la peinture, la gravure et l’architecture ». Haut

** « De l’art de voir dans les beaux-arts », p. 88. Haut

*** id. p. 26. Haut

Volney, « La Loi naturelle, ou Principes physiques de la morale »

XIXe siècle

Il s’agit de « La Loi naturelle, ou Principes physiques de la morale »* de Constantin-François de Chassebœuf, voyageur et littérateur français, plus connu sous le surnom de Volney (XVIIIe-XIXe siècle). Il perdit sa mère à deux ans et fut laissé entre les mains d’une vieille parente, qui l’abandonna dans un petit collège d’Ancenis. Le régime de ce collège était fort mauvais, et la santé des enfants y était à peine soignée ; le directeur était un homme brutal, qui ne parlait qu’en grondant et ne grondait qu’en frappant. Volney souffrait d’autant plus que son père ne venait jamais le voir et ne paraissait jamais avoir pour lui cette sollicitude que témoigne un père envers son fils. L’enfant avançait pourtant dans ses études et était à la tête de ses classes. Soit par nature, soit par suite de l’abandon de son père, soit les deux, il se plaisait dans la méditation solitaire et taciturne, et son génie n’attendait que d’être libéré pour se développer et pour prendre un essor rapide. L’occasion ne tarda pas à se présenter : une modique somme d’argent lui échut. Il résolut de l’employer à acquérir, dans un grand voyage, un fonds de connaissances nouvelles. La Syrie et l’Égypte lui parurent les pays les plus propres aux observations historiques et morales dont il voulait s’occuper. « Je me séparerai », se promit-il**, « des sociétés corrompues ; je m’éloignerai des palais où l’âme se déprave par la satiété, et des cabanes où elle s’avilit par la misère ; j’irai dans la solitude vivre parmi les ruines ; j’interrogerai les monuments anciens… par quels mobiles s’élèvent et s’abaissent les Empires ; de quelles causes naissent la prospérité et les malheurs des nations ; sur quels principes enfin doivent s’établir la paix des sociétés et le bonheur des hommes. » Mais pour visiter ces pays avec fruit, il fallait en connaître la langue : « Sans la langue, l’on ne saurait apprécier le génie et le caractère d’une nation : la traduction des interprètes n’a jamais l’effet d’un entretien direct », pensait-il***. Cette difficulté ne rebuta point Volney. Au lieu d’apprendre l’arabe en Europe, il alla s’enfermer durant huit mois dans un couvent du Liban, jusqu’à ce qu’il fût en état de parler cette langue commune à tant d’Orientaux.

* Également connu sous le titre de « Catéchisme du citoyen français ». Haut

** « Les Ruines », p. 19. Haut

*** « Préface à “Voyage en Syrie et en Égypte” ». Haut

Chateaubriand, « Mémoires d’outre-tombe. Tome II »

éd. Gallimard, coll. Quarto, Paris

Il s’agit des « Mémoires d’outre-tombe » de François René de Chateaubriand, auteur et politique français, père du romantisme chrétien (XVIIIe-XIXe siècle). Le mal, le grand mal de Chateaubriand fut d’être né entre deux siècles, « comme au confluent de deux fleuves »*, et de voir les caractères opposés de ces deux siècles se rencontrer dans ses opinions. Sorti des entrailles de l’ancienne monarchie, de l’ancienne aristocratie, il se plaça contre la Révolution française, dès qu’il la vit dans ses premières violences, et il resta royaliste, souvent contre son instinct. Car au fond de lui-même, il était de la race, de la famille de Napoléon Bonaparte. Même fougue, même éclat, même mélancolie moderne. Si les Bourbons avaient mieux apprécié Chateaubriand, il est possible qu’il eût été moins vulnérable au souvenir de l’Empereur devenu resplendissant comme un « large soleil ». Le parallèle qu’il fait dans ses « Mémoires d’outre-tombe » entre l’Empire et la monarchie bourbonienne, pour cruel qu’il soit, est l’expression sincère de la conception de l’auteur, tellement plus vraie que celle du politique : « Retomber de Bonaparte et de l’Empire à ce qui les a suivis, c’est tomber de la réalité dans le néant ; du sommet d’une montagne dans un gouffre. Tout n’est-il pas terminé avec Napoléon ?… Comment nommer Louis XVIII en place de l’Empereur ? Je rougis en [y] pensant ». Triste jusqu’au désespoir, sans amis et sans espérance, il était obsédé par un passé à jamais évanoui et tombé dans le néant. « Je n’ai plus qu’à m’asseoir sur des ruines et à mépriser cette vie », écrivait-il** en songeant qu’il était lui-même une ruine encore plus chancelante. Aucune pensée ne venait le consoler excepté la religion chrétienne, à laquelle il était revenu avec chaleur et avec véhémence. Sa mère et sa sœur avaient eu la plus grande part à cette conversion : « Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira enfin sur un grabat, où ses malheurs l’avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements [le scepticisme de mon “Essai sur les Révolutions”] répandit sur ses derniers jours une grande amertume ; elle chargea, en mourant, une de mes sœurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j’avais été élevé. Ma sœur me manda le dernier vœu de ma mère. Quand la lettre me parvint au-delà des mers, ma sœur elle-même n’existait plus ; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d’interprète à la mort, m’ont frappé ; je suis devenu chrétien »

* « Mémoires d’outre-tombe ». Haut

** « Études historiques ». Haut

Chateaubriand, « Mémoires d’outre-tombe. Tome I »

éd. Gallimard, coll. Quarto, Paris

Il s’agit des « Mémoires d’outre-tombe » de François René de Chateaubriand, auteur et politique français, père du romantisme chrétien (XVIIIe-XIXe siècle). Le mal, le grand mal de Chateaubriand fut d’être né entre deux siècles, « comme au confluent de deux fleuves »*, et de voir les caractères opposés de ces deux siècles se rencontrer dans ses opinions. Sorti des entrailles de l’ancienne monarchie, de l’ancienne aristocratie, il se plaça contre la Révolution française, dès qu’il la vit dans ses premières violences, et il resta royaliste, souvent contre son instinct. Car au fond de lui-même, il était de la race, de la famille de Napoléon Bonaparte. Même fougue, même éclat, même mélancolie moderne. Si les Bourbons avaient mieux apprécié Chateaubriand, il est possible qu’il eût été moins vulnérable au souvenir de l’Empereur devenu resplendissant comme un « large soleil ». Le parallèle qu’il fait dans ses « Mémoires d’outre-tombe » entre l’Empire et la monarchie bourbonienne, pour cruel qu’il soit, est l’expression sincère de la conception de l’auteur, tellement plus vraie que celle du politique : « Retomber de Bonaparte et de l’Empire à ce qui les a suivis, c’est tomber de la réalité dans le néant ; du sommet d’une montagne dans un gouffre. Tout n’est-il pas terminé avec Napoléon ?… Comment nommer Louis XVIII en place de l’Empereur ? Je rougis en [y] pensant ». Triste jusqu’au désespoir, sans amis et sans espérance, il était obsédé par un passé à jamais évanoui et tombé dans le néant. « Je n’ai plus qu’à m’asseoir sur des ruines et à mépriser cette vie », écrivait-il** en songeant qu’il était lui-même une ruine encore plus chancelante. Aucune pensée ne venait le consoler excepté la religion chrétienne, à laquelle il était revenu avec chaleur et avec véhémence. Sa mère et sa sœur avaient eu la plus grande part à cette conversion : « Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots où elle vit périr une partie de ses enfants, expira enfin sur un grabat, où ses malheurs l’avaient reléguée. Le souvenir de mes égarements [le scepticisme de mon “Essai sur les Révolutions”] répandit sur ses derniers jours une grande amertume ; elle chargea, en mourant, une de mes sœurs de me rappeler à cette religion dans laquelle j’avais été élevé. Ma sœur me manda le dernier vœu de ma mère. Quand la lettre me parvint au-delà des mers, ma sœur elle-même n’existait plus ; elle était morte aussi des suites de son emprisonnement. Ces deux voix sorties du tombeau, cette mort qui servait d’interprète à la mort, m’ont frappé ; je suis devenu chrétien »

* « Mémoires d’outre-tombe ». Haut

** « Études historiques ». Haut

Rivarol, « De l’homme, de ses facultés intellectuelles et de ses idées premières et fondamentales »

XIXe siècle

Il s’agit de « De l’homme, de ses facultés intellectuelles et de ses idées premières et fondamentales »* d’Antoine Rivaroli, dit de Rivarol, improvisateur français, un des plus éblouissants esprits de la fin du XVIIIe siècle. « Il y a parmi les gens du monde certaines personnes qui doivent tout [leur] bonheur à leur réputation de gens d’esprit, et toute leur réputation à leur paresse ». En plaçant ces mots en tête du « Petit Almanach de nos grands hommes », Rivarol pensait-il à lui-même ? Probablement. Il était paresseux et il le savait ; mais c’était le dieu de la conversation en cette fin de siècle où la conversation était le suprême plaisir et la suprême gloire, et il était chaque jour traversé d’inspirations fulgurantes. On rapporte qu’il notait ses « Pensées diverses » sur de petites feuilles volantes, sur des morceaux de papier, qu’il rangeait ensuite dans des sacs posés sur sa table de nuit. Avec ces sacs, qu’il renversait périodiquement, tel un chercheur d’or comptant ses pépites, il visait au premier rang dans les lettres et il était bien capable d’y atteindre ; mais il fréquentait trop une société dissipée, mondaine, une société qui ne voulait qu’être amusée ; et en quelques heures de conversation, il gaspillait avec éclat la matière de dix livres. « On n’avait qu’à le toucher sur un point, qu’à lui donner la note, et le merveilleux clavier répondait à l’instant par toute une sonate », explique un critique**. Ces succès commodes, qu’il remportait chaque soir en causant sur n’importe quel sujet, et qui n’avaient besoin, pour être renouvelés, que des improvisations de son esprit légèrement occupé, lui ont ravi ses plus belles années. « Sans cesse arraché à lui-même, il a sacrifié tantôt à la frivolité, tantôt à la fidélité, tantôt à la nécessité, les heures sacrées de l’inspiration. Il a perpétuellement manqué les occasions de devenir un grand homme », explique un autre critique***.

* Également connu sous les titres de « Discours préliminaire du “Nouveau Dictionnaire de la langue française” » et de « Discours sur l’homme intellectuel et moral ». Haut

** Sainte-Beuve. Haut

*** Adolphe de Lescure. Haut

Pissarev, « Notre Science universitaire : récit »

éd. Actes Sud, coll. Un Endroit où aller, Arles

Il s’agit d’une traduction partielle de « Notre Science universitaire » (« Nacha ouniversitetskaya naouka »*) de Dmitri Ivanovitch Pissarev**. « Crime et Châtiment » de Dostoïevski, avant d’être l’une des œuvres les plus profondes de psychologie criminelle, autour desquelles la pensée humaine vient tourner sans cesse, a été un pamphlet contre « l’égoïsme rationnel », un mouvement défendu en Russie dans les années 1860 par le journal « Rousskoé slovo »*** (« La Parole russe ») de Pissarev. Dostoïevski a vu le danger ; il a mis tout en œuvre pour détourner d’un tel égoïsme en décrivant les tourments de l’âme qui le suivent. Les faits lui donnèrent raison. Pissarev se noya lors d’une baignade — je veux dire noya délibérément — à vingt-sept ans, seul, mélancolique, détraqué par le vertige d’une croissance intellectuelle trop rapide. Mais reprenons dans l’ordre ! Issu d’une famille noble ruinée, Pissarev faisait encore ses études à l’Université de Saint-Pétersbourg, quand il débuta comme publiciste littéraire, chargé de rédiger la rubrique des comptes rendus bibliographiques dans la revue « Rassvet »**** (« L’Aube »), qui portait le sous-titre « Revue des sciences, des arts et des lettres pour jeunes filles adultes ». Cette collaboration l’entraîna de force hors des murs calfeutrés des amphithéâtres, « à l’air libre », comme il le dit lui-même*****, et « ce passage forcé me donnait un plaisir coupable, que je ne pus dissimuler ni à moi-même ni aux autres… ». La question de l’émancipation de la femme étant en ce temps-là à l’ordre du jour dans « Rassvet », Pissarev en vint tout naturellement au problème plus large de la liberté de la personne humaine. Riche d’idées, il s’attendait à créer des miracles dans le domaine de la pensée : « Ayant jeté à bas dans mon esprit toutes sortes de Kazbeks****** et de monts Blancs, je m’apparaissais à moi-même comme une espèce de Titan, de Prométhée qui s’était emparé du feu… ». Il mit ses idées, dès 1861, dans des articles remarquables par leur hardiesse et leur bouillonnement intellectuel, qu’il publia cette fois dans « Rousskoé slovo ». Ce journal n’était plus la vertueuse « Revue pour jeunes filles adultes » où il avait fait ses premiers essais, mais était, au contraire, rempli d’agitation philosophique et politique. Pissarev en devint, en quelques jours, le principal collaborateur et membre de la rédaction ; et quand, un an plus tard, guetté par la censure, ce journal fut provisoirement suspendu, Pissarev jeta sur le papier un appel fiévreux de violence au « renversement de la dynastie des Romanov et de la bureaucratie pétersbourgeoise » et au « changement de régime politique » ; le lendemain, il était arrêté et incarcéré.

* En russe « Наша университетская наука ». Parfois transcrit « Nasha universitetskaya nauka » ou « Naša universitetskaja nauka ». Haut

** En russe Дмитрий Иванович Писарев. Parfois transcrit Dmitrij Iwanowitsch Pissarew, Dmitry Ivanovich Pisarev, Dmitriy Ivanovich Pisarev, Dimitri Ivanovich Pisarev, Dmitrii Ivanovich Pisarev ou Dmitrij Ivanovič Pisarev. Haut

*** En russe « Русское слово ». Parfois transcrit « Rousskoïé slovo », « Russkoïé slovo » ou « Russkoe slovo ». Haut

**** En russe « Рассвет ». Haut

***** « Notre Science universitaire », p. 132 & 135. Haut

****** Un des sommets les plus élevés de la chaîne du Caucase. Haut

Pissarev, « Essais critiques »

éd. du Progrès, Moscou

Il s’agit des « Réalistes » (« Realisty »*) et autres articles de Dmitri Ivanovitch Pissarev**. « Crime et Châtiment » de Dostoïevski, avant d’être l’une des œuvres les plus profondes de psychologie criminelle, autour desquelles la pensée humaine vient tourner sans cesse, a été un pamphlet contre « l’égoïsme rationnel », un mouvement défendu en Russie dans les années 1860 par le journal « Rousskoé slovo »*** (« La Parole russe ») de Pissarev. Dostoïevski a vu le danger ; il a mis tout en œuvre pour détourner d’un tel égoïsme en décrivant les tourments de l’âme qui le suivent. Les faits lui donnèrent raison. Pissarev se noya lors d’une baignade — je veux dire noya délibérément — à vingt-sept ans, seul, mélancolique, détraqué par le vertige d’une croissance intellectuelle trop rapide. Mais reprenons dans l’ordre ! Issu d’une famille noble ruinée, Pissarev faisait encore ses études à l’Université de Saint-Pétersbourg, quand il débuta comme publiciste littéraire, chargé de rédiger la rubrique des comptes rendus bibliographiques dans la revue « Rassvet »**** (« L’Aube »), qui portait le sous-titre « Revue des sciences, des arts et des lettres pour jeunes filles adultes ». Cette collaboration l’entraîna de force hors des murs calfeutrés des amphithéâtres, « à l’air libre », comme il le dit lui-même*****, et « ce passage forcé me donnait un plaisir coupable, que je ne pus dissimuler ni à moi-même ni aux autres… ». La question de l’émancipation de la femme étant en ce temps-là à l’ordre du jour dans « Rassvet », Pissarev en vint tout naturellement au problème plus large de la liberté de la personne humaine. Riche d’idées, il s’attendait à créer des miracles dans le domaine de la pensée : « Ayant jeté à bas dans mon esprit toutes sortes de Kazbeks****** et de monts Blancs, je m’apparaissais à moi-même comme une espèce de Titan, de Prométhée qui s’était emparé du feu… ». Il mit ses idées, dès 1861, dans des articles remarquables par leur hardiesse et leur bouillonnement intellectuel, qu’il publia cette fois dans « Rousskoé slovo ». Ce journal n’était plus la vertueuse « Revue pour jeunes filles adultes » où il avait fait ses premiers essais, mais était, au contraire, rempli d’agitation philosophique et politique. Pissarev en devint, en quelques jours, le principal collaborateur et membre de la rédaction ; et quand, un an plus tard, guetté par la censure, ce journal fut provisoirement suspendu, Pissarev jeta sur le papier un appel fiévreux de violence au « renversement de la dynastie des Romanov et de la bureaucratie pétersbourgeoise » et au « changement de régime politique » ; le lendemain, il était arrêté et incarcéré.

* En russe « Реалисты ». Également connu sous le titre d’« Une Question non résolue » (« Нерешенный вопрос »). Parfois traduit « Une Question à résoudre ». Haut

** En russe Дмитрий Иванович Писарев. Parfois transcrit Dmitrij Iwanowitsch Pissarew, Dmitry Ivanovich Pisarev, Dmitriy Ivanovich Pisarev, Dimitri Ivanovich Pisarev, Dmitrii Ivanovich Pisarev ou Dmitrij Ivanovič Pisarev. Haut

*** En russe « Русское слово ». Parfois transcrit « Rousskoïé slovo », « Russkoïé slovo » ou « Russkoe slovo ». Haut

**** En russe « Рассвет ». Haut

***** « Notre Science universitaire », p. 132 & 135. Haut

****** Un des sommets les plus élevés de la chaîne du Caucase. Haut

Pissarev, « Choix d’articles philosophiques et politiques »

éd. en Langues étrangères, Moscou

Il s’agit de « La Scolastique du XIXe siècle » (« Skholastika XIX veka »*) et autres articles de Dmitri Ivanovitch Pissarev**. « Crime et Châtiment » de Dostoïevski, avant d’être l’une des œuvres les plus profondes de psychologie criminelle, autour desquelles la pensée humaine vient tourner sans cesse, a été un pamphlet contre « l’égoïsme rationnel », un mouvement défendu en Russie dans les années 1860 par le journal « Rousskoé slovo »*** (« La Parole russe ») de Pissarev. Dostoïevski a vu le danger ; il a mis tout en œuvre pour détourner d’un tel égoïsme en décrivant les tourments de l’âme qui le suivent. Les faits lui donnèrent raison. Pissarev se noya lors d’une baignade — je veux dire noya délibérément — à vingt-sept ans, seul, mélancolique, détraqué par le vertige d’une croissance intellectuelle trop rapide. Mais reprenons dans l’ordre ! Issu d’une famille noble ruinée, Pissarev faisait encore ses études à l’Université de Saint-Pétersbourg, quand il débuta comme publiciste littéraire, chargé de rédiger la rubrique des comptes rendus bibliographiques dans la revue « Rassvet »**** (« L’Aube »), qui portait le sous-titre « Revue des sciences, des arts et des lettres pour jeunes filles adultes ». Cette collaboration l’entraîna de force hors des murs calfeutrés des amphithéâtres, « à l’air libre », comme il le dit lui-même*****, et « ce passage forcé me donnait un plaisir coupable, que je ne pus dissimuler ni à moi-même ni aux autres… ». La question de l’émancipation de la femme étant en ce temps-là à l’ordre du jour dans « Rassvet », Pissarev en vint tout naturellement au problème plus large de la liberté de la personne humaine. Riche d’idées, il s’attendait à créer des miracles dans le domaine de la pensée : « Ayant jeté à bas dans mon esprit toutes sortes de Kazbeks****** et de monts Blancs, je m’apparaissais à moi-même comme une espèce de Titan, de Prométhée qui s’était emparé du feu… ». Il mit ses idées, dès 1861, dans des articles remarquables par leur hardiesse et leur bouillonnement intellectuel, qu’il publia cette fois dans « Rousskoé slovo ». Ce journal n’était plus la vertueuse « Revue pour jeunes filles adultes » où il avait fait ses premiers essais, mais était, au contraire, rempli d’agitation philosophique et politique. Pissarev en devint, en quelques jours, le principal collaborateur et membre de la rédaction ; et quand, un an plus tard, guetté par la censure, ce journal fut provisoirement suspendu, Pissarev jeta sur le papier un appel fiévreux de violence au « renversement de la dynastie des Romanov et de la bureaucratie pétersbourgeoise » et au « changement de régime politique » ; le lendemain, il était arrêté et incarcéré.

* En russe « Схоластика XIX века ». Parfois transcrit « Scholastika XIX veka » ou « Sholastika XIX veka ». Haut

** En russe Дмитрий Иванович Писарев. Parfois transcrit Dmitrij Iwanowitsch Pissarew, Dmitry Ivanovich Pisarev, Dmitriy Ivanovich Pisarev, Dimitri Ivanovich Pisarev, Dmitrii Ivanovich Pisarev ou Dmitrij Ivanovič Pisarev. Haut

*** En russe « Русское слово ». Parfois transcrit « Rousskoïé slovo », « Russkoïé slovo » ou « Russkoe slovo ». Haut

**** En russe « Рассвет ». Haut

***** « Notre Science universitaire », p. 132 & 135. Haut

****** Un des sommets les plus élevés de la chaîne du Caucase. Haut

Pompignan, « Œuvres. Tome III »

XVIIIe siècle

Il s’agit de « La Tragédie de Didon » et autres œuvres de Jean-Jacques Le Franc, marquis de Pompignan, poète et magistrat français, traducteur de l’hébreu, du grec, du latin, de l’anglais et de l’italien, traîné dans la boue par Voltaire et par les philosophes (XVIIIe siècle). « Nous avons pris l’habitude de porter sur le XVIIIe siècle un jugement sommaire et sans appel », dit un historien*. « Voltaire, Diderot, d’Alembert donnent à cette période intellectuelle sa signification dominante. L’effort de ces puissants écrivains fut si violent ; l’appui tacite… qu’ils rencontrèrent chez leurs contemporains fut si bien concerté ; la protection dont les couvrirent les potentats aida si bien leur propagande… qu’à eux seuls les Encyclopédistes paraissent exprimer les tendances morales de [tout] leur siècle ». Mais à côté de cette uniformité dans les tendances se distinguent des figures divergentes, comme celle de Pompignan : éclairées, mais farouchement chrétiennes ; protectrices des intérêts populaires, mais rigoureusement dévouées au Roi de France ; des figures moyennes qui, sans renier les nouveaux acquis de l’esprit humain, demeuraient respectueuses envers les vieux symboles, et qui refusaient de croire que, pour allumer le flambeau de la philosophie, on devait éteindre celui de la chrétienté. Ces figures moyennes, dit Pompignan, parlant donc de lui-même**, « qui [ont peut-être réussi] médiocrement dans [leur] genre, n’ont pas du moins à se reprocher d’avoir insulté les mœurs, ni la religion. Quoi qu’en disent les plaisants du siècle, il vaut mieux encore ennuyer un peu son prochain, que de lui gâter le cœur ou l’esprit. » Telle était la position de Pompignan lorsqu’arriva le 10 mars 1760, le jour de sa réception à l’Académie française au fauteuil de Maupertuis. Porté à l’apogée de sa gloire, il crut un moment au bonheur et eut l’audace d’ouvrir son discours de réception par des attaques impersonnelles contre les livres des Lumières, qu’il accusa de porter l’empreinte « d’une littérature dépravée, d’une morale corrompue et d’une philosophie altière, qui sape également le trône et l’autel ». Attaquer ainsi en pleine séance les livres des gens de lettres dont il devenait le collègue, était une erreur ou à tout le moins une inconvenance, que Pompignan paya au centuple. Une pluie d’injures, de libelles, de quolibets, de facéties et, malheureusement, d’accusations mensongères s’abattit sur lui de la part des Encyclopédistes. « Il ne faut pas seulement le rendre ridicule », écrivait Voltaire à d’Alembert dans une lettre***, « il faut qu’il soit odieux. Mettons-le hors d’état de nuire… » Le signal était donné. Voltaire, toujours adroit à manier l’arme de la malice, épuisa, en prose et en vers, tous les moyens de rire aux dépens de Pompignan et de ses « Poésies sacrées ». Pas un jour ne se passa sans qu’un trait acéré ne vînt s’ajouter à ceux de la veille

* Émile Vaïsse-Cibiel. Haut

** « Discours préliminaire aux “Poésies sacrées” » dans « Œuvres. Tome I ». Haut

*** « Correspondance. Tome VI. 1760-1762 », p. 622. Haut

Pompignan, « Œuvres. Tome II »

XVIIIe siècle

Il s’agit des « Odes » et autres œuvres de Jean-Jacques Le Franc, marquis de Pompignan, poète et magistrat français, traducteur de l’hébreu, du grec, du latin, de l’anglais et de l’italien, traîné dans la boue par Voltaire et par les philosophes (XVIIIe siècle). « Nous avons pris l’habitude de porter sur le XVIIIe siècle un jugement sommaire et sans appel », dit un historien*. « Voltaire, Diderot, d’Alembert donnent à cette période intellectuelle sa signification dominante. L’effort de ces puissants écrivains fut si violent ; l’appui tacite… qu’ils rencontrèrent chez leurs contemporains fut si bien concerté ; la protection dont les couvrirent les potentats aida si bien leur propagande… qu’à eux seuls les Encyclopédistes paraissent exprimer les tendances morales de [tout] leur siècle ». Mais à côté de cette uniformité dans les tendances se distinguent des figures divergentes, comme celle de Pompignan : éclairées, mais farouchement chrétiennes ; protectrices des intérêts populaires, mais rigoureusement dévouées au Roi de France ; des figures moyennes qui, sans renier les nouveaux acquis de l’esprit humain, demeuraient respectueuses envers les vieux symboles, et qui refusaient de croire que, pour allumer le flambeau de la philosophie, on devait éteindre celui de la chrétienté. Ces figures moyennes, dit Pompignan, parlant donc de lui-même**, « qui [ont peut-être réussi] médiocrement dans [leur] genre, n’ont pas du moins à se reprocher d’avoir insulté les mœurs, ni la religion. Quoi qu’en disent les plaisants du siècle, il vaut mieux encore ennuyer un peu son prochain, que de lui gâter le cœur ou l’esprit. » Telle était la position de Pompignan lorsqu’arriva le 10 mars 1760, le jour de sa réception à l’Académie française au fauteuil de Maupertuis. Porté à l’apogée de sa gloire, il crut un moment au bonheur et eut l’audace d’ouvrir son discours de réception par des attaques impersonnelles contre les livres des Lumières, qu’il accusa de porter l’empreinte « d’une littérature dépravée, d’une morale corrompue et d’une philosophie altière, qui sape également le trône et l’autel ». Attaquer ainsi en pleine séance les livres des gens de lettres dont il devenait le collègue, était une erreur ou à tout le moins une inconvenance, que Pompignan paya au centuple. Une pluie d’injures, de libelles, de quolibets, de facéties et, malheureusement, d’accusations mensongères s’abattit sur lui de la part des Encyclopédistes. « Il ne faut pas seulement le rendre ridicule », écrivait Voltaire à d’Alembert dans une lettre***, « il faut qu’il soit odieux. Mettons-le hors d’état de nuire… » Le signal était donné. Voltaire, toujours adroit à manier l’arme de la malice, épuisa, en prose et en vers, tous les moyens de rire aux dépens de Pompignan et de ses « Poésies sacrées ». Pas un jour ne se passa sans qu’un trait acéré ne vînt s’ajouter à ceux de la veille

* Émile Vaïsse-Cibiel. Haut

** « Discours préliminaire aux “Poésies sacrées” » dans « Œuvres. Tome I ». Haut

*** « Correspondance. Tome VI. 1760-1762 », p. 622. Haut

Pompignan, « Œuvres. Tome I »

XVIIIe siècle

Il s’agit des « Poésies sacrées » et autres œuvres de Jean-Jacques Le Franc, marquis de Pompignan, poète et magistrat français, traducteur de l’hébreu, du grec, du latin, de l’anglais et de l’italien, traîné dans la boue par Voltaire et par les philosophes (XVIIIe siècle). « Nous avons pris l’habitude de porter sur le XVIIIe siècle un jugement sommaire et sans appel », dit un historien*. « Voltaire, Diderot, d’Alembert donnent à cette période intellectuelle sa signification dominante. L’effort de ces puissants écrivains fut si violent ; l’appui tacite… qu’ils rencontrèrent chez leurs contemporains fut si bien concerté ; la protection dont les couvrirent les potentats aida si bien leur propagande… qu’à eux seuls les Encyclopédistes paraissent exprimer les tendances morales de [tout] leur siècle ». Mais à côté de cette uniformité dans les tendances se distinguent des figures divergentes, comme celle de Pompignan : éclairées, mais farouchement chrétiennes ; protectrices des intérêts populaires, mais rigoureusement dévouées au Roi de France ; des figures moyennes qui, sans renier les nouveaux acquis de l’esprit humain, demeuraient respectueuses envers les vieux symboles, et qui refusaient de croire que, pour allumer le flambeau de la philosophie, on devait éteindre celui de la chrétienté. Ces figures moyennes, dit Pompignan, parlant donc de lui-même**, « qui [ont peut-être réussi] médiocrement dans [leur] genre, n’ont pas du moins à se reprocher d’avoir insulté les mœurs, ni la religion. Quoi qu’en disent les plaisants du siècle, il vaut mieux encore ennuyer un peu son prochain, que de lui gâter le cœur ou l’esprit. » Telle était la position de Pompignan lorsqu’arriva le 10 mars 1760, le jour de sa réception à l’Académie française au fauteuil de Maupertuis. Porté à l’apogée de sa gloire, il crut un moment au bonheur et eut l’audace d’ouvrir son discours de réception par des attaques impersonnelles contre les livres des Lumières, qu’il accusa de porter l’empreinte « d’une littérature dépravée, d’une morale corrompue et d’une philosophie altière, qui sape également le trône et l’autel ». Attaquer ainsi en pleine séance les livres des gens de lettres dont il devenait le collègue, était une erreur ou à tout le moins une inconvenance, que Pompignan paya au centuple. Une pluie d’injures, de libelles, de quolibets, de facéties et, malheureusement, d’accusations mensongères s’abattit sur lui de la part des Encyclopédistes. « Il ne faut pas seulement le rendre ridicule », écrivait Voltaire à d’Alembert dans une lettre***, « il faut qu’il soit odieux. Mettons-le hors d’état de nuire… » Le signal était donné. Voltaire, toujours adroit à manier l’arme de la malice, épuisa, en prose et en vers, tous les moyens de rire aux dépens de Pompignan et de ses « Poésies sacrées ». Pas un jour ne se passa sans qu’un trait acéré ne vînt s’ajouter à ceux de la veille

* Émile Vaïsse-Cibiel. Haut

** « Discours préliminaire aux “Poésies sacrées” » dans « Œuvres. Tome I ». Haut

*** « Correspondance. Tome VI. 1760-1762 », p. 622. Haut

Wu Cheng’en, « La Pérégrination vers l’Ouest, “Xiyou ji”. Tome II »

éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris

Il s’agit de « La Pérégrination vers l’Ouest » (« Xiyou ji »*), célèbre roman-fleuve chinois, dont le personnage central est un Singe pèlerin. « La Pérégrination vers l’Ouest » est, comme on le sait, une sorte de dédoublement ou de transposition burlesque de la pérégrination vers l’Inde (réelle, celle-là) du moine Xuanzang. Dès le début du IXe siècle, l’imagination populaire chinoise s’était emparée des exploits de ce moine en marche, parti avec sa canne pour seul compagnon, traversant fleuves et monts, courbé sous le poids des centaines de soûtras bouddhiques qu’il ramenait dans une hotte d’osier, tel Prométhée rapportant le feu sacré dans la concavité d’un roseau. « Xuanzang est allé là où nul autre n’est allé, il a vu et entendu ce que nul autre n’a jamais vu et entendu. Seul, il traversa de vastes étendues sans chemin, fréquentées seulement par des fantômes démoniaques. Courageusement il grimpa sur de fabuleuses montagnes… toujours refroidies par des vents glacés et par des neiges éternelles… Maintenant, il est revenu sain et sauf [dans] son pays natal et avec si grande quantité de précieux trésors. Il y a, là, six cent cinquante-sept ouvrages sacrés… dont certains sont remplis de charmes… capables de faire envoler les puissances invisibles du mal »**. Ses « Mémoires » et sa « Biographie » devinrent la source d’inspiration de nombreuses légendes qui, mêlées à des contes animaliers, s’enrichirent peu à peu de créatures surnaturelles et de prodiges. Déjà dans la « Chantefable de la quête des soûtras par Xuanzang des grands Tang » (« Da Tang Sanzang qu jing shihua »***), datée du Xe ou XIe siècle, on voit entrer en scène un Roi des Singes, accompagnant le pèlerin dans son voyage et contribuant puissamment à sa réussite — un Singe fabuleux calqué, au moins en partie, sur le personnage d’Hanumân dans le « Râmâyaṇa ». Certaines pièces du théâtre des Yuan avaient aussi pour sujet la quête des soûtras. Et il existait, sous ces mêmes Yuan, un roman intitulé « La Pérégrination vers l’Ouest », mais qui est perdu, si l’on excepte un fragment dans la « Grande Encyclopédie Yongle »

* En chinois « 西遊記 ». Autrefois transcrit « Si yeou ki ». Haut

** Dans Lévy, « Les Pèlerins chinois en Inde », p. 362. Haut

*** En chinois « 大唐三藏取經詩話 ». Haut

Wu Cheng’en, « La Pérégrination vers l’Ouest, “Xiyou ji”. Tome I »

éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris

Il s’agit de « La Pérégrination vers l’Ouest » (« Xiyou ji »*), célèbre roman-fleuve chinois, dont le personnage central est un Singe pèlerin. « La Pérégrination vers l’Ouest » est, comme on le sait, une sorte de dédoublement ou de transposition burlesque de la pérégrination vers l’Inde (réelle, celle-là) du moine Xuanzang. Dès le début du IXe siècle, l’imagination populaire chinoise s’était emparée des exploits de ce moine en marche, parti avec sa canne pour seul compagnon, traversant fleuves et monts, courbé sous le poids des centaines de soûtras bouddhiques qu’il ramenait dans une hotte d’osier, tel Prométhée rapportant le feu sacré dans la concavité d’un roseau. « Xuanzang est allé là où nul autre n’est allé, il a vu et entendu ce que nul autre n’a jamais vu et entendu. Seul, il traversa de vastes étendues sans chemin, fréquentées seulement par des fantômes démoniaques. Courageusement il grimpa sur de fabuleuses montagnes… toujours refroidies par des vents glacés et par des neiges éternelles… Maintenant, il est revenu sain et sauf [dans] son pays natal et avec si grande quantité de précieux trésors. Il y a, là, six cent cinquante-sept ouvrages sacrés… dont certains sont remplis de charmes… capables de faire envoler les puissances invisibles du mal »**. Ses « Mémoires » et sa « Biographie » devinrent la source d’inspiration de nombreuses légendes qui, mêlées à des contes animaliers, s’enrichirent peu à peu de créatures surnaturelles et de prodiges. Déjà dans la « Chantefable de la quête des soûtras par Xuanzang des grands Tang » (« Da Tang Sanzang qu jing shihua »***), datée du Xe ou XIe siècle, on voit entrer en scène un Roi des Singes, accompagnant le pèlerin dans son voyage et contribuant puissamment à sa réussite — un Singe fabuleux calqué, au moins en partie, sur le personnage d’Hanumân dans le « Râmâyaṇa ». Certaines pièces du théâtre des Yuan avaient aussi pour sujet la quête des soûtras. Et il existait, sous ces mêmes Yuan, un roman intitulé « La Pérégrination vers l’Ouest », mais qui est perdu, si l’on excepte un fragment dans la « Grande Encyclopédie Yongle »

* En chinois « 西遊記 ». Autrefois transcrit « Si yeou ki ». Haut

** Dans Lévy, « Les Pèlerins chinois en Inde », p. 362. Haut

*** En chinois « 大唐三藏取經詩話 ». Haut