Comptes rendus sur la littérature ancienne et moderne de toutes les nations

« Anthologie grecque, d’après le manuscrit palatin. Tome II »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de l’« Anthologie grecque ». Le mot « anthologie », composé d’« anthos » * (« fleur ») et de « legô » ** (« cueillir »), signifie un choix, un bouquet de compositions légères qui nous charment par leurs inspirations, trop courtes, d’ailleurs, pour jamais nous fatiguer ; mais, plus particulièrement et par excellence, ce mot désigne dans la langue des humanistes l’« Anthologie grecque ». C’est une immense collection de quatre mille petits poèmes, formant une chaîne non interrompue depuis les temps héroïques jusqu’aux derniers temps du Bas-Empire. On y voit les changements successifs qui se sont opérés, de siècle en siècle, dans les foyers de la culture grecque éparpillés un peu partout en Europe, en Afrique et en Asie. Méléagre *** (IIe-Ie siècle av. J.-C.) est l’un des poètes qui a fourni à l’« Anthologie » le plus de poèmes ; mais ce qui lui fait honneur encore davantage, c’est d’avoir eu l’idée de la première « Anthologie » connue. Il lui donna le titre simple et élégant de « Guirlande » (« Stephanos » ****), parce qu’il la regarda comme une guirlande de fleurs et qu’il symbolisa chaque auteur par une fleur assortie : telle poétesse par un lys, telle autre par un iris, Sappho par une rose, Archiloque le satirique par la feuille d’acanthe « aux piquants redoutables », et ainsi de suite. Philippe de Thessalonique ***** (IIe siècle apr. J.-C.) et Agathias ****** (VIe siècle apr. J.-C.) publièrent des anthologies d’après le même procédé. Au Xe siècle, Constantin Céphalas ******* s’empara de toutes ces anthologies pour en coordonner une nouvelle, dont l’unique exemplaire dort dans la poussière de la Bibliothèque palatine, à Heidelberg ; de là, le nom consacré de « manuscrit palatin ». Enfin, au XIIIe siècle, Maxime Planude ********, moine de Constantinople, remania le travail de Céphalas pour en éliminer les morceaux obscènes ; les choix qu’il fit gâtèrent plutôt l’« Anthologie » qu’ils ne l’enrichirent.

une immense collection de quatre mille petits poèmes, formant une chaîne non interrompue

Dès l’aurore de leur civilisation, les Grecs avaient aimé les petits vers de société, qui allaient rarement au-delà de dix. Et comme ce genre poétique se pliait à toutes sortes de matières, ils l’employèrent tantôt à consacrer le nom d’un héros, à honorer une grande action ; tantôt à exprimer une sensation, à peindre rapidement une personne rencontrée, une chose entrevue. « Le poète, pour réussir à ces hasardeuses petites pièces, doit être poli par le commerce du monde aussi bien que par l’étude des choses du goût et de l’élégance », dit Isaac D’Israéli *********. « Le génie ne suffit pas toujours pour donner cette grâce d’aménité qui semble réservée aux personnes habituées à la société élégante. De telles productions sont les effusions du goût, plutôt que du talent ; et pour qu’il y réussisse, il ne suffit pas que le poète soit inspiré par la Muse, il faut encore que sa page concise ait été polie et caressée par la main des Grâces. » Toutes ces petites élégies, ces gracieuses épitaphes et autres poésies reçurent le nom général d’« épigramme » (« inscription »), nom dont le sens devint aussi vague, sous le rapport du contenu, que celui de « madrigal » en français. Plus tard, lorsque sous la domination romaine les Grecs n’eurent plus les moyens ni l’occasion d’encourager les grands ouvrages poétiques ; lorsque toutes les Muses épiques et dramatiques se furent tues, ces épigrammes survécurent à la haute littérature. Et ce qui avait été l’amusement de la Grèce florissante devint l’unique travail littéraire de la Grèce dégénérée. « Grecs infortunés que nous sommes », dit l’« Anthologie grecque » **********, « cendre et poussière ! Nos espérances sont évanouies ou mortes ; car aujourd’hui chez nous tout est confusion et ruine. »

Il n’existe pas moins de trois traductions françaises de l’« Anthologie grecque », mais s’il fallait n’en choisir qu’une seule, je choisirais celle de Félix-Désiré Dehèque.

« Τίς ποθ’ Ὁμηρείης μεγάλης ὀπός ἐστιν ἀπευθής ;
Τίς χθών, τίς δὲ θάλασσα μάχην οὐκ οἶδεν Ἀχαιῶν ;
Δῆμος ὁ Κιμμερίων, πανδερκέος ἄμμορος αἴγλης
Ἠελίου, Τροίης ὄνομ’ ἔκλυεν, ἔκλυεν Ἄτλας
Οὐρανὸν εὐρύστερνον ἔχων ἐπικείμενον ὤμοις.
 »
— Poème dans la langue originale

« Quelles oreilles n’ont point été frappées de la grande voix d’Homère ? Quelle terre, quelle mer ignorent les combats des Grecs ? Le peuple cimmérien ***********, qui est privé de la lumière du soleil, a entendu le nom de Troie ; Atlas l’a entendu, tout en portant le ciel sur ses vastes épaules. »
— Poème dans la traduction de Dehèque

« Qui ignore la grande voix homérique ? Quelle terre, quelle mer ne connaît les combats des Achéens ? Le peuple des Cimmériens, privé de l’éclat du soleil qui voit tout, a entendu le nom de Troie ; Atlas l’a entendu, lui qui a à porter sur ses épaules le vaste ciel. »
— Poème dans la traduction de Maurice Rat (éd. Garnier frères, Paris)

« Qui ne connaît la grande voix d’Homère ? Quelle terre, quelle mer ignore le combat des Achéens ? Le peuple des Cimmériens, que jamais ne visitent les lumineux rayons du soleil qui voit tout, a entendu le nom de Troie ; Atlas l’a entendu lui qui porte le vaste ciel posé sur ses épaules ! »
— Poème dans la traduction de Pierre Waltz (éd. Les Belles Lettres, coll. des universités de France, Paris)

« Quis tandem Homericæ magnæ vocis est nescius ?
Quæ tellus, quod vero mare pugnam non novit Græcorum ?
Populus Cimmeriorum, cuncta-cernentis expers radiorum
Solis, Trojæ nomen audiit, audiit Atlas
Cælum late-patens qui habet impositum humeris. »
— Poème dans la traduction latine de Jean-François Boissonade (XIXe siècle)

« Quem non personuit vox immortalis Homeri ?
Quod mare, quæ tellus pugnas ignorat Achivum ?
Obsita perpetua caligine Cimmerium gens
Nomen, Troja, tuum tamen audiit : audiit Atlas,
Ætherium vastis qui fert cervicibus axem. »
— Poème dans la traduction latine d’Hugo de Groot, dit Grotius (XVIIe siècle)

« Ecquis Homeriæ vocis, vel carminis expers ?
Quæ tellus, quodque æquor Achaica nesciat arma ?
Ipsi Cimmerii Trojam de nomine norunt,
Luminis expertes Phœbei, novitque Atlas,
Qui latis humeris gerit alti pondera cæli. »
— Poème dans la traduction latine de Florent Chrestien (XVIe siècle)

« Quis unquam Homericæ magnæ succus est fando non auditus ?
Quæ terra, quod mare pugnam non novit Argivorum ?
Populus Cimmeriorum omnia cernentis non particeps splendoris
Solis, Trojæ nomen audivit : audivit Atlas,
Cælum latum habens impositum humeris. »
— Poème dans la traduction latine d’Eilhard Lubin (XVIIe siècle)

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* En grec ἄνθος.

** En grec λέγω.

*** En grec Μελέαγρος. Parfois transcrit Méléagros. « Méléagros est un bien étrange poète qui naquit en Judée, près du lac de Génésareth. Juif ? ou Syrien ? ou Grec ? On ne sait. Mais amoureux des femmes hébraïques et des poètes de l’Hellas », dit Pierre Louÿs (« Lettre à Paul Valéry du 31.X.1891 » dans Suzanne Larnaudie, « Paul Valéry et la Grèce », éd. Droz, Genève, p. 38).

**** En grec « Στέφανος ».

***** En grec Φίλιππος ὁ Θεσσαλονικεύς.

****** En grec Ἀγαθίας.

******* En grec Κωνσταντῖνος ὁ Κεφαλᾶς.

******** En grec Μάξιμος ὁ Πλανούδης.

********* Dans Charles Des Guerrois, « Étude sur l’Anthologie grecque », p. 32.

********** « Tome I », p. 386.

*********** Le pays fabuleux des Cimmériens, situé aux extrêmes limites de l’Océan, était « toujours enveloppé de brouillards et de nuées ; et jamais le brillant Hélios ne le regardait de ses rayons » (« L’Odyssée », ch. XI).