Comptes rendus sur la littérature ancienne et moderne de toutes les nations

Sagard, « Le Grand Voyage du pays des Hurons, situé ès derniers confins de la Nouvelle-France, dite Canada »

XVIIᵉ siècle

XVIIe siècle

Il s’agit de la relation « Le Grand Voyage du pays des Hurons » du frère Gabriel Sagard, missionnaire français, qui a fidèlement décrit le quotidien des Indiens parmi lesquels il vécut pendant près d’un an, ainsi que l’œuvre divine qu’il eut la conviction d’accomplir, lorsque, la croix sur le cœur, le regard au ciel, il vint s’enfoncer dans les solitudes du Canada. Il en a tiré deux relations : « Le Grand Voyage du pays des Hurons » et « Histoire du Canada », qui sont précieuses en ce qu’elles nous renseignent sur les mœurs et l’esprit de tribus aujourd’hui éteintes ou réduites à une poignée d’hommes. Ce fut le 18 mars 1623 que le frère Sagard partit de Paris, à pied et sans argent, voyageant « à l’apostolique » *, pour se rendre à Dieppe, lieu de l’embarquement. La grande et épouvantable traversée de l’océan l’incommoda fort et le contraignit « de rendre le tribut à la mer [de vomir] » tout au long des trois mois et six jours de navigation qu’il lui fallut pour arriver à la ville de Québec. De là, « ayant traversé d’île en île » en petit canot, il prit terre au pays des Hurons tant désiré « par un jour de dimanche, fête de saint Bernard **, environ midi, [alors] que le soleil donnait à plomb » ***. Tous les Indiens sortirent de leurs cabanes pour venir le voir et lui firent un fort bon accueil à leur façon ; et par des caresses extraordinaires, ils lui témoignèrent « l’aise et le contentement » qu’ils avaient de sa venue. Notre zélé religieux se mit aussitôt à l’étude de la langue huronne, dont il ne manqua pas de dresser un lexique : « J’écrivais, et observant soigneusement les mots de la langue… j’en dressais des mémoires que j’étudiais et répétais devant mes sauvages, lesquels y prenaient plaisir et m’aidaient à m’y perfectionner… ; m’[appelant] souvent “Aviel”, au lieu de “Gabriel” qu’ils ne pouvaient prononcer à cause de la lettre “b” qui ne se trouve point en toute leur langue… “Gabriel, prends ta plume et écris”, puis ils m’expliquaient au mieux qu’ils pouvaient ce que je désirais savoir » ****. Peu à peu, il parvint à s’habituer dans un lieu si misérable. Peu à peu, aussi, il apprit la langue des Indiens. Il s’entretint alors fraternellement avec eux ; il les attendrit par sa mansuétude et douceur ; et comme il se montrait toujours si bon envers eux, il les persuada aisément que le Dieu dont il leur prêchait la loi, était le bon Dieu. « Telle a été l’action bienfaisante de la France dans ses possessions d’Amérique. Au sud, les Espagnols suppliciaient, massacraient la pauvre race indienne. Au nord, les Anglais la refoulaient de zone en zone jusque dans les froids et arides déserts. Nos missionnaires l’adoucissaient et l’humanisaient », dit Xavier Marmier *****.

la croix sur le cœur, le regard au ciel, il vint s’enfoncer dans les solitudes du Canada

Mais l’été survint. Le frère Sagard profita du départ des Hurons, qui allaient faire la traite, pour se rendre à Québec. Quelques jours après, il s’apprêtait à regagner avec eux la Huronie, quand il reçut une lettre du père Polycarpe du Fay lui ordonnant de retourner en France. La séparation d’avec les Hurons ne laissa pas d’être touchante : « Gabriel », dirent-ils d’une voix triste ******, « serons-nous encore en vie, et nos petits enfants, quand tu reviendras vers nous ? Tu sais comme nous t’avons toujours aimé et chéri, et que tu nous es précieux plus qu’aucune autre chose que nous ayons en ce monde ; ne nous abandonne donc point, et prends courage de nous instruire et enseigner le chemin du Ciel ». Après avoir promené un dernier regard d’adieu sur ce cercle de vaillants chrétiens qu’il avait formés et qu’il appelait ses enfants, il dit ******* : « C’est à cett’ heure qu’il faut que je te quitte, ô pauvre Canada, ô ma chère province des Hurons, celle que j’avais choisie pour finir ma vie en travaillant à ta conversion ! Penses-tu que ce ne soit sans un regret et une extrême douleur, puisque je te vois encore gisante dans l’épaisse ténèbre de l’infidélité, si peu illuminée du Ciel, si peu éclairée de la raison ? [Mais] tu veux être chrétienne, tu me l’as dit ».

Voici un passage qui donnera une idée du style du « Grand Voyage du pays des Hurons » : « Entre toutes ces nations [indiennes], il n’y en a aucune qui ne diffère en quelque chose, soit pour la façon de se gouverner et entretenir, ou pour se vêtir et accommoder de leurs parures ; chacune nation se croyant la plus sage et mieux avisée de toutes, car “la voie du fol est toujours droite devant ses yeux”, dit le sage ********. Et pour dire ce qu’il me semble de quelques-uns, et lesquels sont les plus heureux ou misérables, je tiens les Hurons et autres peuples sédentaires [pour] la noblesse ; les nations algonquines pour les bourgeois ; et les autres sauvages de deçà, comme Montagnets et Canadiens *********, [pour] les villageois et pauvres du pays : et de fait, ils sont les plus pauvres et nécessiteux de tous… » **********

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* « Le Grand Voyage du pays des Hurons », p. 7.

** Le 20 août.

*** id. p. 81.

**** id. p. 87-88.

***** « Souvenir du Canada », p. 194.

****** « Le Grand Voyage », p. 338.

******* id. p. 378-379.

******** C’est ce qu’enseignait le sage Salomon, qui disait : « Le chemin du fou est droit à ses yeux » (Bible, « Livre des proverbes », XII, 15).

********* « Canadiens » s’est dit pour « Amérindiens » (Gervais Carpin, « Histoire d’un mot : l’ethnonyme “Canadien” de 1535-1691 », éd. Septentrion, coll. Les Cahiers du Septentrion, Québec).

********** p. 184.