Comptes rendus sur la littérature ancienne et moderne de toutes les nations

Mot-clef20e siècle : sujet

Shiki, « Un Lit de malade six pieds de long (5 mai-17 septembre 1902) »

éd. Les Belles Lettres, coll. Japon-Série Non fiction, Paris

Il s’agit du journal intime « Un Lit de malade six pieds de long » (« Byôshô rokushaku » *) de Masaoka Shiki, de son vrai nom Masaoka Tsunenori **, poète japonais. Il ne fut pas, je crois, un grand auteur ; mais on ne peut lui nier d’avoir renouvelé l’intérêt pour le haïku, dont il fit à la fois une arme offensive et un ferme bouclier dans sa lutte contre la tuberculose qui allait l’emporter à trente-cinq ans. Il cracha du sang dès 1889, ce qui lui inspira le pseudonyme de Shiki *** (« le Coucou »), oiseau qui, quand il chante, laisse apparaître sa gorge rougeoyante. Sa première tentative littéraire fut un roman au titre romantique, « La Capitale de la lune » (« Tsuki no miyako » ****), qu’il alla montrer à Kôda Rohan. Ce dernier, au faîte de sa gloire, montra une telle absence d’enthousiasme, que Shiki se livra au découragement et au désespoir et renonça tout à fait au roman ; mais étant un être impulsif, il prit alors une décision qui allait changer le reste de sa vie, puisque c’est au cours de cette année 1892 qu’il décida, d’une part, de se consacrer entièrement au haïku et, d’autre part, d’accepter un poste au journal « Nihon » (« Japon ») en tant que critique littéraire de poésie. Dans une colonne de ce quotidien, il développa pendant une décennie ses vues sur les poètes anciens. Sa critique fut inflexible jusqu’à la dureté, véhémente jusqu’à la colère. Il est même permis de se demander s’il n’était pas en proie à quelque démence lorsqu’il affirmait « que Ki no Tsurayuki en tant que poète était nul, et le “Kokin-shû” — une anthologie affreuse » ; ou bien « que les vers de Bashô contenaient le meilleur et le pire ». En même temps que ces articles théoriques, Shiki produisit ses propres haïkus et invita ses lecteurs à en faire tout autant : « Shiki s’[engagea] dans un travail, au fond, de poésie collective qui mérite d’être rappelé… Il demande aux lecteurs d’envoyer leurs textes. Il les publie, les critique. D’emblée, la création poétique n’est pas chose unique, mais chacun a le droit — et doit — composer dix, vingt, trente haïkus dans la même journée, et avec les mêmes mots, les mêmes images… Ce qui donne des centaines de poèmes qui seront publiés dans le journal… En l’espace de cinq ans, on verra ainsi se constituer des dizaines de groupes, pour ainsi dire dans toutes les régions du Japon », explique M. Jean-Jacques Origas *****. Aussitôt après la mort de Shiki, ces groupes se virent relégués dans l’oubli ; mais ils furent, un temps, le creuset de l’avant-gardisme et de la rénovation du haïku. Lisez la suite›

* En japonais « 病牀六尺 ».

** En japonais 正岡常規.

*** En japonais 子規. Parfois transcrit Chiki ou Šiki. Remarquez que l’idéogramme se retrouve à la fois dans Tsunenori et dans Shiki.

**** En japonais « 月の都 ». Titre emprunté au « Conte du coupeur de bambous ».

***** « Une Amitié », p. 159.

« Les Auteurs du printemps russe. Galitch »

éd. Noir sur blanc, Montricher

Il s’agit de M. Alexandre Galitch *, poète-chansonnier russe (XXe siècle). Avec son penchant à la satire corrosive, son maniement de l’argot des camps, son art de saisir les détails piquants de la vie des classes inférieures ou persécutées auxquelles il appartenait, M. Galitch a inauguré, guitare au poing, le genre du court sketch mis en vers et rendu avec une sûreté étonnante dans les accents et l’intonation. Dissidentes, subversives, ses ballades gênaient le pouvoir, qui ne pouvait leur pardonner de dire à haute voix ce que l’homme de la masse, l’homme de la rue pensait tout bas. Répandues très vite grâce à la technique nouvelle du magnétophone, elles raillaient la nomenklatura bureaucratique et ses privilèges (« privilèges nomenklaturaux, trahisons nomenklaturales », chantaient-elles en refrain) ainsi que l’humeur peureuse des petits fonctionnaires comme celui qui, ayant rêvé qu’il était le géant Atlas, ne parla de son rêve « ni à sa fille ni à sa femme » (« ni dotcheri ni jené » **) pour ne pas éveiller de soupçons. Aussi, en dépit de leur qualité poétique, en dépit de la popularité de leur auteur, devenu l’une des « voix de chevet » des étudiants et anticonformistes soviétiques, elles n’avaient aucune chance d’être imprimées dans les revues autorisées. On ne les publia qu’à l’étranger : en 1969, 1972 et 1974 à Francfort sous le titre de « Chansons » (« Pesni » ***) ou « La Génération perdue » **** (« Pokolénié obretchionnykh » *****) de même qu’en 1971 à Paris sous le titre de « Poèmes de Russie » (« Poemy Rossii » ******). Ces parutions clandestines aggravèrent encore le cas de M. Galitch aux yeux des autorités. Expulsé de l’Union des écrivains et celle des cinéastes, visité par des agents de surveillance, convoqué au KGB, rayé des scènes où il avait participé en tant qu’acteur, sans parler des enregistrements de ses ballades qu’on confisquait chez ses amis, M. Galitch se vit contraint en 1974 de quitter cette Russie à laquelle il était pourtant viscéralement attaché. Lisez la suite›

* En russe Александр Галич. Parfois transcrit Alexander Galich, Aleksandr Galicz ou Aleksandr Galič. De son vrai nom Alexandre Aronovitch Guinzbourg (Александр Аронович Гинзбург). Parfois transcrit Ginsburg, Guinsbourg, Ginzburg ou Ginzbourg.

** En russe « ни дочери ни жене »

*** En russe « Песни »

**** Autrefois traduit « La Génération des condamnés ».

***** En russe « Поколение обречённых ». Parfois transcrit « Pokolenie obretchennych » ou « Pokolenie obrechennykh ».

****** En russe « Поэмы России ».

Lindgren, « Fifi Brindacier : l’intégrale »

éd. Hachette jeunesse, Paris

Il s’agit de « Fifi Brindacier » (« Pippi Långstrump ») de Mme Astrid Lindgren, la grande dame de la littérature pour enfants, la créatrice de la gamine la plus effrontée sortie de l’imagination suédoise : Fifi Brindacier. Aucun auteur suédois n’a été traduit en autant de langues que Mme Lindgren. On raconte que M. Boris Pankine *, ambassadeur d’U.R.S.S. à Stockholm, confia un jour à l’écrivaine que presque tous les foyers soviétiques comptaient deux livres : son « Karlsson sur le toit » et la Bible ; ce à quoi elle répliqua : « Comme c’est étrange ! J’ignorais totalement que la Bible était si populaire ! » ** C’est en 1940 ou 1941 que Fifi Brindacier vit le jour comme personnage de fiction, au moment où l’Allemagne faisait main basse sur l’Europe, semblable à « un monstre maléfique qui, à intervalles réguliers, sort de son trou pour se précipiter sur une nouvelle victime » ***. Le sang coulait, les gens revenaient mutilés, tout n’était que malheur et désespoir. Et malgré les mille raisons d’être découragée face à l’avenir de notre humanité, Mme Lindgren ne pouvait s’empêcher d’éprouver un certain optimisme quand elle voyait les personnes de demain : les enfants, les gamins. Ils étaient « joyeux, sincères et sûrs d’eux, et ce, comme aucune génération précédente ne l’a été » ****. Mme Lindgren comprit, alors, que l’avenir du monde dormait dans les chambres des enfants. C’est là que tout se jouait pour que les hommes et les femmes de demain deviennent des esprits sains et bienveillants, qui voient le monde tel qu’il est, qui en connaissent la beauté. Le succès de Mme Lindgren tient à cette foi. L’amour qu’elle porte aux faibles et aux opprimés lui vaut également le respect des petits et des grands. Beaucoup de ses récits ont pour cadre des bourgades ressemblant à sa bourgade natale. Mais il ne s’agit là que du cadre. Car l’essence de ses récits réside dans l’imagination débordante de l’enfant solitaire — ce territoire intérieur où nul ne peut plus être traqué, où la liberté seule est possible. « Je veux écrire pour des lecteurs qui savent créer des miracles. Les enfants savent créer des miracles en lisant », dit-elle *****. De même que toute perfection, dans n’importe quel genre, dépasse les limites de ce genre et devient quelque chose d’incomparable ; de même, les ouvrages de Mme Lindgren dépassent les limites étroites de la littérature pour la jeunesse. Ce sont des leçons de liberté pour tous les âges et tous les siècles : « : Liberté ! Car sans liberté, la fleur du poème fanera où qu’elle pousse » ******. Lisez la suite›

* En russe Борис Дмитриевич Панкин.

** Dans « Dossier : Astrid Lindgren ».

*** Dans Jens Andersen, « Astrid Lindgren ».

**** id.

***** Dans « Dossier : Astrid Lindgren ».

****** Dans Jens Andersen, « Astrid Lindgren ».

Rosny, « L’Énigme de Givreuse • La Haine surnaturelle »

éd. Bibliothèque nationale de France, coll. Les Orpailleurs, Paris

Il s’agit de « L’Énigme de Givreuse » et autres œuvres de Joseph-Henri Rosny. Sous le pseudonyme de Rosny se masque la collaboration littéraire entre deux frères : Joseph-Henri-Honoré Boëx et Séraphin-Justin-François Boëx. Ils naquirent, l’aîné en 1856, le jeune en 1859, d’une famille française, hollandaise et espagnole installée en Belgique. Ces origines diverses, leur instinct de curiosité, un âpre amour de la lutte — les Rosny étaient d’une rare vigueur musculaire —, leur hantise de la préhistoire, et jusque la fascination qu’exerçaient sur eux les terres inhospitalières et sauvages, firent naître chez eux le rêve de rejoindre les tribus indiennes qui hantaient encore les étendues lointaines du Canada. Londres d’abord et Paris ensuite n’étaient dans leur tête qu’une escale ; mais le destin les y fixa pour la vie et fit d’eux des prisonniers de ces villes titanesques que les Rosny allaient fouiller en profondeur, avec toute la passion que suscitent des contrées inconnues, des contrées humaines et brutales. Ils pénétrèrent dans les faubourgs sordides ; ils connurent les fournaises, les usines, les fabriques farouches et repoussantes, crachant leurs noires fumées dans le ciel, les dépotoirs à perte de vue, autour desquels grouillaient des hommes de fer et de feu. Cette vision exaltait les Rosny jusqu’aux larmes : « Le front contre sa vitre, il contemplait le faubourg sinistre, les hautes cheminées d’usine, avec l’impression d’une tuerie lente et invincible. Aurait-on le temps de sauver les hommes ?… De vastes espérances ba­layaient cette crainte » *. À jamais égarés des tribus indiennes, les regrettant de tout cœur, les Rosny se consolèrent en créant une poétique des villes, à laquelle on doit leurs meilleures pages. L’impression qu’un autre tire d’une forêt vierge, d’une savane, d’une jungle, d’un abîme d’herbes, de ramures et de fauves, ils la tirèrent, aussi vierge, du remous de la civilisation industrielle. Le sifflement des sirènes, le retentissement des enclumes, la rumeur des foules devint pour eux un bruit aussi religieux que l’appel des cloches. L’aspect féroce, puissant des travailleurs, à la sortie des ateliers, leur évoqua les temps primitifs où les premiers hommes se débattaient dans des combats violents contre les forces élémentaires de la nature. Dans leurs romans sociaux, qui rejoignent d’ailleurs leurs récits préhistoriques, puisqu’ils étudient la base de notre humanité — « tout l’antique mystère » ** des devenirs de la vie — dans leurs romans sociaux, dis-je, les Rosny font voir que « la forêt vierge et les grandes industries ne sont pas des choses opposées, ce sont des choses analogues » ; qu’un « morceau de Paris, où s’entasse la grandeur de nos semblables, doit faire palpiter les artistes autant que la chute du Rhin à Schaffhouse » *** ; que l’œuvre des hommes est non moins belle et monstrueuse que celle de la nature — ou plutôt il est impossible de séparer l’une de l’autre. Lisez la suite›

* « La Vague rouge ».

** « L’Aube du futur ».

*** « La Vague rouge ».

Béliaev, « L’Île des navires perdus »

éd. Lingva, coll. Classiques populaires, Lisieux

Il s’agit du roman « L’Île des navires perdus » (« Ostrov pogibših korablej » *) d’Alexandre Béliaev **, un des seuls écrivains soviétiques à avoir consacré toute son œuvre à la science-fiction. Il y a un épisode tragique dans la vie de Béliaev sans lequel nous ne comprendrions jamais que la moitié de cet écrivain ; sans lequel un côté de cet homme nous échapperait toujours. Un après-midi, le garçon qui portait le prénom ordinaire d’Alexandre, eut le désir extraordinaire de s’envoler dans les airs. Aussitôt décidé, aussitôt fait. Il attacha des balais à ses bras, monta sur le toit de la grange, et presque sans hésitation… sauta en bas. Loin de trouver le saut désagréable, il en fit, tout excité, un second et un troisième ; mais au dernier, il se fractura la colonne vertébrale et fut cloué au lit. Il sembla en voie de guérison ; mais en 1916 se déclara une tuberculose osseuse — maladie grave, dont les attaques douloureuses l’obligèrent à porter un corset orthopédique jusqu’à la fin de sa vie. Rien ne put arrêter, cependant, l’envol de son imagination. Affranchir les hommes des limites que la nature a posées, dans l’espoir que cet affranchissement élèverait leur condition et ferait d’eux les maîtres de leur destin — telle fut l’ambition de Béliaev enfermé entre les quatre murs de sa chambre d’hôpital. Ainsi, « La Tête du professeur Dowell » (« Golova professora Douélâ » ***) débarrasse l’esprit humain du corps ; « L’Homme qui ne dort jamais » (« Čelovek, kotoryj ne spit » ****) le libère du sommeil ; « Le Maître du monde » (« Vlastelin mira » *****) envisage la brillante perspective de l’homme devenu télépathe ; « L’Homme amphibie » (« Čelovek-amfibiâ » ******) décrit le premier poisson parmi les hommes ou le premier homme parmi les poissons : « L’idée est toujours la même », dit Béliaev dans ce roman, son plus important et son plus célèbre, « l’être humain n’est pas parfait. Tout en ayant acquis au cours de l’évolution bon nombre d’avantages en comparaison de ses prédateurs animaux, [il] a dans le même temps perdu beaucoup de ce qu’il possédait dans les stades plus anciens de son développement… Pourquoi ne pas rendre à l’être humain [ces] facultés ? » Lisez la suite›

* En russe « Остров погибших кораблей ».

** En russe Александр Беляев. Parfois transcrit Beljaev, Belyaev, Belâev, Belyayev, Beljajew, Beljajev, Beliaew ou Beliaiev.

*** En russe « Голова профессора Доуэля ».

**** En russe « Человек, который не спит », inédit en français.

***** En russe « Властелин мира », inédit en français.

****** En russe « Человек-амфибия ».

Béliaev, « L’Homme amphibie »

éd. L’Âge d’homme, coll. Classiques slaves, Lausanne

Il s’agit du roman « L’Homme amphibie » d’Alexandre Béliaev *, un des seuls écrivains soviétiques à avoir consacré toute son œuvre à la science-fiction. Il y a un épisode tragique dans la vie de Béliaev sans lequel nous ne comprendrions jamais que la moitié de cet écrivain ; sans lequel un côté de cet homme nous échapperait toujours. Un après-midi, le garçon qui portait le prénom ordinaire d’Alexandre, eut le désir extraordinaire de s’envoler dans les airs. Aussitôt décidé, aussitôt fait. Il attacha des balais à ses bras, monta sur le toit de la grange, et presque sans hésitation… sauta en bas. Loin de trouver le saut désagréable, il en fit, tout excité, un second et un troisième ; mais au dernier, il se fractura la colonne vertébrale et fut cloué au lit. Il sembla en voie de guérison ; mais en 1916 se déclara une tuberculose osseuse — maladie grave, dont les attaques douloureuses l’obligèrent à porter un corset orthopédique jusqu’à la fin de sa vie. Rien ne put arrêter, cependant, l’envol de son imagination. Affranchir les hommes des limites que la nature a posées, dans l’espoir que cet affranchissement élèverait leur condition et ferait d’eux les maîtres de leur destin — telle fut l’ambition de Béliaev enfermé entre les quatre murs de sa chambre d’hôpital. Ainsi, « La Tête du professeur Dowell » (« Golova professora Douélâ » **) débarrasse l’esprit humain du corps ; « L’Homme qui ne dort jamais » (« Čelovek, kotoryj ne spit » ***) le libère du sommeil ; « Le Maître du monde » (« Vlastelin mira » ****) envisage la brillante perspective de l’homme devenu télépathe ; « L’Homme amphibie » (« Čelovek-amfibiâ » *****) décrit le premier poisson parmi les hommes ou le premier homme parmi les poissons : « L’idée est toujours la même », dit Béliaev dans ce roman, son plus important et son plus célèbre, « l’être humain n’est pas parfait. Tout en ayant acquis au cours de l’évolution bon nombre d’avantages en comparaison de ses prédateurs animaux, [il] a dans le même temps perdu beaucoup de ce qu’il possédait dans les stades plus anciens de son développement… Pourquoi ne pas rendre à l’être humain [ces] facultés ? » Lisez la suite›

* En russe Александр Беляев. Parfois transcrit Beljaev, Belyaev, Belâev, Belyayev, Beljajew, Beljajev, Beliaew ou Beliaiev.

** En russe « Голова профессора Доуэля ».

*** En russe « Человек, который не спит », inédit en français.

**** En russe « Властелин мира », inédit en français.

***** En russe « Человек-амфибия ».

Tản Đà (Nguyễn Khắc Hiếu), « Le Petit Rêve : roman »

éd. Decrescenzo, coll. Roman, Fuveau

Il s’agit du « Petit Rêve » (« Giấc mộng con ») de Nguyễn Khắc Hiếu, poète, romancier et journaliste vietnamien (XIXe-XXe siècle) qui se donna le surnom de Tản Đà, en associant le nom de la montagne Tản Viên à celui de la rivière Đà près desquelles il naquit. Sa mère l’éleva seule. Bien qu’égarée dans le quartier mal famé des chanteuses, c’était une excellente cantatrice, une artiste recherchée, et même très versée en littérature. Il hérita d’elle cette cadence, cette harmonie musicale dont il se distingua. Autant en prose, il était d’un esprit maladroit et lourd ; autant en poésie, il savait tirer de la langue vietnamienne, si musicale en elle-même, un effet inégalé. « Ses poésies, publiées dans la presse et transmises de bouche à l’oreille, dominaient sans partage jusqu’à l’avènement de la “Nouvelle poésie” au début des années 1930… », dit Mme Nguyen Phuong Ngoc *. « La simplicité des mots, proche des chants populaires… la sincérité des sentiments exprimés, une… poétique exempte de discours moralisateur — tout cela est sans doute le secret du succès de Tản Đà dans une société coloniale en transition. » Mais le mépris absolu de l’argent précipita Tản Đà au comble de la misère. Il était prodigue et aimait la bonne chère, quoiqu’il — ou parce qu’il — était toujours dans le besoin. À travers ses poches percées s’engouffrait le peu qui devait pourvoir à sa femme et ses huit enfants. Un jour, après des demandes réitérées et pressantes de son propriétaire pour payer le loyer, Tản Đà dut se rendre à Saïgon pour se procurer la somme nécessaire. Mais vers onze heures du soir, il revint avec un canard rôti, une bouteille de rhum, et quelques autres victuailles. Dès la porte, il dit à ses amis sur un ton désespéré : « Tout est perdu ! » Ils lui demandèrent ce qui n’allait pas, et il répondit avec aplomb : « Je n’ai pu emprunter que vingt piastres, tout à fait insuffisantes pour payer le loyer. Aussi ai-je préféré acheter quelque chose à boire, ce qui nous a coûté un peu plus de dix piastres » **. Voici la manière dont il s’exprime dans un poème intitulé « Encore ivre » (« Lại say ») : « Je sais bien que c’est mal de tomber dans l’ivresse. Tant pis ! Je reconnais mon tort, mais ne puis m’empêcher… Ne vois-je pas la Terre ivre qui roule sur elle-même, et le Soleil dont le visage rutilant trahit l’ivresse ? Qui en rit ? » Lisez la suite›

* « Préface au “Petit Rêve” ».

** « Poèmes », p. 11.

Erfan, « Sans ombre : roman »

éd. de l’Aube, coll. Regards croisés, La Tour d’Aigues

Il s’agit de « Sans ombre » de M. Ali Erfan, écrivain iranien de langue française. Né à Ispahan en 1946, il fait partie de ces hommes de théâtre, ces cinéastes, ces artistes que l’évolution politique de leur pays a menés à la prison et à l’exil. Quand son deuxième film a été projeté, le ministre de la Culture iranien, présent dans la salle, a déclaré à la fin : « Le seul mur blanc sur lequel on n’a pas encore versé le sang des impurs, c’est l’écran de cinéma. Si on exécute ce traître, et que cet écran devient rouge, tous les cinéastes comprendront qu’on ne peut pas jouer avec les intérêts du peuple musulman » *. Il a quitté alors l’Iran pour poursuivre une carrière d’écrivain à Paris. Bien que cette carrière soit loin d’être finie, je m’autorise, dès à présent, à résumer les principales et différentes qualités de M. Erfan et comme les éléments constitutifs de son génie. 1o Le goût de l’intrigue troublante, rapide, sombre. « Mon récit », dit M. Erfan, « sera rapide comme l’ange de la mort lorsqu’il surgit par la fenêtre ou par la fente sous la porte, s’empare de l’âme du pire des tyrans et disparaît aussitôt par le même chemin, en emportant l’âme d’un poète » **. 2o La nostalgie de la patrie, de la langue natale, de l’enfance. Chaque fois qu’il entreprend d’écrire, M. Erfan cherche le temps de sa première jeunesse. Il goûte l’extase de la mémoire, le plaisir de retrouver les choses perdues et oubliées dans la langue natale. Et comme cette mémoire retrouvée ne raconte pas ce qui s’est passé réellement, mais ce qui aurait pu se passer, c’est elle le véritable écrivain ; et M. Erfan est son premier lecteur : « Maintenant, je connais [la langue française]. Mais je ne veux pas parler… Madame dit : “Mon chéri, dis : jasmin”. Je ne veux pas. Je veux prononcer le nom de la fleur qui était dans notre maison. Comment s’appelait-elle ? Pourquoi est-ce que je ne me souviens pas ? Cette grande fleur qui poussait au coin de la cour. Qui montait, qui tournait. Elle grimpait par-dessus la porte de notre maison, et elle retombait dans la rue… Comment s’appelait-elle ? Elle sentait bon. Madame dit encore : “Dis, mon chéri”. Moi, je pleure, je pleure… » *** 3o L’absence de philosophie morale, d’idéal, de sentiment religieux. Si M. Erfan n’a pas la joie de croire, c’est là son défaut, ou plutôt son malheur, mais un malheur tenant à une cause fort grave, je veux dire les crimes que M. Erfan a vu commettre au nom d’une religion dont les préceptes ont été dénaturés et détournés de leur propos et de leur véritable signification : « Il ouvrit sans hâte l’un des épais dossiers [de la République islamique], en retira un feuillet, l’examina et, tout d’un coup, s’écria : “Enfermez cette femme dans un sac de jute et jetez-lui des pierres jusqu’à ce qu’elle crève comme un chien… Que le père étrangle son fils de ses propres mains… Violez la fillette de douze ans malgré son repentir et, entre ses jambes, tirez son foie” » Lisez la suite›

* Dans Mathieu Lindon, « L’Enfer paradisiaque d’Ali Erfan ».

** « Le Dernier Poète du monde », p. 11.

*** id. p. 82.

Pamuk, « Istanbul : souvenirs d’une ville »

éd. Gallimard, Paris

Il s’agit d’« Istanbul : souvenirs d’une ville » (« İstanbul : Hatıralar ve Şehir ») * de M. Orhan Pamuk, écrivain turc pour lequel le centre du monde est Istanbul, non seulement parce qu’il y a passé toute sa vie, mais aussi parce que toute sa vie il en a raconté les recoins les plus intimes. En 1850, Gustave Flaubert, en arrivant à Istanbul, frappé par la gigantesque bigarrure de cette ville, par le côtoiement de « tant d’individualités séparées, dont l’addition formidable aplatit la vôtre », avait écrit que Constantinople deviendrait « plus tard la capitale de la Terre » **. Cette naïve prédiction n’empêcha pas l’Empire turc de s’écrouler et de disparaître, et la capitale de perdre son nom de Constantinople, vidée de ses Grecs, ses Arméniens, ses Juifs. À la naissance de M. Pamuk, tout juste un siècle après le séjour de Flaubert, Istanbul, en tant que ville mondiale, n’était plus qu’une ombre crépusculaire et vivait les jours les plus faibles, les moins glorieux de ses deux mille ans d’histoire. La douce tristesse de ses rues fanées et flétries, de son passé tombé en disgrâce perçait de toute part ; elle avait une présence visible dans le paysage et chez les gens ; elle recouvrait comme un brouillard « les vieilles fontaines brisées ici et là, taries depuis des années, les boutiques de bric et de broc apparues… aux abords immédiats des vieilles mosquées…, les trottoirs sales, tout tordus et défoncés…, les vieux cimetières égrenés sur les hauteurs…, les lampadaires falots », dit M. Pamuk ***. Parce que cette tristesse était causée par le fait d’être des rejetons d’un ancien Empire, les Stambouliotes préféraient faire table rase du passé. Ils arrachaient des pierres aux murailles et aux vénérables édifices afin de s’en servir pour leurs propres constructions. Détruire, brûler, ériger à la place un immeuble occidental et moderne était leur manière d’oublier — un peu comme un amant qui, pour effacer le souvenir douloureux d’une ancienne maîtresse, se débarrasse en hâte des vêtements, des bijoux, des photographies et des meubles. Au bout du compte, ce traitement de choc et ces destructions par le feu ne faisaient qu’accroître le sentiment de tristesse, en lui ajoutant le ton du désespoir et de la misère. « L’effort d’occidentalisation », dit M. Pamuk ****, « ouvrit la voie… à la transformation des intérieurs domestiques en musées d’une culture jamais vécue. Des années après, j’ai éprouvé toute cette incongruité… Ce sentiment de tristesse, enfoui définitivement dans les tréfonds de la ville, me fit prendre conscience de la nécessité de construire mon propre imaginaire, si je ne voulais pas être prisonnier… » Un soir, après avoir poussé la porte de la maison familiale, franchi le seuil et longuement marché dans ces rues qui lui apportaient consolation et réconfort, M. Pamuk rentra au milieu de la nuit et s’assit à sa table pour restituer quelque chose de leur atmosphère et de leur alchimie. Le lendemain, il annonça à sa famille qu’il serait écrivain. Lisez la suite›

* Également connu sous le titre d’« Istanbul illustré » (« Resimli İstanbul »).

** « Lettre à Louis Bouilhet du 14.XI.1850 ».

*** « Istanbul », p. 68-69.

**** id. p. 54-55.

Pamuk, « La Femme aux cheveux roux : roman »

éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris

Il s’agit du roman « La Femme aux cheveux roux » (« Kırmızı Saçlı Kadın ») de M. Orhan Pamuk, écrivain turc pour lequel le centre du monde est Istanbul, non seulement parce qu’il y a passé toute sa vie, mais aussi parce que toute sa vie il en a raconté les recoins les plus intimes. En 1850, Gustave Flaubert, en arrivant à Istanbul, frappé par la gigantesque bigarrure de cette ville, par le côtoiement de « tant d’individualités séparées, dont l’addition formidable aplatit la vôtre », avait écrit que Constantinople deviendrait « plus tard la capitale de la Terre » *. Cette naïve prédiction n’empêcha pas l’Empire turc de s’écrouler et de disparaître, et la capitale de perdre son nom de Constantinople, vidée de ses Grecs, ses Arméniens, ses Juifs. À la naissance de M. Pamuk, tout juste un siècle après le séjour de Flaubert, Istanbul, en tant que ville mondiale, n’était plus qu’une ombre crépusculaire et vivait les jours les plus faibles, les moins glorieux de ses deux mille ans d’histoire. La douce tristesse de ses rues fanées et flétries, de son passé tombé en disgrâce perçait de toute part ; elle avait une présence visible dans le paysage et chez les gens ; elle recouvrait comme un brouillard « les vieilles fontaines brisées ici et là, taries depuis des années, les boutiques de bric et de broc apparues… aux abords immédiats des vieilles mosquées…, les trottoirs sales, tout tordus et défoncés…, les vieux cimetières égrenés sur les hauteurs…, les lampadaires falots », dit M. Pamuk **. Parce que cette tristesse était causée par le fait d’être des rejetons d’un ancien Empire, les Stambouliotes préféraient faire table rase du passé. Ils arrachaient des pierres aux murailles et aux vénérables édifices afin de s’en servir pour leurs propres constructions. Détruire, brûler, ériger à la place un immeuble occidental et moderne était leur manière d’oublier — un peu comme un amant qui, pour effacer le souvenir douloureux d’une ancienne maîtresse, se débarrasse en hâte des vêtements, des bijoux, des photographies et des meubles. Au bout du compte, ce traitement de choc et ces destructions par le feu ne faisaient qu’accroître le sentiment de tristesse, en lui ajoutant le ton du désespoir et de la misère. « L’effort d’occidentalisation », dit M. Pamuk ***, « ouvrit la voie… à la transformation des intérieurs domestiques en musées d’une culture jamais vécue. Des années après, j’ai éprouvé toute cette incongruité… Ce sentiment de tristesse, enfoui définitivement dans les tréfonds de la ville, me fit prendre conscience de la nécessité de construire mon propre imaginaire, si je ne voulais pas être prisonnier… » Un soir, après avoir poussé la porte de la maison familiale, franchi le seuil et longuement marché dans ces rues qui lui apportaient consolation et réconfort, M. Pamuk rentra au milieu de la nuit et s’assit à sa table pour restituer quelque chose de leur atmosphère et de leur alchimie. Le lendemain, il annonça à sa famille qu’il serait écrivain. Lisez la suite›

* « Lettre à Louis Bouilhet du 14.XI.1850 ».

** « Istanbul », p. 68-69.

*** id. p. 54-55.

Rosny, « La Mort de la Terre et Autres Contes »

éd. Bibliothèque nationale de France, coll. Les Orpailleurs, Paris

Il s’agit de « La Mort de la Terre » et autres œuvres de Joseph-Henri Rosny. Sous le pseudonyme de Rosny se masque la collaboration littéraire entre deux frères : Joseph-Henri-Honoré Boëx et Séraphin-Justin-François Boëx. Ils naquirent, l’aîné en 1856, le jeune en 1859, d’une famille française, hollandaise et espagnole installée en Belgique. Ces origines diverses, leur instinct de curiosité, un âpre amour de la lutte — les Rosny étaient d’une rare vigueur musculaire —, leur hantise de la préhistoire, et jusque la fascination qu’exerçaient sur eux les terres inhospitalières et sauvages, firent naître chez eux le rêve de rejoindre les tribus indiennes qui hantaient encore les étendues lointaines du Canada. Londres d’abord et Paris ensuite n’étaient dans leur tête qu’une escale ; mais le destin les y fixa pour la vie et fit d’eux des prisonniers de ces villes titanesques que les Rosny allaient fouiller en profondeur, avec toute la passion que suscitent des contrées inconnues, des contrées humaines et brutales. Ils pénétrèrent dans les faubourgs sordides ; ils connurent les fournaises, les usines, les fabriques farouches et repoussantes, crachant leurs noires fumées dans le ciel, les dépotoirs à perte de vue, autour desquels grouillaient des hommes de fer et de feu. Cette vision exaltait les Rosny jusqu’aux larmes : « Le front contre sa vitre, il contemplait le faubourg sinistre, les hautes cheminées d’usine, avec l’impression d’une tuerie lente et invincible. Aurait-on le temps de sauver les hommes ?… De vastes espérances ba­layaient cette crainte » *. À jamais égarés des tribus indiennes, les regrettant de tout cœur, les Rosny se consolèrent en créant une poétique des villes, à laquelle on doit leurs meilleures pages. L’impression qu’un autre tire d’une forêt vierge, d’une savane, d’une jungle, d’un abîme d’herbes, de ramures et de fauves, ils la tirèrent, aussi vierge, du remous de la civilisation industrielle. Le sifflement des sirènes, le retentissement des enclumes, la rumeur des foules devint pour eux un bruit aussi religieux que l’appel des cloches. L’aspect féroce, puissant des travailleurs, à la sortie des ateliers, leur évoqua les temps primitifs où les premiers hommes se débattaient dans des combats violents contre les forces élémentaires de la nature. Dans leurs romans sociaux, qui rejoignent d’ailleurs leurs récits préhistoriques, puisqu’ils étudient la base de notre humanité — « tout l’antique mystère » ** des devenirs de la vie — dans leurs romans sociaux, dis-je, les Rosny font voir que « la forêt vierge et les grandes industries ne sont pas des choses opposées, ce sont des choses analogues » ; qu’un « morceau de Paris, où s’entasse la grandeur de nos semblables, doit faire palpiter les artistes autant que la chute du Rhin à Schaffhouse » *** ; que l’œuvre des hommes est non moins belle et monstrueuse que celle de la nature — ou plutôt il est impossible de séparer l’une de l’autre. Lisez la suite›

* « La Vague rouge ».

** « L’Aube du futur ».

*** « La Vague rouge ».

Kawabata, « Première Neige sur le mont Fuji et Autres Nouvelles »

éd. A. Michel, coll. Les Grandes Traductions, Paris

Il s’agit d’« En silence » (« Mugon » *), « Première Neige sur le mont Fuji » (« Fuji no hatsuyuki » **) et autres œuvres de Yasunari Kawabata ***, écrivain japonais qui mérite d’être placé au plus haut sommet de la littérature moderne. « Vos romans sont si grands, si sublimes, que dans ma petitesse je ne puis que les vénérer de loin, comme le jeune berger qui, regardant les cimes bleues des Alpes à l’horizon, rêve du jour où il sera en mesure d’escalader même la plus haute », dit M. Yukio Mishima dans une lettre adressée à celui qui fut pour lui le maître et l’ami ****. Kawabata naquit en 1899. Son père, médecin lettré, mourut de tuberculose en 1901 ; sa mère, sa grand-mère et sa sœur disparurent à leur tour, emportées par la même maladie. Il fut recueilli chez son grand-père aveugle, son dernier et unique parent. Là, dans un village de cinquante et quelques habitations, il passa une enfance solitaire, toute de silence et de mélancolie. Levé à l’aube, il devait aider son grand-père à satisfaire ses fonctions naturelles, tiraillé entre la compassion et le dégoût. Puis, il montait sur un arbre du jardin et, assis entre les grandes branches, il lisait « jusqu’à ce que vînt à passer une voiture ou un chien qui aboyait » ***** ; ou alors, un carnet à la main, il écrivait à ses parents défunts des lettres d’une érudition et d’une maturité de pensée qu’on s’étonne de rencontrer chez un enfant : « Père, vous vous êtes levé de votre lit de mort pour nous laisser, à moi et à ma sœur encore innocente, une sorte de testament écrit. Vous avez tracé les idéogrammes de “Chasteté” pour ma sœur, et de “Prends garde à toi” pour moi-même… Tandis que j’écris cette lettre, il me vient à l’esprit cette phrase de Jean Cocteau :

Gravez votre nom dans un arbre
Qui poussera jusqu’au nadir ;
Un arbre vaut mieux que le marbre,
Car on y voit les noms grandir.

En fait, le poème reste un peu obscur… Mais si l’on arrive tout simplement à graver son nom dans le cœur d’un enfant ou d’un être aimé, ce nom ne grandira-t-il pas, finalement, lui aussi ? » Lisez la suite›

* En japonais « 無言 ».

** En japonais « 富士の初雪 ».

*** En japonais 川端康成.

**** « Correspondance », p. 61-62.

***** « L’Adolescent : récits autobiographiques », p. 45.

Pamuk, « Cette chose étrange en moi : roman »

éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris

Il s’agit du roman « Cette chose étrange en moi » (« Kafamda Bir Tuhaflık ») de M. Orhan Pamuk, écrivain turc pour lequel le centre du monde est Istanbul, non seulement parce qu’il y a passé toute sa vie, mais aussi parce que toute sa vie il en a raconté les recoins les plus intimes. En 1850, Gustave Flaubert, en arrivant à Istanbul, frappé par la gigantesque bigarrure de cette ville, par le côtoiement de « tant d’individualités séparées, dont l’addition formidable aplatit la vôtre », avait écrit que Constantinople deviendrait « plus tard la capitale de la Terre » *. Cette naïve prédiction n’empêcha pas l’Empire turc de s’écrouler et de disparaître, et la capitale de perdre son nom de Constantinople, vidée de ses Grecs, ses Arméniens, ses Juifs. À la naissance de M. Pamuk, tout juste un siècle après le séjour de Flaubert, Istanbul, en tant que ville mondiale, n’était plus qu’une ombre crépusculaire et vivait les jours les plus faibles, les moins glorieux de ses deux mille ans d’histoire. La douce tristesse de ses rues fanées et flétries, de son passé tombé en disgrâce perçait de toute part ; elle avait une présence visible dans le paysage et chez les gens ; elle recouvrait comme un brouillard « les vieilles fontaines brisées ici et là, taries depuis des années, les boutiques de bric et de broc apparues… aux abords immédiats des vieilles mosquées…, les trottoirs sales, tout tordus et défoncés…, les vieux cimetières égrenés sur les hauteurs…, les lampadaires falots », dit M. Pamuk **. Parce que cette tristesse était causée par le fait d’être des rejetons d’un ancien Empire, les Stambouliotes préféraient faire table rase du passé. Ils arrachaient des pierres aux murailles et aux vénérables édifices afin de s’en servir pour leurs propres constructions. Détruire, brûler, ériger à la place un immeuble occidental et moderne était leur manière d’oublier — un peu comme un amant qui, pour effacer le souvenir douloureux d’une ancienne maîtresse, se débarrasse en hâte des vêtements, des bijoux, des photographies et des meubles. Au bout du compte, ce traitement de choc et ces destructions par le feu ne faisaient qu’accroître le sentiment de tristesse, en lui ajoutant le ton du désespoir et de la misère. « L’effort d’occidentalisation », dit M. Pamuk ***, « ouvrit la voie… à la transformation des intérieurs domestiques en musées d’une culture jamais vécue. Des années après, j’ai éprouvé toute cette incongruité… Ce sentiment de tristesse, enfoui définitivement dans les tréfonds de la ville, me fit prendre conscience de la nécessité de construire mon propre imaginaire, si je ne voulais pas être prisonnier… » Un soir, après avoir poussé la porte de la maison familiale, franchi le seuil et longuement marché dans ces rues qui lui apportaient consolation et réconfort, M. Pamuk rentra au milieu de la nuit et s’assit à sa table pour restituer quelque chose de leur atmosphère et de leur alchimie. Le lendemain, il annonça à sa famille qu’il serait écrivain. Lisez la suite›

* « Lettre à Louis Bouilhet du 14.XI.1850 ».

** « Istanbul », p. 68-69.

*** id. p. 54-55.

Pamuk, « D’Autres Couleurs : essais »

éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris

Il s’agit de « D’Autres Couleurs » (« Öteki Renkler ») de M. Orhan Pamuk, écrivain turc pour lequel le centre du monde est Istanbul, non seulement parce qu’il y a passé toute sa vie, mais aussi parce que toute sa vie il en a raconté les recoins les plus intimes. En 1850, Gustave Flaubert, en arrivant à Istanbul, frappé par la gigantesque bigarrure de cette ville, par le côtoiement de « tant d’individualités séparées, dont l’addition formidable aplatit la vôtre », avait écrit que Constantinople deviendrait « plus tard la capitale de la Terre » *. Cette naïve prédiction n’empêcha pas l’Empire turc de s’écrouler et de disparaître, et la capitale de perdre son nom de Constantinople, vidée de ses Grecs, ses Arméniens, ses Juifs. À la naissance de M. Pamuk, tout juste un siècle après le séjour de Flaubert, Istanbul, en tant que ville mondiale, n’était plus qu’une ombre crépusculaire et vivait les jours les plus faibles, les moins glorieux de ses deux mille ans d’histoire. La douce tristesse de ses rues fanées et flétries, de son passé tombé en disgrâce perçait de toute part ; elle avait une présence visible dans le paysage et chez les gens ; elle recouvrait comme un brouillard « les vieilles fontaines brisées ici et là, taries depuis des années, les boutiques de bric et de broc apparues… aux abords immédiats des vieilles mosquées…, les trottoirs sales, tout tordus et défoncés…, les vieux cimetières égrenés sur les hauteurs…, les lampadaires falots », dit M. Pamuk **. Parce que cette tristesse était causée par le fait d’être des rejetons d’un ancien Empire, les Stambouliotes préféraient faire table rase du passé. Ils arrachaient des pierres aux murailles et aux vénérables édifices afin de s’en servir pour leurs propres constructions. Détruire, brûler, ériger à la place un immeuble occidental et moderne était leur manière d’oublier — un peu comme un amant qui, pour effacer le souvenir douloureux d’une ancienne maîtresse, se débarrasse en hâte des vêtements, des bijoux, des photographies et des meubles. Au bout du compte, ce traitement de choc et ces destructions par le feu ne faisaient qu’accroître le sentiment de tristesse, en lui ajoutant le ton du désespoir et de la misère. « L’effort d’occidentalisation », dit M. Pamuk ***, « ouvrit la voie… à la transformation des intérieurs domestiques en musées d’une culture jamais vécue. Des années après, j’ai éprouvé toute cette incongruité… Ce sentiment de tristesse, enfoui définitivement dans les tréfonds de la ville, me fit prendre conscience de la nécessité de construire mon propre imaginaire, si je ne voulais pas être prisonnier… » Un soir, après avoir poussé la porte de la maison familiale, franchi le seuil et longuement marché dans ces rues qui lui apportaient consolation et réconfort, M. Pamuk rentra au milieu de la nuit et s’assit à sa table pour restituer quelque chose de leur atmosphère et de leur alchimie. Le lendemain, il annonça à sa famille qu’il serait écrivain. Lisez la suite›

* « Lettre à Louis Bouilhet du 14.XI.1850 ».

** « Istanbul », p. 68-69.

*** id. p. 54-55.

Sepehri, « Histoires de lune, d’eau et de vent : poèmes »

éd. Maelström réévolution, Bruxelles

Il s’agit d’une anthologie de M. Sohrab Sepehri *, artiste inégalé de l’Iran moderne. Peintre et poète à la fois, il est tout aussi imprégné de poésie dans sa peinture, qu’il est peintre dans ses élans poétiques. Son trait distinctif est un sens spécial de la nature, qui voit l’âme dans le dehors et le dehors dans l’âme et qui exprime l’un par l’autre les deux mondes ouverts devant lui. Là est la raison de cette écriture mystique, par laquelle M. Sepehri représente une idée sous l’image d’une libellule, d’un peuplier aux feuilles murmurantes, d’une allée boisée, etc., propre à la rendre plus sensible et plus frappante que si elle était présentée directement. En effet, la poésie de M. Sepehri n’est autre chose qu’un symbolisme, un allégorisme continuel, analogue au songe d’un enfant :

« “Où est la demeure de l’Ami ?”
C’est à l’aurore que retentit la voix du cavalier…
Montrant du doigt un peuplier blanc, [un passant répondit] :
“Pas loin de cet arbre se trouve une ruelle boisée
Plus verte que le songe de Dieu
Où l’amour est tout aussi bleu que
Le plumage de la sincérité.
Tu iras jusqu’au fond de cette allée…
Au pied de la fontaine d’où jaillissent les mythes de la terre…
Dans l’intimité ondulante de cet espace sacré
Tu entendras un certain bruissement :
Tu verras un enfant perché au-dessus d’un pin effilé,
Désireux de ravir la couvée du nid de la lumière
Et tu lui demanderas :
— Où est la demeure de l’Ami ?”
 » Lisez la suite›

* En persan سهراب سپهری.

Iqbal, « La Métaphysique en Perse »

éd. Actes Sud, coll. Bibliothèque de l’islam, Arles

Il s’agit de Mohammad Iqbal *, chef spirituel de l’Inde musulmane, penseur et protagoniste d’un islam rénové. Son génie très divers s’exerça aussi bien dans la poésie que dans la philosophie, et s’exprima avec une égale maîtrise en prose et en vers, en ourdou et en persan. On peut juger de l’étendue de son influence d’après le grand nombre d’études consacrées à son sujet. Cette influence, qui se concentre principalement au Pakistan, dont il favorisa la création, et où il jouit d’un extraordinaire prestige, déborde cependant sur tout le monde islamique. Rabindranath Tagore connut fort bien ce compatriote indien, porte-parole de la modernité, sur qui, au lendemain de sa mort, il publia le message suivant : « La mort de M. Mohammad Iqbal creuse dans la littérature un vide qui, comme une blessure profonde, mettra longtemps à guérir. L’Inde, dont la place dans le monde est trop étroite, peut difficilement se passer d’un poète dont la poésie a une valeur aussi universelle ». Quelle était la situation quand Iqbal, sa thèse de doctorat « La Métaphysique en Perse » ** tout juste terminée, commença à approfondir et tenta de résoudre les problèmes des États gouvernés par l’islam, qui le tourmentaient depuis quelques années déjà ? Les habitants de ces États, oublieux de leur gloire passée, se trouvaient plongés dans une sorte de somnolence morne, faite de lassitude et de découragement :

« La musique qui réchauffait le cœur de l’assemblée
S’est tue, et le luth s’est brisé…
Le musulman se lamente sous le porche de la mosquée
 » Lisez la suite›

* En ourdou محمد اقبال. Parfois transcrit Mohammed Eqbâl, Mohamad Eghbal, Mouhammad Iqbâl ou Muhammad Ikbal.

** En anglais « The Development of Metaphysics in Persia ».

Iqbal, « Reconstruire la pensée religieuse de l’islam »

éd. du Rocher-UNESCO, coll. UNESCO d’œuvres représentatives, Monaco-Paris

Il s’agit de Mohammad Iqbal *, chef spirituel de l’Inde musulmane, penseur et protagoniste d’un islam rénové. Son génie très divers s’exerça aussi bien dans la poésie que dans la philosophie, et s’exprima avec une égale maîtrise en prose et en vers, en ourdou et en persan. On peut juger de l’étendue de son influence d’après le grand nombre d’études consacrées à son sujet. Cette influence, qui se concentre principalement au Pakistan, dont il favorisa la création, et où il jouit d’un extraordinaire prestige, déborde cependant sur tout le monde islamique. Rabindranath Tagore connut fort bien ce compatriote indien, porte-parole de la modernité, sur qui, au lendemain de sa mort, il publia le message suivant : « La mort de M. Mohammad Iqbal creuse dans la littérature un vide qui, comme une blessure profonde, mettra longtemps à guérir. L’Inde, dont la place dans le monde est trop étroite, peut difficilement se passer d’un poète dont la poésie a une valeur aussi universelle ». Quelle était la situation quand Iqbal, sa thèse de doctorat « La Métaphysique en Perse » ** tout juste terminée, commença à approfondir et tenta de résoudre les problèmes des États gouvernés par l’islam, qui le tourmentaient depuis quelques années déjà ? Les habitants de ces États, oublieux de leur gloire passée, se trouvaient plongés dans une sorte de somnolence morne, faite de lassitude et de découragement :

« La musique qui réchauffait le cœur de l’assemblée
S’est tue, et le luth s’est brisé…
Le musulman se lamente sous le porche de la mosquée
 » Lisez la suite›

* En ourdou محمد اقبال. Parfois transcrit Mohammed Eqbâl, Mohamad Eghbal, Mouhammad Iqbâl ou Muhammad Ikbal.

** En anglais « The Development of Metaphysics in Persia ».

Nosaka, « Nosaka aime les chats »

éd. Ph. Picquier, Arles

Il s’agit de « Nosaka aime les chats » (« Wagahai wa neko ga suki » *) de M. Akiyuki Nosaka **, écrivain japonais de talent, mais qui, harcelé par le sentiment de culpabilité, a semé dans presque toutes les pages de ses récits l’obscénité la plus grotesque et la plus animale. Ce sentiment de culpabilité est né en lui au lendemain de la Seconde Guerre mondiale, quand il a vu mourir sa sœur âgée d’un an et quatre mois, toute décharnée après des mois de famine : « Quand je pense comment ma sœur, qui n’avait plus que les os et la peau, ne parvenait plus à relever la tête ni même à pleurer, comment elle mourut seule, comment enfin il ne restait que des cendres après sa crémation, je me rends compte que j’avais été trop préoccupé par ma propre survie. Dans les horreurs de la famine, j’avais mangé ses parts de nourriture » ***. Son travail d’écrivain s’est entièrement construit sur cette expérience qu’il a cependant travestie, narrée en se faisant plaisir à lui-même, dans « La Tombe des lucioles ». Car, en vérité, il n’était pas aussi tendre que l’adolescent du récit. Il était cruel : c’est en mangeant le dû de sa sœur qu’il a survécu, et c’est en refoulant cette cruauté qu’il a écrit « La Tombe des lucioles » qui lui a permis par la suite de gagner sa vie : « J’ai triché avec cette souffrance — la plus grande, je crois, qui se puisse imaginer — celle d’[un parent plongé] dans l’incapacité de nourrir son enfant. Et moi qui suis plutôt d’un naturel allègre, j’en garde une dette, une blessure profonde, même si les souvenirs à la longue s’estompent » ****. C’est cette blessure infectée, saturée d’odeurs nauséabondes, que M. Nosaka ouvre au soleil dans ses récits et qu’il met sous le nez de son public, en criant aussi haut qu’il peut, la bouche encore amère des absinthes humaines : Regardez ! Lisez la suite›

* En japonais « 吾輩は猫が好き ».

** En japonais 野坂昭如.

*** Akiyuki Nosaka, « 五十歩の距離 » (« La Distance de cinquante pas »), inédit en français.

**** Philippe Pons, « “Je garde une blessure profonde” : un entretien avec le romancier ».

Kawabata, « Barques en bambou, “Sasabune” »

dans « [Nouvelles japonaises]. Tome II. Les Ailes, la Grenade, les Cheveux blancs (1945-1955) » (éd. Ph. Picquier, Arles), p. 85-89

dans « [Nouvelles japonaises]. Tome II. Les Ailes, la Grenade, les Cheveux blancs (1945-1955) » (éd. Ph. Picquier, Arles), p. 85-89

Il s’agit de « Barques en bambou » (« Sasabune » *) de Yasunari Kawabata **, écrivain japonais qui mérite d’être placé au plus haut sommet de la littérature moderne. « Vos romans sont si grands, si sublimes, que dans ma petitesse je ne puis que les vénérer de loin, comme le jeune berger qui, regardant les cimes bleues des Alpes à l’horizon, rêve du jour où il sera en mesure d’escalader même la plus haute », dit M. Yukio Mishima dans une lettre adressée à celui qui fut pour lui le maître et l’ami ***. Kawabata naquit en 1899. Son père, médecin lettré, mourut de tuberculose en 1901 ; sa mère, sa grand-mère et sa sœur disparurent à leur tour, emportées par la même maladie. Il fut recueilli chez son grand-père aveugle, son dernier et unique parent. Là, dans un village de cinquante et quelques habitations, il passa une enfance solitaire, toute de silence et de mélancolie. Levé à l’aube, il devait aider son grand-père à satisfaire ses fonctions naturelles, tiraillé entre la compassion et le dégoût. Puis, il montait sur un arbre du jardin et, assis entre les grandes branches, il lisait « jusqu’à ce que vînt à passer une voiture ou un chien qui aboyait » **** ; ou alors, un carnet à la main, il écrivait à ses parents défunts des lettres d’une érudition et d’une maturité de pensée qu’on s’étonne de rencontrer chez un enfant : « Père, vous vous êtes levé de votre lit de mort pour nous laisser, à moi et à ma sœur encore innocente, une sorte de testament écrit. Vous avez tracé les idéogrammes de “Chasteté” pour ma sœur, et de “Prends garde à toi” pour moi-même… Tandis que j’écris cette lettre, il me vient à l’esprit cette phrase de Jean Cocteau :

Gravez votre nom dans un arbre
Qui poussera jusqu’au nadir ;
Un arbre vaut mieux que le marbre,
Car on y voit les noms grandir.

En fait, le poème reste un peu obscur… Mais si l’on arrive tout simplement à graver son nom dans le cœur d’un enfant ou d’un être aimé, ce nom ne grandira-t-il pas, finalement, lui aussi ? » Lisez la suite›

* En japonais « 笹舟 ».

** En japonais 川端康成.

*** « Correspondance », p. 61-62.

**** « L’Adolescent : récits autobiographiques », p. 45.

Kawabata, « La Grenade, “Zakuro” »

dans « [Nouvelles japonaises]. Tome II. Les Ailes, la Grenade, les Cheveux blancs (1945-1955) » (éd. Ph. Picquier, Arles), p. 79-84

dans « [Nouvelles japonaises]. Tome II. Les Ailes, la Grenade, les Cheveux blancs (1945-1955) » (éd. Ph. Picquier, Arles), p. 79-84

Il s’agit de « La Grenade » (« Zakuro » *) de Yasunari Kawabata **, écrivain japonais qui mérite d’être placé au plus haut sommet de la littérature moderne. « Vos romans sont si grands, si sublimes, que dans ma petitesse je ne puis que les vénérer de loin, comme le jeune berger qui, regardant les cimes bleues des Alpes à l’horizon, rêve du jour où il sera en mesure d’escalader même la plus haute », dit M. Yukio Mishima dans une lettre adressée à celui qui fut pour lui le maître et l’ami ***. Kawabata naquit en 1899. Son père, médecin lettré, mourut de tuberculose en 1901 ; sa mère, sa grand-mère et sa sœur disparurent à leur tour, emportées par la même maladie. Il fut recueilli chez son grand-père aveugle, son dernier et unique parent. Là, dans un village de cinquante et quelques habitations, il passa une enfance solitaire, toute de silence et de mélancolie. Levé à l’aube, il devait aider son grand-père à satisfaire ses fonctions naturelles, tiraillé entre la compassion et le dégoût. Puis, il montait sur un arbre du jardin et, assis entre les grandes branches, il lisait « jusqu’à ce que vînt à passer une voiture ou un chien qui aboyait » **** ; ou alors, un carnet à la main, il écrivait à ses parents défunts des lettres d’une érudition et d’une maturité de pensée qu’on s’étonne de rencontrer chez un enfant : « Père, vous vous êtes levé de votre lit de mort pour nous laisser, à moi et à ma sœur encore innocente, une sorte de testament écrit. Vous avez tracé les idéogrammes de “Chasteté” pour ma sœur, et de “Prends garde à toi” pour moi-même… Tandis que j’écris cette lettre, il me vient à l’esprit cette phrase de Jean Cocteau :

Gravez votre nom dans un arbre
Qui poussera jusqu’au nadir ;
Un arbre vaut mieux que le marbre,
Car on y voit les noms grandir.

En fait, le poème reste un peu obscur… Mais si l’on arrive tout simplement à graver son nom dans le cœur d’un enfant ou d’un être aimé, ce nom ne grandira-t-il pas, finalement, lui aussi ? » Lisez la suite›

* En japonais « ざくろ ».

** En japonais 川端康成.

*** « Correspondance », p. 61-62.

**** « L’Adolescent : récits autobiographiques », p. 45.

Kawabata, « Au fond de l’être, “Ningen no naka” »

dans « [Nouvelles japonaises]. Tome III. Les Paons, la Grenouille, le Moine-Cigale (1955-1970) » (éd. Ph. Picquier, Arles), p. 83-92

dans « [Nouvelles japonaises]. Tome III. Les Paons, la Grenouille, le Moine-Cigale (1955-1970) » (éd. Ph. Picquier, Arles), p. 83-92

Il s’agit d’« Au fond de l’être » (« Ningen no naka » *) de Yasunari Kawabata **, écrivain japonais qui mérite d’être placé au plus haut sommet de la littérature moderne. « Vos romans sont si grands, si sublimes, que dans ma petitesse je ne puis que les vénérer de loin, comme le jeune berger qui, regardant les cimes bleues des Alpes à l’horizon, rêve du jour où il sera en mesure d’escalader même la plus haute », dit M. Yukio Mishima dans une lettre adressée à celui qui fut pour lui le maître et l’ami ***. Kawabata naquit en 1899. Son père, médecin lettré, mourut de tuberculose en 1901 ; sa mère, sa grand-mère et sa sœur disparurent à leur tour, emportées par la même maladie. Il fut recueilli chez son grand-père aveugle, son dernier et unique parent. Là, dans un village de cinquante et quelques habitations, il passa une enfance solitaire, toute de silence et de mélancolie. Levé à l’aube, il devait aider son grand-père à satisfaire ses fonctions naturelles, tiraillé entre la compassion et le dégoût. Puis, il montait sur un arbre du jardin et, assis entre les grandes branches, il lisait « jusqu’à ce que vînt à passer une voiture ou un chien qui aboyait » **** ; ou alors, un carnet à la main, il écrivait à ses parents défunts des lettres d’une érudition et d’une maturité de pensée qu’on s’étonne de rencontrer chez un enfant : « Père, vous vous êtes levé de votre lit de mort pour nous laisser, à moi et à ma sœur encore innocente, une sorte de testament écrit. Vous avez tracé les idéogrammes de “Chasteté” pour ma sœur, et de “Prends garde à toi” pour moi-même… Tandis que j’écris cette lettre, il me vient à l’esprit cette phrase de Jean Cocteau :

Gravez votre nom dans un arbre
Qui poussera jusqu’au nadir ;
Un arbre vaut mieux que le marbre,
Car on y voit les noms grandir.

En fait, le poème reste un peu obscur… Mais si l’on arrive tout simplement à graver son nom dans le cœur d’un enfant ou d’un être aimé, ce nom ne grandira-t-il pas, finalement, lui aussi ? » Lisez la suite›

* En japonais « 人間のなか ».

** En japonais 川端康成.

*** « Correspondance », p. 61-62.

**** « L’Adolescent : récits autobiographiques », p. 45.

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