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CatégorieOuvrages peu soignés ou mal finis

Andreïev, «S.O.S.»

éd. Interférences, Paris

éd. Inter­fé­rences, Paris

Il s’agit de «L’Europe en dan­ger» («Ievro­pa v opas­nos­ti»*), «S.O.S.» et autres pam­phlets de Léo­nid Andreïev**, auteur russe. À la mort de son père, qui exer­çait la pro­fes­sion d’arpenteur-géomètre, Andreïev était encore au col­lège. Sa mère, issue d’une famille polo­naise désar­gen­tée, se trou­va sans res­sources. Le jeune homme connut la misère noire. Un jour, le cœur gros, il pré­sen­ta à un quo­ti­dien un récit ayant pour sujet un étu­diant tou­jours affa­mé — sa propre vie! On lui dit de reve­nir quelques semaines plus tard pour savoir s’il était accep­té. Il y retour­na, com­pri­mant son angoisse dans l’attente de la déci­sion. Elle lui vint sous la forme d’un immense éclat de rire du direc­teur, qui décla­ra que sa prose ne valait rien. À quelque temps de là, dans une heure de déses­poir, Andreïev se tirait un coup de révol­ver dans le cœur. On le sau­va. Mais celui qui, comme lui, a été si proche d’une mort volon­taire reste en proie à une obses­sion per­ma­nente. En 1897, son diplôme d’avocat en poche, Andreïev obtint une place de chro­ni­queur judi­ciaire dans un grand jour­nal et par­vint enfin à publier ses nou­velles et ses feuille­tons si fou­gueux, si spon­ta­nés, quel­que­fois si bizarres, qui l’imposèrent à l’attention du public russe comme l’un des brillants repré­sen­tants du tour­nant du siècle. Il y prend place après Tol­stoï à qui il dédie d’ailleurs l’«His­toire des sept pen­dus». Je me dois de dire quelques mots sur cette «His­toire», sans doute la plus réus­sie d’Andreïev. Elle n’est rien d’autre, en sub­stance, que ce qu’annonce le titre : les por­traits psy­cho­lo­giques de sept jeunes condam­nés qui s’apprêtent à subir le sup­plice de la pen­dai­son; les visites suprêmes de leurs parents qui viennent avec la réso­lu­tion de leur rendre plus légers ces der­niers moments, mais qui finissent par fondre en larmes; puis, l’horreur et la beau­té sereine, en même temps, de leurs cadavres qui «saluent le soleil levant»

* En russe «Европа в опасности». Par­fois trans­crit «Evro­pa v opas­nos­ti». Haut

** En russe Леонид Андреев. Par­fois trans­crit Léo­nide Andréieff, Léo­nid Andréief, Léo­nide Andreyew, Leo­nid Andréyev ou Léo­nide Andréev. Haut

Andreïev, «[Récits complets. Tome IV.] Jour de colère et Autres Récits»

éd. J. Corti, coll. Domaine étranger, Paris

éd. J. Cor­ti, coll. Domaine étran­ger, Paris

Il s’agit de «Lui : récit d’un incon­nu» («On : rass­kaz neïz­vest­no­go»*), «Jour de colère» («Den gne­va»**) et autres nou­velles de Léo­nid Andreïev***, auteur russe. À la mort de son père, qui exer­çait la pro­fes­sion d’arpenteur-géomètre, Andreïev était encore au col­lège. Sa mère, issue d’une famille polo­naise désar­gen­tée, se trou­va sans res­sources. Le jeune homme connut la misère noire. Un jour, le cœur gros, il pré­sen­ta à un quo­ti­dien un récit ayant pour sujet un étu­diant tou­jours affa­mé — sa propre vie! On lui dit de reve­nir quelques semaines plus tard pour savoir s’il était accep­té. Il y retour­na, com­pri­mant son angoisse dans l’attente de la déci­sion. Elle lui vint sous la forme d’un immense éclat de rire du direc­teur, qui décla­ra que sa prose ne valait rien. À quelque temps de là, dans une heure de déses­poir, Andreïev se tirait un coup de révol­ver dans le cœur. On le sau­va. Mais celui qui, comme lui, a été si proche d’une mort volon­taire reste en proie à une obses­sion per­ma­nente. En 1897, son diplôme d’avocat en poche, Andreïev obtint une place de chro­ni­queur judi­ciaire dans un grand jour­nal et par­vint enfin à publier ses nou­velles et ses feuille­tons si fou­gueux, si spon­ta­nés, quel­que­fois si bizarres, qui l’imposèrent à l’attention du public russe comme l’un des brillants repré­sen­tants du tour­nant du siècle. Il y prend place après Tol­stoï à qui il dédie d’ailleurs l’«His­toire des sept pen­dus». Je me dois de dire quelques mots sur cette «His­toire», sans doute la plus réus­sie d’Andreïev. Elle n’est rien d’autre, en sub­stance, que ce qu’annonce le titre : les por­traits psy­cho­lo­giques de sept jeunes condam­nés qui s’apprêtent à subir le sup­plice de la pen­dai­son; les visites suprêmes de leurs parents qui viennent avec la réso­lu­tion de leur rendre plus légers ces der­niers moments, mais qui finissent par fondre en larmes; puis, l’horreur et la beau­té sereine, en même temps, de leurs cadavres qui «saluent le soleil levant»

* En russe «Он : рассказ неизвестного». Haut

** En russe «День гнева». Haut

*** En russe Леонид Андреев. Par­fois trans­crit Léo­nide Andréieff, Léo­nid Andréief, Léo­nide Andreyew, Leo­nid Andréyev ou Léo­nide Andréev. Haut

Sarafian, «Le Livre de la sagesse»

dans Stéphane Cermakian, « Poétique de l’exil : Friedrich Hölderlin, Arthur Rimbaud et Nigoghos Sarafian » (éd. Classiques Garnier, coll. Littérature • Histoire • Politique, Paris), p. 337-346

dans Sté­phane Cer­ma­kian, «Poé­tique de l’exil : Frie­drich Höl­der­lin, Arthur Rim­baud et Nigo­ghos Sara­fian» (éd. Clas­siques Gar­nier, coll. Lit­té­ra­ture • His­toire • Poli­tique, Paris), p. 337-346

Il s’agit d’une tra­duc­tion par­tielle de «Cita­delle» («Mitch­na­pert»*) de Nigo­ghos Sara­fian**, dit Nico­las Sara­fian, poète majeur de la dia­spo­ra armé­nienne. Né à bord d’un bateau fai­sant route de Constan­ti­nople (Tur­quie) à Var­na (Bul­ga­rie), un dimanche de Pâques, Sara­fian n’aura pu s’enraciner nulle part. Le lit­to­ral de la mer Noire, comme plus tard le bois de Vin­cennes, seront pour lui les lieux pri­vi­lé­giés où il se sen­ti­ra proche de sa patrie, de l’humanité, tout en étant seul au bout du monde, aban­don­né de tous, pareil à un condam­né à mort qui ignore sa faute : «Je regarde mon pays de la rive étran­gère et je suis étran­ger comme Armé­nien; étran­ger au monde en même temps… Mes poèmes sont mou­vants comme la mer. Mon pays est tou­jours deux, je me sens deux avec lui», écrit-il***. Sa famille pro­ve­nait de la ville chré­tienne d’Agn**** (l’actuelle Kema­liye) qu’elle avait dû fuir au moment des mas­sacres dili­gen­tés par le sul­tan Abdül­ha­mid II, sur­nom­mé «le sul­tan rouge», en 1895-1896. Et elle dis­pa­rais­sait en par­tie dans le géno­cide de 1915. Il ren­con­tra la lit­té­ra­ture sur les bancs des écoles armé­niennes de Var­na et Constan­ti­nople, où ensei­gnaient les grands maîtres, les Hagop Ocha­gan, les Vahan Tékéyan, qui avaient échap­pé d’une façon ou d’une autre à ces car­nages. Mais avec les attaques kéma­listes de 1922, qui ache­vaient l’œuvre d’extermination com­men­cée des décen­nies aupa­ra­vant, Sara­fian, comme bon nombre de ses pairs, aban­don­na Constan­ti­nople à jamais et gagna la France par la Bul­ga­rie, la Rou­ma­nie, le reste de l’Europe, les­té d’une unique valise, l’adresse d’une église armé­nienne ou celle d’un proche à la main. «Notre patrie nous a échap­pé, elle a glis­sé sous nos pieds nous pro­je­tant à la mer. Mais c’est la meilleure occa­sion pour apprendre à nager», écrit-il*****. Débu­tait une vie sacri­fiée à la folie d’écrire. À sa façon, toute l’œuvre poé­tique de Sara­fian tente de médi­ter sur l’expérience de l’Arménien à l’étranger, de celui qui n’a nulle part où jeter l’ancre, nul port tran­quille et sûr : «Des­tin de celui qui est né hors de son pays. Je ne puis m’en éloi­gner, et pour­tant je sais que cette sépa­ra­tion est indis­pen­sable pour créer de grandes choses. La vie hale­tante nous attend. Les années passent rapi­de­ment. Et toutes ces années ont lais­sé leur amer­tume», écrit-il

* En armé­nien occi­den­tal «Միջնաբերդ». Haut

** En armé­nien occi­den­tal Նիկողոս Սարաֆեան. Haut

*** Dans Bele­dian, «Cin­quante Ans de lit­té­ra­ture armé­nienne en France», p. 428. Haut

**** En armé­nien occi­den­tal Ակն. Par­fois trans­crit Agĕn ou Akn. Ville fon­dée, au début du XIe siècle apr. J.-C., par des Armé­niens qui vinrent s’établir en Asie Mineure avec le roi Sénék‘érim. Haut

***** Dans id. p. 7. Haut

Novalis, «[Œuvres philosophiques. Tome III.] Art et Utopie : les derniers “Fragments” (1799-1800)»

éd. Rue d’Ulm-Presses de l’École normale supérieure, coll. Æsthetica, Paris

éd. Rue d’Ulm-Presses de l’École nor­male supé­rieure, coll. Æsthe­ti­ca, Paris

Il s’agit d’une tra­duc­tion par­tielle des «Frag­ments» («Frag­mente») de Nova­lis, roman­tique alle­mand, ancêtre loin­tain du sym­bo­lisme (XVIIIe siècle). Le comte de Pla­ten écrit dans ses «Jour­naux»* : «On est pour les roman­tiques alle­mands, [mais] moi, j’aime les Anciens. On m’a lu un jour une poé­sie de Nova­lis, dont je n’ai pas com­pris une seule syl­labe». Il est vrai que l’œuvre de Nova­lis est l’une des plus énig­ma­tiques, l’une des moins com­pré­hen­sibles de la poé­sie alle­mande; elle est, d’un bout à l’autre, un code secret, un chiffre dont la clef s’appelle Sophie von Kühn, dite Sophie de Kühn. C’est au cours d’une tour­née admi­nis­tra­tive, en 1795, que Nova­lis ren­con­tra, au châ­teau de Grü­nin­gen**, cette toute jeune fille, un peu femme déjà, en qui devait s’incarner son idéal; elle n’avait pas encore treize prin­temps. Il tom­ba aus­si­tôt sous son charme et bien­tôt il se fian­ça avec elle. Entre ce jeune homme rêveur et cette «fleur bleue» («blaue Blume») qui s’ouvrait à la vie, sui­vant le mot de Nova­lis, naquit une idylle aus­si inso­lite que brève. Sophie mou­rait à peine deux ans plus tard, en 1797, après de cruelles souf­frances cau­sées par une tumeur. Sa fra­gile et angé­lique figure, sur laquelle la dou­leur et sur­tout l’ombre solen­nelle de la mort avaient répan­du une pré­coce matu­ri­té, lais­sa à Nova­lis un sou­ve­nir impé­ris­sable et funèbre. «Le soir s’est fait autour de moi», dit-il trois jours plus tard***, «pen­dant que je regar­dais se lever l’aurore de ma vie.» Si ensuite son étude favo­rite devint la phi­lo­so­phie, c’est qu’elle s’appelait au fond comme sa bien-aimée : Sophie. Si ensuite il se décla­ra fer­vem­ment chré­tien, c’est que, dans le déchaî­ne­ment des mal­heurs de Sophie, il crut recon­naître ceux de Jésus. Elle était, pour lui, l’être céleste qui était venu réa­li­ser un idéal jusque-là vague­ment pres­sen­ti et rêvé, et main­te­nant contem­plé dans sa réa­li­té :

«Des­cen­dons», dit-il****, «vers la tendre Fian­cée,
Vers notre Bien-Aimé Jésus!
Venez, l’ombre du soir s’est éployée
Douce aux amants par le deuil abat­tus…
»

* En date du 10 avril 1817. Haut

** Par­fois trans­crit Gru­ningue. Haut

*** Dans Hen­ri Lich­ten­ber­ger, «Nova­lis», p. 55. Haut

**** «Les Dis­ciples à Saïs • Hymnes à la nuit • Jour­nal intime», p. 90. Haut

Novalis, «[Œuvres philosophiques. Tome II.] Semences»

éd. Allia, Paris

éd. Allia, Paris

Il s’agit d’une tra­duc­tion par­tielle des «Frag­ments» («Frag­mente») de Nova­lis, roman­tique alle­mand, ancêtre loin­tain du sym­bo­lisme (XVIIIe siècle). Le comte de Pla­ten écrit dans ses «Jour­naux»* : «On est pour les roman­tiques alle­mands, [mais] moi, j’aime les Anciens. On m’a lu un jour une poé­sie de Nova­lis, dont je n’ai pas com­pris une seule syl­labe». Il est vrai que l’œuvre de Nova­lis est l’une des plus énig­ma­tiques, l’une des moins com­pré­hen­sibles de la poé­sie alle­mande; elle est, d’un bout à l’autre, un code secret, un chiffre dont la clef s’appelle Sophie von Kühn, dite Sophie de Kühn. C’est au cours d’une tour­née admi­nis­tra­tive, en 1795, que Nova­lis ren­con­tra, au châ­teau de Grü­nin­gen**, cette toute jeune fille, un peu femme déjà, en qui devait s’incarner son idéal; elle n’avait pas encore treize prin­temps. Il tom­ba aus­si­tôt sous son charme et bien­tôt il se fian­ça avec elle. Entre ce jeune homme rêveur et cette «fleur bleue» («blaue Blume») qui s’ouvrait à la vie, sui­vant le mot de Nova­lis, naquit une idylle aus­si inso­lite que brève. Sophie mou­rait à peine deux ans plus tard, en 1797, après de cruelles souf­frances cau­sées par une tumeur. Sa fra­gile et angé­lique figure, sur laquelle la dou­leur et sur­tout l’ombre solen­nelle de la mort avaient répan­du une pré­coce matu­ri­té, lais­sa à Nova­lis un sou­ve­nir impé­ris­sable et funèbre. «Le soir s’est fait autour de moi», dit-il trois jours plus tard***, «pen­dant que je regar­dais se lever l’aurore de ma vie.» Si ensuite son étude favo­rite devint la phi­lo­so­phie, c’est qu’elle s’appelait au fond comme sa bien-aimée : Sophie. Si ensuite il se décla­ra fer­vem­ment chré­tien, c’est que, dans le déchaî­ne­ment des mal­heurs de Sophie, il crut recon­naître ceux de Jésus. Elle était, pour lui, l’être céleste qui était venu réa­li­ser un idéal jusque-là vague­ment pres­sen­ti et rêvé, et main­te­nant contem­plé dans sa réa­li­té :

«Des­cen­dons», dit-il****, «vers la tendre Fian­cée,
Vers notre Bien-Aimé Jésus!
Venez, l’ombre du soir s’est éployée
Douce aux amants par le deuil abat­tus…
»

* En date du 10 avril 1817. Haut

** Par­fois trans­crit Gru­ningue. Haut

*** Dans Hen­ri Lich­ten­ber­ger, «Nova­lis», p. 55. Haut

**** «Les Dis­ciples à Saïs • Hymnes à la nuit • Jour­nal intime», p. 90. Haut

Novalis, «[Œuvres philosophiques. Tome I.] Le Brouillon général : matériaux pour une encyclopédistique (1798-1799)»

éd. Allia, Paris

éd. Allia, Paris

Il s’agit d’une tra­duc­tion par­tielle des «Frag­ments» («Frag­mente») de Nova­lis, roman­tique alle­mand, ancêtre loin­tain du sym­bo­lisme (XVIIIe siècle). Le comte de Pla­ten écrit dans ses «Jour­naux»* : «On est pour les roman­tiques alle­mands, [mais] moi, j’aime les Anciens. On m’a lu un jour une poé­sie de Nova­lis, dont je n’ai pas com­pris une seule syl­labe». Il est vrai que l’œuvre de Nova­lis est l’une des plus énig­ma­tiques, l’une des moins com­pré­hen­sibles de la poé­sie alle­mande; elle est, d’un bout à l’autre, un code secret, un chiffre dont la clef s’appelle Sophie von Kühn, dite Sophie de Kühn. C’est au cours d’une tour­née admi­nis­tra­tive, en 1795, que Nova­lis ren­con­tra, au châ­teau de Grü­nin­gen**, cette toute jeune fille, un peu femme déjà, en qui devait s’incarner son idéal; elle n’avait pas encore treize prin­temps. Il tom­ba aus­si­tôt sous son charme et bien­tôt il se fian­ça avec elle. Entre ce jeune homme rêveur et cette «fleur bleue» («blaue Blume») qui s’ouvrait à la vie, sui­vant le mot de Nova­lis, naquit une idylle aus­si inso­lite que brève. Sophie mou­rait à peine deux ans plus tard, en 1797, après de cruelles souf­frances cau­sées par une tumeur. Sa fra­gile et angé­lique figure, sur laquelle la dou­leur et sur­tout l’ombre solen­nelle de la mort avaient répan­du une pré­coce matu­ri­té, lais­sa à Nova­lis un sou­ve­nir impé­ris­sable et funèbre. «Le soir s’est fait autour de moi», dit-il trois jours plus tard***, «pen­dant que je regar­dais se lever l’aurore de ma vie.» Si ensuite son étude favo­rite devint la phi­lo­so­phie, c’est qu’elle s’appelait au fond comme sa bien-aimée : Sophie. Si ensuite il se décla­ra fer­vem­ment chré­tien, c’est que, dans le déchaî­ne­ment des mal­heurs de Sophie, il crut recon­naître ceux de Jésus. Elle était, pour lui, l’être céleste qui était venu réa­li­ser un idéal jusque-là vague­ment pres­sen­ti et rêvé, et main­te­nant contem­plé dans sa réa­li­té :

«Des­cen­dons», dit-il****, «vers la tendre Fian­cée,
Vers notre Bien-Aimé Jésus!
Venez, l’ombre du soir s’est éployée
Douce aux amants par le deuil abat­tus…
»

* En date du 10 avril 1817. Haut

** Par­fois trans­crit Gru­ningue. Haut

*** Dans Hen­ri Lich­ten­ber­ger, «Nova­lis», p. 55. Haut

**** «Les Dis­ciples à Saïs • Hymnes à la nuit • Jour­nal intime», p. 90. Haut

le père de Angelis, «Relation du royaume d’Iezo»

dans « Histoire de ce qui s’est passé au Japon, tirée des lettres écrites ès années 1619, 1620 et 1621 » (XVIIᵉ siècle), p. 365-380

dans «His­toire de ce qui s’est pas­sé au Japon, tirée des lettres écrites ès années 1619, 1620 et 1621» (XVIIe siècle), p. 365-380

Il s’agit de la «Rela­tion du royaume d’Iezo» («Rela­zione del regno di Iezo») du bien­heu­reux père Giro­la­mo de Ange­lis, dit Jérôme de Ange­lis*, prêtre jésuite, que le shô­gun fit brû­ler vif le 4 décembre 1623. Le père de Ange­lis était natif d’Enna, en Sicile. Il entra dans la Com­pa­gnie de Jésus à l’âge de dix-huit ans. Pen­dant ses études en théo­lo­gie et avant même d’être prêtre, on lui accor­da de par­tir pour la mis­sion du Japon. Il s’embarqua avec le père Charles Spi­no­la pour Lis­bonne, d’où ils firent voile le 10 avril 1596. Une très vio­lente tem­pête les assaillit au cap de Bonne-Espé­rance et endom­ma­gea gra­ve­ment leur vais­seau, qui dut tour­ner en arrière pour être répa­ré au Bré­sil, puis aban­don­né à Por­to Rico à cause d’une nou­velle ava­rie. Le 21 août 1597, ils s’embarquèrent sur un navire mar­chand; mais quelques cor­saires anglais les sur­prirent en che­min et ame­nèrent pri­son­niers à Londres. Remis en liber­té presque aus­si­tôt, nos pères retour­nèrent à Lis­bonne et repar­tirent pour le Japon, où ils arri­vèrent en 1602 au terme de ce voyage si long, si tra­ver­sé, qui leur deman­da, comme vous voyez, six années. Le père de Ange­lis mit encore une année à apprendre le japo­nais, après quoi il par­cou­rut plu­sieurs fois le pays. Bra­vant et sur­mon­tant tous les obs­tacles, il fit d’innombrables conver­sions. Les fidèles ne pou­vant le visi­ter ouver­te­ment, il se dégui­sait et allait les attendre à des lieux déter­mi­nés. Le tout pre­mier, il por­ta la foi chré­tienne jusque dans l’île d’Ezo ou Iezo** (l’actuel Hok­kai­dô) où il fut en 1618, puis en 1621. Cette île inté­res­sait ses supé­rieurs, d’autant qu’elle ne sem­blait pas encore reven­di­quée par les Japo­nais, dont la pré­sence se can­ton­nait dans le fief de Mat­su­mae ou Mat­su­mai***. Tout le reste, depuis Mat­su­mae jusqu’à la pointe sep­ten­trio­nale, sans comp­ter les îles encore plus au Nord, Sakha­line et les Kou­riles, était habi­té par des indi­gènes à demi sau­vages, nom­més Aïnous; la «Rela­tion» les appelle Iezois. D’autre part, les routes d’Ezo n’étaient pas des che­mins bat­tus comme au Japon, mais des sen­tiers rocailleux qui bor­daient des pré­ci­pices effrayants, «tel­le­ment que ce n’est pas [éton­nant] que les Iezois mettent plus de jour­nées pour aller de Mat­su­mai jusqu’[à l’autre bout de leur île] que les Japo­nais n’en mettent pour aller de Nii­ga­ta jusqu’à la pointe de Corée»****. Pour toutes ces rai­sons, les Japo­nais ne connais­saient ces terres que par des ouï-dire contra­dic­toires et par cer­tains articles de com­merce qu’ils rece­vaient des mains des Aïnous : des baleines, des peaux de phoques, des habits faits avec l’écorce des arbres, des peaux de cerfs… Et ils igno­raient même «si le royaume d’Iezo est une île ou non»

* On ren­contre aus­si les gra­phies Jérosme des Anges et Hié­rosme de Ange­lis. Haut

** En japo­nais 蝦夷. Par­fois trans­crit Iéso, Yezo, Yes­so, Yéso, Jeso ou Jes­so. Haut

*** En japo­nais 松前藩. Par­fois trans­crit Mats­maï, Mats­mayé, Mats­mey, Mat­sou­may ou Mat­sou­maï. Haut

**** p. 376. Haut

Mazilescu, «Le Magasin aux porcelaines»

dans « Liberté », vol. 16, nº 4, p. 12-15

dans «Liber­té», vol. 16, no 4, p. 12-15

Il s’agit du «Maga­sin aux por­ce­laines» («Prăvă­lia cu por­ce­la­nu­ri») de M. Vir­gil Mazi­les­cu, l’un des der­niers sur­réa­listes rou­mains. Exa­gé­rant un peu, je dirais que la poé­sie de M. Mazi­les­cu a com­men­cé et fini dans la taverne de l’Union des écri­vains à Buca­rest. La table où il s’asseyait chaque soir n’était pas seule­ment le coin de l’établissement où les plus copieuses quan­ti­tés de vod­ka étaient englou­ties; c’était éga­le­ment une sorte d’atelier, un cénacle lit­té­raire. Entre deux dis­cours tra­giques, empes­tant l’alcool, agré­men­tés de l’invocation de la belle Rodi­ca, sa déesse et «la plus grande réa­li­sa­tion de [sa] vie»*, ponc­tués, enfin, de jurons, qu’il était le seul à pou­voir se per­mettre en l’éminente pré­sence de MM. Marin Pre­da et Nichi­ta Stă­nes­cu assis devant lui, M. Mazi­les­cu décla­mait sa toute der­nière poé­sie, tout en y opé­rant de petites mais impor­tantes retouches. On l’appelait «le tailleur de dia­mants»**, car il don­nait à sa poé­sie une pre­mière forme, puis il retran­chait, ajou­tait, sub­sti­tuait des mots pen­dant des mois, si bien que ses convives finis­saient par l’apprendre par cœur en l’entendant réci­ter si sou­vent. Comme tous les vers d’ivrogne, ceux de M. Mazi­les­cu appa­raissent tou­jours d’une façon ou d’une autre inter­rom­pus, ellip­tiques, inex­pli­ca­ble­ment accro­chés à leur propre logique dif­fé­rente de la nôtre, échap­pant à la gram­maire. Infé­rieurs aux vers lucides si l’on veut, ils ont, cepen­dant, ce mérite qu’ils donnent la ferme convic­tion que la poé­sie, c’est la chose la plus essen­tielle qui soit, la chose qui se réveille le plus tôt et qui s’éteint en der­nier lieu en nous, quand bien même nous serions assis dans une taverne aux confins du monde civi­li­sé là où les map­pe­mondes indiquent seule­ment «Ibi sunt leones» («Là se trouvent des lions») : «Qui donc se tient là au bord de l’abîme et dit et parle en regar­dant sans cesse à sa montre, comme un vieillard sai­si de panique à la tom­bée de la nuit? Ses pen­sées [sont] plus éteintes qu’une bou­gie éteinte. “Ibi sunt leones.” C’est là que se croisent en effet les deux zones : [celle] de la vie et [celle] de la confiance incom­men­su­rable en l’éternité. Par là, il pousse des fleurs. “Ibi sunt leones”», dit M. Mazi­les­cu

* «Il se fera silence, il se fera soir», p. 13. Haut

** En rou­main «şle­fui­to­rul de dia­mante». Haut

Mazilescu, «Il se fera silence, il se fera soir»

éd. Comp’act, coll. La Polygraphe, Chambéry

éd. Comp’act, coll. La Poly­graphe, Cham­bé­ry

Il s’agit des recueils «Il se fera silence, il se fera soir» («Va fi liniște, va fi seară»), «Frag­ments de la région de jadis» («Frag­mente din regiu­nea de odi­nioară») et «Vers» («Ver­su­ri») de M. Vir­gil Mazi­les­cu, l’un des der­niers sur­réa­listes rou­mains. Exa­gé­rant un peu, je dirais que la poé­sie de M. Mazi­les­cu a com­men­cé et fini dans la taverne de l’Union des écri­vains à Buca­rest. La table où il s’asseyait chaque soir n’était pas seule­ment le coin de l’établissement où les plus copieuses quan­ti­tés de vod­ka étaient englou­ties; c’était éga­le­ment une sorte d’atelier, un cénacle lit­té­raire. Entre deux dis­cours tra­giques, empes­tant l’alcool, agré­men­tés de l’invocation de la belle Rodi­ca, sa déesse et «la plus grande réa­li­sa­tion de [sa] vie»*, ponc­tués, enfin, de jurons, qu’il était le seul à pou­voir se per­mettre en l’éminente pré­sence de MM. Marin Pre­da et Nichi­ta Stă­nes­cu assis devant lui, M. Mazi­les­cu décla­mait sa toute der­nière poé­sie, tout en y opé­rant de petites mais impor­tantes retouches. On l’appelait «le tailleur de dia­mants»**, car il don­nait à sa poé­sie une pre­mière forme, puis il retran­chait, ajou­tait, sub­sti­tuait des mots pen­dant des mois, si bien que ses convives finis­saient par l’apprendre par cœur en l’entendant réci­ter si sou­vent. Comme tous les vers d’ivrogne, ceux de M. Mazi­les­cu appa­raissent tou­jours d’une façon ou d’une autre inter­rom­pus, ellip­tiques, inex­pli­ca­ble­ment accro­chés à leur propre logique dif­fé­rente de la nôtre, échap­pant à la gram­maire. Infé­rieurs aux vers lucides si l’on veut, ils ont, cepen­dant, ce mérite qu’ils donnent la ferme convic­tion que la poé­sie, c’est la chose la plus essen­tielle qui soit, la chose qui se réveille le plus tôt et qui s’éteint en der­nier lieu en nous, quand bien même nous serions assis dans une taverne aux confins du monde civi­li­sé là où les map­pe­mondes indiquent seule­ment «Ibi sunt leones» («Là se trouvent des lions») : «Qui donc se tient là au bord de l’abîme et dit et parle en regar­dant sans cesse à sa montre, comme un vieillard sai­si de panique à la tom­bée de la nuit? Ses pen­sées [sont] plus éteintes qu’une bou­gie éteinte. “Ibi sunt leones.” C’est là que se croisent en effet les deux zones : [celle] de la vie et [celle] de la confiance incom­men­su­rable en l’éternité. Par là, il pousse des fleurs. “Ibi sunt leones”», dit M. Mazi­les­cu

* «Il se fera silence, il se fera soir», p. 13. Haut

** En rou­main «şle­fui­to­rul de dia­mante». Haut

Shiki, «Un Lit de malade six pieds de long (5 mai-17 septembre 1902)»

éd. Les Belles Lettres, coll. Japon-Série Non fiction, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Japon-Série Non fic­tion, Paris

Il s’agit du jour­nal intime «Un Lit de malade six pieds de long» («Byô­shô roku­sha­ku»*) de Masao­ka Shi­ki, de son vrai nom Masao­ka Tsu­ne­no­ri**, poète japo­nais. Il ne fut pas, je crois, un grand auteur; mais on ne peut lui nier d’avoir renou­ve­lé l’intérêt pour le haï­ku, dont il fit à la fois une arme offen­sive et un ferme bou­clier dans sa lutte contre la tuber­cu­lose qui allait l’emporter à trente-cinq ans. Il cra­cha du sang dès 1889, ce qui lui ins­pi­ra le pseu­do­nyme de Shi­ki***le Cou­cou»), oiseau qui, quand il chante, laisse appa­raître sa gorge rou­geoyante. Sa pre­mière ten­ta­tive lit­té­raire fut un roman au titre roman­tique, «La Capi­tale de la lune» («Tsu­ki no miya­ko»****), qu’il alla mon­trer à Kôda Rohan. Ce der­nier, au faîte de sa gloire, mon­tra une telle absence d’enthousiasme, que Shi­ki se livra au décou­ra­ge­ment et au déses­poir et renon­ça tout à fait au roman; mais étant un être impul­sif, il prit alors une déci­sion qui allait chan­ger le reste de sa vie, puisque c’est au cours de cette année 1892 qu’il déci­da, d’une part, de se consa­crer entiè­re­ment au haï­ku et, d’autre part, d’accepter un poste au jour­nal «Nihon» («Japon») en tant que cri­tique lit­té­raire de poé­sie. Dans une colonne de ce quo­ti­dien, il déve­lop­pa pen­dant une décen­nie ses vues sur les poètes anciens. Sa cri­tique fut inflexible jusqu’à la dure­té, véhé­mente jusqu’à la colère. Il est même per­mis de se deman­der s’il n’était pas en proie à quelque démence lorsqu’il affir­mait «que Ki no Tsu­rayu­ki en tant que poète était nul, et le “Kokin-shû” — une antho­lo­gie affreuse»; ou bien «que les vers de Bashô conte­naient le meilleur et le pire». En même temps que ces articles théo­riques, Shi­ki pro­dui­sit ses propres haï­kus et invi­ta ses lec­teurs à en faire tout autant : «Shi­ki s’[engagea] dans un tra­vail, au fond, de poé­sie col­lec­tive qui mérite d’être rap­pe­lé… Il demande aux lec­teurs d’envoyer leurs textes. Il les publie, les cri­tique. D’emblée, la créa­tion poé­tique n’est pas chose unique, mais cha­cun a le droit — et doit — com­po­ser dix, vingt, trente haï­kus dans la même jour­née, et avec les mêmes mots, les mêmes images… Ce qui donne des cen­taines de poèmes qui seront publiés dans le jour­nal… En l’espace de cinq ans, on ver­ra ain­si se consti­tuer des dizaines de groupes, pour ain­si dire dans toutes les régions du Japon», explique M. Jean-Jacques Ori­gas*****. Aus­si­tôt après la mort de Shi­ki, ces groupes se virent relé­gués dans l’oubli; mais ils furent, un temps, le creu­set de l’avant-gardisme et de la réno­va­tion du haï­ku.

* En japo­nais «病牀六尺». Haut

** En japo­nais 正岡常規. Haut

*** En japo­nais 子規. Par­fois trans­crit Chi­ki ou Šiki. Remar­quez que l’idéogramme se retrouve à la fois dans Tsu­ne­no­ri et dans Shi­ki. Haut

**** En japo­nais «月の都». Titre emprun­té au «Conte du cou­peur de bam­bous». Haut

***** «Une Ami­tié», p. 159. Haut

«Les Auteurs du printemps russe. Galitch»

éd. Noir sur blanc, Montricher

éd. Noir sur blanc, Mon­tri­cher

Il s’agit de M. Alexandre Galitch*, poète-chan­son­nier russe (XXe siècle). Avec son pen­chant à la satire cor­ro­sive, son manie­ment de l’argot des camps, son art de sai­sir les détails piquants de la vie des classes infé­rieures ou per­sé­cu­tées aux­quelles il appar­te­nait, M. Galitch a inau­gu­ré, gui­tare au poing, le genre du court sketch mis en vers et ren­du avec une sûre­té éton­nante dans les accents et l’intonation. Dis­si­dentes, sub­ver­sives, ses bal­lades gênaient le pou­voir, qui ne pou­vait leur par­don­ner de dire à haute voix ce que l’homme de la masse, l’homme de la rue pen­sait tout bas. Répan­dues très vite grâce à la tech­nique nou­velle du magné­to­phone, elles raillaient la nomenk­la­tu­ra bureau­cra­tique et ses pri­vi­lèges («pri­vi­lèges nomenk­la­tu­raux, tra­hi­sons nomenk­la­tu­rales», chan­taient-elles en refrain) ain­si que l’humeur peu­reuse des petits fonc­tion­naires comme celui qui, ayant rêvé qu’il était le géant Atlas, ne par­la de son rêve «ni à sa fille ni à sa femme» («ni dot­che­ri ni jené»**) pour ne pas éveiller de soup­çons. Aus­si, en dépit de leur qua­li­té poé­tique, en dépit de la popu­la­ri­té de leur auteur, deve­nu l’une des «voix de che­vet» des étu­diants et anti­con­for­mistes sovié­tiques, elles n’avaient aucune chance d’être impri­mées dans les revues auto­ri­sées. On ne les publia qu’à l’étranger : en 1969, 1972 et 1974 à Franc­fort sous le titre de «Chan­sons» («Pes­ni»***) ou «La Géné­ra­tion per­due»****Poko­lé­nié obret­chion­nykh»*****) de même qu’en 1971 à Paris sous le titre de «Poèmes de Rus­sie» («Poe­my Ros­sii»******). Ces paru­tions clan­des­tines aggra­vèrent encore le cas de M. Galitch aux yeux des auto­ri­tés. Expul­sé de l’Union des écri­vains et celle des cinéastes, visi­té par des agents de sur­veillance, convo­qué au KGB, rayé des scènes où il avait par­ti­ci­pé en tant qu’acteur, sans par­ler des enre­gis­tre­ments de ses bal­lades qu’on confis­quait chez ses amis, M. Galitch se vit contraint en 1974 de quit­ter cette Rus­sie à laquelle il était pour­tant vis­cé­ra­le­ment atta­ché.

* En russe Александр Галич. Par­fois trans­crit Alexan­der Galich, Alek­san­dr Galicz ou Alek­san­dr Galič. De son vrai nom Alexandre Aro­no­vitch Guinz­bourg (Александр Аронович Гинзбург). Par­fois trans­crit Gins­burg, Guins­bourg, Ginz­burg ou Ginz­bourg. Haut

** En russe «ни дочери ни жене» Haut

*** En russe «Песни» Haut

**** Autre­fois tra­duit «La Géné­ra­tion des condam­nés». Haut

***** En russe «Поколение обречённых». Par­fois trans­crit «Poko­le­nie obret­chen­nych» ou «Poko­le­nie obre­chen­nykh». Haut

****** En russe «Поэмы России». Haut

Vigny, «Œuvres complètes. Tome IX. Les Consultations du Docteur-Noir, part. 2. Daphné»

éd. Ch. Delagrave, Paris

éd. Ch. Dela­grave, Paris

Il s’agit de «Daph­né» d’Alfred de Vigny, poète fran­çais à la des­ti­née assez triste. Seul — ou presque seul — de tous les roman­tiques, il n’a pas fait école. On ne l’a pas sui­vi dans ses démarches lit­té­raires. On l’a remar­qué sans en rien dire à per­sonne, sans qu’au sur­plus il s’en plai­gnît lui-même. Il était né cinq ans avant Vic­tor Hugo, sept ans après Lamar­tine. Mais tan­dis que les noms de ces deux géants rem­plis­saient toutes les bouches, ce n’étaient pas ses «Poé­sies», mais un assez mau­vais drame — «Chat­ter­ton» en 1835 — qui tirait ce poète, pour quelques jours à peine, de sa retraite un peu mys­té­rieuse, de sa sainte soli­tude où il ren­trait aus­si­tôt. À quoi cela tient-il? À ses défauts d’abord, dont il faut conve­nir. Sou­vent, ses pro­duc­tions manquent de forte cou­leur et de relief. Aucune n’est avor­tée, mais presque toutes sont lan­guis­santes et mala­dives. Leur étio­le­ment, comme celui de toutes les géné­ra­tions dif­fi­ciles en vase clos, vient de ce qu’elles ont séjour­né trop long­temps dans l’esprit de leur auteur. Il ne les a créées qu’en s’isolant com­plè­te­ment dans son silence, comme dans une tour inac­ces­sible : «[Ses] poé­sies sont nées, non comme naissent les belles choses vivantes — par une chaude géné­ra­tion, mais comme naissent les… choses pré­cieuses et froides, les perles, les coraux… avec les­quels elles ont de l’affinité — par agglu­ti­na­tion, cohé­sion lente, invi­sible conden­sa­tion», déclare un cri­tique*. «L’exécution de Vigny sou­vent brillante et tou­jours élé­gante n’a pas moins quelque chose d’habituellement pénible et de labo­rieux… Et d’une manière géné­rale, jusque dans ses plus belles pièces, jusque dans “Éloa”, jusque dans “La Mai­son du ber­ger”, sa liber­té de poète est per­pé­tuel­le­ment entra­vée par je ne sais quelle hési­ta­tion ou quelle impuis­sance d’artiste», ajoute un autre cri­tique**. Cepen­dant, cette hési­ta­tion est le fait d’un homme qui se posait les ques­tions supé­rieures et qui éprou­vait la vie. Et quelle que fût la por­tée — ou médiocre ou éle­vée — de son esprit, cet esprit vivait au moins dans les hautes régions de la pen­sée : «Pauvres faibles que nous sommes, per­dus par le tor­rent des pen­sées et nous accro­chant à toutes les branches pour prendre quelques points [d’appui] dans le vide qui nous enve­loppe!», dit-il***. Et aus­si : «J’allume mes bou­gies et j’écris, mes yeux en sont brû­lés. Je les éteins; reviennent les sou­ve­nirs…; et les larmes, que j’ai la force de cacher aux vivants dans la jour­née, reprennent leur cours. Enfin arrive la lumière du jour»

* Émile Mon­té­gut. Haut

** Fer­di­nand Bru­ne­tière. Haut

*** «Tome VI. Jour­nal d’un poète», p. 132. Haut

Vigny, «Œuvres complètes. Tome VIII. Théâtre, part. 2. Quitte pour la peur • Le More De Venise • Shylock»

éd. Ch. Delagrave, Paris

éd. Ch. Dela­grave, Paris

Il s’agit de «Quitte pour la peur» et autres œuvres d’Alfred de Vigny, poète fran­çais à la des­ti­née assez triste. Seul — ou presque seul — de tous les roman­tiques, il n’a pas fait école. On ne l’a pas sui­vi dans ses démarches lit­té­raires. On l’a remar­qué sans en rien dire à per­sonne, sans qu’au sur­plus il s’en plai­gnît lui-même. Il était né cinq ans avant Vic­tor Hugo, sept ans après Lamar­tine. Mais tan­dis que les noms de ces deux géants rem­plis­saient toutes les bouches, ce n’étaient pas ses «Poé­sies», mais un assez mau­vais drame — «Chat­ter­ton» en 1835 — qui tirait ce poète, pour quelques jours à peine, de sa retraite un peu mys­té­rieuse, de sa sainte soli­tude où il ren­trait aus­si­tôt. À quoi cela tient-il? À ses défauts d’abord, dont il faut conve­nir. Sou­vent, ses pro­duc­tions manquent de forte cou­leur et de relief. Aucune n’est avor­tée, mais presque toutes sont lan­guis­santes et mala­dives. Leur étio­le­ment, comme celui de toutes les géné­ra­tions dif­fi­ciles en vase clos, vient de ce qu’elles ont séjour­né trop long­temps dans l’esprit de leur auteur. Il ne les a créées qu’en s’isolant com­plè­te­ment dans son silence, comme dans une tour inac­ces­sible : «[Ses] poé­sies sont nées, non comme naissent les belles choses vivantes — par une chaude géné­ra­tion, mais comme naissent les… choses pré­cieuses et froides, les perles, les coraux… avec les­quels elles ont de l’affinité — par agglu­ti­na­tion, cohé­sion lente, invi­sible conden­sa­tion», déclare un cri­tique*. «L’exécution de Vigny sou­vent brillante et tou­jours élé­gante n’a pas moins quelque chose d’habituellement pénible et de labo­rieux… Et d’une manière géné­rale, jusque dans ses plus belles pièces, jusque dans “Éloa”, jusque dans “La Mai­son du ber­ger”, sa liber­té de poète est per­pé­tuel­le­ment entra­vée par je ne sais quelle hési­ta­tion ou quelle impuis­sance d’artiste», ajoute un autre cri­tique**. Cepen­dant, cette hési­ta­tion est le fait d’un homme qui se posait les ques­tions supé­rieures et qui éprou­vait la vie. Et quelle que fût la por­tée — ou médiocre ou éle­vée — de son esprit, cet esprit vivait au moins dans les hautes régions de la pen­sée : «Pauvres faibles que nous sommes, per­dus par le tor­rent des pen­sées et nous accro­chant à toutes les branches pour prendre quelques points [d’appui] dans le vide qui nous enve­loppe!», dit-il***. Et aus­si : «J’allume mes bou­gies et j’écris, mes yeux en sont brû­lés. Je les éteins; reviennent les sou­ve­nirs…; et les larmes, que j’ai la force de cacher aux vivants dans la jour­née, reprennent leur cours. Enfin arrive la lumière du jour»

* Émile Mon­té­gut. Haut

** Fer­di­nand Bru­ne­tière. Haut

*** «Tome VI. Jour­nal d’un poète», p. 132. Haut