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«Le Voyage de Lapérouse (1785-1788). Tome II. [Journal de Lapérouse]»

éd. Imprimerie nationale, coll. Voyages et Découvertes, Paris

éd. Impri­me­rie natio­nale, coll. Voyages et Décou­vertes, Paris

Il s’agit de la grande expé­di­tion confiée à La Pérouse*. En 1783, Louis XVI vou­lut voir la France prendre toute sa place dans l’achèvement de la recon­nais­sance du globe, jaloux des suc­cès acquis sur ce ter­rain par sa per­pé­tuelle rivale — l’Angleterre. Il choi­sit pour ce but une âme expé­ri­men­tée qui, endur­cie par le genre de vie dif­fi­cile des marins, la ren­drait capable de conduire avec suc­cès une grande expé­di­tion ras­sem­blant en un seul les trois voyages de Cook. Cette âme, c’était La Pérouse**. Les ins­truc­tions pour ce voyage, que La Pérouse était auto­ri­sé à modi­fier s’il le jugeait conve­nable, furent dic­tées par Louis XVI lui-même et mises au propre par Charles-Pierre Cla­ret, comte de Fleu­rieu, futur ministre de la Marine et des Colo­nies. Elles sont regar­dées comme un modèle de ce genre. Je ne peux m’empêcher d’en citer quelques lignes qui ne carac­té­risent pas moins le plan du roi que la lar­geur de ses vues sur l’action que la France est appe­lée à exer­cer à l’étranger : «Le sieur de La Pérouse», dit le «Mémoire du roi», «dans toutes les occa­sions en use­ra avec beau­coup de dou­ceur et d’humanité envers les dif­fé­rents peuples qu’il visi­te­ra dans le cours de son voyage. Il s’occupera avec zèle et inté­rêt de tous les moyens qui peuvent amé­lio­rer leur condi­tion, en pro­cu­rant à leur pays les… arbres utiles d’Europe, en leur ensei­gnant la manière de les semer et de les culti­ver… Si des cir­cons­tances impé­rieuses, qu’il est de la pru­dence de pré­voir… obli­geaient jamais le sieur de La Pérouse à faire usage de la supé­rio­ri­té de ses armes sur celles des peuples sau­vages… il n’userait de sa force qu’avec la plus grande modé­ra­tion… Sa Majes­té regar­de­rait comme un des suc­cès les plus heu­reux de l’expédition qu’elle pût être ter­mi­née sans qu’il en eût coû­té la vie à un seul homme». On pré­pa­ra les deux navires, la Bous­sole et l’Astrolabe. On pla­ça à bord une gra­vure figu­rant la mort de Cook. Et la vue de cette image avi­vait l’ardeur des navi­ga­teurs, qui disaient sou­vent : «Voi­ci la mort que doivent envier les gens de notre métier!»*** Pauvres hommes, ils ne croyaient pas si bien dire.

* On ren­contre aus­si la gra­phie Lapey­rouse. Haut

** Le roi avait lu avec grand inté­rêt son rap­port sur la cam­pagne de la baie d’Hudson dans la copie ori­gi­nale; car «l’on pénètre mieux la pen­sée d’un auteur sur son manus­crit que sur une trans­crip­tion» (le capi­taine de Bros­sard, «Ren­dez-vous avec Lapé­rouse à Vani­ko­ro»). Haut

*** Fer­di­nand de Les­seps, «Jean-Bap­tiste de Les­seps». Haut

«Le Voyage de Lapérouse (1785-1788). Tome I. [Mémoire du roi pour servir d’instruction particulière au sieur de Lapérouse]»

éd. Imprimerie nationale, coll. Voyages et Découvertes, Paris

éd. Impri­me­rie natio­nale, coll. Voyages et Décou­vertes, Paris

Il s’agit de la grande expé­di­tion confiée à La Pérouse*. En 1783, Louis XVI vou­lut voir la France prendre toute sa place dans l’achèvement de la recon­nais­sance du globe, jaloux des suc­cès acquis sur ce ter­rain par sa per­pé­tuelle rivale — l’Angleterre. Il choi­sit pour ce but une âme expé­ri­men­tée qui, endur­cie par le genre de vie dif­fi­cile des marins, la ren­drait capable de conduire avec suc­cès une grande expé­di­tion ras­sem­blant en un seul les trois voyages de Cook. Cette âme, c’était La Pérouse**. Les ins­truc­tions pour ce voyage, que La Pérouse était auto­ri­sé à modi­fier s’il le jugeait conve­nable, furent dic­tées par Louis XVI lui-même et mises au propre par Charles-Pierre Cla­ret, comte de Fleu­rieu, futur ministre de la Marine et des Colo­nies. Elles sont regar­dées comme un modèle de ce genre. Je ne peux m’empêcher d’en citer quelques lignes qui ne carac­té­risent pas moins le plan du roi que la lar­geur de ses vues sur l’action que la France est appe­lée à exer­cer à l’étranger : «Le sieur de La Pérouse», dit le «Mémoire du roi», «dans toutes les occa­sions en use­ra avec beau­coup de dou­ceur et d’humanité envers les dif­fé­rents peuples qu’il visi­te­ra dans le cours de son voyage. Il s’occupera avec zèle et inté­rêt de tous les moyens qui peuvent amé­lio­rer leur condi­tion, en pro­cu­rant à leur pays les… arbres utiles d’Europe, en leur ensei­gnant la manière de les semer et de les culti­ver… Si des cir­cons­tances impé­rieuses, qu’il est de la pru­dence de pré­voir… obli­geaient jamais le sieur de La Pérouse à faire usage de la supé­rio­ri­té de ses armes sur celles des peuples sau­vages… il n’userait de sa force qu’avec la plus grande modé­ra­tion… Sa Majes­té regar­de­rait comme un des suc­cès les plus heu­reux de l’expédition qu’elle pût être ter­mi­née sans qu’il en eût coû­té la vie à un seul homme». On pré­pa­ra les deux navires, la Bous­sole et l’Astrolabe. On pla­ça à bord une gra­vure figu­rant la mort de Cook. Et la vue de cette image avi­vait l’ardeur des navi­ga­teurs, qui disaient sou­vent : «Voi­ci la mort que doivent envier les gens de notre métier!»*** Pauvres hommes, ils ne croyaient pas si bien dire.

* On ren­contre aus­si la gra­phie Lapey­rouse. Haut

** Le roi avait lu avec grand inté­rêt son rap­port sur la cam­pagne de la baie d’Hudson dans la copie ori­gi­nale; car «l’on pénètre mieux la pen­sée d’un auteur sur son manus­crit que sur une trans­crip­tion» (le capi­taine de Bros­sard, «Ren­dez-vous avec Lapé­rouse à Vani­ko­ro»). Haut

*** Fer­di­nand de Les­seps, «Jean-Bap­tiste de Les­seps». Haut

«Les Aïnous des îles Kouriles»

dans « Journal of the College of Science, Imperial University of Tokyo », vol. 42, p. 1-337

dans «Jour­nal of the Col­lege of Science, Impe­rial Uni­ver­si­ty of Tokyo», vol. 42, p. 1-337

Il s’agit de contes tra­di­tion­nels des Aïnous*. À l’instar des Amé­rin­diens, ce qui reste aujourd’hui du peuple aïnou, autre­fois si remar­quable et si épris de liber­té, est exclu­si­ve­ment et misé­ra­ble­ment can­ton­né dans les réserves de l’île de Hok­kai­dô; il est en voie d’extinction, aban­don­né à un sort peu enviable, qu’il ne mérite pas. Avant l’établissement des Japo­nais, le ter­ri­toire aïnou s’étendait de l’île de Hok­kai­dô, appe­lée Ezo, jusqu’aux deux pro­lon­ge­ments de cette île, égre­nés comme des cha­pe­lets, se déployant l’un vers le Nord-Ouest, l’autre vers le Nord-Est : l’île de Sakha­line, appe­lée Kita-Ezo**Ezo du Nord»); et l’archipel des Kou­riles, appe­lé Oku-Ezo***Ezo des confins»). Ce n’est qu’au début du XVIIe siècle que l’État japo­nais inves­tit un daï­mio à Mat­su­mae, mais celui-ci se conten­tait en quelque sorte de mon­ter la garde contre les Aïnous. Il n’avait aucune idée sérieuse du ter­ri­toire de ces «hommes poi­lus» («kebi­to»****) dont il igno­rait tout ou à peu près tout, et il inter­di­sait à ses sujets de s’y aven­tu­rer loin ou d’y entre­prendre quoi que ce soit, rap­porte le père de Ange­lis. Terres par­fai­te­ment négli­geables et négli­gées, ces îles furent la seule par­tie du globe qui échap­pa à l’activité infa­ti­gable du capi­taine Cook. Et à ce titre, elles pro­vo­quèrent la curio­si­té de La Pérouse, qui, depuis son départ de France, brû­lait d’impatience d’être le pre­mier à y avoir abor­dé. En 1787, les fré­gates sous son com­man­de­ment mouillèrent devant Sakha­line, et les Fran­çais, des­cen­dus à terre, entrèrent en contact avec «une race d’hommes dif­fé­rente de celle des Japo­nais, des Chi­nois, des Kamt­cha­dales et des Tar­tares dont ils ne sont sépa­rés que par un canal»*****. C’étaient les Aïnous. Quoique n’ayant jamais abor­dé aux Kou­riles, La Pérouse éta­blit avec cer­ti­tude, d’après la rela­tion de Kra­ché­nin­ni­kov et l’identité du voca­bu­laire com­po­sé par ce Russe avec celui qu’il recueillit sur place, que les habi­tants des Kou­riles, ceux de Sakha­line et de Hok­kai­dô avaient «une ori­gine com­mune». Leurs manières douces et graves et leur intel­li­gence éten­due firent impres­sion sur La Pérouse, qui les com­pa­ra à celles des Euro­péens ins­truits : «Nous par­vînmes à leur faire com­prendre que nous dési­rions qu’ils figu­rassent la forme de leur pays et de celui des Mand­chous. Alors, un des vieillards se leva, et avec le bout de sa pique, il figu­ra la côte de Tar­ta­rie à l’Ouest, cou­rant à peu près [du] Nord [au] Sud. À l’Est, vis-à-vis et dans la même direc­tion, il figu­ra… son propre pays; il avait lais­sé entre la Tar­ta­rie et son île un détroit, et se tour­nant vers nos vais­seaux qu’on aper­ce­vait du rivage, il mar­qua, par un trait, qu’on pou­vait y pas­ser… Sa saga­ci­té pour devi­ner toutes nos ques­tions était extrême, mais moindre encore que celle d’un second insu­laire, âgé à peu près de trente ans, qui, voyant que les figures tra­cées sur le sable s’effaçaient, prit un de nos crayons avec du papier. Il y figu­ra son île [et tra­ça] par des traits le nombre de jour­nées de pirogue néces­saire pour se rendre du lieu où nous étions [jusqu’à] l’embouchure du Séga­lien******»

* On ren­contre aus­si les gra­phies Aïnos et Ainu. Ce terme signi­fie «être humain» dans la langue du même nom. Haut

** En japo­nais 北蝦夷. Haut

*** En japo­nais 奥蝦夷. Par­fois trans­crit Oku-Yezo, Oko-Ieso ou Okou-Yes­so. Haut

**** En japo­nais 毛人. Haut

***** «Le Voyage de Lapé­rouse (1785-1788). Tome II», p. 387. Haut

****** L’actuel fleuve Amour. Haut

«Tombent, tombent les gouttes d’argent : chants du peuple aïnou»

éd. Gallimard, coll. L’Aube des peuples, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. L’Aube des peuples, Paris

Il s’agit de chants tra­di­tion­nels des Aïnous*. À l’instar des Amé­rin­diens, ce qui reste aujourd’hui du peuple aïnou, autre­fois si remar­quable et si épris de liber­té, est exclu­si­ve­ment et misé­ra­ble­ment can­ton­né dans les réserves de l’île de Hok­kai­dô; il est en voie d’extinction, aban­don­né à un sort peu enviable, qu’il ne mérite pas. Avant l’établissement des Japo­nais, le ter­ri­toire aïnou s’étendait de l’île de Hok­kai­dô, appe­lée Ezo, jusqu’aux deux pro­lon­ge­ments de cette île, égre­nés comme des cha­pe­lets, se déployant l’un vers le Nord-Ouest, l’autre vers le Nord-Est : l’île de Sakha­line, appe­lée Kita-Ezo**Ezo du Nord»); et l’archipel des Kou­riles, appe­lé Oku-Ezo***Ezo des confins»). Ce n’est qu’au début du XVIIe siècle que l’État japo­nais inves­tit un daï­mio à Mat­su­mae, mais celui-ci se conten­tait en quelque sorte de mon­ter la garde contre les Aïnous. Il n’avait aucune idée sérieuse du ter­ri­toire de ces «hommes poi­lus» («kebi­to»****) dont il igno­rait tout ou à peu près tout, et il inter­di­sait à ses sujets de s’y aven­tu­rer loin ou d’y entre­prendre quoi que ce soit, rap­porte le père de Ange­lis. Terres par­fai­te­ment négli­geables et négli­gées, ces îles furent la seule par­tie du globe qui échap­pa à l’activité infa­ti­gable du capi­taine Cook. Et à ce titre, elles pro­vo­quèrent la curio­si­té de La Pérouse, qui, depuis son départ de France, brû­lait d’impatience d’être le pre­mier à y avoir abor­dé. En 1787, les fré­gates sous son com­man­de­ment mouillèrent devant Sakha­line, et les Fran­çais, des­cen­dus à terre, entrèrent en contact avec «une race d’hommes dif­fé­rente de celle des Japo­nais, des Chi­nois, des Kamt­cha­dales et des Tar­tares dont ils ne sont sépa­rés que par un canal»*****. C’étaient les Aïnous. Quoique n’ayant jamais abor­dé aux Kou­riles, La Pérouse éta­blit avec cer­ti­tude, d’après la rela­tion de Kra­ché­nin­ni­kov et l’identité du voca­bu­laire com­po­sé par ce Russe avec celui qu’il recueillit sur place, que les habi­tants des Kou­riles, ceux de Sakha­line et de Hok­kai­dô avaient «une ori­gine com­mune». Leurs manières douces et graves et leur intel­li­gence éten­due firent impres­sion sur La Pérouse, qui les com­pa­ra à celles des Euro­péens ins­truits : «Nous par­vînmes à leur faire com­prendre que nous dési­rions qu’ils figu­rassent la forme de leur pays et de celui des Mand­chous. Alors, un des vieillards se leva, et avec le bout de sa pique, il figu­ra la côte de Tar­ta­rie à l’Ouest, cou­rant à peu près [du] Nord [au] Sud. À l’Est, vis-à-vis et dans la même direc­tion, il figu­ra… son propre pays; il avait lais­sé entre la Tar­ta­rie et son île un détroit, et se tour­nant vers nos vais­seaux qu’on aper­ce­vait du rivage, il mar­qua, par un trait, qu’on pou­vait y pas­ser… Sa saga­ci­té pour devi­ner toutes nos ques­tions était extrême, mais moindre encore que celle d’un second insu­laire, âgé à peu près de trente ans, qui, voyant que les figures tra­cées sur le sable s’effaçaient, prit un de nos crayons avec du papier. Il y figu­ra son île [et tra­ça] par des traits le nombre de jour­nées de pirogue néces­saire pour se rendre du lieu où nous étions [jusqu’à] l’embouchure du Séga­lien******»

* On ren­contre aus­si les gra­phies Aïnos et Ainu. Ce terme signi­fie «être humain» dans la langue du même nom. Haut

** En japo­nais 北蝦夷. Haut

*** En japo­nais 奥蝦夷. Par­fois trans­crit Oku-Yezo, Oko-Ieso ou Okou-Yes­so. Haut

**** En japo­nais 毛人. Haut

***** «Le Voyage de Lapé­rouse (1785-1788). Tome II», p. 387. Haut

****** L’actuel fleuve Amour. Haut

Chateaubriand, «Voyages en Amérique et en Italie. Tome II»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du «Voyage en Ita­lie» et autres œuvres de Fran­çois René de Cha­teau­briand, auteur et poli­tique fran­çais, père du roman­tisme chré­tien. Le mal, le grand mal de Cha­teau­briand fut d’être né entre deux siècles, «comme au confluent de deux fleuves»*, et de voir les carac­tères oppo­sés de ces deux siècles se ren­con­trer dans ses opi­nions. Sor­ti des entrailles de l’ancienne monar­chie, de l’ancienne aris­to­cra­tie, il se pla­ça contre la Révo­lu­tion fran­çaise, dès qu’il la vit dans ses pre­mières vio­lences, et il res­ta roya­liste, sou­vent contre son ins­tinct. Car au fond de lui-même, il était de la race, de la famille de Napo­léon Bona­parte. Même fougue, même éclat, même mélan­co­lie moderne. Si les Bour­bons avaient mieux appré­cié Cha­teau­briand, il est pos­sible qu’il eût été moins vul­né­rable au sou­ve­nir de l’Empereur deve­nu res­plen­dis­sant comme un «large soleil». Le paral­lèle qu’il fait dans ses «Mémoires d’outre-tombe» entre l’Empire et la monar­chie bour­bo­nienne, pour cruel qu’il soit, est l’expression sin­cère de la concep­tion de l’auteur, tel­le­ment plus vraie que celle du poli­tique : «Retom­ber de Bona­parte et de l’Empire à ce qui les a sui­vis, c’est tom­ber de la réa­li­té dans le néant; du som­met d’une mon­tagne dans un gouffre. Tout n’est-il pas ter­mi­né avec Napo­léon?… Com­ment nom­mer Louis XVIII en place de l’Empereur? Je rou­gis en [y] pen­sant». Triste jusqu’au déses­poir, sans amis et sans espé­rance, il était obsé­dé par un pas­sé à jamais éva­noui et tom­bé dans le néant. «Je n’ai plus qu’à m’asseoir sur des ruines et à mépri­ser cette vie», écri­vait-il** en son­geant qu’il était lui-même une ruine encore plus chan­ce­lante. Aucune pen­sée ne venait le conso­ler excep­té la reli­gion chré­tienne, à laquelle il était reve­nu avec cha­leur et avec véhé­mence. Sa mère et sa sœur avaient eu la plus grande part à cette conver­sion : «Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots où elle vit périr une par­tie de ses enfants, expi­ra enfin sur un gra­bat, où ses mal­heurs l’avaient relé­guée. Le sou­ve­nir de mes éga­re­ments [le scep­ti­cisme de mon “Essai sur les Révo­lu­tions”] répan­dit sur ses der­niers jours une grande amer­tume; elle char­gea, en mou­rant, une de mes sœurs de me rap­pe­ler à cette reli­gion dans laquelle j’avais été éle­vé. Ma sœur me man­da le der­nier vœu de ma mère. Quand la lettre me par­vint au-delà des mers, ma sœur elle-même n’existait plus; elle était morte aus­si des suites de son empri­son­ne­ment. Ces deux voix sor­ties du tom­beau, cette mort qui ser­vait d’interprète à la mort, m’ont frap­pé; je suis deve­nu chré­tien»

* «Mémoires d’outre-tombe», liv. XLIII, ch. 8. Haut

** «Études his­to­riques». Haut

Chateaubriand, «Voyages en Amérique et en Italie. Tome I»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du «Voyage en Amé­rique» et autres œuvres de Fran­çois René de Cha­teau­briand, auteur et poli­tique fran­çais, père du roman­tisme chré­tien. Le mal, le grand mal de Cha­teau­briand fut d’être né entre deux siècles, «comme au confluent de deux fleuves»*, et de voir les carac­tères oppo­sés de ces deux siècles se ren­con­trer dans ses opi­nions. Sor­ti des entrailles de l’ancienne monar­chie, de l’ancienne aris­to­cra­tie, il se pla­ça contre la Révo­lu­tion fran­çaise, dès qu’il la vit dans ses pre­mières vio­lences, et il res­ta roya­liste, sou­vent contre son ins­tinct. Car au fond de lui-même, il était de la race, de la famille de Napo­léon Bona­parte. Même fougue, même éclat, même mélan­co­lie moderne. Si les Bour­bons avaient mieux appré­cié Cha­teau­briand, il est pos­sible qu’il eût été moins vul­né­rable au sou­ve­nir de l’Empereur deve­nu res­plen­dis­sant comme un «large soleil». Le paral­lèle qu’il fait dans ses «Mémoires d’outre-tombe» entre l’Empire et la monar­chie bour­bo­nienne, pour cruel qu’il soit, est l’expression sin­cère de la concep­tion de l’auteur, tel­le­ment plus vraie que celle du poli­tique : «Retom­ber de Bona­parte et de l’Empire à ce qui les a sui­vis, c’est tom­ber de la réa­li­té dans le néant; du som­met d’une mon­tagne dans un gouffre. Tout n’est-il pas ter­mi­né avec Napo­léon?… Com­ment nom­mer Louis XVIII en place de l’Empereur? Je rou­gis en [y] pen­sant». Triste jusqu’au déses­poir, sans amis et sans espé­rance, il était obsé­dé par un pas­sé à jamais éva­noui et tom­bé dans le néant. «Je n’ai plus qu’à m’asseoir sur des ruines et à mépri­ser cette vie», écri­vait-il** en son­geant qu’il était lui-même une ruine encore plus chan­ce­lante. Aucune pen­sée ne venait le conso­ler excep­té la reli­gion chré­tienne, à laquelle il était reve­nu avec cha­leur et avec véhé­mence. Sa mère et sa sœur avaient eu la plus grande part à cette conver­sion : «Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots où elle vit périr une par­tie de ses enfants, expi­ra enfin sur un gra­bat, où ses mal­heurs l’avaient relé­guée. Le sou­ve­nir de mes éga­re­ments [le scep­ti­cisme de mon “Essai sur les Révo­lu­tions”] répan­dit sur ses der­niers jours une grande amer­tume; elle char­gea, en mou­rant, une de mes sœurs de me rap­pe­ler à cette reli­gion dans laquelle j’avais été éle­vé. Ma sœur me man­da le der­nier vœu de ma mère. Quand la lettre me par­vint au-delà des mers, ma sœur elle-même n’existait plus; elle était morte aus­si des suites de son empri­son­ne­ment. Ces deux voix sor­ties du tom­beau, cette mort qui ser­vait d’interprète à la mort, m’ont frap­pé; je suis deve­nu chré­tien»

* «Mémoires d’outre-tombe», liv. XLIII, ch. 8. Haut

** «Études his­to­riques». Haut

Schiller, «Histoire du soulèvement des Pays-Bas contre la domination espagnole»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de l’«His­toire du sou­lè­ve­ment des Pays-Bas contre la domi­na­tion espa­gnole»*Ges­chichte des Abfalls der verei­nig­ten Nie­der­lande von der spa­ni­schen Regie­rung») de Schil­ler. C’est en 1782 que «Les Bri­gands» furent joués pour la pre­mière fois sur le théâtre de Mann­heim, devant une foule pres­sée de spec­ta­teurs accou­rus de près et de loin. L’affluence fut telle que, si l’on n’avait réser­vé une place à Schil­ler, il eût pu dif­fi­ci­le­ment assis­ter à sa propre pièce. Ce fut un triomphe, un enthou­siasme comme on n’en avait jamais vu en Alle­magne. Cepen­dant, cette heu­reuse cir­cons­tance, notre poète l’expiait par de cruels sou­cis dus à la même cause. Car les dettes qu’il avait contrac­tées en fai­sant impri­mer cette pièce à ses frais et à ses risques deve­naient de jour en jour plus criantes. Tous les exem­plaires s’étaient ven­dus, mais les béné­fices étaient pour le libraire. Notre poète, déses­pé­ré, ne sut vers qui se tour­ner. Et le direc­teur du théâtre lui fit la sourde oreille quand, se débat­tant contre la pau­vre­té, Schil­ler vint implo­rer son aide géné­reuse et la faveur d’un congé, en pro­met­tant de dire bien haut : «C’est à un dieu que nous devons ces loi­sirs; car il sera pour moi, tou­jours, un dieu» («Deus nobis hæc otia fecit; namque erit ille mihi sem­per deus»**). Le refus du direc­teur déter­mi­na notre poète à rési­gner ses fonc­tions de dra­ma­turge. Libre, mais tou­jours sans res­sources, il essaya un moyen de salut qui, dans ce temps-là comme main­te­nant, était bien pré­caire. Il fon­da une revue lit­té­raire. «La Tha­lie du Rhin»***Rhei­nische Tha­lia»), tel fut le titre de ce recueil. Les abon­nés firent défaut. Les détrac­teurs, en revanche, s’acharnèrent sur Schil­ler, à tel point que le séjour à Mann­heim lui devint impos­sible, into­lé­rable. Il par­tit à Goh­lis, un vil­lage des envi­rons de Leip­zig, où il loua une modeste chambre de pay­san, pla­cée sous les combles. C’est là qu’il alla cher­cher refuge pour mûrir ses pen­sées et pour ache­ver ses pièces, en écou­tant le concert des voix de la nature. Un matin, le hasard de sa pro­me­nade le condui­sit dans un bos­quet sur les bords de la Pleisse. À quelques pas devant lui, il aper­çut un jeune homme pâle, les yeux hagards, les poi­gnets liés par un ban­deau, prêt à se jeter dans l’abîme. Schil­ler, sachant lui aus­si de quel poids pèsent sur le cœur cer­tains moments de la vie, pous­sa les branches et lia conver­sa­tion avec le misé­rable. C’était un étu­diant en théo­lo­gie, presque un ado­les­cent, qui depuis six mois vivait seule­ment de pain et d’eau, et à qui il ne res­tait plus ni forces phy­siques pour sup­por­ter ces pri­va­tions ni forces morales pour espé­rer. Notre poète lui don­na le peu qu’il avait sur lui, et lui deman­da en échange la pro­messe de retar­der de huit jours son pro­jet de sui­cide. Le len­de­main ou le sur­len­de­main, Schil­ler assis­tait à une fête de mariage dans une riche famille de Leip­zig. Au moment où l’assemblée était la plus bruyante, il se leva sou­dain, il racon­ta avec cha­leur et élo­quence la scène dont il avait été témoin, il récla­ma de tous les invi­tés des secours pour le mal­heu­reux et il fit lui-même la quête, une assiette à la main. La col­lecte fut si consi­dé­rable qu’elle suf­fit à sou­te­nir le pauvre étu­diant jusqu’au jour où il eut une place.

* Par­fois tra­duit «His­toire du sou­lè­ve­ment des Pays-Bas sous Phi­lippe II, roi d’Espagne», «His­toire de la révolte qui déta­cha les Pays-Bas de la domi­na­tion espa­gnole» ou «His­toire de la défec­tion des Pays-Bas réunis de l’Espagne». Haut

** Vir­gile, «Buco­liques», poème I, v. 6-7. Haut

*** Par­fois tra­duit «La Tha­lie rhé­nane». Tha­lie, muse de la comé­die et de la poé­sie pas­to­rale, tient dans la main droite le bâton recour­bé des ber­gers et porte de la main gauche un masque comique. Haut

Schiller, «Histoire de la guerre de Trente Ans. Tome II»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de l’«His­toire de la guerre de Trente Ans» («Ges­chichte des Dreißig­jäh­ri­gen Kriegs») de Schil­ler. C’est en 1782 que «Les Bri­gands» furent joués pour la pre­mière fois sur le théâtre de Mann­heim, devant une foule pres­sée de spec­ta­teurs accou­rus de près et de loin. L’affluence fut telle que, si l’on n’avait réser­vé une place à Schil­ler, il eût pu dif­fi­ci­le­ment assis­ter à sa propre pièce. Ce fut un triomphe, un enthou­siasme comme on n’en avait jamais vu en Alle­magne. Cepen­dant, cette heu­reuse cir­cons­tance, notre poète l’expiait par de cruels sou­cis dus à la même cause. Car les dettes qu’il avait contrac­tées en fai­sant impri­mer cette pièce à ses frais et à ses risques deve­naient de jour en jour plus criantes. Tous les exem­plaires s’étaient ven­dus, mais les béné­fices étaient pour le libraire. Notre poète, déses­pé­ré, ne sut vers qui se tour­ner. Et le direc­teur du théâtre lui fit la sourde oreille quand, se débat­tant contre la pau­vre­té, Schil­ler vint implo­rer son aide géné­reuse et la faveur d’un congé, en pro­met­tant de dire bien haut : «C’est à un dieu que nous devons ces loi­sirs; car il sera pour moi, tou­jours, un dieu» («Deus nobis hæc otia fecit; namque erit ille mihi sem­per deus»*). Le refus du direc­teur déter­mi­na notre poète à rési­gner ses fonc­tions de dra­ma­turge. Libre, mais tou­jours sans res­sources, il essaya un moyen de salut qui, dans ce temps-là comme main­te­nant, était bien pré­caire. Il fon­da une revue lit­té­raire. «La Tha­lie du Rhin»**Rhei­nische Tha­lia»), tel fut le titre de ce recueil. Les abon­nés firent défaut. Les détrac­teurs, en revanche, s’acharnèrent sur Schil­ler, à tel point que le séjour à Mann­heim lui devint impos­sible, into­lé­rable. Il par­tit à Goh­lis, un vil­lage des envi­rons de Leip­zig, où il loua une modeste chambre de pay­san, pla­cée sous les combles. C’est là qu’il alla cher­cher refuge pour mûrir ses pen­sées et pour ache­ver ses pièces, en écou­tant le concert des voix de la nature. Un matin, le hasard de sa pro­me­nade le condui­sit dans un bos­quet sur les bords de la Pleisse. À quelques pas devant lui, il aper­çut un jeune homme pâle, les yeux hagards, les poi­gnets liés par un ban­deau, prêt à se jeter dans l’abîme. Schil­ler, sachant lui aus­si de quel poids pèsent sur le cœur cer­tains moments de la vie, pous­sa les branches et lia conver­sa­tion avec le misé­rable. C’était un étu­diant en théo­lo­gie, presque un ado­les­cent, qui depuis six mois vivait seule­ment de pain et d’eau, et à qui il ne res­tait plus ni forces phy­siques pour sup­por­ter ces pri­va­tions ni forces morales pour espé­rer. Notre poète lui don­na le peu qu’il avait sur lui, et lui deman­da en échange la pro­messe de retar­der de huit jours son pro­jet de sui­cide. Le len­de­main ou le sur­len­de­main, Schil­ler assis­tait à une fête de mariage dans une riche famille de Leip­zig. Au moment où l’assemblée était la plus bruyante, il se leva sou­dain, il racon­ta avec cha­leur et élo­quence la scène dont il avait été témoin, il récla­ma de tous les invi­tés des secours pour le mal­heu­reux et il fit lui-même la quête, une assiette à la main. La col­lecte fut si consi­dé­rable qu’elle suf­fit à sou­te­nir le pauvre étu­diant jusqu’au jour où il eut une place.

* Vir­gile, «Buco­liques», poème I, v. 6-7. Haut

** Par­fois tra­duit «La Tha­lie rhé­nane». Tha­lie, muse de la comé­die et de la poé­sie pas­to­rale, tient dans la main droite le bâton recour­bé des ber­gers et porte de la main gauche un masque comique. Haut

Schiller, «Histoire de la guerre de Trente Ans. Tome I»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de l’«His­toire de la guerre de Trente Ans» («Ges­chichte des Dreißig­jäh­ri­gen Kriegs») de Schil­ler. C’est en 1782 que «Les Bri­gands» furent joués pour la pre­mière fois sur le théâtre de Mann­heim, devant une foule pres­sée de spec­ta­teurs accou­rus de près et de loin. L’affluence fut telle que, si l’on n’avait réser­vé une place à Schil­ler, il eût pu dif­fi­ci­le­ment assis­ter à sa propre pièce. Ce fut un triomphe, un enthou­siasme comme on n’en avait jamais vu en Alle­magne. Cepen­dant, cette heu­reuse cir­cons­tance, notre poète l’expiait par de cruels sou­cis dus à la même cause. Car les dettes qu’il avait contrac­tées en fai­sant impri­mer cette pièce à ses frais et à ses risques deve­naient de jour en jour plus criantes. Tous les exem­plaires s’étaient ven­dus, mais les béné­fices étaient pour le libraire. Notre poète, déses­pé­ré, ne sut vers qui se tour­ner. Et le direc­teur du théâtre lui fit la sourde oreille quand, se débat­tant contre la pau­vre­té, Schil­ler vint implo­rer son aide géné­reuse et la faveur d’un congé, en pro­met­tant de dire bien haut : «C’est à un dieu que nous devons ces loi­sirs; car il sera pour moi, tou­jours, un dieu» («Deus nobis hæc otia fecit; namque erit ille mihi sem­per deus»*). Le refus du direc­teur déter­mi­na notre poète à rési­gner ses fonc­tions de dra­ma­turge. Libre, mais tou­jours sans res­sources, il essaya un moyen de salut qui, dans ce temps-là comme main­te­nant, était bien pré­caire. Il fon­da une revue lit­té­raire. «La Tha­lie du Rhin»**Rhei­nische Tha­lia»), tel fut le titre de ce recueil. Les abon­nés firent défaut. Les détrac­teurs, en revanche, s’acharnèrent sur Schil­ler, à tel point que le séjour à Mann­heim lui devint impos­sible, into­lé­rable. Il par­tit à Goh­lis, un vil­lage des envi­rons de Leip­zig, où il loua une modeste chambre de pay­san, pla­cée sous les combles. C’est là qu’il alla cher­cher refuge pour mûrir ses pen­sées et pour ache­ver ses pièces, en écou­tant le concert des voix de la nature. Un matin, le hasard de sa pro­me­nade le condui­sit dans un bos­quet sur les bords de la Pleisse. À quelques pas devant lui, il aper­çut un jeune homme pâle, les yeux hagards, les poi­gnets liés par un ban­deau, prêt à se jeter dans l’abîme. Schil­ler, sachant lui aus­si de quel poids pèsent sur le cœur cer­tains moments de la vie, pous­sa les branches et lia conver­sa­tion avec le misé­rable. C’était un étu­diant en théo­lo­gie, presque un ado­les­cent, qui depuis six mois vivait seule­ment de pain et d’eau, et à qui il ne res­tait plus ni forces phy­siques pour sup­por­ter ces pri­va­tions ni forces morales pour espé­rer. Notre poète lui don­na le peu qu’il avait sur lui, et lui deman­da en échange la pro­messe de retar­der de huit jours son pro­jet de sui­cide. Le len­de­main ou le sur­len­de­main, Schil­ler assis­tait à une fête de mariage dans une riche famille de Leip­zig. Au moment où l’assemblée était la plus bruyante, il se leva sou­dain, il racon­ta avec cha­leur et élo­quence la scène dont il avait été témoin, il récla­ma de tous les invi­tés des secours pour le mal­heu­reux et il fit lui-même la quête, une assiette à la main. La col­lecte fut si consi­dé­rable qu’elle suf­fit à sou­te­nir le pauvre étu­diant jusqu’au jour où il eut une place.

* Vir­gile, «Buco­liques», poème I, v. 6-7. Haut

** Par­fois tra­duit «La Tha­lie rhé­nane». Tha­lie, muse de la comé­die et de la poé­sie pas­to­rale, tient dans la main droite le bâton recour­bé des ber­gers et porte de la main gauche un masque comique. Haut

Schiller, «Poésies»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de l’ode «À la joie» («An die Freude»*) et autres poé­sies de Schil­ler. C’est en 1782 que «Les Bri­gands» furent joués pour la pre­mière fois sur le théâtre de Mann­heim, devant une foule pres­sée de spec­ta­teurs accou­rus de près et de loin. L’affluence fut telle que, si l’on n’avait réser­vé une place à Schil­ler, il eût pu dif­fi­ci­le­ment assis­ter à sa propre pièce. Ce fut un triomphe, un enthou­siasme comme on n’en avait jamais vu en Alle­magne. Cepen­dant, cette heu­reuse cir­cons­tance, notre poète l’expiait par de cruels sou­cis dus à la même cause. Car les dettes qu’il avait contrac­tées en fai­sant impri­mer cette pièce à ses frais et à ses risques deve­naient de jour en jour plus criantes. Tous les exem­plaires s’étaient ven­dus, mais les béné­fices étaient pour le libraire. Notre poète, déses­pé­ré, ne sut vers qui se tour­ner. Et le direc­teur du théâtre lui fit la sourde oreille quand, se débat­tant contre la pau­vre­té, Schil­ler vint implo­rer son aide géné­reuse et la faveur d’un congé, en pro­met­tant de dire bien haut : «C’est à un dieu que nous devons ces loi­sirs; car il sera pour moi, tou­jours, un dieu» («Deus nobis hæc otia fecit; namque erit ille mihi sem­per deus»**). Le refus du direc­teur déter­mi­na notre poète à rési­gner ses fonc­tions de dra­ma­turge. Libre, mais tou­jours sans res­sources, il essaya un moyen de salut qui, dans ce temps-là comme main­te­nant, était bien pré­caire. Il fon­da une revue lit­té­raire. «La Tha­lie du Rhin»***Rhei­nische Tha­lia»), tel fut le titre de ce recueil. Les abon­nés firent défaut. Les détrac­teurs, en revanche, s’acharnèrent sur Schil­ler, à tel point que le séjour à Mann­heim lui devint impos­sible, into­lé­rable. Il par­tit à Goh­lis, un vil­lage des envi­rons de Leip­zig, où il loua une modeste chambre de pay­san, pla­cée sous les combles. C’est là qu’il alla cher­cher refuge pour mûrir ses pen­sées et pour ache­ver ses pièces, en écou­tant le concert des voix de la nature. Un matin, le hasard de sa pro­me­nade le condui­sit dans un bos­quet sur les bords de la Pleisse. À quelques pas devant lui, il aper­çut un jeune homme pâle, les yeux hagards, les poi­gnets liés par un ban­deau, prêt à se jeter dans l’abîme. Schil­ler, sachant lui aus­si de quel poids pèsent sur le cœur cer­tains moments de la vie, pous­sa les branches et lia conver­sa­tion avec le misé­rable. C’était un étu­diant en théo­lo­gie, presque un ado­les­cent, qui depuis six mois vivait seule­ment de pain et d’eau, et à qui il ne res­tait plus ni forces phy­siques pour sup­por­ter ces pri­va­tions ni forces morales pour espé­rer. Notre poète lui don­na le peu qu’il avait sur lui, et lui deman­da en échange la pro­messe de retar­der de huit jours son pro­jet de sui­cide. Le len­de­main ou le sur­len­de­main, Schil­ler assis­tait à une fête de mariage dans une riche famille de Leip­zig. Au moment où l’assemblée était la plus bruyante, il se leva sou­dain, il racon­ta avec cha­leur et élo­quence la scène dont il avait été témoin, il récla­ma de tous les invi­tés des secours pour le mal­heu­reux et il fit lui-même la quête, une assiette à la main. La col­lecte fut si consi­dé­rable qu’elle suf­fit à sou­te­nir le pauvre étu­diant jusqu’au jour où il eut une place.

* Autre­fois tra­duit «Au plai­sir». Haut

** Vir­gile, «Buco­liques», poème I, v. 6-7. Haut

*** Par­fois tra­duit «La Tha­lie rhé­nane». Tha­lie, muse de la comé­die et de la poé­sie pas­to­rale, tient dans la main droite le bâton recour­bé des ber­gers et porte de la main gauche un masque comique. Haut

«Un Assassin politique : [Hong-Tjyong-ou]»

dans « T’oung Pao », vol. 5, nº 3, p. 260-271

dans «T’oung Pao», vol. 5, no 3, p. 260-271

Il s’agit de Hong-Tjyong-ou*, let­tré et assas­sin poli­tique à qui l’on doit les pre­miers clas­siques coréens qui aient été tra­duits en langue fran­çaise, et même les pre­miers tra­duits dans une langue occi­den­tale. Quand, en jan­vier 1891, Hong-Tjyong-ou pous­sa la porte et entra pour la pre­mière fois dans l’atelier du peintre Félix Réga­mey, il n’était à Paris que depuis une dou­zaine de jours et savait à peu près autant de mots de fran­çais. Un Japo­nais, pré­sent sur place, ser­vit d’interprète. Après avoir échan­gé quelques bana­li­tés, la conver­sa­tion tour­na, et les deux Asia­tiques se mirent à par­ler poli­tique. On vit alors le Coréen, dont mani­fes­te­ment une corde sen­sible avait été tou­chée, se dres­ser de toute sa hau­teur, les traits cris­pés, les yeux étin­ce­lants, superbe; et pen­dant quelques secondes, à côté du Japo­nais déli­cat et mièvre, il parut un tigre, la gueule entr’ouverte, répan­dant autour de lui l’effroi. Per­sonne ne se fût dou­té, pour autant, que ce Coréen avait l’âme d’un tueur, sachant accom­plir le meurtre avec une réso­lu­tion féroce, digne d’un Achille ou d’un Ulysse. Avide de connais­sances et très ambi­tieux, Hong-Tjyong-ou aspi­rait à se péné­trer de la civi­li­sa­tion euro­péenne afin d’en faire pro­fi­ter son pays. Curieux, sur­tout, de poli­tique fran­çaise, il vou­lait dans quelques années retour­ner en Corée pour se mettre à la tête d’un mou­ve­ment ana­logue à celui qui avait ame­né la moder­ni­té au Japon. Félix Réga­mey lui fit faire connais­sance avec le monde offi­ciel : bals à l’hôtel de ville, récep­tions minis­té­rielles et visite chez Ernest Renan, la plus forte tête de France, qui le reçut de façon char­mante et qui ter­mi­na l’entretien sur ces mots : «Cou­rage, cou­rage!» Hong-Tjyong-ou, qui savait qu’il avait été en pré­sence d’un grand homme, retint ces paroles. Et à peine la porte fer­mée, il deman­da, anxieux, à son guide : «“Cou­rage, cou­rage”, qu’est-ce que c’est?»** Comme, dans le Paris de ces temps révo­lus, il suf­fi­sait d’être étran­ger pour voir toutes les portes s’ouvrir devant soi, il fut atta­ché au musée Gui­met. On lui y confia le soin de cata­lo­guer la riche col­lec­tion rap­por­tée de Corée par Charles Varat, col­lec­tion qui conte­nait un assez grand nombre de textes impri­més.

* En coréen 홍종우. On ren­contre aus­si les gra­phies Hong-Jong-ou, Hong Djyong-ou, Hong Chŏng’u et Hong Jong-u. Haut

** p. 264. Haut

Volney, «Considérations sur la guerre actuelle des Turcs»

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit des «Consi­dé­ra­tions sur la guerre actuelle des Turcs» de Constan­tin-Fran­çois de Chas­sebœuf, voya­geur et lit­té­ra­teur fran­çais, plus connu sous le sur­nom de Vol­ney (XVIIIe-XIXe siècle). Il per­dit sa mère à deux ans et fut lais­sé entre les mains d’une vieille parente, qui l’abandonna dans un petit col­lège d’Ancenis. Le régime de ce col­lège était fort mau­vais, et la san­té des enfants y était à peine soi­gnée; le direc­teur était un homme bru­tal, qui ne par­lait qu’en gron­dant et ne gron­dait qu’en frap­pant. Vol­ney souf­frait d’autant plus que son père ne venait jamais le voir et ne parais­sait jamais avoir pour lui cette sol­li­ci­tude que témoigne un père envers son fils. L’enfant avan­çait pour­tant dans ses études et était à la tête de ses classes. Soit par nature, soit par suite de l’abandon de son père, soit les deux, il se plai­sait dans la médi­ta­tion soli­taire et taci­turne, et son génie n’attendait que d’être libé­ré pour se déve­lop­per et pour prendre un essor rapide. L’occasion ne tar­da pas à se pré­sen­ter : une modique somme d’argent lui échut. Il réso­lut de l’employer à acqué­rir, dans un grand voyage, un fonds de connais­sances nou­velles. La Syrie et l’Égypte lui parurent les pays les plus propres aux obser­va­tions his­to­riques et morales dont il vou­lait s’occuper. «Je me sépa­re­rai», se pro­mit-il*, «des socié­tés cor­rom­pues; je m’éloignerai des palais où l’âme se déprave par la satié­té, et des cabanes où elle s’avilit par la misère; j’irai dans la soli­tude vivre par­mi les ruines; j’interrogerai les monu­ments anciens… par quels mobiles s’élèvent et s’abaissent les Empires; de quelles causes naissent la pros­pé­ri­té et les mal­heurs des nations; sur quels prin­cipes enfin doivent s’établir la paix des socié­tés et le bon­heur des hommes.» Mais pour visi­ter ces pays avec fruit, il fal­lait en connaître la langue : «Sans la langue, l’on ne sau­rait appré­cier le génie et le carac­tère d’une nation : la tra­duc­tion des inter­prètes n’a jamais l’effet d’un entre­tien direct», pen­sait-il**. Cette dif­fi­cul­té ne rebu­ta point Vol­ney. Au lieu d’apprendre l’arabe en Europe, il alla s’enfermer durant huit mois dans un couvent du Liban, jusqu’à ce qu’il fût en état de par­ler cette langue com­mune à tant d’Orientaux.

* «Les Ruines», p. 19. Haut

** «Pré­face à “Voyage en Syrie et en Égypte”». Haut

Volney, «Leçons d’histoire, prononcées à l’École normale en l’an III de la République française»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit des «Leçons d’histoire» de Constan­tin-Fran­çois de Chas­sebœuf, voya­geur et lit­té­ra­teur fran­çais, plus connu sous le sur­nom de Vol­ney (XVIIIe-XIXe siècle). Il per­dit sa mère à deux ans et fut lais­sé entre les mains d’une vieille parente, qui l’abandonna dans un petit col­lège d’Ancenis. Le régime de ce col­lège était fort mau­vais, et la san­té des enfants y était à peine soi­gnée; le direc­teur était un homme bru­tal, qui ne par­lait qu’en gron­dant et ne gron­dait qu’en frap­pant. Vol­ney souf­frait d’autant plus que son père ne venait jamais le voir et ne parais­sait jamais avoir pour lui cette sol­li­ci­tude que témoigne un père envers son fils. L’enfant avan­çait pour­tant dans ses études et était à la tête de ses classes. Soit par nature, soit par suite de l’abandon de son père, soit les deux, il se plai­sait dans la médi­ta­tion soli­taire et taci­turne, et son génie n’attendait que d’être libé­ré pour se déve­lop­per et pour prendre un essor rapide. L’occasion ne tar­da pas à se pré­sen­ter : une modique somme d’argent lui échut. Il réso­lut de l’employer à acqué­rir, dans un grand voyage, un fonds de connais­sances nou­velles. La Syrie et l’Égypte lui parurent les pays les plus propres aux obser­va­tions his­to­riques et morales dont il vou­lait s’occuper. «Je me sépa­re­rai», se pro­mit-il*, «des socié­tés cor­rom­pues; je m’éloignerai des palais où l’âme se déprave par la satié­té, et des cabanes où elle s’avilit par la misère; j’irai dans la soli­tude vivre par­mi les ruines; j’interrogerai les monu­ments anciens… par quels mobiles s’élèvent et s’abaissent les Empires; de quelles causes naissent la pros­pé­ri­té et les mal­heurs des nations; sur quels prin­cipes enfin doivent s’établir la paix des socié­tés et le bon­heur des hommes.» Mais pour visi­ter ces pays avec fruit, il fal­lait en connaître la langue : «Sans la langue, l’on ne sau­rait appré­cier le génie et le carac­tère d’une nation : la tra­duc­tion des inter­prètes n’a jamais l’effet d’un entre­tien direct», pen­sait-il**. Cette dif­fi­cul­té ne rebu­ta point Vol­ney. Au lieu d’apprendre l’arabe en Europe, il alla s’enfermer durant huit mois dans un couvent du Liban, jusqu’à ce qu’il fût en état de par­ler cette langue com­mune à tant d’Orientaux.

* «Les Ruines», p. 19. Haut

** «Pré­face à “Voyage en Syrie et en Égypte”». Haut