Comptes rendus sur la littérature ancienne et moderne de toutes les nations

Szymborska, « Je ne sais quelles gens • Discours prononcé devant l’Académie Nobel »

éd. Fayard, coll. Poésie, Paris

éd. Fayard, coll. Poésie, Paris

Il s’agit de « Je ne sais quelles gens » (« Jacyś ludzie ») et autres poèmes de Mme Wisława Szymborska. La bien-pensance, le « politiquement correct » veut que cette poétesse polonaise ait débuté sa carrière deux fois : la première avec ses poèmes communistes : « Réjouissons-nous de la construction d’une ville socialiste » (« Na powitanie budowy socjalistycznego miasta »), « Notre ouvrier parle des impérialistes » (« Robotnik nasz mówi o imperialistach »), « Lénine » (« Lenin »), etc ; et la seconde fois avec ses poèmes de la maturité artistique, taciturnes sur les grands sujets de société et à l’écart du débat politique. Il est convenu de dire que la première Szymborska n’est pas la Szymborska réelle ; que son entrée communiste est une entrée ratée, un « faux départ » sans rapport avec « l’image que l’on se fait de la lauréate du prix Nobel » * ; un « fruit d’étourdissements idéologiques » ** auxquels n’a pu résister la personnalité « jeune et extraordinairement impressionnable » *** de notre poétesse. Cette façon de scinder une œuvre en deux ensembles, dont l’un doit s’effacer devant l’autre, mérite d’être remise en cause, confrontée aux faits, voire abandonnée. Un poème tel que « Le Bouclier » (« Tarcza »), qui appartient au premier ensemble, subit pour cette raison une censure tout à fait inappropriée, et n’est plus publié en Pologne ni à l’étranger. Pourtant, il n’a rien d’une propagande en vers. Il fut écrit par Mme Szymborska en l’honneur d’une jeune communiste française, presque une enfant, qui s’était couchée sur les rails pour bloquer un train transportant des armes et des chars destinés à la guerre d’Indochine. Ainsi, « le corps » de l’héroïne devint « un solide bouclier pour les jeunes filles du Viêt-nam », dit le poème ****.

pour juger sainement, il faut voir la médaille des deux côtés

Plusieurs critiques polonais avancent que la jeune fille a été fabriquée, créée de toutes pièces par « les propagandistes rouges acharnés », toujours disposés à inventer des mythes. En fait, l’événement eut véritablement lieu. Cela se passa sur l’aiguillage de Saint-Pierre-des-Corps le 23 février 1950 ; le même jour, la jeune fille se retrouva à la prison de Tours, avant d’être jugée par un tribunal militaire français. Dans la préface d’un de ses recueils, Mme Szymborska écrit : « “Voyez à quants de bouts c’est un baston ! [Voyez combien de bouts a un bâton !]”, s’écria un jour Montaigne » *****, et peut-être justement cette maxime constitue un rappel que, pour juger sainement, il faut voir la médaille des deux côtés.

Voici un passage qui donnera une idée de la manière de Mme Szymborska :
« Nous sommes des enfants du siècle ;
Le siècle est politique.

Toutes les choses tiennes, miennes,
Nôtres, vôtres, diurnes, nocturnes,
Sont des choses politiques.

Que cela te plaise ou non,
Tes gènes ont un passé politique,
Ta peau a une couleur politique,
Tes yeux un aspect politique…

Même en passant par la Lorraine
Tu fais des pas politiques
Sur un terrain politique
 » ******.

Consultez cette bibliographie succincte en langue française

* Dans Wojciech Tomasik, « Pour la défense de “Tarcza” », p. 8.

** « De la mort sans exagérer », p. 7.

*** Dans Wojciech Tomasik, « Pour la défense de “Tarcza” », p. 8.

**** En polonais
« Ciało młodej francuskiej dziewczyny —
Silna tarcza dla dziewcząt Vietnamu ».

***** Dans Urszula Biełous, « Szymborska », p. 23 ; Montaigne, « Essais », liv. II, ch. 17.

****** p. 102.