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genre lit­té­raire

«La Fin humaine selon Ibn Bâğğa (Avempace)»

dans « Bulletin de philosophie médiévale », vol. 23, p. 59-64

dans «Bul­le­tin de phi­lo­so­phie médié­vale», vol. 23, p. 59-64

Il s’agit d’une tra­duc­tion par­tielle de «De la fin humaine»*Fî al-ġâya al-insâ­niyya»**) d’Ibn Bâğğa***. Cet Arabe d’Espagne, dont le nom sera cor­rom­pu en celui d’Aben Bache, Avem­pache ou Avem­pace****, fut le pre­mier homme d’Andalousie à avoir culti­vé avec suc­cès les sciences et les spé­cu­la­tions phi­lo­so­phiques, qui seules, selon lui, pou­vaient ame­ner l’être humain à se connaître lui-même. Ses écrits lui valurent d’être accu­sé d’hérésie et jeté en pri­son, mais il fut fina­le­ment libé­ré grâce à l’intervention du cadi Abû l-Walîd ibn Rushd, grand-père d’Aver­roès. Il mou­rut empoi­son­né en 1138 apr. J.-C. Son suc­ces­seur, Ibn Tho­faïl, lui ren­dra ce grand hom­mage d’avoir sur­pas­sé tous «les hommes d’un esprit supé­rieur qui ont vécu en Anda­lou­sie»; mais, en même temps, il regret­te­ra que les affaires de ce monde et une mort pré­ma­tu­rée n’aient pas per­mis à Ibn Bâğğa de par­ta­ger les tré­sors de son savoir; car, dira-t-il*****, «la plu­part des ouvrages qu’on trouve de lui manquent de fini et sont tron­qués à la fin… Quant à ses écrits ache­vés, ce sont des abré­gés et de petits trai­tés rédi­gés à la hâte. Il en fait lui-même l’aveu : il déclare que la thèse dont il s’est pro­po­sé la démons­tra­tion dans le trai­té de la “Conjonc­tion de l’intellect avec l’homme”, ce trai­té n’en peut don­ner une idée claire qu’au prix de beau­coup de peine et de fatigue…; et que, s’il en pou­vait trou­ver le temps, il les rema­nie­rait volon­tiers». Ses ouvrages phi­lo­so­phiques portent sur la fin extrême de l’existence humaine, qui est d’entrer dans une union (une «conjonc­tion») de plus en plus étroite avec l’intellect et de se mettre ain­si en rap­port avec Dieu. En effet, selon Ibn Bâğğa, l’intellect est l’essence et la nature de l’homme, comme le tran­chant est l’essence et la nature du cou­teau; et si c’est par les actes cor­po­rels que l’homme existe, c’est uni­que­ment par les actes intel­lec­tuels qu’il est divin : «L’intellect est donc l’existant le plus cher à Dieu Très-Haut, et lorsque l’homme atteint cet intel­lect lui-même… cet homme a atteint la chose créée la plus chère à Dieu»******. Cette théo­rie est emprun­tée à l’«Éthique à Nico­maque»; mais ce qui importe ici, c’est qu’en impri­mant au culte de Dieu un mou­ve­ment vers la phi­lo­so­phie et la libre pen­sée, elle trace la voie sur laquelle mar­che­ront les illustres Aver­roès et Maï­mo­nide — et par-delà les Judéo-Arabes, Albert le Grand, saint Tho­mas et Jean de Jan­dun.

* Par­fois tra­duit «De la fin de l’homme». Haut

** En arabe «في الغاية الإنسانية». Par­fois trans­crit «Fī ’l-ghāyat ’l-insā­niyyat» ou «Fī l-ghāya l-insā­niyya». Haut

*** En arabe ابن باجة. Autre­fois trans­crit Ebn Bagiah, Ebn Bageh, Aben­be­ja, Ibn Bâd­jeh, Ebn-Bajah, Ibn Baj­jah, Ibn Bâj­ja, Ibn Bâdd­ja, Ibn Bâd­ja ou Ibn Bād­jd­ja. Éga­le­ment connu sous le sur­nom d’Ibn al-Ṣā’iġ (ابن الصائغ), c’est-à-dire «Fils de l’Orfèvre». Autre­fois trans­crit Ebn al-Saïegh, Ebn Alsaïeg, Ibn-al-Sayegh, Ibn-al-Çayeg, Ibn eç-Çâ’igh ou Ibn al-Sa’igh. Haut

**** Par­fois trans­crit Aven­pace ou Avem­peche. Haut

***** «Hayy ben Yaqd­hân; tra­duc­tion par Léon Gau­thier», p. 11. Haut

****** «La Conduite de l’isolé et Deux Autres Épîtres», p. 163. Haut

von Neumann, «Théorie générale et Logique des automates»

éd. Champ Vallon, coll. Milieux, Seyssel

éd. Champ Val­lon, coll. Milieux, Seys­sel

Il s’agit de «Théo­rie géné­rale et Logique des auto­mates» («The Gene­ral and Logi­cal Theo­ry of Auto­ma­ta») de M. János Neu­mann, dit Johann von Neu­mann, dit John von Neu­mann, homme de science uni­ver­sel (XXe siècle). On a sou­vent com­pa­ré l’intelligence de cet homme à celle d’une machine dont les engre­nages s’emboîtaient avec une pré­ci­sion mil­li­mé­trée. Au moment de quit­ter la vie à l’âge peu avan­cé de cin­quante-trois ans, il avait contri­bué aux thèses les plus fon­da­men­tales et les plus abs­traites de la science moderne; il s’était aus­si impli­qué dans leurs appli­ca­tions les plus radi­cales. Ces thèses ont des noms à la fois mys­té­rieux et étran­ge­ment fami­liers : théo­rie des ensembles, algèbre des obser­vables quan­tiques, théo­rie des jeux, concep­tion d’armements ato­miques, stra­té­gie de la des­truc­tion mutuelle assu­rée, théo­rie des auto­mates cel­lu­laires, archi­tec­ture des ordi­na­teurs pro­gram­mables. L’ordinateur sur lequel j’écris ces lignes, de même que le télé­phone qui se trouve dans votre poche, reposent sur cette archi­tec­ture qu’on appelle désor­mais «de von Neu­mann». Tout ceci est le pro­duit d’un cer­veau pro­di­gieux né dans l’ombre de l’immense biblio­thèque fami­liale à Buda­pest. Les Neu­mann fai­saient par­tie de ces familles juives hon­groises qui, en dépit des per­sé­cu­tions, s’étaient assu­ré une posi­tion res­pec­table au sein de la bour­geoi­sie de l’Europe cen­trale. Ils avaient entou­ré leur fils de gou­ver­nantes triées sur le volet, l’adressant en alle­mand, anglais et fran­çais. Les autres matières lui étaient ensei­gnées par une nuée de tuteurs pri­vés. Et son temps libre, l’enfant le pas­sait absor­bé dans les qua­rante-quatre volumes in-8o de l’«All­ge­meine Ges­chichte in Ein­zel­dars­tel­lun­gen» («His­toire géné­rale en récits déta­chés») qu’il appre­nait par cœur. À l’âge de six ans, sa mémoire n’était plus celle d’un être humain, mais celle d’un extra­ter­restre qui avait étu­dié les hommes afin de les imi­ter à la per­fec­tion. Il lui suf­fi­sait de lire une page dans une langue quel­conque — fût-ce le grec ancien de «La Guerre du Pélo­pon­nèse», l’allemand de «Faust» ou les chiffres d’un vul­gaire annuaire télé­pho­nique — pour la réci­ter mot à mot, même des années après, sans achop­per. Cette affir­ma­tion, qu’on pour­rait croire exa­gé­rée ou ne pas croire du tout, est répé­tée par tous ceux qui l’ont côtoyé un jour, à com­men­cer par ses col­lègues et com­pa­triotes hon­grois sur­nom­més «les Mar­tiens» et ras­sem­blés à Los Ala­mos pour déve­lop­per la bombe H : MM. Edward Tel­ler, Leó Szilárd, Eugene Wigner, etc. «Si une race men­ta­le­ment sur­hu­maine devait jamais se déve­lop­per», déclare M. Tel­ler*, «ses membres res­sem­ble­ront à John­ny von Neu­mann.» À vingt-deux ans, il était non seule­ment doc­teur en mathé­ma­tiques à l’Université de Buda­pest, mais diplô­mé de chi­mie à la pres­ti­gieuse Poly­tech­nique de Zurich — celle où Ein­stein avait été reca­lé. Et lorsqu’en 1928, il se mit à ensei­gner en tant que pri­vat-dozent à l’Université de Ber­lin, étant le plus jeune jamais élu à ce poste, la gloire et la renom­mée s’accoutumèrent à ne plus par­ler sans lui.

* Dans Wal­ter Isaac­son. Haut

von Neumann, «L’Ordinateur et le Cerveau»

éd. La Découverte, coll. Textes à l’appui, Paris

éd. La Décou­verte, coll. Textes à l’appui, Paris

Il s’agit de «L’Ordinateur et le Cer­veau» («The Com­pu­ter and the Brain») de M. János Neu­mann, dit Johann von Neu­mann, dit John von Neu­mann, homme de science uni­ver­sel (XXe siècle). On a sou­vent com­pa­ré l’intelligence de cet homme à celle d’une machine dont les engre­nages s’emboîtaient avec une pré­ci­sion mil­li­mé­trée. Au moment de quit­ter la vie à l’âge peu avan­cé de cin­quante-trois ans, il avait contri­bué aux thèses les plus fon­da­men­tales et les plus abs­traites de la science moderne; il s’était aus­si impli­qué dans leurs appli­ca­tions les plus radi­cales. Ces thèses ont des noms à la fois mys­té­rieux et étran­ge­ment fami­liers : théo­rie des ensembles, algèbre des obser­vables quan­tiques, théo­rie des jeux, concep­tion d’armements ato­miques, stra­té­gie de la des­truc­tion mutuelle assu­rée, théo­rie des auto­mates cel­lu­laires, archi­tec­ture des ordi­na­teurs pro­gram­mables. L’ordinateur sur lequel j’écris ces lignes, de même que le télé­phone qui se trouve dans votre poche, reposent sur cette archi­tec­ture qu’on appelle désor­mais «de von Neu­mann». Tout ceci est le pro­duit d’un cer­veau pro­di­gieux né dans l’ombre de l’immense biblio­thèque fami­liale à Buda­pest. Les Neu­mann fai­saient par­tie de ces familles juives hon­groises qui, en dépit des per­sé­cu­tions, s’étaient assu­ré une posi­tion res­pec­table au sein de la bour­geoi­sie de l’Europe cen­trale. Ils avaient entou­ré leur fils de gou­ver­nantes triées sur le volet, l’adressant en alle­mand, anglais et fran­çais. Les autres matières lui étaient ensei­gnées par une nuée de tuteurs pri­vés. Et son temps libre, l’enfant le pas­sait absor­bé dans les qua­rante-quatre volumes in-8o de l’«All­ge­meine Ges­chichte in Ein­zel­dars­tel­lun­gen» («His­toire géné­rale en récits déta­chés») qu’il appre­nait par cœur. À l’âge de six ans, sa mémoire n’était plus celle d’un être humain, mais celle d’un extra­ter­restre qui avait étu­dié les hommes afin de les imi­ter à la per­fec­tion. Il lui suf­fi­sait de lire une page dans une langue quel­conque — fût-ce le grec ancien de «La Guerre du Pélo­pon­nèse», l’allemand de «Faust» ou les chiffres d’un vul­gaire annuaire télé­pho­nique — pour la réci­ter mot à mot, même des années après, sans achop­per. Cette affir­ma­tion, qu’on pour­rait croire exa­gé­rée ou ne pas croire du tout, est répé­tée par tous ceux qui l’ont côtoyé un jour, à com­men­cer par ses col­lègues et com­pa­triotes hon­grois sur­nom­més «les Mar­tiens» et ras­sem­blés à Los Ala­mos pour déve­lop­per la bombe H : MM. Edward Tel­ler, Leó Szilárd, Eugene Wigner, etc. «Si une race men­ta­le­ment sur­hu­maine devait jamais se déve­lop­per», déclare M. Tel­ler*, «ses membres res­sem­ble­ront à John­ny von Neu­mann.» À vingt-deux ans, il était non seule­ment doc­teur en mathé­ma­tiques à l’Université de Buda­pest, mais diplô­mé de chi­mie à la pres­ti­gieuse Poly­tech­nique de Zurich — celle où Ein­stein avait été reca­lé. Et lorsqu’en 1928, il se mit à ensei­gner en tant que pri­vat-dozent à l’Université de Ber­lin, étant le plus jeune jamais élu à ce poste, la gloire et la renom­mée s’accoutumèrent à ne plus par­ler sans lui.

* Dans Wal­ter Isaac­son. Haut

«Le “Chêne” et le “Voile” de Phérécyde : note sur un témoignage du gnostique Isidore»

dans « Revue des études grecques », vol. 124, nº 1, p. 79-92

dans «Revue des études grecques», vol. 124, no 1, p. 79-92

Il s’agit de Phé­ré­cyde de Syros*, théo­lo­gien et mys­tique, le plus ancien pro­sa­teur de la Grèce. Chez presque toutes les nations, les vers ont pré­cé­dé la prose. Car quoique la prose ait tou­jours été, comme elle l’est aujourd’hui, le lan­gage com­mun des hommes, il a été d’abord un temps où l’on ne croyait pas qu’elle méri­tât d’être trans­mise à la pos­té­ri­té. Phé­ré­cyde de Syros, qui vivait au VIe siècle av. J.-C., écri­vit une cos­mo­go­nie por­tant le titre étrange de «L’Antre aux sept replis»**Hep­ta­my­chos»***) ou «Théo­cra­sie»**** ou encore «Théo­go­nie»*****. C’était le plus ancien ouvrage en prose par­mi les Grecs si l’on en croit entre autres Pline l’Ancien, qui dit : «Phé­ré­cyde de Syros est le pre­mier qui écri­vit en prose» («pro­sam ora­tio­nem condere Phe­re­cydes Syrius ins­ti­tuit»), vou­lant dire par là que notre auteur fut le pre­mier qui trai­ta de matières plus ou moins phi­lo­so­phiques, et qui s’appliqua à don­ner à la prose cette espèce d’élévation qui dis­tingue les ouvrages de l’esprit. Dio­gène Laërce attri­bue à Phé­ré­cyde, outre son livre, une hor­loge solaire — un «hélio­trope» (un «tour­ne­sol»), mais il est pos­sible que cet ins­tru­ment astro­no­mique ne soit qu’une his­toire ou, pour mieux dire, une fable dont le point de départ est ce pas­sage d’Homère mal com­pris : «Il y a une île qu’on nomme Syros… du côté où Hélios tourne»******. Cicé­ron, dans ses «Tus­cu­lanes», men­tionne Phé­ré­cyde comme le pre­mier pen­seur qui ait pro­po­sé et sou­te­nu le dogme de l’immortalité de l’âme humaine, qu’il aurait ensuite trans­mis à Pytha­gore, son dis­ciple. Enfin, voi­ci une lettre adres­sée par notre auteur à Tha­lès : «J’ai donc enjoint à mes ser­vi­teurs, lorsqu’ils m’auront ense­ve­li, de t’apporter mon écrit. Publie-le si, après en avoir confé­ré avec les autres sages, tu juges qu’il mérite d’être lu; sinon, tu peux le sup­pri­mer. Il ne me satis­fait pas com­plè­te­ment moi-même. En de telles ques­tions, la cer­ti­tude est impos­sible; aus­si, je me flatte moins d’être arri­vé à la véri­té, que d’avoir four­ni matière à réflexion à ceux qui s’occupent de théo­lo­gie. Du reste, il faut inter­pré­ter mes paroles et aller au fond; car je for­mule tout sous forme allé­go­rique».

* En grec Φερεκύδης ὁ Σύριος. Haut

** Par­fois tra­duit «Sept Recoins». Haut

*** En grec «Ἑπτάμυχος». Haut

**** En grec «Θεοκρασία». Par­fois tra­duit «Mélange divin». Haut

***** En grec «Θεογονία». Haut

****** «L’Odyssée», ch. XV. Haut

Volney, «Considérations sur la guerre actuelle des Turcs»

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit des «Consi­dé­ra­tions sur la guerre actuelle des Turcs» de Constan­tin-Fran­çois de Chas­sebœuf, voya­geur et lit­té­ra­teur fran­çais, plus connu sous le sur­nom de Vol­ney (XVIIIe-XIXe siècle). Il per­dit sa mère à deux ans et fut lais­sé entre les mains d’une vieille parente, qui l’abandonna dans un petit col­lège d’Ancenis. Le régime de ce col­lège était fort mau­vais, et la san­té des enfants y était à peine soi­gnée; le direc­teur était un homme bru­tal, qui ne par­lait qu’en gron­dant et ne gron­dait qu’en frap­pant. Vol­ney souf­frait d’autant plus que son père ne venait jamais le voir et ne parais­sait jamais avoir pour lui cette sol­li­ci­tude que témoigne un père envers son fils. L’enfant avan­çait pour­tant dans ses études et était à la tête de ses classes. Soit par nature, soit par suite de l’abandon de son père, soit les deux, il se plai­sait dans la médi­ta­tion soli­taire et taci­turne, et son génie n’attendait que d’être libé­ré pour se déve­lop­per et pour prendre un essor rapide. L’occasion ne tar­da pas à se pré­sen­ter : une modique somme d’argent lui échut. Il réso­lut de l’employer à acqué­rir, dans un grand voyage, un fonds de connais­sances nou­velles. La Syrie et l’Égypte lui parurent les pays les plus propres aux obser­va­tions his­to­riques et morales dont il vou­lait s’occuper. «Je me sépa­re­rai», se pro­mit-il*, «des socié­tés cor­rom­pues; je m’éloignerai des palais où l’âme se déprave par la satié­té, et des cabanes où elle s’avilit par la misère; j’irai dans la soli­tude vivre par­mi les ruines; j’interrogerai les monu­ments anciens… par quels mobiles s’élèvent et s’abaissent les Empires; de quelles causes naissent la pros­pé­ri­té et les mal­heurs des nations; sur quels prin­cipes enfin doivent s’établir la paix des socié­tés et le bon­heur des hommes.» Mais pour visi­ter ces pays avec fruit, il fal­lait en connaître la langue : «Sans la langue, l’on ne sau­rait appré­cier le génie et le carac­tère d’une nation : la tra­duc­tion des inter­prètes n’a jamais l’effet d’un entre­tien direct», pen­sait-il**. Cette dif­fi­cul­té ne rebu­ta point Vol­ney. Au lieu d’apprendre l’arabe en Europe, il alla s’enfermer durant huit mois dans un couvent du Liban, jusqu’à ce qu’il fût en état de par­ler cette langue com­mune à tant d’Orientaux.

* «Les Ruines», p. 19. Haut

** «Pré­face à “Voyage en Syrie et en Égypte”». Haut

Volney, «Leçons d’histoire, prononcées à l’École normale en l’an III de la République française»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit des «Leçons d’histoire» de Constan­tin-Fran­çois de Chas­sebœuf, voya­geur et lit­té­ra­teur fran­çais, plus connu sous le sur­nom de Vol­ney (XVIIIe-XIXe siècle). Il per­dit sa mère à deux ans et fut lais­sé entre les mains d’une vieille parente, qui l’abandonna dans un petit col­lège d’Ancenis. Le régime de ce col­lège était fort mau­vais, et la san­té des enfants y était à peine soi­gnée; le direc­teur était un homme bru­tal, qui ne par­lait qu’en gron­dant et ne gron­dait qu’en frap­pant. Vol­ney souf­frait d’autant plus que son père ne venait jamais le voir et ne parais­sait jamais avoir pour lui cette sol­li­ci­tude que témoigne un père envers son fils. L’enfant avan­çait pour­tant dans ses études et était à la tête de ses classes. Soit par nature, soit par suite de l’abandon de son père, soit les deux, il se plai­sait dans la médi­ta­tion soli­taire et taci­turne, et son génie n’attendait que d’être libé­ré pour se déve­lop­per et pour prendre un essor rapide. L’occasion ne tar­da pas à se pré­sen­ter : une modique somme d’argent lui échut. Il réso­lut de l’employer à acqué­rir, dans un grand voyage, un fonds de connais­sances nou­velles. La Syrie et l’Égypte lui parurent les pays les plus propres aux obser­va­tions his­to­riques et morales dont il vou­lait s’occuper. «Je me sépa­re­rai», se pro­mit-il*, «des socié­tés cor­rom­pues; je m’éloignerai des palais où l’âme se déprave par la satié­té, et des cabanes où elle s’avilit par la misère; j’irai dans la soli­tude vivre par­mi les ruines; j’interrogerai les monu­ments anciens… par quels mobiles s’élèvent et s’abaissent les Empires; de quelles causes naissent la pros­pé­ri­té et les mal­heurs des nations; sur quels prin­cipes enfin doivent s’établir la paix des socié­tés et le bon­heur des hommes.» Mais pour visi­ter ces pays avec fruit, il fal­lait en connaître la langue : «Sans la langue, l’on ne sau­rait appré­cier le génie et le carac­tère d’une nation : la tra­duc­tion des inter­prètes n’a jamais l’effet d’un entre­tien direct», pen­sait-il**. Cette dif­fi­cul­té ne rebu­ta point Vol­ney. Au lieu d’apprendre l’arabe en Europe, il alla s’enfermer durant huit mois dans un couvent du Liban, jusqu’à ce qu’il fût en état de par­ler cette langue com­mune à tant d’Orientaux.

* «Les Ruines», p. 19. Haut

** «Pré­face à “Voyage en Syrie et en Égypte”». Haut

«Philosophes taoïstes. Tome II. “Huainan zi”»

éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Biblio­thèque de la Pléiade, Paris

Il s’agit du «Huai­nan hon­glie»*Grande Lumière de Huai­nan»), plus connu sous le titre de «Huai­nan zi»**[Livre du] maître de Huai­nan»), ouvrage qui, sous des allures d’encyclopédie phi­lo­so­phique, cache un véri­table plai­doyer poli­tique. Le Maître de Huai­nan avait pour nom per­son­nel Liu An*** (IIe siècle av. J.-C.). C’était un homme extrê­me­ment curieux, qui aimait fré­quen­ter des éru­dits accou­rus de tous les coins de l’Empire chi­nois; curieux aus­si par l’intérêt et l’étonnement que sa vie ins­pire : car il était petit-fils de l’Empereur et d’une fille du palais au ser­vice du roi de Zhao. On raconte qu’en la sep­tième année de son règne, l’Empereur était pas­sé par le pays de Zhao et s’était mon­tré échauf­fé et irri­té contre le roi. Ce der­nier, pour l’apaiser, lui avait offert une fille du palais — la grand-mère de notre auteur. Elle reçut la faveur impé­riale et se trou­va enceinte. Le roi de Zhao, n’osant plus la gar­der au palais, lui fit bâtir à l’extérieur une petite habi­ta­tion. Cepen­dant, l’Empereur s’en dés­in­té­res­sa, et l’Impératrice, de son côté, prit des dis­po­si­tions pour que l’affaire ne fût pas ébrui­tée. Dans le dénue­ment le plus com­plet, la fille du palais mit au monde un fils — le père de notre auteur — et se don­na la mort en manière de pro­tes­ta­tion. Un offi­cier prit res­pec­tueu­se­ment l’enfant et l’apporta à l’Empereur. L’enfant, qui fut pro­cla­mé prince de Huai­nan, eut maille à par­tir avec ses frères, nés de l’Impératrice, qui, une fois arri­vés au pou­voir, trou­vèrent un pré­texte pour le faire condam­ner. Il mou­rut de faim sur la route de l’exil, en lais­sant le titre prin­cier à son fils, Liu An — notre auteur. Liu An se mon­tra un esprit pas­sion­né pour les sciences poli­tiques et les belles-lettres. Il conçut l’idée d’une somme phi­lo­so­phique d’inspiration taoïste, où se ver­raient concen­trés tous les savoirs de son temps, et qui ren­fer­me­rait, par la même occa­sion, les meilleurs pré­ceptes sur la manière dont un Empire devrait être conduit et diri­gé. Pour réa­li­ser son pro­jet ambi­tieux, il atti­ra à sa Cour un grand nombre de let­trés — jusqu’à mille! Il leur pré­sen­ta un amas consi­dé­rable d’argent et de vivres et leur dit qu’il voyait bien que l’Empereur ne recon­nais­sait pas leur talent et leur zèle; «que leurs lumières étaient [pour­tant] bien supé­rieures à celles des ministres de la Cour impé­riale; et qu’il ne dou­tait pas qu’aidé de leurs conseils, il ne fût en état de ten­ter [son] des­sein»****. Les uns eurent pour tâche de gla­ner, dans les écrits des Anciens, tout ce qui sem­blait d’un cer­tain inté­rêt; les autres par­ti­ci­pèrent à de brillantes dis­cus­sions pré­si­dées par Liu An en per­sonne. Quant à la pater­ni­té du livre qui en résul­ta, le «Huai­nan zi», il serait injuste de com­pa­rer le rôle que Liu An a dû jouer à celui de Lü Buwei, dont le nom est rat­ta­ché aux «Prin­temps et Automnes du sieur Lü», alors qu’il n’en a été que le mécène. Si l’on admet, comme le font les savants, l’unité du «Huai­nan zi», il n’y a pas de rai­son d’en refu­ser le mérite essen­tiel à Liu An.

* En chi­nois «淮南鴻烈». Autre­fois trans­crit «Houai-nan hong-lie». Haut

** En chi­nois «淮南子». Autre­fois trans­crit «Houai Nan-tseu», «Hoai-nan-tse», «Hoay-nan-tse» ou «Huai-nan-tzu». Haut

*** En chi­nois 劉安. Par­fois trans­crit Lieou Ngan ou Lieau An. Haut

**** «His­toire géné­rale de la Chine, ou Annales de cet Empire, tra­duites du “Tong-kien-kang-mou”. Tome III». Haut

Ibn Rushd (Averroès), «Abrégé du “Mustaṣfā”»

éd. De Gruyter, coll. Corpus philosophorum medii ævi-Scientia græco-arabica, Berlin

éd. De Gruy­ter, coll. Cor­pus phi­lo­so­pho­rum medii ævi-Scien­tia græ­co-ara­bi­ca, Ber­lin

Il s’agit du «Muḫ­taṣar al-Mus­taṣ­fâ»* d’Ibn Rushd** (XIIe siècle apr. J.-C.), abré­gé du livre de juris­pru­dence de Ghazâ­li inti­tu­lé «Mus­taṣ­fâ». De tous les phi­lo­sophes que l’islam don­na à l’Espagne, celui qui lais­sa le plus de traces dans la mémoire des peuples, grâce à ses savants com­men­taires des écrits d’Aris­tote, ce fut Ibn Rushd, éga­le­ment connu sous les noms cor­rom­pus d’Averois, Aven-Roez ou Aver­roès***. Son Anda­lou­sie natale était un coin pri­vi­lé­gié du monde, où le goût des sciences et des belles choses avait éta­bli, à par­tir du Xe siècle, une tolé­rance dont l’époque moderne peut à peine offrir un exemple. «Chré­tiens, juifs, musul­mans par­laient la même langue, chan­taient les mêmes poé­sies, par­ti­ci­paient aux mêmes études lit­té­raires et scien­ti­fiques. Toutes les bar­rières qui séparent les hommes étaient tom­bées; tous tra­vaillaient d’un même accord à l’œuvre de la civi­li­sa­tion com­mune», dit Renan. Abû Ya‘ḳûb Yûsuf****, calife de l’Andalousie et contem­po­rain d’Ibn Rushd, fut le prince le plus let­tré de son temps. L’illustre phi­lo­sophe Ibn Tho­faïl obtint à sa Cour une grande influence et en pro­fi­ta pour y atti­rer les savants de tous les pays. Ce fut d’après le vœu expri­mé par Yûsuf et sur les ins­tances d’Ibn Tho­faïl qu’Ibn Rushd entre­prit de com­men­ter Aris­tote. Jamais ce der­nier n’avait reçu de soins aus­si éten­dus et aus­si dévoués que ceux que lui pro­di­gue­ra Ibn Rushd. L’aristotélisme ne sera plus grec, il sera arabe. «Mais la cause fatale qui a étouf­fé chez les musul­mans les plus beaux germes de déve­lop­pe­ment intel­lec­tuel, le fana­tisme reli­gieux, pré­pa­rait déjà la ruine [de la phi­lo­so­phie]», dit Renan. Vers la fin du XIIe siècle, l’antipathie des imams et du peuple contre les études ration­nelles se déchaîne sur toute la sur­face du monde musul­man. Bien­tôt il suf­fi­ra de dire d’un homme : «Un tel tra­vaille à la phi­lo­so­phie ou donne des leçons d’astronomie», pour que les gens du peuple lui appliquent immé­dia­te­ment le nom d’«impie», de «mécréant», etc.; et que, si par mal­heur il per­sé­vère, ils le frappent dans la rue ou lui brûlent sa mai­son.

* En arabe «مختصر المستصفى». Éga­le­ment connu sous le titre d’«Iḫtiṣâr al-Mus­taṣ­fâ» («اختصار المستصفى»). Haut

** En arabe ابن رشد. Par­fois trans­crit Ebn Roschd, Ibn-Roshd, Ibn Rochd ou Ibn Rušd. Haut

*** Par sub­sti­tu­tion d’Aven (Aben) à Ibn. Haut

**** En arabe أبو يعقوب يوسف. Par­fois trans­crit Abu Yaqub Yusuf, Abou Ya‘qoûb Yoû­çof ou Abou-Ya’coub You­souf. Haut

«Écrits de Maître Wen, [ou] Livre de la pénétration du mystère»

éd. Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque chinoise, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Biblio­thèque chi­noise, Paris

Il s’agit de la ver­sion moderne du «Clas­sique de la péné­tra­tion du mys­tère»*Tongxuan zhen­jing»**), plus connu sous le titre de «Wen-zi»***, ouvrage attri­bué au phi­lo­sophe taoïste du même nom qui l’aurait com­po­sé pour éclair­cir les ensei­gne­ments de son maître Lao-tseu. En effet, beau­coup de pas­sages débutent par «Lao-tseu dit» et se veulent être un com­men­taire de ses théo­ries, mais un com­men­taire qui en four­ni­rait l’application pra­tique. Pour­tant, si l’on excepte les der­nières décen­nies, le «Wen-zi» n’a jamais vrai­ment rete­nu l’attention des let­trés chi­nois, qui éle­vaient des doutes sur son authen­ti­ci­té. Les Anciens n’ont légué à son sujet qu’une courte notice biblio­gra­phique (Ier siècle av. J.-C.) décri­vant l’ouvrage comme des dia­logues entre Wen-zi (Maître Wen), dis­ciple immé­diat de Lao-tseu, et le roi Ping. Or, le seul monarque suf­fi­sam­ment connu à avoir por­té ce nom étant Ping des Zhou****, qui vécut deux siècles avant (!) Lao-tseu, on a dès le départ sus­pec­té le «Wen-zi» de pré­tendre être plus ancien qu’il ne l’était. De plus, la ver­sion pre­mière, pré­sen­tée dans la notice, s’était per­due sous la dynas­tie des Han. Une ver­sion moderne parut par la suite, mais elle ne repré­sen­tait pas dans son inté­gri­té l’œuvre ori­gi­nale. Seul son cin­quième cha­pitre, inti­tu­lé «La Voie et la Ver­tu», était rédi­gé sous forme de dia­logues. Tout le reste mon­trait un carac­tère com­po­site et copiait ou imi­tait des pas­sages entiers du «Huai­nan zi» ou d’autres livres qui, réunis dans le sien, grin­çaient les uns contre les autres comme des dents ébré­chées. «Un faux a don­né nais­sance à un autre faux», concluait un let­tré chi­nois*****. Or, voi­ci qu’en 1973 on décou­vrit à Dingz­hou****** dans une tombe royale scel­lée en 55 av. J.-C. deux cent soixante-dix-sept tiges de bam­bou por­tant des bribes de la ver­sion ancienne du «Wen-zi». Un incen­die, pro­vo­qué par des pilleurs de tombe, les avait cal­ci­nées à demi, et leur état lais­sait si fort à dési­rer, qu’il fal­lut plus de vingt ans de tra­vail à l’équipe char­gée de leur déchif­fre­ment pour que parût la trans­crip­tion. Le «Wen-zi» sur tiges de bam­bou, loin de faire avan­cer la ques­tion de l’authenticité de l’œuvre, n’a fait que l’obscurcir davan­tage. Nous sommes en pré­sence de deux ver­sions dis­tinctes, rédi­gées par des auteurs dif­fé­rents, à des époques éloi­gnées l’une de l’autre.

* Autre­fois tra­duit «“King” appro­fon­dis­sant l’origine des choses». Haut

** En chi­nois «通玄真經». Autre­fois trans­crit «Toung-youèn tchin king», «T’ong-yuen-tchin-king» ou «T’ung hsüan chen ching». Haut

*** En chi­nois «文子». Autre­fois trans­crit «Wen-tze», «Wen-tzu» ou «Wen-tseu». Haut

**** En chi­nois 周平王. Haut

***** Liang Qichao (梁啟超). Haut

****** En chi­nois 定州. Ancien­ne­ment Dingxian (定縣). Haut

«Textes mathématiques babyloniens»

éd. E. J. Brill, Leyde

éd. E. J. Brill, Leyde

Il s’agit de textes mathé­ma­tiques méso­po­ta­miens. La masse impo­sante de tablettes mathé­ma­tiques cunéi­formes, déchif­frée, tra­duite et com­men­tée dans les décen­nies 1920-1940 en fran­çais par Fran­çois Thu­reau-Dan­gin et en alle­mand par Otto Eduard Neu­ge­bauer, reste assez mécon­nue en dehors du cercle res­treint des spé­cia­listes. Pour­tant, ces tablettes mathé­ma­tiques sont un fait cultu­rel unique et pro­di­gieux eu égard à leur anti­qui­té, qui remonte le plus sou­vent à l’ère paléo­ba­by­lo­nienne (2004-1595 av. J.-C.) et par­fois avant. Elles témoignent, dans le manie­ment des nombres, d’un immense savoir arith­mé­tique et algé­brique, qui ne sera redé­cou­vert qu’au IIIe siècle apr. J.-C. par Dio­phante, le «Baby­lo­nien hel­lé­ni­sé», qui lui impo­se­ra le moule de la logique grecque pour en créer l’algèbre; celle-ci sera à son tour reprise et por­tée à sa per­fec­tion par les Arabes au VIIIe-IXe siècle. Ain­si, la mai­son de la sagesse de Bag­dad suc­cé­de­ra, par-delà les siècles, à des mai­sons de la sagesse méso­po­ta­miennes, dis­pa­rues sous les sables ira­kiens. «Ce n’est pas dans les milieux pytha­go­ri­ciens de la Grèce antique, au VIe siècle av. J.-C., que sont nées la théo­rie des nombres et l’arithmétique théo­rique. C’est à Baby­lone, au cœur de l’Irak actuel…»* Com­ment expli­quer que la tra­di­tion grecque soit muette à ce sujet? Autant elle se plaît à faire hon­neur aux Égyp­tiens et à leur dieu-scribe Thoth, aux­quels elle attri­bue à tort l’invention «des nombres, du cal­cul, de la géo­mé­trie et de l’astronomie, des jeux [de dames] et de l’écriture»**; autant elle ne dit rien des Méso­po­ta­miens, qui en sont les pre­miers maîtres et les véri­tables ins­ti­ga­teurs. Sans doute les Mèdes, puis les Perses, en pre­nant pos­ses­sion de la Méso­po­ta­mie dès le VIIe siècle av. J.-C., en ont-ils inter­dit l’accès aux Grecs his­to­ri­que­ment, géo­gra­phi­que­ment. Sans doute ces der­niers, éprou­vés par leur guerre de défense contre l’Empire perse, ont-ils été por­tés à jeter le dis­cré­dit sur le savoir des enva­his­seurs. Il n’empêche que l’aventure numé­rique débute à Sumer, Akkad et Baby­lone, et nulle part ailleurs.

* Roger Cara­ti­ni, «Les Mathé­ma­ti­ciens de Baby­lone», p. 174. Haut

** Pla­ton, «Phèdre», 274d. Haut

Milizia, «De l’art de voir dans les beaux-arts»

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit de «De l’art de voir dans les beaux-arts»*Dell’arte di vedere nelle belle arti») de Fran­ces­co Mili­zia, théo­ri­cien de l’architecture, par­ti­san de la sim­pli­ci­té antique (XVIIIe siècle). Pour ce théo­ri­cien ita­lien, la beau­té de l’architecture naît dans le néces­saire et l’utile. La pro­fu­sion des orne­ments et le manque de cri­tique dans leur choix, tout ce qui est exa­gé­ré et qui n’est pas com­man­dé par la néces­si­té ou l’utilité, ne fait que des­ser­vir une construc­tion déjà mal conçue, «à peu près comme la parure ne sert qu’à enlai­dir et faire remar­quer une laide femme»**. Le grand style, c’est celui qui n’exprime que les grandes et utiles par­ties d’un sujet; prin­cipe clair, d’une impor­tance capi­tale, et fré­quem­ment négli­gé non seule­ment dans l’art de l’architecture, mais encore dans celui de la poli­tique et la juris­pru­dence. De même que les mau­vais légis­la­teurs com­pliquent l’échafaudage légis­la­tif «pour que nous n’entendions jamais rien aux lois»***; de même, les mau­vais archi­tectes com­pliquent «une grande cou­pole de cou­poles plus petites, de cou­po­lettes, de cou­po­li­nettes» («una cupo­la con cupo­li­no, con cupo­lette, con cupo­lucce») pour que nous n’entendions jamais rien aux plans de leurs construc­tions extra­va­gantes. Ordre, sim­pli­ci­té, véri­té, tels sont les cri­tères qui déter­minent la beau­té pour Mili­zia. Aus­si blâme-t-il tout édi­fice qui a quelque chose de dérai­son­nable et de lour­de­ment raf­fi­né, «aus­si éloi­gné de la légè­re­té gothique que de la majes­té et de l’élégance grecque» («ugual­mente lon­ta­na dal­la svel­tez­za goti­ca e dal­la maes­to­sa ele­gan­za gre­ca»); tan­dis qu’un édi­fice qui cor­res­pond exac­te­ment à son but et à sa voca­tion, même lorsqu’il est dépour­vu d’ornementations et des­ti­né aux usages les plus vils et les plus repous­sants, peut être beau, comme l’est la «Cloa­ca maxi­ma», le Grand égout bâti par Tar­quin l’Ancien. Dans ses trai­tés, Mili­zia pro­pose pour modèles les monu­ments de la Grèce, exhorte à étu­dier ce qui reste de ceux de l’Asie et s’élève contre Michel-Ange et les archi­tectes de la Renais­sance qui, selon lui, n’ont étu­dié les Anciens que de seconde main et ont ain­si intro­duit des élé­ments de déca­dence, que leurs écoles ont consa­crés sous forme de mode, de caprice, de folie : «Voi­là pour­quoi [ces] écoles sont si pauvres de génie», dit Mili­zia; et pour­quoi, en allant du Grand égout à la cou­pole de Saint-Pierre, on va «du meilleur au plus mau­vais»

* Par­fois tra­duit «De l’art de voir en sculp­ture, pein­ture, gra­vure et archi­tec­ture» ou «Réflexions sur la sculp­ture, la pein­ture, la gra­vure et l’architecture». Haut

** «De l’art de voir dans les beaux-arts», p. 88. Haut

*** id. p. 26. Haut

Volney, «La Loi naturelle, ou Principes physiques de la morale»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de «La Loi natu­relle, ou Prin­cipes phy­siques de la morale»* de Constan­tin-Fran­çois de Chas­sebœuf, voya­geur et lit­té­ra­teur fran­çais, plus connu sous le sur­nom de Vol­ney (XVIIIe-XIXe siècle). Il per­dit sa mère à deux ans et fut lais­sé entre les mains d’une vieille parente, qui l’abandonna dans un petit col­lège d’Ancenis. Le régime de ce col­lège était fort mau­vais, et la san­té des enfants y était à peine soi­gnée; le direc­teur était un homme bru­tal, qui ne par­lait qu’en gron­dant et ne gron­dait qu’en frap­pant. Vol­ney souf­frait d’autant plus que son père ne venait jamais le voir et ne parais­sait jamais avoir pour lui cette sol­li­ci­tude que témoigne un père envers son fils. L’enfant avan­çait pour­tant dans ses études et était à la tête de ses classes. Soit par nature, soit par suite de l’abandon de son père, soit les deux, il se plai­sait dans la médi­ta­tion soli­taire et taci­turne, et son génie n’attendait que d’être libé­ré pour se déve­lop­per et pour prendre un essor rapide. L’occasion ne tar­da pas à se pré­sen­ter : une modique somme d’argent lui échut. Il réso­lut de l’employer à acqué­rir, dans un grand voyage, un fonds de connais­sances nou­velles. La Syrie et l’Égypte lui parurent les pays les plus propres aux obser­va­tions his­to­riques et morales dont il vou­lait s’occuper. «Je me sépa­re­rai», se pro­mit-il**, «des socié­tés cor­rom­pues; je m’éloignerai des palais où l’âme se déprave par la satié­té, et des cabanes où elle s’avilit par la misère; j’irai dans la soli­tude vivre par­mi les ruines; j’interrogerai les monu­ments anciens… par quels mobiles s’élèvent et s’abaissent les Empires; de quelles causes naissent la pros­pé­ri­té et les mal­heurs des nations; sur quels prin­cipes enfin doivent s’établir la paix des socié­tés et le bon­heur des hommes.» Mais pour visi­ter ces pays avec fruit, il fal­lait en connaître la langue : «Sans la langue, l’on ne sau­rait appré­cier le génie et le carac­tère d’une nation : la tra­duc­tion des inter­prètes n’a jamais l’effet d’un entre­tien direct», pen­sait-il***. Cette dif­fi­cul­té ne rebu­ta point Vol­ney. Au lieu d’apprendre l’arabe en Europe, il alla s’enfermer durant huit mois dans un couvent du Liban, jusqu’à ce qu’il fût en état de par­ler cette langue com­mune à tant d’Orientaux.

* Éga­le­ment connu sous le titre de «Caté­chisme du citoyen fran­çais». Haut

** «Les Ruines», p. 19. Haut

*** «Pré­face à “Voyage en Syrie et en Égypte”». Haut

«Le Livre de la récompense des bienfaits secrets»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du «Livre de la récom­pense des bien­faits secrets» («Yin zhi wen»*), petit trai­té édi­fiant, que les taoïstes attri­buent à une de leurs divi­ni­tés nom­mée Wen­chang­di­jun**. On n’y trouve aucune réfé­rence réelle à la doc­trine du taoïsme, mais un cer­tain nombre d’injonctions morales et de maximes ayant pour but d’enseigner au lec­teur ce qu’il doit faire pour atteindre à la per­fec­tion et ce qu’il doit évi­ter pour ne pas deve­nir cri­mi­nel. Le nom de l’auteur est incon­nu. Le style offre les plus grandes ana­lo­gies avec celui du «Livre des récom­penses et des peines». «Aide le mal­heu­reux [comme on] secourt le pois­son aban­don­né sur un che­min sec. Délivre celui qui est en péril [comme on] délivre l’oiseau pris dans un lacet à mailles ser­rées. Aie pitié de l’orphelin; sois com­pa­tis­sant pour la veuve; honore les vieillards; aie pitié des pauvres; apporte des habits et de la nour­ri­ture pour ceux qui, sur les routes, ont faim et froid»***. Voi­là quelques-unes des sen­tences de cet opus­cule, où l’influence du boud­dhisme se fait sou­vent sen­tir. Non seule­ment le nom du Boud­dha y est pro­non­cé une fois («pros­terne-toi devant Boud­dha et prie dans les livres sacrés»****), mais on y recon­naît plu­sieurs emprunts évi­dents à la doc­trine du réfor­ma­teur indien. C’est ain­si que l’auteur du «Livre» insiste sur la com­pas­sion, l’assistance au pro­chain, l’interdiction de faire subir aucun mau­vais trai­te­ment à tout ce qui a vie dans la nature. Ce sont ces mêmes rai­sons qui l’ont por­té à recom­man­der non seule­ment d’aimer nos sem­blables, mais d’aimer les créa­tures ani­mées, les pois­sons, les insectes, les vers de terre — en un mot, tout ce qui res­pire, qui se meut ou qui croît : «En mar­chant, regarde tou­jours s’il n’y a point, sous tes pas, des insectes et des four­mis, que par mégarde tu pour­rais écra­ser»*****. Toutes ces créa­tures, mal­gré leur dif­fé­rence de gran­deur ou de forme, ont quelque chose en com­mun, qui est l’amour de la vie, et que l’homme ne peut contra­rier sans deve­nir méchant.

* En chi­nois «陰騭文». Autre­fois trans­crit «In tchy̆ wen», «Yin-tchi-wen», «Yin Chih Wen» ou «Yin-chih-wăn». Haut

** En chi­nois 文昌帝君. Autre­fois trans­crit Wen Tch­hang Ti Kiun, Wen-tchang Ti-kiun, Wen-chang Ti-kyüin, Wen Chang Ti Kun, Wen-chang-ti-chün, Wan-chang Te-cheun ou Wăn-chang Te-keun. Haut

*** p. 4. Haut

**** id. Haut

***** p. 5. Haut