chefs d’État

Mappemonde mettant en évidence la Chine et Taïwan.

Les En­tre­tiens de Confucius, souverain sans couronne

« Sans cette clé fon­da­men­tale [Les En­tre­tiens], on ne sau­rait avoir ac­cès à la ci­vi­li­sa­tion chi­noise. Et qui igno­re­rait cette ci­vi­li­sa­tion ne pour­rait ja­mais at­teindre qu’une in­tel­li­gence par­tielle de l’ex­pé­rience hu­maine. »

Confu­cius. Les En­tre­tiens de Confu­cius, trad. du chi­nois par Pierre Ry­ck­mans, préf. de René Étiemble. Pa­ris : Gal­li­mard, coll. « Connais­sance de l’Orient », 1987.

L’­his­toire de la pen­sée offre peu d’exemples d’une in­fluence aussi éten­due et aussi du­rable que celle du Vé­néré Maître Kong ou Kong­fuzi1Formes reje­tées :
Cong fou tsëe.
Krong-fou-tsé.
K’ong-fou-tseu.
Kong-fou-tze.
Khoung-fu-tzée.
Khoung-fou-dze.
Cung-fou-tsée.
Khung-fu-dsü.
Kung-fu-tsu.
Kung fu-tzu.
Cun-fu zu.
Cum-fu-çu.
. Si l’on doit ju­ger de sa gran­deur par la marque pro­fonde qu’il a im­pri­mée sur tous les peuples d’Asie orien­ta­le, l’on peut as­su­ré­ment le nom­mer « le plus grand ins­ti­tu­teur […] que les siècles aient ja­mais pro­duit ». C’est dans ses Entretiens (Lunyu)2Formes reje­tées :
Analectes.
Dialogues.
Les An­nales.
Les Pro­pos.
Les En­tre­tiens phi­lo­so­phiques.
Les Dis­cus­sions phi­lo­so­phiques.
Le Livre des en­tre­tiens ou des dis­cours mo­raux.
Dis­cours et pa­roles.
Aphorismes.
Conver­sa­tions avec ses dis­ciples.
Li­ber sen­ten­tia­rum (Le Livre des sen­tences).
Ra­tio­ci­nan­tium ser­mones (Les En­tre­tiens des ra­tio­na­listes).
Dis­sertæ sen­ten­tiæ.
Lén-yù.
Luen yu.
Louen yu.
Loung yu.
Lien-yu.
Liun iu.
Liun-ju.
Loun-yu.
Loun iu.
Lún-iù.
Ne pas confondre avec :
Les En­tre­tiens fa­mi­liers de Confu­cius (Kongzi jiayu) qui forment une sorte de sup­plé­ment hé­té­ro­doxe au re­cueil des Entretiens.
que se sont ma­ni­fes­tés son ar­dent amour de l’­hu­ma­nité ; sa mo­rale in­fi­ni­ment su­bli­me, mais en même temps pui­sée dans les pures sources du bon sens ; son souci per­ma­nent de res­ti­tuer à la na­ture hu­maine cette beauté pre­miè­re, ce pre­mier lus­tre, reçu du Ciel et obs­curci par les té­nèbres de l’igno­rance. On ne s’éton­nera donc pas si les pères jé­sui­tes, qui le firent connaître et ad­mi­rer à l’Eu­rope sous le nom la­ti­nisé de Confu­cius, conçurent pour lui un en­thou­siasme égal à ce­lui des Chi­nois. Ils virent dans ses Entretiens les perles de la Chine ou une chose de plus grand prix en­co­re, parce que pre­tio­sior est cunc­tis opi­bus [sa­pien­tia] (la sa­gesse est plus pré­cieuse que les perles)3Pr 3,15 (trad. La Bible : tra­duc­tion of­fi­cielle li­tur­gique).. Et ils conclurent que « ces en­sei­gne­ments ne sont pas seule­ment bons pour les gens de la Chi­ne, mais […] qu’il y a peu de Français qui ne s’es­ti­massent […] fort heu­reux s’ils les pou­vaient ré­duire en pra­tique ». Vol­taire lui-mê­me, conquis, ac­cro­cha dans son ca­bi­net un por­trait du sage chi­nois, au bas duquel il mit ces quatre vers :

« De la seule rai­son sa­lu­taire in­ter­prè­te,
Sans éblouir le mon­de, éclai­rant les es­prits,
Il ne parla qu’en sage et ja­mais en pro­phète ;
Ce­pen­dant on le crut, et même en son pays. »

Vol­taire. « De la Chine ». Œuvres com­plètes de Vol­taire, vol. 40, Ques­tions sur l’En­cy­clo­pé­die, par des ama­teurs, IV, César-Égalité. Ox­ford : Vol­taire Foun­da­tion, 2009.

L’Évidence de la droite raison

Consi­dé­rée sous le double rap­port de la mo­rale et de la po­li­tique, la doc­trine de Confu­cius se com­pare à celle que So­crate en­sei­gnait vers la même époque. « Amis de la rai­son, en­ne­mis de l’en­thou­siasme » (Vol­tai­re), Confu­cius et So­crate ont re­vêtu la sa­gesse an­tique de cette dou­ceur, de cette évi­den­ce, de ce calme ca­pables de tou­cher les es­prits les plus rudes. Ja­mais, peut-être, l’es­prit hu­main ne fut plus di­gne­ment re­pré­senté que par ces deux hommes. Su­pé­rieurs par leur phi­lo­so­phie, ils ne l’étaient pas moins par leur ju­ge­ment. Aus­si, ils sa­vaient toujours jusqu’où il faut al­ler et où il faut s’ar­rê­ter. Et si, tou­te­fois, ils s’écar­taient du droit che­min, leur bon sens les y ra­me­nait, en quoi ils ont un avan­tage consi­dé­rable sur bien des phi­lo­sophes de notre temps qui ont des rai­son­ne­ments si en­tor­tillés, si faux, des sub­ti­li­tés si épou­van­ta­bles, qu’ils peinent à se com­prendre eux-mêmes. « Le Maître dit : “Nul ne son­ge­rait à sor­tir au­tre­ment que par la porte. Pourquoi les gens cherchent-ils à mar­cher en de­hors de la Voie ?” » (VI.17)

On re­gret­te­ra, dès lors, l’opi­nion de He­gel qui, ne trou­vant dans Les En­tre­tiens au­cun de ces éga­re­ments auxquels il don­nait le nom de phi­lo­so­phie, tran­cha d’un mot ter­rible : « il au­rait mieux valu pour la ré­pu­ta­tion de Confu­cius que l’on n’eût pas tra­duit son ou­vrage »4He­gel, Georg Wil­helm Frie­drich. Leçons sur l’­his­toire de la phi­lo­so­phie, trad. de l’al­le­mand par Jean Gi­be­lin. Pa­ris : Gal­li­mard, 1954.. Cette mé­prise est d’au­tant plus étrange que l’Al­le­magne pos­sè­de, avec les Conver­sa­tions de Goethe, un livre émi­nem­ment proche par sa se­reine in­ti­mi­té, par la pré­sence vivante d’un Maître. Que l’on ne s’y trompe pas ! Ju­ger Confu­cius in­digne d’être tra­duit, c’est reje­ter la rai­son même — « cette vé­rité in­té­rieure qui est dans l’âme de tous les hom­mes, et que notre phi­lo­sophe consul­tait sans cesse [pour] conduire toutes ses pa­roles » (Jean de La­bru­ne).

La Voie du sage

Comme tant d’autres « instituteurs » du genre hu­main, comme le Boud­dha en In­de, Za­ra­thous­tra en Per­se, Confu­cius n’était pas un écri­vain, mais un Maître qui laissa à ses dis­ciples le soin de trans­crire ses en­sei­gne­ments. Du res­te, étran­ger aux grands dis­cours et à l’élo­quence dé­pla­cée, il leur pré­fé­rait une at­ti­tude re­cueillie, « comme celle d’un mu­si­cien pen­ché sur son ins­tru­ment pour en ti­rer les plus belles mé­lo­dies »5Se­lon l’­heu­reuse image d’An­toine-Jo­seph As­saf.. Il al­lait par­fois jusqu’à sou­pi­rer : « Je vou­drais ne plus par­ler ». Aux dis­ciples qui s’émou­vaient de ses si­len­ces, il ré­torquait avec une majesté presque cos­mique : « Le Ciel parle-t-il ? Pour­tant les quatre sai­sons suivent leur cours, pour­tant les cent créa­tures naissent. Le Ciel parle-t-il ? » (X­VII.19)

Il dé­cla­rait hum­ble­ment à qui vou­lait l’en­tendre : « Je trans­mets, je n’in­vente rien […] et j’aime l’An­tiquité » (VII.1). Ce rôle de pas­seur des rites (li), du sa­voir (zhi), du sens d’hu­ma­nité (ren), il le rem­plis­sait avec dé­voue­ment, avec di­gnité ; non sans pas­ser par de pro­fonds abat­te­ments, sa­chant com­bien « sa mis­sion est lour­de, et sa route est longue » (VIII.7). Ce­pen­dant, il s’en­cou­ra­geait à la pen­sée d’ac­com­plir un vé­ri­table man­dat cé­leste : « Le roi Wen est mort. Main­te­nant, n’est-ce pas moi qui suis in­vesti du dé­pôt de la ci­vi­li­sa­tion ? Si le Ciel avait juré sa per­te, pourquoi l’au­rait-il confié à un mor­tel comme moi ? Et si le Ciel a dé­cidé de pré­ser­ver ce dé­pôt, qu’ai-je à craindre des gens de Kuang ? » (IX.5)

L’Empire de la vertu

Un mot qui re­vient très sou­vent dans Les En­tre­tiens est ce­lui d’« hon­nête homme » (junzi), qui dé­si­gne, dans les textes an­ciens, un gen­til­homme issu de noble race et fa­mil­le, mais qui prend ici un sens nou­veau, Confu­cius sub­sti­tuant l’aris­to­cra­tie du cœur à celle du sang. L’­homme de qua­lité ne se dé­fi­nit plus par la nais­sance qu’il reçoit des mains du ha­sard, mais par l’élé­va­tion mo­rale et la sen­si­bi­lité qu’il acquiert grâce à l’étude6Comme le rap­pelle Cy­rille Ja­va­ry, la France at­ten­dra vingt-trois siècles après Confu­cius pour voir Fi­ga­ro, le va­let de chambre du com­te, re­ven­diquer des sen­ti­ments d’éga­lité et de re­vanche contre les pri­vi­lèges de son maître : « Mon­sieur le comte […]. Parce que vous êtes un grand sei­gneur, vous vous croyez un grand gé­nie !… No­bles­se, for­tu­ne, un rang, des places ; tout cela rend si fier ! Qu’avez-vous fait pour tant de biens ? Vous vous êtes donné la peine de naî­tre, et rien de plus. Du res­te, homme as­sez or­di­naire ! Tan­dis que moi », etc.. Pa­reil à « l’étoile Po­laire » (II.1), im­muable et cen­tral, il laisse rayon­ner sa ver­tu. Tout en­tier à son de­voir, il ne se sou­cie pas de n’être pas remarqué ; il cherche plu­tôt à faire quelque chose de remarquable : « Le Maître dit : “Ce n’est pas un mal­heur d’être mé­connu des hom­mes, mais c’est un mal­heur de les mé­con­naî­tre” » (I.16). Où trou­ver une maxime plus bel­le, une in­dif­fé­rence plus grande à l’égard de la gloire et des cou­ronnes ?