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Wang Fu, «Dialogue du thé et du vin»

éd. Berg international, Paris

éd. Berg inter­na­tio­nal, Paris

Il s’agit du «Dia­logue du thé et du vin»*Cha jiu lun»**). Sous la dynas­tie des Tang***, le thé, ayant reçu l’onction du cler­gé boud­dhique, devient un concur­rent redou­table du vin, lequel était tra­di­tion­nel­le­ment véné­ré par les let­trés. Dans une joute ora­toire fic­tive, tra­cée par la plume d’un cer­tain Wang Fu**** (Xe siècle apr. J.-C.), ces deux breu­vages se trouvent désor­mais per­son­ni­fiés et oppo­sés, à la façon des ani­maux de nos fables, cha­cun rap­pe­lant ses ver­tus, ses char­mantes qua­li­tés, et fai­sant valoir sa saveur indé­niable. Leur affron­te­ment, loin des sérieux trai­tés sur l’art du thé, donne lieu à des argu­ments défen­dus avec humour. Ceux du vin : «Moi, je vis avec l’aristocratie : les man­da­rins ont tou­jours envie de moi. Il m’est arri­vé de faire jouer de la cithare au sou­ve­rain de Zhao, et j’ai pous­sé le roi de Qin à jouer du tam­bour. Qui se met à chan­ter rien qu’avec du thé?»***** Et ceux du thé : «Moi, “cha”, je suis la plante supé­rieure, tan­tôt blanc comme jade, tan­tôt cou­leur d’or. Dans leur quête spi­ri­tuelle, les plus véné­rables moines, les boud­dhistes les plus savants vivent déta­chés du monde : boire le thé leur apporte la luci­di­té dans la conver­sa­tion et éloigne d’eux le som­meil. C’est moi qu’on offre au Boud­dha…»****** Au plus fort de la dis­pute sur­git un troi­sième lar­ron, dont ni le thé ni le vin ne peuvent se pas­ser, et qui met les deux d’accord. Je vous laisse décou­vrir de qui il s’agit. Hasard ou des­ti­née, ce vieux «Dia­logue du thé et du vin» fait par­tie des manus­crits décou­verts en 1908 par le sino­logue fran­çais Paul Pel­liot dans les grottes de Dun­huang. Depuis, il a repris une actua­li­té nou­velle. Il a été cité par M. le pré­sident Xi Jin­ping, lors de ses dépla­ce­ments dans les pays fran­co­phones, pour évo­quer l’histoire qua­si­ment paral­lèle, allant des ter­roirs aux rituels de dégus­ta­tion, entre vins fran­çais et thés chi­nois : «La réserve sobre du thé et la cha­leur sans entrave du vin», a dit M. le pré­sident*******, «repré­sentent deux manières dif­fé­rentes de savou­rer la vie et de déchif­frer le monde». Il existe des routes des thés en Chine, comme il existe des routes des vins en France et au Qué­bec.

* Par­fois tra­duit «Dis­cus­sion entre le thé et le vin» ou «La Dis­pute du thé et du vin». Haut

** En chi­nois «茶酒論». Haut

*** De l’an 618 à l’an 907. Haut

**** En chi­nois 王敷. Haut

***** p. 29-30. Haut

****** p. 28-29. Haut

******* Dans «Le Thé et le Vin vus par les artistes», p. 4. Haut

«Écrits de Maître Wen, [ou] Livre de la pénétration du mystère»

éd. Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque chinoise, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Biblio­thèque chi­noise, Paris

Il s’agit de la ver­sion moderne du «Clas­sique de la péné­tra­tion du mys­tère»*Tongxuan zhen­jing»**), plus connu sous le titre de «Wen-zi»***, ouvrage attri­bué au phi­lo­sophe taoïste du même nom qui l’aurait com­po­sé pour éclair­cir les ensei­gne­ments de son maître Lao-tseu. En effet, beau­coup de pas­sages débutent par «Lao-tseu dit» et se veulent être un com­men­taire de ses théo­ries, mais un com­men­taire qui en four­ni­rait l’application pra­tique. Pour­tant, si l’on excepte les der­nières décen­nies, le «Wen-zi» n’a jamais vrai­ment rete­nu l’attention des let­trés chi­nois, qui éle­vaient des doutes sur son authen­ti­ci­té. Les Anciens n’ont légué à son sujet qu’une courte notice biblio­gra­phique (Ier siècle av. J.-C.) décri­vant l’ouvrage comme des dia­logues entre Wen-zi (Maître Wen), dis­ciple immé­diat de Lao-tseu, et le roi Ping. Or, le seul monarque suf­fi­sam­ment connu à avoir por­té ce nom étant Ping des Zhou****, qui vécut deux siècles avant (!) Lao-tseu, on a dès le départ sus­pec­té le «Wen-zi» de pré­tendre être plus ancien qu’il ne l’était. De plus, la ver­sion pre­mière, pré­sen­tée dans la notice, s’était per­due sous la dynas­tie des Han. Une ver­sion moderne parut par la suite, mais elle ne repré­sen­tait pas dans son inté­gri­té l’œuvre ori­gi­nale. Seul son cin­quième cha­pitre, inti­tu­lé «La Voie et la Ver­tu», était rédi­gé sous forme de dia­logues. Tout le reste mon­trait un carac­tère com­po­site et copiait ou imi­tait des pas­sages entiers du «Huai­nan zi» ou d’autres livres qui, réunis dans le sien, grin­çaient les uns contre les autres comme des dents ébré­chées. «Un faux a don­né nais­sance à un autre faux», concluait un let­tré chi­nois*****. Or, voi­ci qu’en 1973 on décou­vrit à Dingz­hou****** dans une tombe royale scel­lée en 55 av. J.-C. deux cent soixante-dix-sept tiges de bam­bou por­tant des bribes de la ver­sion ancienne du «Wen-zi». Un incen­die, pro­vo­qué par des pilleurs de tombe, les avait cal­ci­nées à demi, et leur état lais­sait si fort à dési­rer, qu’il fal­lut plus de vingt ans de tra­vail à l’équipe char­gée de leur déchif­fre­ment pour que parût la trans­crip­tion. Le «Wen-zi» sur tiges de bam­bou, loin de faire avan­cer la ques­tion de l’authenticité de l’œuvre, n’a fait que l’obscurcir davan­tage. Nous sommes en pré­sence de deux ver­sions dis­tinctes, rédi­gées par des auteurs dif­fé­rents, à des époques éloi­gnées l’une de l’autre.

* Autre­fois tra­duit «“King” appro­fon­dis­sant l’origine des choses». Haut

** En chi­nois «通玄真經». Autre­fois trans­crit «Toung-youèn tchin king», «T’ong-yuen-tchin-king» ou «T’ung hsüan chen ching». Haut

*** En chi­nois «文子». Autre­fois trans­crit «Wen-tze», «Wen-tzu» ou «Wen-tseu». Haut

**** En chi­nois 周平王. Haut

***** Liang Qichao (梁啟超). Haut

****** En chi­nois 定州. Ancien­ne­ment Dingxian (定縣). Haut

Chômin, «Dialogues politiques entre trois ivrognes»

éd. du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), coll. Réseau Asie, Paris

éd. du Centre natio­nal de la recherche scien­ti­fique (CNRS), coll. Réseau Asie, Paris

Il s’agit de «Dia­logues poli­tiques entre trois ivrognes»*San­sui­jin kei­rin mon­dô»**) de Nakae Chô­min***, intel­lec­tuel japo­nais, chef de file des études fran­çaises sous l’ère Mei­ji (XIXe siècle), sur­nom­mé «le Rous­seau de l’Orient»****. Il per­dit son père, samou­raï du plus bas rang, à l’âge de quinze ans. Envoyé à Naga­sa­ki, il y fit la ren­contre des pères Louis Furet et Ber­nard Petit­jean, venus dis­pen­ser dans cette ville por­tuaire un ensei­gne­ment éton­nam­ment large, allant de la gram­maire fran­çaise à l’artillerie navale. Atti­ré par les idées de la Révo­lu­tion, cette «grande œuvre inouïe dans l’Histoire qui fit briller avec éclat les causes de la liber­té et de l’égalité, et qui… réus­sit, pour la pre­mière fois, à fon­der la poli­tique sur les prin­cipes de la phi­lo­so­phie»*****, Chô­min devint leur élève pen­dant deux ans. C’est sans doute sur les recom­man­da­tions des saints pères qu’il par­tit pour Yoko­ha­ma ser­vir d’interprète à l’ambassadeur de France, Léon Roches, avant de pour­suivre ses études à Tôkyô, à Paris et à Lyon. À son retour au Japon, en 1874, il fut char­gé de résu­mer des textes sur les ins­ti­tu­tions juri­diques et poli­tiques de la France, à l’heure où le jeune gou­ver­ne­ment japo­nais hési­tait sur le modèle à suivre. Paral­lè­le­ment à ce tra­vail offi­ciel, il tra­dui­sit pour le grand public le «Contrat social» de Rous­seau, dont il fit même deux ver­sions : l’une rédi­gée en japo­nais cou­rant et des­ti­née à être pas­sée de main en main, et l’autre en chi­nois clas­sique, langue des let­trés. Le «Renon­cer à sa liber­té, c’est renon­cer à sa qua­li­té d’homme…» de Rous­seau devint le leit­mo­tiv d’un jour­nal inau­gu­ré en 1881, qui allait avoir une audience extrê­me­ment impor­tante auprès des anciens samou­raïs : «Le Jour­nal de la liber­té en Orient» («Tôyô jiyû shim­bun»******). Le futur pre­mier ministre, Saion­ji Kin­mo­chi, en était le fon­da­teur, et Chô­min — le rédac­teur en chef. L’amitié des deux hommes remon­tait à leur séjour à Paris. Le jour­nal s’ouvrait par un article remar­quable, où Chô­min com­pa­rait le citoyen non libre «au bon­saï ou à la fleur éle­vée sous serre qui perd son par­fum et sa cou­leur natu­relle, et ne peut arri­ver à déve­lop­per plei­ne­ment toute la richesse de son feuillage»; tan­dis que le citoyen libre, pareil à une fleur des champs, «embaume de tout son par­fum et prend une cou­leur d’un vert sombre et pro­fond». Un mois après, la condam­na­tion à des peines de pri­son de plu­sieurs jour­na­listes accu­la le jour­nal à ces­ser sa paru­tion; mais Chô­min ne lâcha jamais le pin­ceau du com­bat.

* Par­fois tra­duit «Col­loque poli­tique de trois buveurs» ou «L’Entretien des trois buveurs sur le gou­ver­ne­ment de l’État». Haut

** En japo­nais «三酔人経綸問答». Haut

*** En japo­nais 中江兆民. De son vrai nom Nakae Toku­suke, pour lequel on trouve deux gra­phies : 篤助 et 篤介. Haut

**** En japo­nais 東洋のルソー. Haut

***** Dans Shi­nya Ida, «La Révo­lu­tion fran­çaise vue par Nakaé Chô­min». Haut

****** En japo­nais «東洋自由新聞». Haut

«Le Livre des lois des pays : un traité syriaque sur le destin de l’école de Bardesane»

éd. Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque de l’Orient chrétien, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Biblio­thèque de l’Orient chré­tien, Paris

Il s’agit du «Livre des lois des pays»*Kethâb­hâ dhe-Nâmô­sê dh’Athrawâthâ»**), dia­logue met­tant en scène l’un des plus anciens phi­lo­sophes et savants de langue syriaque. Son nom ou son sur­nom, Bar­de­sane***, lui vient du fleuve Daiṣân bai­gnant les murs de la ville d’Édesse****; il signi­fie «fils du Daiṣân» (Bar-Daiṣân*****). C’était un savant «riche, aimable, libé­ral, ins­truit, bien posé à la Cour, ver­sé à la fois dans la science chal­déenne et dans la culture hel­lé­nique»******, qui tou­cha à toutes les phi­lo­so­phies et à toutes les écoles, sans s’attacher à aucune en par­ti­cu­lier. Tout cela lui valut la répu­ta­tion d’hérétique, bien qu’il fût sin­cè­re­ment chré­tien (IIe-IIIe siècle apr. J.-C.). On ne sait pas sur quel sol il est né pré­ci­sé­ment, car Hip­po­lyte de Rome l’appelle l’«Armé­nien»*******; Julius Afri­ca­nus l’appelle le «Parthe» et l’«habile archer»********; Por­phyre et saint Jérôme le nomment le «Baby­lo­nien»*********; Épi­phane nous dit qu’«il était ori­gi­naire de Méso­po­ta­mie»**********; Eusèbe le qua­li­fie de «Syrien»***********; enfin, les auteurs syriaques le font naître dans la ville d’Édesse même. C’est dans cette ville, en tout cas, qu’il pas­sa la plus grande par­tie de sa vie, après avoir fait son édu­ca­tion à Hié­ra­po­lis de Syrie, dans la mai­son d’un pon­tife dénom­mé Kou­douz************. Celui-ci l’adopta et lui ensei­gna l’art de l’astronomie et l’astrologie qui était l’art par­ti­cu­lier des Chal­déens et qui était indis­pen­sable aux prêtres qui vou­laient en impo­ser au peuple, en pré­di­sant les éclipses et leur durée, et en devi­nant l’action des pla­nètes sur la des­ti­née. L’esprit de Bar­de­sane se déta­che­ra plus tard de ces spé­cu­la­tions : «autre­fois, je [les] affec­tion­nais», dira-t-il*************. Dans un célèbre opus­cule phi­lo­so­phique, il fera la preuve que Dieu a doué les hommes du libre arbitre, et que les signes du zodiaque et les horo­scopes ne sont pas sur­puis­sants. Tout ce qu’on appelle «déter­mi­nisme» ou «fata­lisme astral» n’a de prise sur les hommes que dans la mesure où cela révèle la sagesse et la bon­té de Dieu. Le titre syriaque de cet opus­cule est incon­nu. Eusèbe, Épi­phane, Théo­do­ret et Pho­tius l’ont lu dans une tra­duc­tion grecque inti­tu­lée «Sur le des­tin» («Peri hei­mar­me­nês»**************) ou bien «Contre le des­tin» («Kata hei­mar­me­nês»***************). Aujourd’hui, nous n’avons plus rien des opus­cules de Bar­de­sane, excep­té un témoi­gnage post­hume, insuf­fi­sant sans doute, mais qui repro­duit une par­tie de sa pen­sée : «Le Livre des lois des pays». Notre savant y parle comme Socrate dans les dia­logues de Pla­ton, c’est-à-dire à la troi­sième per­sonne, tan­dis que ses dis­ciples s’y expriment à la pre­mière. On en a conclu que l’un d’eux, peut-être Phi­lippe, en est le rédac­teur. Bar­de­sane y four­nit de nom­breux détails sur les lois et les mœurs des pays et démontre com­ment ces lois et ces mœurs l’emportent sur le des­tin : «Les hommes, en effet, ont éta­bli des lois, pays par pays, dans la liber­té qui leur a été don­née par Dieu, car ce don est oppo­sé au des­tin des domi­na­teurs [c’est-à-dire des astres]»****************.

* Par­fois tra­duit «Livre des lois des régions». Haut

** En syriaque «ܟܬܒܐ ܕܢܡܘܣܐ ܕܐܬܪܘܬܐ». Par­fois trans­crit «Ketha­ba dha-Namo­sa dh’Athrawatha», «Ktābā’ deNāmūse’ d’Atrawwātā’» ou «Kṯāḇā ḏ-Nāmōsē ḏ-Aṯrawāṯā». Haut

*** En grec Βαρδησάνης. Par­fois trans­crit Bar­de­san, Bar­des­sane ou Bar­de­sanes. On ren­contre aus­si les gra­phies Βαρδισάνης (Bar­di­sane) et Βαρδησιάνης (Bar­de­siane). Haut

**** Aujourd’hui Urfa, en Tur­quie, près de la fron­tière syrienne. Haut

***** En syriaque ܒܪܕܝܨܢ. Par­fois trans­crit Bar-Dais­san, Bar Dai­çân ou Bar Dayṣan. Haut

****** Ernest Renan, «Marc-Aurèle». Haut

******* En grec Ἀρμένιος. «“Phi­lo­so­phu­me­na”, ou Réfu­ta­tion de toutes les héré­sies», liv. VII, ch. 31, sect. 1. Haut

******** En grec Πάρθος et σοφὸς τοξότης. «Les “Cestes”», liv. I, ch. 20. Haut

********* En grec Βαϐυλώνιος. «De l’abstinence», liv. IV, sect. 17. En latin Baby­lo­nius. «Contre Jovi­nien», liv. II, ch. 14. Haut

********** En grec ἐκ Μεσοποταμίας τὸ γένος ἦν. «Pana­rion», inédit en fran­çais. Haut

*********** En grec Σύρος. «La Pré­pa­ra­tion évan­gé­lique», liv. VI, ch. 9, sect. 32. Haut

************ En syriaque ܟܘܕܘܙ. Haut

************* «Le Livre des lois des pays», p. 92. Haut

************** En grec «Περὶ εἱμαρμένης». Haut

*************** En grec «Κατὰ εἱμαρμένης». Haut

**************** p. 98. Haut

Macrobe, «Les Saturnales»

éd. Les Belles Lettres, coll. La Roue à livres, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. La Roue à livres, Paris

Il s’agit des «Satur­nales» («Satur­na­lia») de Macrobe*, éru­dit et com­pi­la­teur latin, le der­nier en date des grands repré­sen­tants du paga­nisme. Il vécut à la fin du IVe siècle et au com­men­ce­ment du Ve siècle apr. J.-C. Ce fut un des hommes les plus dis­tin­gués de l’Empire romain, comme l’atteste le double titre de «cla­ris­si­mus» et d’«illus­tris» que lui attri­buent un cer­tain nombre de manus­crits. En effet, si «cla­ris­si­mus» n’indique que l’appartenance à l’ordre séna­to­rial, «illus­tris», lui, était réser­vé à une poi­gnée de hauts fonc­tion­naires, exer­çant de grandes charges. Ces dif­fé­rents emplois n’empêchèrent pas Macrobe de s’appliquer aux belles-lettres avec un soin extra­or­di­naire. D’ailleurs, bien qu’à cette époque les sciences et les arts fussent déjà dans leur déca­dence, ils avaient encore néan­moins l’avantage d’être culti­vés, plus que jamais, par les per­sonnes les plus consi­dé­rables de l’Empire — les consuls, les pré­fets, les pré­teurs, les gou­ver­neurs des pro­vinces et les prin­ci­paux chefs des armées —, qui se fai­saient gloire d’être les seuls refuges, les seuls rem­parts de la civi­li­sa­tion face au chris­tia­nisme enva­his­sant. Tels furent les Fla­via­nus, les Albi­nus, les Sym­maque, les Pré­tex­ta­tus et autres païens convain­cus, dont Macrobe fai­sait par­tie, et qu’il met­tait en scène dans son œuvre en qua­li­té d’interlocuteurs. L’un d’eux déclare : «Pour le pas­sé, nous devons tou­jours avoir de la véné­ra­tion, si nous avons quelque sagesse; car ce sont ces géné­ra­tions qui ont fait naître notre Empire au prix de leur sang et de leur sueur — Empire que seule une pro­fu­sion de ver­tus a pu bâtir»**. Voi­là une pro­fes­sion de foi qui peut ser­vir d’exergue à toute l’œuvre de Macrobe. Celle-ci est un com­pen­dium de la science et de la sagesse du pas­sé, «un miel éla­bo­ré de sucs divers»***. On y trouve ce qu’on veut : des spé­cu­la­tions phi­lo­so­phiques, des notions gram­ma­ti­cales, une mine de bons mots et de traits d’esprit, une astro­no­mie et une géo­gra­phie abré­gées. Il est vrai qu’on a repro­ché à Macrobe de n’y avoir mis que fort peu du sien; de s’être conten­té de rap­por­ter les mots mêmes employés par les anciens auteurs. «Seul le vête­ment lui appar­tient», dit un cri­tique****, «tan­dis que le conte­nu est la pro­prié­té d’autrui». C’est pour cela qu’Érasme l’appelle «la cor­neille d’Ésope, qui pas­tiche en se parant des plumes des autres oiseaux» («Æso­pi­cam cor­ni­cu­lam, ex alio­rum pan­nis suos contexuit cen­tones»); et que Marc Antoine Muret lui applique spi­ri­tuel­le­ment ce vers de Térence, dans un sens tout dif­fé­rent de celui qu’on a l’habitude de lui don­ner : «Je suis homme : en cette qua­li­té, je crois avoir droit sur les biens de tous les autres hommes».

* En latin Fla­vius Macro­bius Ambro­sius Theo­do­sius. Haut

** «Satur­nales», liv. III, ch. XIV, sect. 2. Haut

*** «Satur­nales», liv. I, préf., sect. 5. Haut

**** Mar­tin Schanz. Haut

Lucien, «Œuvres. Tome VI»

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit des «Dia­logues des cour­ti­sanes» («Hetai­ri­koi Dia­lo­goi»*) et autres œuvres de Lucien de Samo­sate**, auteur d’expression grecque qui n’épargna dans ses satires enjouées ni les dieux ni les hommes. «Je suis né en Syrie, sur les bords de l’Euphrate. Mais qu’importe mon pays? J’en sais, par­mi mes adver­saires, qui ne sont pas moins bar­bares que moi… Mon accent étran­ger ne nui­ra point à ma cause si j’ai le bon droit de mon côté», dit-il dans «Les Phi­lo­sophes res­sus­ci­tés, ou le Pêcheur»***. Les parents de Lucien étaient pauvres et d’humble condi­tion. Ils le des­ti­nèrent dès le départ au métier de sculp­teur et mirent en appren­tis­sage chez son oncle, qui était sta­tuaire. Mais son ini­tia­tion ne fut pas heu­reuse : pour son coup d’essai, il bri­sa le marbre qu’on lui avait don­né à dégros­sir, et son oncle, homme d’un carac­tère empor­té, l’en punit sévè­re­ment. Il n’en fal­lut pas davan­tage pour dégoû­ter sans retour le jeune appren­ti, dont le génie et les sen­ti­ments étaient au-des­sus d’un métier manuel. Il prit dès lors la déci­sion de ne plus remettre les pieds dans un ate­lier et se livra tout entier à l’étude des lettres. Il raconte lui-même cette anec­dote de jeu­nesse, de la manière la plus sym­pa­thique, dans un écrit qu’il com­po­sa long­temps après et inti­tu­lé «Le Songe de Lucien»****. Il y sup­pose qu’en ren­trant à la mai­son, après s’être sau­vé des mains de son oncle, il s’endort, acca­blé de fatigue et de tris­tesse. Il voit dans son som­meil les divi­ni­tés tuté­laires de la Sculp­ture et de l’Instruction. Cha­cune d’elles fait l’éloge de son art : «Si tu veux me suivre, je te ren­drai, pour ain­si dire, le contem­po­rain de tous les génies sublimes qui ont exis­té… en te fai­sant connaître les immor­tels ouvrages des grands écri­vains et les belles actions des anciens héros… Je te pro­mets, [à toi] aus­si, un rang dis­tin­gué par­mi ce petit nombre d’hommes for­tu­nés qui ont obte­nu l’immortalité. Et lors même que tu auras ces­sé de vivre, les savants aime­ront encore s’entretenir avec toi dans tes écrits»*****. On devine quelle divi­ni­té plaide ain­si et finit par l’emporter. Aus­si, dans «La Double Accu­sa­tion», ce Syrien remer­cie-t-il l’Instruction de l’avoir «éle­vé» et «intro­duit par­mi les Grecs», alors qu’«il n’était encore qu’un jeune étour­di [par­lant] un lan­gage bar­bare» et por­tant une vilaine robe orien­tale******.

* En grec «Ἑταιρικοὶ Διάλογοι». Haut

** En grec Λουκιανὸς ὁ Σαμοσατεύς. Autre­fois trans­crit Lucian de Samo­sate. Haut

*** «Œuvres. Tome II», p. 399. Haut

**** À ne pas confondre avec «Le Rêve, ou le Coq», qui porte sur un sujet dif­fé­rent. Haut

***** «Œuvres. Tome I», p. 14-15 & 17. Haut

****** «Tome IV», p. 469 & 465. Haut

Lucien, «Œuvres. Tome V»

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit de l’«Apo­lo­gie des por­traits» («Hyper tôn eiko­nôn»*) et autres œuvres de Lucien de Samo­sate**, auteur d’expression grecque qui n’épargna dans ses satires enjouées ni les dieux ni les hommes. «Je suis né en Syrie, sur les bords de l’Euphrate. Mais qu’importe mon pays? J’en sais, par­mi mes adver­saires, qui ne sont pas moins bar­bares que moi… Mon accent étran­ger ne nui­ra point à ma cause si j’ai le bon droit de mon côté», dit-il dans «Les Phi­lo­sophes res­sus­ci­tés, ou le Pêcheur»***. Les parents de Lucien étaient pauvres et d’humble condi­tion. Ils le des­ti­nèrent dès le départ au métier de sculp­teur et mirent en appren­tis­sage chez son oncle, qui était sta­tuaire. Mais son ini­tia­tion ne fut pas heu­reuse : pour son coup d’essai, il bri­sa le marbre qu’on lui avait don­né à dégros­sir, et son oncle, homme d’un carac­tère empor­té, l’en punit sévè­re­ment. Il n’en fal­lut pas davan­tage pour dégoû­ter sans retour le jeune appren­ti, dont le génie et les sen­ti­ments étaient au-des­sus d’un métier manuel. Il prit dès lors la déci­sion de ne plus remettre les pieds dans un ate­lier et se livra tout entier à l’étude des lettres. Il raconte lui-même cette anec­dote de jeu­nesse, de la manière la plus sym­pa­thique, dans un écrit qu’il com­po­sa long­temps après et inti­tu­lé «Le Songe de Lucien»****. Il y sup­pose qu’en ren­trant à la mai­son, après s’être sau­vé des mains de son oncle, il s’endort, acca­blé de fatigue et de tris­tesse. Il voit dans son som­meil les divi­ni­tés tuté­laires de la Sculp­ture et de l’Instruction. Cha­cune d’elles fait l’éloge de son art : «Si tu veux me suivre, je te ren­drai, pour ain­si dire, le contem­po­rain de tous les génies sublimes qui ont exis­té… en te fai­sant connaître les immor­tels ouvrages des grands écri­vains et les belles actions des anciens héros… Je te pro­mets, [à toi] aus­si, un rang dis­tin­gué par­mi ce petit nombre d’hommes for­tu­nés qui ont obte­nu l’immortalité. Et lors même que tu auras ces­sé de vivre, les savants aime­ront encore s’entretenir avec toi dans tes écrits»*****. On devine quelle divi­ni­té plaide ain­si et finit par l’emporter. Aus­si, dans «La Double Accu­sa­tion», ce Syrien remer­cie-t-il l’Instruction de l’avoir «éle­vé» et «intro­duit par­mi les Grecs», alors qu’«il n’était encore qu’un jeune étour­di [par­lant] un lan­gage bar­bare» et por­tant une vilaine robe orien­tale******.

* En grec «Ὑπὲρ τῶν εἰκόνων». Haut

** En grec Λουκιανὸς ὁ Σαμοσατεύς. Autre­fois trans­crit Lucian de Samo­sate. Haut

*** «Œuvres. Tome II», p. 399. Haut

**** À ne pas confondre avec «Le Rêve, ou le Coq», qui porte sur un sujet dif­fé­rent. Haut

***** «Œuvres. Tome I», p. 14-15 & 17. Haut

****** «Tome IV», p. 469 & 465. Haut

Lucien, «Œuvres. Tome IV»

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit d’«Alexandre, ou le Faux Pro­phète» («Alexan­dros, ê Pseu­do­man­tis»*) et autres œuvres de Lucien de Samo­sate**, auteur d’expression grecque qui n’épargna dans ses satires enjouées ni les dieux ni les hommes. «Je suis né en Syrie, sur les bords de l’Euphrate. Mais qu’importe mon pays? J’en sais, par­mi mes adver­saires, qui ne sont pas moins bar­bares que moi… Mon accent étran­ger ne nui­ra point à ma cause si j’ai le bon droit de mon côté», dit-il dans «Les Phi­lo­sophes res­sus­ci­tés, ou le Pêcheur»***. Les parents de Lucien étaient pauvres et d’humble condi­tion. Ils le des­ti­nèrent dès le départ au métier de sculp­teur et mirent en appren­tis­sage chez son oncle, qui était sta­tuaire. Mais son ini­tia­tion ne fut pas heu­reuse : pour son coup d’essai, il bri­sa le marbre qu’on lui avait don­né à dégros­sir, et son oncle, homme d’un carac­tère empor­té, l’en punit sévè­re­ment. Il n’en fal­lut pas davan­tage pour dégoû­ter sans retour le jeune appren­ti, dont le génie et les sen­ti­ments étaient au-des­sus d’un métier manuel. Il prit dès lors la déci­sion de ne plus remettre les pieds dans un ate­lier et se livra tout entier à l’étude des lettres. Il raconte lui-même cette anec­dote de jeu­nesse, de la manière la plus sym­pa­thique, dans un écrit qu’il com­po­sa long­temps après et inti­tu­lé «Le Songe de Lucien»****. Il y sup­pose qu’en ren­trant à la mai­son, après s’être sau­vé des mains de son oncle, il s’endort, acca­blé de fatigue et de tris­tesse. Il voit dans son som­meil les divi­ni­tés tuté­laires de la Sculp­ture et de l’Instruction. Cha­cune d’elles fait l’éloge de son art : «Si tu veux me suivre, je te ren­drai, pour ain­si dire, le contem­po­rain de tous les génies sublimes qui ont exis­té… en te fai­sant connaître les immor­tels ouvrages des grands écri­vains et les belles actions des anciens héros… Je te pro­mets, [à toi] aus­si, un rang dis­tin­gué par­mi ce petit nombre d’hommes for­tu­nés qui ont obte­nu l’immortalité. Et lors même que tu auras ces­sé de vivre, les savants aime­ront encore s’entretenir avec toi dans tes écrits»*****. On devine quelle divi­ni­té plaide ain­si et finit par l’emporter. Aus­si, dans «La Double Accu­sa­tion», ce Syrien remer­cie-t-il l’Instruction de l’avoir «éle­vé» et «intro­duit par­mi les Grecs», alors qu’«il n’était encore qu’un jeune étour­di [par­lant] un lan­gage bar­bare» et por­tant une vilaine robe orien­tale******.

* En grec «Ἀλέξανδρος, ἢ Ψευδόμαντις». Haut

** En grec Λουκιανὸς ὁ Σαμοσατεύς. Autre­fois trans­crit Lucian de Samo­sate. Haut

*** «Œuvres. Tome II», p. 399. Haut

**** À ne pas confondre avec «Le Rêve, ou le Coq», qui porte sur un sujet dif­fé­rent. Haut

***** «Œuvres. Tome I», p. 14-15 & 17. Haut

****** «Tome IV», p. 469 & 465. Haut

Lucien, «Œuvres. Tome III»

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit de «Pro­mé­thée, ou le Cau­case» («Pro­mê­theus, ê Kau­ka­sos»*) et autres œuvres de Lucien de Samo­sate**, auteur d’expression grecque qui n’épargna dans ses satires enjouées ni les dieux ni les hommes. «Je suis né en Syrie, sur les bords de l’Euphrate. Mais qu’importe mon pays? J’en sais, par­mi mes adver­saires, qui ne sont pas moins bar­bares que moi… Mon accent étran­ger ne nui­ra point à ma cause si j’ai le bon droit de mon côté», dit-il dans «Les Phi­lo­sophes res­sus­ci­tés, ou le Pêcheur»***. Les parents de Lucien étaient pauvres et d’humble condi­tion. Ils le des­ti­nèrent dès le départ au métier de sculp­teur et mirent en appren­tis­sage chez son oncle, qui était sta­tuaire. Mais son ini­tia­tion ne fut pas heu­reuse : pour son coup d’essai, il bri­sa le marbre qu’on lui avait don­né à dégros­sir, et son oncle, homme d’un carac­tère empor­té, l’en punit sévè­re­ment. Il n’en fal­lut pas davan­tage pour dégoû­ter sans retour le jeune appren­ti, dont le génie et les sen­ti­ments étaient au-des­sus d’un métier manuel. Il prit dès lors la déci­sion de ne plus remettre les pieds dans un ate­lier et se livra tout entier à l’étude des lettres. Il raconte lui-même cette anec­dote de jeu­nesse, de la manière la plus sym­pa­thique, dans un écrit qu’il com­po­sa long­temps après et inti­tu­lé «Le Songe de Lucien»****. Il y sup­pose qu’en ren­trant à la mai­son, après s’être sau­vé des mains de son oncle, il s’endort, acca­blé de fatigue et de tris­tesse. Il voit dans son som­meil les divi­ni­tés tuté­laires de la Sculp­ture et de l’Instruction. Cha­cune d’elles fait l’éloge de son art : «Si tu veux me suivre, je te ren­drai, pour ain­si dire, le contem­po­rain de tous les génies sublimes qui ont exis­té… en te fai­sant connaître les immor­tels ouvrages des grands écri­vains et les belles actions des anciens héros… Je te pro­mets, [à toi] aus­si, un rang dis­tin­gué par­mi ce petit nombre d’hommes for­tu­nés qui ont obte­nu l’immortalité. Et lors même que tu auras ces­sé de vivre, les savants aime­ront encore s’entretenir avec toi dans tes écrits»*****. On devine quelle divi­ni­té plaide ain­si et finit par l’emporter. Aus­si, dans «La Double Accu­sa­tion», ce Syrien remer­cie-t-il l’Instruction de l’avoir «éle­vé» et «intro­duit par­mi les Grecs», alors qu’«il n’était encore qu’un jeune étour­di [par­lant] un lan­gage bar­bare» et por­tant une vilaine robe orien­tale******.

* En grec «Προμηθεύς, ἢ Καύκασος». Haut

** En grec Λουκιανὸς ὁ Σαμοσατεύς. Autre­fois trans­crit Lucian de Samo­sate. Haut

*** «Œuvres. Tome II», p. 399. Haut

**** À ne pas confondre avec «Le Rêve, ou le Coq», qui porte sur un sujet dif­fé­rent. Haut

***** «Œuvres. Tome I», p. 14-15 & 17. Haut

****** «Tome IV», p. 469 & 465. Haut

Lucien, «Œuvres. Tome II»

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit des «Phi­lo­sophes à l’encan» («Biôn Pra­sis»*, lit­té­ra­le­ment «La Vente des vies») et autres œuvres de Lucien de Samo­sate**, auteur d’expression grecque qui n’épargna dans ses satires enjouées ni les dieux ni les hommes. «Je suis né en Syrie, sur les bords de l’Euphrate. Mais qu’importe mon pays? J’en sais, par­mi mes adver­saires, qui ne sont pas moins bar­bares que moi… Mon accent étran­ger ne nui­ra point à ma cause si j’ai le bon droit de mon côté», dit-il dans «Les Phi­lo­sophes res­sus­ci­tés, ou le Pêcheur»***. Les parents de Lucien étaient pauvres et d’humble condi­tion. Ils le des­ti­nèrent dès le départ au métier de sculp­teur et mirent en appren­tis­sage chez son oncle, qui était sta­tuaire. Mais son ini­tia­tion ne fut pas heu­reuse : pour son coup d’essai, il bri­sa le marbre qu’on lui avait don­né à dégros­sir, et son oncle, homme d’un carac­tère empor­té, l’en punit sévè­re­ment. Il n’en fal­lut pas davan­tage pour dégoû­ter sans retour le jeune appren­ti, dont le génie et les sen­ti­ments étaient au-des­sus d’un métier manuel. Il prit dès lors la déci­sion de ne plus remettre les pieds dans un ate­lier et se livra tout entier à l’étude des lettres. Il raconte lui-même cette anec­dote de jeu­nesse, de la manière la plus sym­pa­thique, dans un écrit qu’il com­po­sa long­temps après et inti­tu­lé «Le Songe de Lucien»****. Il y sup­pose qu’en ren­trant à la mai­son, après s’être sau­vé des mains de son oncle, il s’endort, acca­blé de fatigue et de tris­tesse. Il voit dans son som­meil les divi­ni­tés tuté­laires de la Sculp­ture et de l’Instruction. Cha­cune d’elles fait l’éloge de son art : «Si tu veux me suivre, je te ren­drai, pour ain­si dire, le contem­po­rain de tous les génies sublimes qui ont exis­té… en te fai­sant connaître les immor­tels ouvrages des grands écri­vains et les belles actions des anciens héros… Je te pro­mets, [à toi] aus­si, un rang dis­tin­gué par­mi ce petit nombre d’hommes for­tu­nés qui ont obte­nu l’immortalité. Et lors même que tu auras ces­sé de vivre, les savants aime­ront encore s’entretenir avec toi dans tes écrits»*****. On devine quelle divi­ni­té plaide ain­si et finit par l’emporter. Aus­si, dans «La Double Accu­sa­tion», ce Syrien remer­cie-t-il l’Instruction de l’avoir «éle­vé» et «intro­duit par­mi les Grecs», alors qu’«il n’était encore qu’un jeune étour­di [par­lant] un lan­gage bar­bare» et por­tant une vilaine robe orien­tale******.

* En grec «Βίων Πρᾶσις». Haut

** En grec Λουκιανὸς ὁ Σαμοσατεύς. Autre­fois trans­crit Lucian de Samo­sate. Haut

*** «Œuvres. Tome II», p. 399. Haut

**** À ne pas confondre avec «Le Rêve, ou le Coq», qui porte sur un sujet dif­fé­rent. Haut

***** «Œuvres. Tome I», p. 14-15 & 17. Haut

****** «Tome IV», p. 469 & 465. Haut

Lucien, «Œuvres. Tome I»

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit du «Pas­sage de la barque, ou le Tyran» («Kata­plous, ê Tyran­nos»*) et autres œuvres de Lucien de Samo­sate**, auteur d’expression grecque qui n’épargna dans ses satires enjouées ni les dieux ni les hommes. «Je suis né en Syrie, sur les bords de l’Euphrate. Mais qu’importe mon pays? J’en sais, par­mi mes adver­saires, qui ne sont pas moins bar­bares que moi… Mon accent étran­ger ne nui­ra point à ma cause si j’ai le bon droit de mon côté», dit-il dans «Les Phi­lo­sophes res­sus­ci­tés, ou le Pêcheur»***. Les parents de Lucien étaient pauvres et d’humble condi­tion. Ils le des­ti­nèrent dès le départ au métier de sculp­teur et mirent en appren­tis­sage chez son oncle, qui était sta­tuaire. Mais son ini­tia­tion ne fut pas heu­reuse : pour son coup d’essai, il bri­sa le marbre qu’on lui avait don­né à dégros­sir, et son oncle, homme d’un carac­tère empor­té, l’en punit sévè­re­ment. Il n’en fal­lut pas davan­tage pour dégoû­ter sans retour le jeune appren­ti, dont le génie et les sen­ti­ments étaient au-des­sus d’un métier manuel. Il prit dès lors la déci­sion de ne plus remettre les pieds dans un ate­lier et se livra tout entier à l’étude des lettres. Il raconte lui-même cette anec­dote de jeu­nesse, de la manière la plus sym­pa­thique, dans un écrit qu’il com­po­sa long­temps après et inti­tu­lé «Le Songe de Lucien»****. Il y sup­pose qu’en ren­trant à la mai­son, après s’être sau­vé des mains de son oncle, il s’endort, acca­blé de fatigue et de tris­tesse. Il voit dans son som­meil les divi­ni­tés tuté­laires de la Sculp­ture et de l’Instruction. Cha­cune d’elles fait l’éloge de son art : «Si tu veux me suivre, je te ren­drai, pour ain­si dire, le contem­po­rain de tous les génies sublimes qui ont exis­té… en te fai­sant connaître les immor­tels ouvrages des grands écri­vains et les belles actions des anciens héros… Je te pro­mets, [à toi] aus­si, un rang dis­tin­gué par­mi ce petit nombre d’hommes for­tu­nés qui ont obte­nu l’immortalité. Et lors même que tu auras ces­sé de vivre, les savants aime­ront encore s’entretenir avec toi dans tes écrits»*****. On devine quelle divi­ni­té plaide ain­si et finit par l’emporter. Aus­si, dans «La Double Accu­sa­tion», ce Syrien remer­cie-t-il l’Instruction de l’avoir «éle­vé» et «intro­duit par­mi les Grecs», alors qu’«il n’était encore qu’un jeune étour­di [par­lant] un lan­gage bar­bare» et por­tant une vilaine robe orien­tale******.

* En grec «Κατάπλους, ἢ Τύραννος». Haut

** En grec Λουκιανὸς ὁ Σαμοσατεύς. Autre­fois trans­crit Lucian de Samo­sate. Haut

*** «Œuvres. Tome II», p. 399. Haut

**** À ne pas confondre avec «Le Rêve, ou le Coq», qui porte sur un sujet dif­fé­rent. Haut

***** «Œuvres. Tome I», p. 14-15 & 17. Haut

****** «Tome IV», p. 469 & 465. Haut

«Les Entretiens de Confucius»

éd. Gallimard, coll. Connaissance de l’Orient, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Connais­sance de l’Orient, Paris

Il s’agit des «Dia­logues» ou «Entre­tiens de Confu­cius» («Lunyu»*), l’œuvre la plus impor­tante pour la connais­sance de Confu­cius (VIe-Ve siècle av. J.-C.). Com­pa­rée sous le rap­port moral, et même sous le rap­port poli­tique, la doc­trine de Confu­cius se rap­proche de celle qui fut, vers la même époque, ensei­gnée par Socrate. Jamais, peut-être, l’esprit humain ne fut plus digne­ment repré­sen­té que par ces deux phi­lo­sophes. En voi­ci les prin­ci­pales rai­sons. La pre­mière est que Confu­cius et Socrate ont recueilli ce qu’il y a de meilleur dans la morale des Anciens. La seconde est qu’ils ont ajou­té à cette morale la sim­pli­ci­té, la clar­té et l’évidence, qui doivent régner par­tout et se faire sen­tir aux esprits les plus gros­siers. Enfin, c’est parce que Confu­cius et Socrate poussent bien leur phi­lo­so­phie, mais ils ne la poussent pas trop loin; leur juge­ment leur fai­sant tou­jours connaître jusqu’où il faut aller et où il faut s’arrêter. En quoi ils ont un avan­tage très consi­dé­rable, non seule­ment sur un grand nombre d’Anciens, qui ont trai­té de telles matières, mais aus­si sur la plu­part des Modernes, qui ont tant de rai­son­ne­ments faux ou trop extrêmes, tant de sub­ti­li­tés épou­van­tables. «La voie de la ver­tu n’est pas sui­vie, je le sais», dit ailleurs Confu­cius**. «Les hommes intel­li­gents et éclai­rés vont au-delà, et les igno­rants res­tent en deçà.» «Le grand savant japo­nais Kôji­rô Yoshi­ka­wa consi­dé­rait les “Entre­tiens de Confu­cius” comme le plus beau livre du monde. J’ignore s’il mérite vrai­ment ce titre… mais il est cer­tain que, dans toute l’histoire, nul écrit n’a exer­cé plus durable influence sur une plus grande par­tie de l’humanité», explique M. Pierre Ryck­mans***. C’est dans ces «Entre­tiens» que Confu­cius s’est mani­fes­té comme le plus grand maître et le plus grand phi­lo­sophe du monde orien­tal. On y voit son ardent amour de l’humanité; sa morale infi­ni­ment sublime, mais en même temps pui­sée dans les plus pures sources du bon sens; son sou­ci per­ma­nent de redon­ner à la nature humaine ce pre­mier lustre, cette pre­mière beau­té qu’elle avait reçue du ciel, et qui avait été obs­cur­cie par les ténèbres de l’ignorance et par la conta­gion du vice. «Le Maître dit : “Ce n’est pas un mal­heur d’être mécon­nu des hommes, mais c’est un mal­heur de les mécon­naître”.» Où trou­ver une maxime plus belle, une indif­fé­rence plus grande à l’égard de la gloire et des gran­deurs? On ne doit pas être sur­pris si les mis­sion­naires euro­péens, qui les pre­miers firent connaître «le véné­ré maître K’ong» ou K’ong-fou-tseu**** sous le nom lati­ni­sé de Confu­cius, conçurent pour sa pen­sée un enthou­siasme égal à celui des Chi­nois.

* En chi­nois «論語». Autre­fois trans­crit «Lén-yù», «Luen yu», «Louen yu», «Liun iu» ou «Lún-iù». Haut

** «L’Invariable Milieu». Haut

*** p. 7. Haut

**** En chi­nois 孔夫子. Par­fois trans­crit Cong fou tsëe, K’ong fou-tse, K’oung fou tseu, Khoung-fou-dze, Kung-fu-dsü, Kung fu-tzu ou Kong­fu­zi. Haut