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Saadi, «Le “Boustan”, ou Verger : poème persan»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du «Bous­tan»*Le Ver­ger») de Saa­di**, le prince des mora­listes per­sans, l’écrivain de l’Orient qui s’accorde le mieux, je crois, avec les goûts de la vieille Europe par son inal­té­rable bon sens, par la finesse et la faci­li­té élé­gante qui carac­té­risent toute son œuvre, par la sagesse indul­gente avec laquelle il raille les tra­vers des hommes et blâme dou­ce­ment leurs folies. Saa­di naquit à Chi­raz l’an 1184 apr. J.-C. Il per­dit ses parents de bonne heure et les pleu­ra digne­ment, à en juger par ce qu’il dit sur les orphe­lins, qui lui ins­pi­rèrent quelques-uns de ses accents les plus émus : «Étends ton ombre tuté­laire sur la tête de l’orphelin… arrache l’épine qui le blesse. Ne connais-tu pas l’étendue de son mal­heur? L’arbrisseau arra­ché de ses racines peut-il encore se cou­vrir de feuillage? Quand tu vois un orphe­lin bais­ser tris­te­ment la tête… ne laisse pas cou­ler ses larmes; ce sont des larmes qui font trem­bler le trône de Dieu. Sèche avec bon­té ses yeux humides, essuie pieu­se­ment la pous­sière qui ter­nit son visage. Il a per­du l’ombre qui pro­té­geait sa tête»***. L’orphelin Saa­di par­tit pour Bag­dad, où il sui­vit les cours de Soh­ra­ver­di, cheikh non moins célèbre par ses ten­dances mys­tiques que par son éru­di­tion : «Ce cheikh véné­ré, mon guide spi­ri­tuel… pas­sait la nuit en orai­son et dès l’aube il ser­rait soi­gneu­se­ment son tapis de prière (sans l’étaler aux regards)… Je me sou­viens que la pen­sée ter­ri­fiante de l’enfer avait tenu éveillé ce saint homme pen­dant une nuit entière; le jour venu, je l’entendis qui mur­mu­rait ces mots : “Que ne m’est-il per­mis d’occuper à moi seul tout l’enfer, afin qu’il n’y ait plus de place pour d’autres dam­nés que moi!”»**** Ce fut peu de temps après avoir ter­mi­né ses études que Saa­di com­men­ça cette vie de voyages qui était une sorte d’initiation impo­sée aux dis­ciples spi­ri­tuels du sou­fisme. La faci­li­té avec laquelle les adeptes de cette doc­trine allaient d’un bout à l’autre du monde musul­man, la curio­si­té natu­relle à son jeune âge, le peu de sûre­té de son pays natal, toutes ces causes déter­mi­nèrent Saa­di à s’éloigner de la Perse pen­dant de longues années. Il par­cou­rut l’Asie Mineure, l’Égypte et l’Inde; il éprou­va les nom­breux avan­tages des voyages qui «réjouissent l’esprit, pro­curent des pro­fits, font voir des mer­veilles, entendre des choses sin­gu­lières, par­cou­rir du pays, conver­ser avec des amis, acqué­rir des digni­tés et de bonnes manières… C’est ain­si que les sou­fis ont dit : “Tant que tu restes comme un otage dans ta bou­tique ou ta mai­son, jamais, ô homme vain, tu ne seras un homme. Pars et par­cours le monde avant le jour fatal où tu le quit­te­ras”»*****.

Mais l’heure du retour à Chi­raz arri­va, et Saa­di se sen­tit gagné par la fatigue et par la nos­tal­gie du ciel per­san : «J’ai pas­sé ma vie en voyages loin­tains, j’ai vécu par­mi les peuples les plus divers. Par­tout j’ai recueilli quelque pro­fit, chaque mois­son m’a livré quelques gerbes; mais nulle part je n’ai ren­con­tré des cœurs purs et sin­cères comme à Chi­raz (que Dieu la pro­tège!)»******. En ce temps-là, les voya­geurs avaient cou­tume de rap­por­ter du sucre dans leurs bagages pour l’offrir à leurs amis; et sor­tant des jar­dins du monde, Saa­di ne revint pas vers les siens les mains vides. Ce qu’il leur offrit, cepen­dant, ce ne fut pas du sucre, mais une chose «dont la saveur est plus douce»******* encore, je veux dire ses deux recueils de morale, le «Gulis­tan» et le «Bous­tan». Puis, hono­ré de tous, com­blé par les grands, il se reti­ra dans un ermi­tage hors de la ville, où il ren­dit l’âme pai­si­ble­ment : «Qu’importe à Saa­di d’être ren­du à la terre, lui qui fut tou­jours humble comme elle. Après avoir par­cou­ru le monde, rapide comme l’ouragan, il a, comme les autres, lais­sé ses os à la terre. Bien­tôt le sépulcre aura consu­mé sa dépouille mor­telle, bien­tôt le vent aura jeté ses cendres à tra­vers le monde; mais n’oublie pas que, dans les bos­quets de la poé­sie, jamais ros­si­gnol n’a chan­té d’une voix plus douce»********.

«quelle sereine sagesse nous montre ce vieillard qui a connu toutes les péri­pé­ties de la vie et qui a si pro­fon­dé­ment réflé­chi sur elles!»

«Saa­di n’est qu’un sage», explique Ernest Hame­lin*********, «mais quelle sereine sagesse nous montre ce vieillard qui a connu toutes les péri­pé­ties de la vie et qui a si pro­fon­dé­ment réflé­chi sur elles! Comme tout l’enseignement moral qui se dégage sans effort de son œuvre révèle bien cette hau­teur d’intelligence de l’homme qui a appré­cié à leur juste mesure les choses de la terre et qui, sans s’en dés­in­té­res­ser, sait trou­ver dans l’élévation de sa pen­sée la rési­gna­tion à tous les coups du sort! Quoique pro­fon­dé­ment reli­gieux, il sait tou­jours s’arrêter sur la pente du mys­ti­cisme et ne perd jamais de vue les réa­li­tés de l’existence. Cette phi­lo­so­phie calme, la bon­ho­mie fami­lière rele­vée par­fois d’un fin sar­casme sous laquelle elle se pré­sente, enchan­taient nos pères. Vol­taire, qu’on retrouve par­tout lorsqu’il s’agit de son époque, tenait Saa­di en grande estime. Il abrite sous son nom son roman de “Zadig” et le donne comme une tra­duc­tion de l’écrivain per­san, à qui il fait signer une dédi­cace à [je ne sais] quelle sul­tane ima­gi­naire.»

Il n’existe pas moins de trois tra­duc­tions fran­çaises du «Bous­tan», mais s’il fal­lait n’en choi­sir qu’une seule, je choi­si­rais celle de Charles Bar­bier de Mey­nard.

«الا ای هنرمند پاکیزه خوی
هنرمند نشنیده‌ام عیب جوی
قبا گر حریرست و گر پرنیان
بناچار حشوش بود در میان
تو گر پرنیانی نیابی مجوش
کرم کار فرمای و حشوم بپوش
ننازم به سرمایهٔ فضل خویش
به دریوزه آورده‌ام دست پیش
شنیدم که در روز امید و بیم
بدان را به نیکان ببخشد کریم
تو نیز ار بدی بینیم در سخن
به خلق جهان آفرین کار کن
چو بیتی پسند آیدت از هزار
به مردی که دست از تعنت بدار
»
— Pas­sage dans la langue ori­gi­nale

«Lec­teur intel­li­gent et sage, sou­viens-toi que l’homme de mérite s’abstient de toute cri­tique mal­veillante. Une tunique, fût-elle de soie ou de bro­cart, a tou­jours une dou­blure; si tu ne trouves pas ici une étoffe de soie, ne t’en irrite point et dis­si­mule l’envers avec bon­té. Loin de me tar­guer de mon mérite, j’implore timi­de­ment ton indul­gence. On dit qu’au jour de l’Espérance et de la Crainte (au jour du Juge­ment), il sera par­don­né aux méchants en faveur des bons. Toi aus­si, si tu trouves quelque chose à reprendre dans cet ouvrage, imite la man­sué­tude du Créa­teur du monde; n’aurais-tu à louer qu’un seul de mes vers entre mille, sois géné­reux et épargne-moi ton blâme.»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Bar­bier de Mey­nard

«Ô toi qui es sage et d’un heu­reux natu­rel, sache que je n’ai jamais ouï dire qu’un homme d’esprit s’évertuât à décou­vrir des imper­fec­tions dans autrui. Quoique la pelisse soit de soie ou même de bro­cart, elle ne sau­rait se pas­ser d’une ouate de simple coton. Si tu ne trouves pas d’étoffe de soie pour ta pelisse, ne sois pas en colère, mais contente-toi de bonne grâce de la ouate. Je ne tire pas vani­té du capi­tal de mon mérite : en bon der­viche, j’avance la main pour men­dier. On dit qu’au jour de la Crainte et de l’Espérance (le jour de la Résur­rec­tion), Dieu dans sa géné­ro­si­té par­don­ne­ra aux méchants en faveur des bons. Toi aus­si, lec­teur, si tu trouves quelque chose de répré­hen­sible dans mon dis­cours, imite la bien­veillance du Créa­teur du monde. Si, sur mille de mes vers, un seul te paraît heu­reux, eh bien, au nom de ta géné­ro­si­té, ne cherche pas à me dépré­cier.»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion de Gar­cin de Tas­sy («Le “Bos­tan” : poème moral», XIXe siècle)

«Aie du res­pect pour ce livre, ver­tueux et intègre lec­teur.
Je n’ai jamais ouï dire qu’un homme ver­tueux fût inqui­si­teur des défauts d’autrui.
Il faut tou­jours qu’une robe soit gar­nie de coton,
Soit que l’étoffe soit de soie, soit qu’elle soit de laine.
Si une veste de laine ne te plaît pas,
Excuse et couvre le coton dont elle est gar­nie.
Je ne fais point le vain et le déli­cat sur ma capa­ci­té;
Je te pré­sente cet ouvrage avec la conte­nance d’un pauvre :
J’ai appris qu’au jour de l’Espérance et de la Crainte,
Le clé­ment Éter­nel fera misé­ri­corde aux méchants comme aux bons.
Toi de même, pour toutes les fautes que tu trou­ve­ras en mes dis­cours,
Uses-en comme le Créa­teur du monde en use envers nous;
Et si une ligne te plaît entre mille,
Retire géné­reu­se­ment de des­sus le livre la main de la calom­nie.»
— Pas­sage dans la tra­duc­tion du che­va­lier Jean Char­din (dans «Voyages en Perse et autres lieux de l’Orient», XVIIe siècle)

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* En per­san «بوستان». Par­fois trans­crit «Boos­tan», «Bus­tân» ou «Bos­tan». Haut

** En per­san سعدی. Par­fois trans­crit Sa’dy, Sah­dy, Sadi ou Sa‘di. Haut

*** «Le “Bous­tan”, ou Ver­ger», p. 100. Haut

**** id. p. 107. Haut

***** «“Gulis­tan”, le Jar­din des roses», p. 81. Haut

****** «Le “Bous­tan”, ou Ver­ger», p. 7-8. Haut

******* id. p. 8. Haut

******** id. p. 220. Haut

********* «La Lit­té­ra­ture orien­tale en France au XVIIe et au XVIIIe siècle • Le “Gulis­tan” de Sadi et sa Tra­duc­tion du per­san en pro­ven­çal», p. 16-17. Haut