Comptes rendus sur la littérature ancienne et moderne de toutes les nations

« Les Contes populaires de l’Égypte ancienne »

éd. E. Guilmoto, Paris

éd. E. Guilmoto, Paris

Il s’agit des « Deux Frères » et autres contes de l’Égypte ancienne. « Il y avait une fois deux frères d’une seule mère et d’un seul père * : Anubis était le nom du grand, tandis que Bata était le nom du cadet… » Ainsi débute, à la manière d’un conte de Perrault, le conte des « Deux Frères », récit populaire transcrit par les scribes Inéna, Qagabou, Hori et Méremopê pour amuser l’enfance du prince Séthy-Mérenptah, le futur pharaon Séthy II (XIIe siècle av. J.-C.). Le manuscrit hiératique sur papyrus qu’en possède le British Museum est l’exemplaire même qui a appartenu au prince ; on y lit au recto et au verso, en caractères extrêmement usés, cette suscription : « le flabellifère à la droite du roi… le général en chef, le fils du roi, Séthy-Mérenptah » **. Le texte relate l’histoire de deux frères dont le plus jeune, en repoussant les avances de la femme de l’autre, est accusé faussement par celle-ci et contraint à la fuite. Cette idée d’une séduction tentée par une femme adultère, qui ensuite se venge de celui qu’elle n’a pu corrompre, est une idée suffisamment naturelle pour s’être présentée plus d’une fois à l’esprit des poètes et des conteurs : rappelons, dans la Bible hébraïque, Joseph et la femme de Putiphar ; dans la mythologie grecque, Hippolyte et Phèdre ; dans « Le Livre des rois » de Firdousi, Siawusch et Soudabeh. Mais un point que personne de nos jours ne conteste, c’est que la version égyptienne est plus ancienne que celle des autres peuples, et que les mœurs et coutumes qu’elle dépeint ont la tournure particulière à celles des bords du Nil : « Tout y est égyptien du commencement jusqu’à la fin », dit Gaston Maspero ***, « et les détails même qu’on a indiqués comme étant de provenance étrangère nous apparaissent purement indigènes, quand on les examine de près… Je conclus, de ces faits, qu’il faut considérer l’Égypte, sinon comme un des pays d’origine des contes populaires, au moins comme un de ceux où ils se sont naturalisés le plus anciennement et où ils ont pris le plus tôt une forme vraiment littéraire ».

Pharaon s’y révèle moins divin qu’on ne serait disposé à le croire par les scènes triomphales des bas-reliefs

L’autre grand intérêt de ce texte, c’est qu’à l’opposé des documents officiels qui nous disent ce que firent les Khéops, les Ramsès, les Thoutmôsis du monde admirablement idéal, le conte nous apprend ce qu’on disait d’eux dans les rues de Memphis. Pharaon s’y révèle moins divin qu’on ne serait disposé à le croire par les scènes triomphales des bas-reliefs. Les conteurs populaires ne répugnent pas à l’imaginer quelquefois ridicule et à le montrer dans des situations qui contrastent avec l’appareil de sa majesté et de sa toute-puissance : « Il est trompé par sa femme comme un simple mortel, volé puis dupé à tout coup par les voleurs, escamoté par un magicien au milieu de son palais et rossé d’importance devant un roitelet nègre. C’était la revanche du menu peuple dépouillé et battu sur le tyran qui l’écrasait », dit Maspero ****.

Il n’existe pas moins de sept traductions françaises des « Deux Frères », mais s’il fallait n’en choisir qu’une seule, je choisirais celle de Maspero.

Diagramme
— Passage dans la langue originale

« Et après beaucoup de jours ensuite de cela, tandis qu’ils étaient aux champs et qu’ils nouaient, le grand frère dépêcha son frère cadet, disant : “Cours, apporte-nous les semences du village !” Le frère cadet trouva la femme de son grand frère qu’on était occupé à coiffer. Il lui dit : “Debout ! donne-moi des semences, que je coure aux champs, car mon grand frère a dit en m’envoyant : Point de paresse !” Elle lui dit : “Va, ouvre la huche, toi, emporte ce qu’il te plaira, de peur que ma coiffure ne reste inachevée”. Le gars entra dans son étable, il emporta une grande jarre, car son intention était de prendre beaucoup de grains, il la chargea de blé et d’orge et il sortit sous le faix. Elle lui dit : “Quelle est la quantité qui est sur ton épaule ?” Il lui dit : “Orge — trois mesures, froment — deux mesures, total — cinq, voilà ce qu’il y a sur mon épaule”. Ainsi lui dit-il, mais elle, elle lui adressa la parole, disant : “Il y a grand-prouesse en toi, et j’observe tes forces chaque jour !” Et son cœur l’accointa comme on accointe un gars. »
— Passage dans la traduction de Maspero

« Et après beaucoup de jours ensuite de cela, alors qu’ils étaient aux champs et qu’ils manquaient de semences, l’aîné envoya son frère cadet, en disant : “Va nous chercher des semences au village”. Son frère cadet trouva la femme de son frère aîné qu’on était en train de coiffer. Alors il lui dit : “Lève-toi, afin que tu me donnes des semences et que je coure aux champs, car mon frère aîné m’attend. Ne tarde pas”. Elle lui répondit : “Va, ouvre le grenier et emporte toi-même ce que tu désires, afin que ma coiffure ne reste pas en plan”. Le jeune homme entra alors dans son étable, d’où il rapporta une jarre de grande taille, ayant l’intention de prendre beaucoup de semences ; il se chargea d’orge et de froment et il sortit, les portant. Elle lui dit : “Quel est le poids de ce qui est sur ton épaule ?” Il lui répondit : “Trois sacs de froment, deux sacs d’orge, total cinq, voilà ce qu’il y a sur mon épaule”. Ainsi lui dit-il, mais elle lui adressa de nouveau la parole, disant : “Il y a en toi une grande force et je vois ta vigueur chaque jour”. Et elle désira de le connaître en connaissance d’homme. »
— Passage dans la traduction de Gustave Lefebvre (« Romans et Contes égyptiens de l’époque pharaonique », éd. Librairie d’Amérique et d’Orient A. Maisonneuve, Paris)

« Plusieurs jours après cela, ils se trouvaient encore dans les champs à travailler. Anubis expédia son jeune frère, en disant : “Va, rapporte-nous des semences du village !” Le jeune frère trouva la femme de son frère aîné assise à se coiffer. Il lui dit : “Lève-toi et donne-moi des semences ; je retourne aux champs, car c’est mon frère qui m’a diligente, en disant : Ne perds pas de temps”. Elle lui dit : “Va, ouvre le coffre et prends-y ce que tu voudras. Ne me fais pas interrompre ma tresse”. Le jeune homme entra dans son étable ; il prit un grand vase, car son intention était d’emporter une grande quantité de semences ; il le chargea de blé et d’orge, et sortit avec son fardeau. Elle lui dit : “Quelle quantité as-tu sur ton épaule ?” Et il lui dit : “Trois mesures d’orge et deux mesures de blé, en tout, cinq mesures, voilà ce que j’ai sur mon épaule”. Ainsi lui dit-il. Elle lui parla ainsi : “Quelle grande force tu as ! J’ai remarqué ta vigueur chaque jour !” Son cœur le connaissait de la connaissance du désir. »
— Passage dans la traduction de François Chabas (« Choix de textes égyptiens », XIXe siècle)

« De nombreux jours plus tard, ils étaient dans les champs et furent à court de semence. L’aîné envoya donc son frère cadet en chercher en lui recommandant : “Va vite ! Rapporte-nous des semences du village !” Son frère cadet trouva la femme de son frère aîné assise, en train de se tresser les cheveux. Il lui dit : “Lève-toi et donne-moi des semences, que je retourne vite aux champs, car mon frère aîné m’attend. Ne traîne pas !” Mais elle lui répondit : “Va ! Ouvre le grenier et prends-y ce que tu veux : ne me force pas à interrompre ma coiffure !” Le garçon entra donc dans son étable et y prit une grande jarre, car il désirait prendre beaucoup de semence. Il la remplit d’orge et de blé, puis sortit en la portant. Elle lui demanda : “Quel est le poids de ce que tu portes sur l’épaule ?” Il lui répondit : “Trois sacs de blé et deux sacs d’orge, soit cinq sacs. Voilà ce que je porte sur l’épaule”. S’adressant à lui, elle dit encore : “Il y a une grande force en toi : je constate ta vigueur chaque jour”, car elle désirait le connaître en connaissance d’homme. »
— Passage dans la traduction de M. Pierre Grandet (« Contes de l’Égypte ancienne », éd. Khéops, Paris)

« Les jours s’étant multipliés après ceci, ils étaient dans les champs et se réjouissaient de (lacune). L’aîné envoya son frère cadet en lui disant : “Va au village et rapporte-nous des grains”. Le jeune homme trouva la femme de son frère occupée à se tresser les cheveux. Il lui dit : “Veux-tu me donner des grains ? je vais aller aux champs, car mon frère (lacune)”. Elle lui répondit : “Va, ouvre le grenier, prends toi-même ce que tu désires (lacune). Mes cheveux tomberaient en chemin”. Le jeune homme s’en alla à son étable, il prit un très grand vase, car il voulait emporter beaucoup de grains, il le remplit d’orge et de froment, puis il sortit avec sa charge. La jeune femme lui dit : “Tu as bien là cinq mesures de grains sur ton épaule ?” Le jeune homme en convient ; alors elle reprend : “Comme tu es fort ! j’ai bien remarqué ta vaillance (lacune)”. Car son cœur le connaissait (lacune), elle était complètement éprise de lui. »
— Passage dans la traduction d’Emmanuel de Rougé (« Notice sur un manuscrit égyptien en écriture hiératique, écrit sous le règne de Merienphthah, fils du Grand Ramsès », XIXe siècle)

« Des jours après cela, alors qu’ils se trouvaient dans les champs, les semences vinrent à manquer ; alors l’aîné dépêcha son jeune frère, disant : “Va au village et rapporte des semences”. Celui-ci trouva l’épouse de son frère aîné, assise et se coiffant ; il lui dit : “Lève-toi et donne-moi des semences que je porterai jusqu’aux champs où mon frère attend mon retour. Va sans délai”. Elle lui dit : “Va toi-même, ouvre le grenier et emporte ce que tu désires, afin que je n’aie pas à abandonner ma coiffure pendant sa confection”. Le jeune homme alors pénétra dans le grenier, il emmena une grande jarre, car il voulait rapporter une grande quantité de semences, et se chargea d’orge et d’épeautre ; il sortit en portant tout cela. La femme lui dit : “Combien pèse ce qui est sur ton épaule ?” Il lui répondit : “Le poids de trois sacs d’épeautre et de deux sacs d’orge, soit un total de cinq sacs, repose sur mon épaule”. Ainsi parla-t-il. Elle lui adressa encore la parole disant : “Il y a une grande force en toi, j’ai pu constater ta vigueur chaque jour”. Elle désira alors de le connaître comme une femme connaît un homme viril. »
— Passage dans la traduction de Mme Claire Lalouette (« Textes sacrés et textes profanes de l’ancienne Égypte. Tome II », éd. Gallimard, Paris)

« De nombreux jours après cela, comme ils étaient toujours aux champs, les semences vinrent à manquer. Il envoya donc son frère cadet, en disant : “Cours et ramène-nous des semences de la ville”. Le frère cadet trouva la femme de son frère aîné qui était assise et que l’on coiffait. Alors il lui dit : “Lève-toi et donne-moi des semences, que je retourne vite aux champs car mon frère aîné m’attend. Ne tarde pas !” Elle lui répondit : “Va, ouvre le grenier et prends pour toi ce dont tu as besoin, mais ne laisse pas ma coiffure rester en plan”. Alors le jeune homme entra dans le grenier, d’où il sortit avec une grande jarre, parce qu’il voulait prendre beaucoup de semences. Il se chargea de blé, d’orge, et il était en train de sortir avec cela lorsqu’elle lui dit : “Quel est le poids qui est sur ton épaule ?” Il lui répondit : “Trois sacs d’orge et deux sacs de blé, soit cinq sacs au total. Voilà ce qui est sur mon épaule”. Puis elle reprit la parole, disant : “Il y a une grande force en toi, et moi je vois ta puissance quotidiennement !” Et elle désira le connaître comme on connaît un homme. »
— Passage dans la traduction de M. François Schuler (« Conte des deux frères • Le Mari trompé », éd. J. Corti, coll. Merveilleux, Paris)

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* La polygamie existant en Égypte dès l’époque pharaonique, il n’était pas inutile de préciser, en nommant deux frères, qu’ils étaient « d’une seule mère et d’un seul père ».

** Traduction de M. Frédéric Servajean.

*** p. LXXV-LXXVI.

**** p. XXXIV.