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Li He, «Poèmes»

éd. Gallimard, coll. Connaissance de l’Orient, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Connais­sance de l’Orient, Paris

Il s’agit de Li He*, poète chi­nois (VIIIe-IXe siècle) qui mou­rut à vingt-sept ans des suites d’une tuber­cu­lose pul­mo­naire. Un carac­tère ombra­geux et cha­grin, dou­ble­ment atteint par la mala­die et par le deuil, dis­si­mu­lé sous les dehors d’un orgueil incom­men­su­rable, telle fut la cause de ses mal­heurs et peut-être aus­si de ses revers. L’homme était d’humeur à créer autour de lui une atmo­sphère plus hos­tile qu’accueillante. La légende veut qu’un de ses cou­sins l’ait haï à ce point qu’à la nou­velle de sa mort il jeta dans les égouts, avec un sou­pir de sou­la­ge­ment, les poèmes de Li He qu’il avait gar­dés. Une quin­zaine d’années plus tard, ces poèmes, dont beau­coup s’étaient déjà per­dus, auraient ache­vé de dis­pa­raître, si un de ses amis n’en avait retrou­vé une copie mira­cu­leu­se­ment cachée dans des bagages. Ce fut avec les yeux mouillés de larmes que cet ami écri­vit au poète Du Mu pour lui deman­der la faveur d’une pré­face aux œuvres de celui qui n’avait lais­sé, après sa mort pré­ma­tu­rée, ni héri­tage ni héri­tiers. La nuit sui­vante, Du Mu fut sur­pris dans son som­meil par les cris d’un mes­sa­ger urgent. Il réveilla son domes­tique, se fit pré­sen­ter le paquet et le déca­che­ta à la lueur d’une chan­delle. Il consen­tit à rédi­ger la pré­face, ce qu’il fit en des termes élo­gieux : «Les nuages et brouillards dont les contours, len­te­ment, se confondent les uns dans les autres ne peuvent don­ner tout à fait une juste image de la manière de Li He; ni les vastes éten­dues d’eau, celle de ses sen­ti­ments; ni la ver­dure au prin­temps, celle de sa vigueur; ni la claire lumière de l’automne, celle de son style»**. Et plus loin : «Avec de pro­fonds sou­pirs, il s’afflige de choses dont per­sonne n’avait jamais rien dit ni de nos jours ni jadis»***.

* En chi­nois 李賀. Par­fois trans­crit Li Ho. Haut

** Dans p. 8-9. Haut

*** Dans p. 14. Haut

Cioran, «Œuvres»

éd. Gallimard, coll. Quarto, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Quar­to, Paris

Il s’agit de M. Emil Cio­ran*, intel­lec­tuel rou­main d’expression fran­çaise (XXe siècle). Com­ment peut-on être Fran­çais? com­ment peut-on dis­po­ser d’une langue si sub­tile et ne pas réus­sir à expri­mer les signi­fi­ca­tions de l’homme d’aujourd’hui?, se deman­dait M. Cio­ran. Il lui sem­blait que le monde actuel était ter­ri­ble­ment inté­res­sant, et son seul regret était de ne pas pou­voir y par­ti­ci­per davan­tage — à cause de lui-même, ou plu­tôt de son des­tin d’intellectuel rou­main : «Qui­conque est doué du sens de l’histoire», dit-il**, «admet­tra que… les Rou­mains ont vécu dans une inexis­tence per­ma­nente». Mais arri­vé en France, M. Cio­ran fut sur­pris de voir que la France même, autre­ment douée et pla­cée, ne par­ti­ci­pait plus aux choses, ni même ne leur assi­gnait un nom. Il lui sem­blait pour­tant que la voca­tion pre­mière de cette nation était de com­prendre les autres et de leur faire com­prendre. Mais depuis des décen­nies, la France cher­chait des lumières au lieu d’en don­ner : «J’étais allé loin pour cher­cher le soleil, et le soleil, enfin trou­vé, m’était hos­tile. Et si j’allais me jeter du haut de la falaise? Pen­dant que je fai­sais des consi­dé­ra­tions plu­tôt sombres, tout en regar­dant ces pins, ces rochers, ces vagues, je sen­tis sou­dain à quel point j’étais rivé à ce bel uni­vers mau­dit», dit-il***. Si, dans son œuvre de langue rou­maine, M. Cio­ran ne ces­sait de déplo­rer la situa­tion des cultures sans des­tin, des cultures mineures, tou­jours res­tées ano­nymes, ses ouvrages de langue fran­çaise offrent une vision tout aus­si pes­si­miste des cultures majeures ayant eu jadis une ambi­tion méta­phy­sique et un désir de trans­for­mer le monde, arri­vées désor­mais à une phase de déclin, à la per­pé­tua­tion d’une «race de sous-hommes, res­quilleurs de l’apocalypse»****. Et les unes et les autres marchent — courent même — vers un désastre réel, et non vers quelque idéale per­fec­tion. Et M. Cio­ran de conclure : «Le “pro­grès” est l’équivalent moderne de la Chute, la ver­sion pro­fane de la dam­na­tion»*****.

* Éga­le­ment connu sous le sur­nom d’E. M. Cio­ran. Fas­ci­né par les ini­tiales d’E. M. Fors­ter, Cio­ran les adop­ta pour lui-même. Il disait qu’Emil tout court, c’était un pré­nom vul­gaire, un pré­nom de coif­feur. Haut

** «Soli­tude et Des­tin». Haut

*** «Aveux et Ana­thèmes». Haut

**** «Pré­cis de décom­po­si­tion». Haut

***** «La Chute dans le temps». Haut