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Rivarol, «Journal politique national»

éd. Union générale d’éditions, coll. Le Monde en 10/18, Paris

éd. Union géné­rale d’éditions, coll. Le Monde en 10/18, Paris

Il s’agit du «Jour­nal poli­tique natio­nal»* d’Antoine Riva­ro­li, dit de Riva­rol, impro­vi­sa­teur fran­çais, un des plus éblouis­sants esprits de la fin du XVIIIe siècle. «Il y a par­mi les gens du monde cer­taines per­sonnes qui doivent tout [leur] bon­heur à leur répu­ta­tion de gens d’esprit, et toute leur répu­ta­tion à leur paresse». En pla­çant ces mots en tête du «Petit Alma­nach de nos grands hommes», Riva­rol pen­sait-il à lui-même? Pro­ba­ble­ment. Il était pares­seux et il le savait; mais c’était le dieu de la conver­sa­tion en cette fin de siècle où la conver­sa­tion était le suprême plai­sir et la suprême gloire, et il était chaque jour tra­ver­sé d’inspirations ful­gu­rantes. On rap­porte qu’il notait ses «Pen­sées diverses» sur de petites feuilles volantes, sur des mor­ceaux de papier, qu’il ran­geait ensuite dans des sacs posés sur sa table de nuit. Avec ces sacs, qu’il ren­ver­sait pério­di­que­ment, tel un cher­cheur d’or comp­tant ses pépites, il visait au pre­mier rang dans les lettres et il était bien capable d’y atteindre; mais il fré­quen­tait trop une socié­té dis­si­pée, mon­daine, une socié­té qui ne vou­lait qu’être amu­sée; et en quelques heures de conver­sa­tion, il gas­pillait avec éclat la matière de dix livres. «On n’avait qu’à le tou­cher sur un point, qu’à lui don­ner la note, et le mer­veilleux cla­vier répon­dait à l’instant par toute une sonate», explique un cri­tique**. Ces suc­cès com­modes, qu’il rem­por­tait chaque soir en cau­sant sur n’importe quel sujet, et qui n’avaient besoin, pour être renou­ve­lés, que des impro­vi­sa­tions de son esprit légè­re­ment occu­pé, lui ont ravi ses plus belles années. «Sans cesse arra­ché à lui-même, il a sacri­fié tan­tôt à la fri­vo­li­té, tan­tôt à la fidé­li­té, tan­tôt à la néces­si­té, les heures sacrées de l’inspiration. Il a per­pé­tuel­le­ment man­qué les occa­sions de deve­nir un grand homme», explique un autre cri­tique***.

en quelques heures de conver­sa­tion, il gas­pillait avec éclat la matière de dix livres

Quoi qu’il en soit de la dila­pi­da­tion de son talent, de la négli­gence de ses forces, on peut retrou­ver dans quelques pages éparses cette dex­té­ri­té inouïe, ces idées vives et justes que ses contem­po­rains ont admi­rées. Mieux que son «Jour­nal poli­tique natio­nal», où il a peint la Révo­lu­tion telle qu’elle était évi­dem­ment, pleine d’absurdités et d’horreurs; mieux que son «Dis­cours sur l’universalité de la langue fran­çaise», qui a per­mis à cet homme de natio­na­li­té dou­teuse de rendre hom­mage à sa langue d’élection, en en défen­dant brillam­ment les mérites, en en célé­brant les conquêtes, en en éten­dant le pres­tige; mieux que son trai­té «De l’homme», où il a décrit artis­te­ment com­ment les humains, ayant été pour­vus d’habileté par la nature, ont mis à contri­bu­tion la terre, l’air et l’eau pour égayer et trom­per leur courte exis­tence; mieux que tout cela, ce qui reste de lui, ce sont ses «Pen­sées diverses». Elles sont toutes belles; elles contiennent toutes leur moment de génie; elles res­tent comme le ves­ti­bule d’un monu­ment immense qui n’a jamais été ache­vé, et qu’on regrette.

Voi­ci un pas­sage qui don­ne­ra une idée du style du «Jour­nal poli­tique natio­nal» : «L’horreur d’un jour sombre, froid et plu­vieux; cette infâme milice bar­bo­tant dans la boue; ces har­pies, ces monstres à visages humains et ces deux têtes por­tées dans les airs; au milieu de ses gardes cap­tifs, un monarque traî­né len­te­ment avec toute sa famille; tout cela for­mait un spec­tacle si effroyable, un si lamen­table mélange de honte et de dou­leur, que ceux qui en ont été les témoins n’ont encore pu ras­seoir leur ima­gi­na­tion; et de là viennent tant de récits divers et muti­lés de cette nuit et de cette jour­née qui pré­paient encore plus de remords aux Fran­çais que de détails à l’histoire»****.

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* Éga­le­ment connu sous les titres de «Mémoires», de «Tableaux de la Révo­lu­tion» et de «Tableau his­to­rique et poli­tique des tra­vaux de l’Assemblée consti­tuante, depuis l’ouverture des États géné­raux jusqu’après la jour­née du 6 octobre 1789». Haut

** Sainte-Beuve. Haut

*** Adolphe de Les­cure. Haut

**** p. 235. Haut