CatégorieTrès bons ouvrages

« La Fin humaine selon Ibn Bâğğa (Avempace) »

dans « Bulletin de philosophie médiévale », vol. 23, p. 59-64

Il s’agit d’une traduction partielle de « De la fin humaine »* (« Fî al-ġâya al-insâniyya »**) d’Ibn Bâğğa***. Cet Arabe d’Espagne, dont le nom sera corrompu en celui d’Aben Bache, Avempache ou Avempace****, fut le premier homme d’Andalousie à avoir cultivé avec succès les sciences et les spéculations philosophiques, qui seules, selon lui, pouvaient amener l’être humain à se connaître lui-même. Ses écrits lui valurent d’être accusé d’hérésie et jeté en prison, mais il fut finalement libéré grâce à l’intervention du cadi Abû l-Walîd ibn Rushd, grand-père d’Averroès. Il mourut empoisonné en 1138 apr. J.-C. Son successeur, Ibn Thofaïl, lui rendra ce grand hommage d’avoir surpassé tous « les hommes d’un esprit supérieur qui ont vécu en Andalousie » ; mais, en même temps, il regrettera que les affaires de ce monde et une mort prématurée n’aient pas permis à Ibn Bâğğa de partager les trésors de son savoir ; car, dira-t-il*****, « la plupart des ouvrages qu’on trouve de lui manquent de fini et sont tronqués à la fin… Quant à ses écrits achevés, ce sont des abrégés et de petits traités rédigés à la hâte. Il en fait lui-même l’aveu : il déclare que la thèse dont il s’est proposé la démonstration dans le traité de la “Conjonction de l’intellect avec l’homme”, ce traité n’en peut donner une idée claire qu’au prix de beaucoup de peine et de fatigue… ; et que, s’il en pouvait trouver le temps, il les remanierait volontiers ». Ses ouvrages philosophiques portent sur la fin extrême de l’existence humaine, qui est d’entrer dans une union (une « conjonction ») de plus en plus étroite avec l’intellect et de se mettre ainsi en rapport avec Dieu. En effet, selon Ibn Bâğğa, l’intellect est l’essence et la nature de l’homme, comme le tranchant est l’essence et la nature du couteau ; et si c’est par les actes corporels que l’homme existe, c’est uniquement par les actes intellectuels qu’il est divin : « L’intellect est donc l’existant le plus cher à Dieu Très-Haut, et lorsque l’homme atteint cet intellect lui-même… cet homme a atteint la chose créée la plus chère à Dieu »******. Cette théorie est empruntée à l’« Éthique à Nicomaque » ; mais ce qui importe ici, c’est qu’en imprimant au culte de Dieu un mouvement vers la philosophie et la libre pensée, elle trace la voie sur laquelle marcheront les illustres Averroès et Maïmonide — et par-delà les Judéo-Arabes, Albert le Grand, saint Thomas et Jean de Jandun.

* Parfois traduit « De la fin de l’homme ». Haut

** En arabe « في الغاية الإنسانية ». Parfois transcrit « Fī ’l-ghāyat ’l-insāniyyat » ou « Fī l-ghāya l-insāniyya ». Haut

*** En arabe ابن باجة. Autrefois transcrit Ebn Bagiah, Ebn Bageh, Abenbeja, Ibn Bâdjeh, Ebn-Bajah, Ibn Bajjah, Ibn Bâjja, Ibn Bâddja, Ibn Bâdja ou Ibn Bādjdja. Également connu sous le surnom d’Ibn al-Ṣā’iġ (ابن الصائغ), c’est-à-dire « Fils de l’Orfèvre ». Autrefois transcrit Ebn al-Saïegh, Ebn Alsaïeg, Ibn-al-Sayegh, Ibn-al-Çayeg, Ibn eç-Çâ’igh ou Ibn al-Sa’igh. Haut

**** Parfois transcrit Avenpace ou Avempeche. Haut

***** « Hayy ben Yaqdhân ; traduction par Léon Gauthier », p. 11. Haut

****** « La Conduite de l’isolé et Deux Autres Épîtres », p. 163. Haut

« Le Bois sec refleuri : roman coréen »

XIXe siècle

Il s’agit du « Bois sec refleuri », dont le titre original en coréen est « Chant de Sim Ch’ŏng » (« Simch’ŏng-ga »*) ou « Histoire de Sim Ch’ŏng »** (« Simch’ŏng-jŏn »***). C’est d’abord un très vieux conte, devenu un roman au XVIIIe siècle, puis une pièce de spectacle chanté (« p’ansori »). En voici l’histoire. Un dignitaire de la Cour coréenne, nommé Sim Hyŏn****, voit plusieurs personnes mortes de faim sur la voie publique. Il en fait part au roi, qui est en train de donner un grand banquet, et il se permet de critiquer devant lui les gouverneurs de province : « Qui est-ce qui paie les frais de vos distractions ? », dit-il*****. « C’est votre peuple. Et les gouverneurs, au lieu de faire leur devoir, mènent joyeuse vie ». Les gouverneurs mis en cause ne se laissent pas accabler : ils forgent une lettre pleine de trahisons et de complots, qu’ils signent du nom de Sim Hyŏn. Le roi, le croyant coupable, l’exile dans une île lointaine. Ce qui chagrine par-dessus tout Sim Hyŏn, c’est l’idée que sa femme ne va pas supporter ce lieu désert. Elle y meurt, en effet, trois jours après avoir mis au monde une fille, nommée Sim Ch’ŏng. Le malheureux, tout en pleurs, voit bientôt fondre sur lui un nouveau malheur. Il devient aveugle. Sa plus grande amertume, c’est de ne pas pouvoir contempler les traits de sa fille. C’est qu’elle grandit. Elle vient d’atteindre sa treizième année. La nuit, elle se consacre à l’étude. Et le jour, elle mendie de maison en maison, pour assurer l’entretien de son père infortuné. Un jour, elle ne rentre pas à l’heure prévue. Très inquiet, l’aveugle se hasarde hors de sa maison. S’appuyant sur son bâton, il se met en route ; mais arrivé au bord d’un lac qui se trouve près de là, il fait un faux pas et tombe à l’eau. Un bonze, vivant isolé dans ces solitudes, accourt et le retire de l’eau. Il promet à Sim Hyŏn que s’il lui apporte trois cents sacs de riz, il recouvrera sa vue en même temps que sa situation à la Cour. L’aveugle consent. Ayant appris la chose, sa fille se vend à des marchands, contre trois cents sacs de riz, pour être leur victime. Car, dans cette époque très ancienne et très barbare, les marchands qui faisaient voile pour le besoin de leur commerce avaient coutume de sacrifier une jeune vierge aux dieux de la mer, croyant obtenir leur protection et conjurer le péril. « Le moment du sacrifice est venu »******, disent-ils à Sim Ch’ŏng lorsque le bateau a gagné le large. « Purifiez votre corps, revêtez-vous de vos plus beaux habits ! » La vierge est placée en face d’un brûle-parfum. Puis, les prières terminées, sans manifester la moindre émotion, elle se jette résolument à la mer ; mais tandis que le bateau s’éloigne, Sim Ch’ŏng, qui pense mourir en l’espace de quelques secondes, s’aperçoit avec stupéfaction qu’elle est en vie. Les dieux de la mer, touchés par sa piété filiale, s’apprêtent à la récompenser…

* En coréen « 심청가 ». Autrefois transcrit « Simcheong-ga ». Haut

** Parfois traduit « Histoire de Sim Tchyeng ». Haut

*** En coréen « 심청전 ». Autrefois transcrit « Sim tchyeng tjyen » ou « Simcheong-jeon ». Haut

**** En coréen 심현. Autrefois transcrit Sùn-Hyen ou Sim Hyen. Haut

***** p. 37. Haut

****** p. 119. Haut

Callinos, « Chant guerrier »

dans Tyrtée, « Les Chants », XIXe siècle, p. 44-49

Il s’agit du « Chant guerrier » (« Âisma »*) de Callinos d’Éphèse**. Sauf Homère et peut-être Hésiode, Callinos est le plus ancien poète grec connu (VIIe siècle av. J.-C.). Dans le temps où il vivait, les Cimmériens, barbares venus d’Europe, avaient envahi l’Asie Mineure et attaquaient les cités ioniennes, qui étaient elles-mêmes en proie à des dissensions récentes, si bien que la guerre était partout. Au milieu de tels bouleversements, il était impossible à un poète de ne pas chanter la guerre, qu’il voyait menaçante aux portes de sa cité. Ses compatriotes, tout amollis par la tranquille jouissance de la paix habituelle, songeaient peu à se défendre. Callinos essaya de les sortir de cette espèce de léthargie dans laquelle ils étaient ensevelis : « Quand donc marcherez-vous ? Qui vous retient, soldats ? Devant vos compagnons, ne rougissez-vous pas ? Sans doute, lorsqu’au loin Mars étend sa furie, vous croyez être en paix. L’ennemi vous attend !… »*** Son « Chant guerrier », conservé par Strabon, est un énergique appel aux armes, une véhémente Marseillaise, qui annonce la manière de Tyrtée, à qui certains ont voulu l’attribuer. On peut en admirer, si on lit le grec, « le mouvement cadencé et un peu lourd des distiques, les solides attaches des phrases, et surtout les sons mâles et un peu durs de la langue de Callinos »****. Callinos est aussi le premier qui, selon le témoignage de Strabon, mit en vogue la légende d’Apollon Sminthien, c’est-à-dire Apollon « dieu des rats ». Cette œuvre mythologique est perdue. Mais le chapitre sur les souris dans « La Personnalité des animaux » d’Élien permet d’en reconstituer le sujet : Des Crétois, qui à cause d’un désastre voulaient quitter leur pays pour aller s’établir ailleurs, demandèrent à Apollon de leur désigner un bon endroit. L’oracle leur ordonna de s’établir à l’endroit où des « êtres nés de la terre » (« gêgeneis »*****) viendraient leur faire la guerre. S’étant embarqués, ils parvinrent aux environs de la future Hamaxitos et y trouvèrent un abri convenable pour se reposer. Mais pendant leur sommeil, des rats sortirent de terre de tous côtés et vinrent ronger les courroies de leurs boucliers et les cordes de leurs arcs. À leur réveil, s’étant souvenus de l’oracle, les Crétois crurent en avoir compris le sens ; et comme, par ailleurs, toutes leurs armes étaient hors d’état de servir, ils s’établirent en ce lieu et consacrèrent une fameuse statue à Apollon, qui le représentait debout, le pied posé sur un rat.******

* En grec « ᾎσμα ». Haut

** En grec Καλλῖνος. Autrefois transcrit Kallinos ou Callinus. Haut

*** p. 47. Haut

**** Georges Le Bidois, « Études d’analyse critique appliquée aux poètes grecs. Le Lyrisme », p. 307. Haut

***** En grec γηγενεῖς. Haut

****** Cette statue, comme d’autres, sera plus tard descendue et traînée par des cordes à Constantinople, non tant pour orner les places de la nouvelle capitale chrétienne, que pour dépouiller de leurs ornements les anciens dieux païens. Haut

Tokutomi, « Plutôt la mort : roman japonais »

éd. L’Action sociale, Québec

Il s’agit du roman japonais « Hototogisu »* de Tokutomi Roka**, de son vrai nom Tokutomi Kenjirô***. Étant le frère cadet de Tokutomi Sohô, directeur du « Kokumin shimbun »**** (« Journal de la nation »), c’est dans les colonnes de ce quotidien que Tokutomi publia ses premiers articles sur la littérature étrangère, qui mirent en vue son pseudonyme littéraire de Roka (« fleur de roseau »*****). En outre, dans les mêmes colonnes, paraissait en feuilleton en 1898-1899 son « Hototogisu » (« Le Coucou »). Réuni ensuite en volume, ce roman connut un succès phénoménal et fut traduit en vingt langues européennes sous les titres plus ou moins fantaisistes de « Nami-ko » et de « Plutôt la mort ». Le thème de ce roman roulait sur une histoire vraie, à laquelle étaient venues s’ajouter les broderies de Tokutomi. Il se dénouait dans un Japon aux victoires retentissantes, où tout ou presque était devenu occidentalisé et moderne — réseaux télégraphiques, chemins de fer, armée, marine de guerre — tout, à l’exception de la condition de la femme qui restait dans beaucoup de cas, en vertu de préjugés cruels et surannés, l’esclave de la belle-famille où elle entrait par le mariage. L’héroïne principale de « Hototogisu » se nomme Nami-ko. Elle est épousée par Takeo, jeune lieutenant de vaisseau, qui s’en va combattre au loin en la laissant au pouvoir terrible de sa belle-mère. Celle-ci, apprenant que Nami-ko est phtisique, décide de la faire répudier et oblige le père de la jeune fille, l’illustre général Kataoka, à la reprendre. S’ensuit l’indignation du général qui recueille chez lui sa fille, et la construction qu’il fait faire d’un pavillon, dans un endroit tranquille de son parc, pour y soigner la phtisique, laquelle meurt moins de sa maladie que de ses illusions perdues. Revenu des manœuvres militaires, Takeo, qui aime Nami-ko, vient pleurer sur sa tombe. Il n’a d’autre consolation que de relire la lettre d’adieu qu’elle lui a écrite, et dans laquelle elle l’assure de son amour : « Mon corps va redevenir poussière. Quant à mon esprit, il sera toujours auprès de toi ». Incapable de surmonter sa douleur, le malheureux se tient là, lorsque le vieux général survient. À sa vue, Takeo se recule : « Mais, à l’instant même, une main fébrile s’emparait violemment de la sienne ; il leva les yeux et vit le général Kataoka le visage baigné de larmes. Ils se regardèrent, muets, quelques instants. “Takeo-san, moi aussi, j’ai bien souffert !” Ils se tenaient l’un près de l’autre, la main dans la main, et leurs larmes à tous deux coulèrent sur le bord de la tombe »******. Les deux soldats, laissant au cimetière l’objet de leurs regrets, s’en vont ensemble en devisant ; et c’est un dénouement tout à fait ingénu, subtil et profond.

* En japonais « 不如帰 ». Autrefois transcrit « Fujoki », « Hototojisu » ou « Hototoghiçou ». Haut

** En japonais 徳富蘆花. Autrefois transcrit Tokutomi Rokwa. Haut

*** En japonais 徳富健次郎. Autrefois transcrit Tokoutomi Kennjirô. Haut

**** En japonais « 國民新聞 ». Parfois transcrit « Kokumin shinbun ». Haut

***** Autrefois traduit « fleur de ronce ». Haut

****** p. 281. Haut

Mizubayashi, « Âme brisée : roman »

éd. Gallimard, Paris

Il s’agit d’« Âme brisée » de M. Akira Mizubayashi, un Japonais d’expression française (XXIe siècle). À l’âge de dix-huit ans, raconte M. Mizubayashi, les écrits intimes de M. Arimasa Mori provoquèrent chez lui « un bouleversement, un séisme intérieur d’une force inégalée »* et l’orientèrent d’une façon décisive vers le français et la culture qui en est indissociable. M. Mori avait été le premier qui avait vu, dans cette langue et cette culture, une retraite provisoire où chaque Japonais pouvait puiser des forces nouvelles pour faire advenir un jour un État meilleur ; le premier qui avait fait le vœu solennel de refaire sa vie, de recommencer de zéro, en s’appropriant entièrement cette civilisation française qui n’était pas la sienne, mais qu’il vénérait. Dans « Babiron no nagare no hotori nite »**, sous-titré en français « Sur les fleuves de Babylone », M. Mori avait écrit : « Je dois avancer dans l’effort d’appropriation humblement, petit à petit, même si j’ai à peine le niveau d’un petit écolier ou d’un gamin d’école maternelle. Que les paroles produites dans et à travers la langue française finissent par devenir équivalentes à la chose, tel est pour moi l’objectif à atteindre. C’est seulement à ce moment-là que le fond des choses se révélera sous un nouveau jour, s’incarnera dans une nouvelle vie ; un monde nouveau poindra. Si je réussis à éprouver, un tant soit peu, ce sentiment-là, c’est gagné ! Pour le reste, je dois apprendre comme un enfant ». Ainsi donc, devant l’exigence de la langue française, qui lui apparaissait comme un moyen d’atteindre « le fond des choses », M. Mori avait accepté — acte inouï pour un intellectuel formé au Japon et enseignant à la prestigieuse Université de Tôkyô — de tout réapprendre et de se reconnaître dans la figure sidérante d’« un petit écolier ». M. Mizubayashi fut frappé comme par la foudre par ce texte. À peine avait-il lu le passage dont j’ai extrait les lignes précédentes, qu’il crut y entendre un appel à naître à « une nouvelle vie » par l’apprentissage du français ; à penser autrement son rapport à l’autre, au monde ; à s’arracher à sa langue natale, aux codes du conformisme, de la soumission, du respect imposé qu’elle véhiculait ; à goûter au plaisir de la liberté : « Le texte de Mori me demandait, depuis la hauteur insoupçonnée d’un discours philosophique et sur un ton austère défiant toute attitude velléitaire, si j’étais prêt à me lancer dans une telle aventure… ; à m’offrir le luxe ou le risque d’une deuxième naissance, d’une seconde vie impure, hybride, sans doute plus longue, plus aléatoire, plus exposée à des ébranlements imprévisibles, plus obstinément questionneuse que la première — [autosuffisante], peuplée de certitudes, tendanciellement repliée sur elle-même et, par cela même, parfois infatuée d’elle-même. Ma réponse fut, sans une seconde d’hésitation, oui ! »

* « Une Langue venue d’ailleurs », p. 28. Haut

** En japonais « バビロンの流れのほとりにて », inédit en français. Haut

Yang Wan-li, « Le Son de la pluie : poèmes »

éd. Moundarren, Millemont

Il s’agit de Yang Wan-li*, le plus grand poète des Song du Sud et un des premiers en Chine à avoir soutenu que « [l’écrivain] ne recherche pas le poème, c’est le poème qui recherche l’écrivain »**. Il naquit en 1127. Tout juste un an auparavant, les hordes nomades des Jürčen*** s’étaient mises en mouvement. Et après avoir, déjà depuis un siècle, constamment inquiété les frontières chinoises, elles avaient envahi la moitié du pays, mis à sac sa capitale et installé un nouvel Empire au Nord, refoulant les Song au Sud. Cette calamité que les Song n’avaient pas su éviter, malgré les conseils et les admonestations répétées des lettrés, montre bien la décadence de cette dynastie qui aima mieux acheter aux envahisseurs une paix honteuse, que d’interrompre le cours de ses voluptés. C’est au milieu de ces événements graves que Yang Wan-li accéda à vingt-huit ans au titre de « docteur » ou « lettré accompli » (« jinshi »****), le plus élevé dans le système d’examen. Le premier poste qu’il occupa à son entrée dans le mandarinat fut celui d’administrateur des finances de la préfecture de Ganzhou. Et en 1159, il fut nommé préfet du Lingling, dans le Hunan. Là-bas, il essaya par trois fois d’être admis en audience auprès du grand homme d’État Zhang Jun*****, qui y avait été injustement exilé pour s’être rangé du côté des factions patriotiques, désireuses de reconquérir par les armes les territoires perdus au Nord. L’audience lui fut, enfin, accordée : « Cultive l’impartialité et la sincérité », conseilla Zhang Jun au jeune Yang Wan-li, qui en fut si fortement marqué, qu’il prit plus tard le pseudonyme de Cheng Zhai****** (« le Studio de la Sincérité »). Malgré toute sa sincérité, ou justement à cause d’elle, Yang Wan-li ne s’éleva jamais aussi haut qu’il l’aurait mérité au sein du gouvernement. Par contre, la décadence ayant pour effet paradoxal de décupler le raffinement artistique, le côté émotionnel chez quelques âmes isolées, c’est alors que notre mandarin fit l’expérience d’une illumination subite, un Éveil d’une intensité rare, qui lui fit quitter sa carrière « comme une chaussure trouée » pour celle de la poésie. Je le laisse tout raconter : « Le jour du Nouvel An de l’année 1178… ayant peu d’affaires officielles à régler, je me mets à composer des poèmes. Soudain, j’ai comme une illumination… et me sens tout à coup libéré. Je demande à mon fils de prendre un pinceau et lui dicte plusieurs poèmes… Dix mille choses se présentent comme matière à un poème. Si j’essaie de les écarter, elles refusent de partir. À peine ai-je le temps de traduire la première, que déjà les autres suivent ».

* En chinois 楊萬里. Haut

** Poème « Froid tardif, composé devant les narcisses sur le lac de montagne ». Haut

*** Les actuels Mandchous. Haut

**** En chinois 進士. Parfois transcrit « chin shih ». Haut

***** En chinois 張浚. Parfois transcrit Chang Chun. Haut

****** En chinois 誠齋. Parfois transcrit Cheng Chai. Haut

von Neumann, « Théorie générale et Logique des automates »

éd. Champ Vallon, coll. Milieux, Seyssel

Il s’agit de « Théorie générale et Logique des automates » (« The General and Logical Theory of Automata ») de M. János Neumann, dit Johann von Neumann, dit John von Neumann, homme de science universel (XXe siècle). On a souvent comparé l’intelligence de cet homme à celle d’une machine dont les engrenages s’emboîtaient avec une précision millimétrée. Au moment de quitter la vie à l’âge peu avancé de cinquante-trois ans, il avait contribué aux thèses les plus fondamentales et les plus abstraites de la science moderne ; il s’était aussi impliqué dans leurs applications les plus radicales. Ces thèses ont des noms à la fois mystérieux et étrangement familiers : théorie des ensembles, dynamique des fluides, théorie des jeux, algèbre des observables quantiques (dite « algèbre de von Neumann »), conception d’armements atomiques, stratégie de la destruction mutuelle assurée, théorie des automates cellulaires, architecture des ordinateurs programmables (dite « architecture de von Neumann »). Tout ceci est le produit d’un cerveau prodigieux né dans l’ombre de l’immense bibliothèque familiale à Budapest. Les Neumann faisaient partie de ces familles juives hongroises qui, en dépit des persécutions, s’étaient assuré une position respectable au sein de la bourgeoisie de l’Europe centrale. Ils avaient entouré leur fils de gouvernantes triées sur le volet, qui lui parlaient en allemand et en français. Les autres matières lui étaient enseignées par une nuée de tuteurs privés. Et son temps libre, l’enfant le passait absorbé dans les quarante-quatre volumes in-8o de l’« Allgemeine Geschichte in Einzeldarstellungen » (« Histoire générale en récits détachés ») qu’il mémorisait. À l’âge de six ans, la mémoire de M. von Neumann n’était plus celle d’un humain, mais celle d’un extraterrestre qui avait étudié les hommes pour les imiter à la perfection. Il lui suffisait de lire une page dans une langue quelconque — fût-ce le grec ancien de « La Guerre du Péloponnèse », l’allemand de « Faust » ou les chiffres d’un vulgaire annuaire téléphonique — pour la réciter mot à mot, même des années après, sans achopper. Cette affirmation, qu’on pourrait croire exagérée ou ne pas croire du tout, est répétée par tous ceux qui l’ont côtoyé un jour, à commencer par ses collègues et compatriotes hongrois surnommés « les Martiens » et rassemblés à Los Alamos pour développer la bombe H : MM. Edward Teller, Leó Szilárd, Eugene Wigner, etc. « Si une race mentalement surhumaine devait jamais se développer », déclare M. Teller*, « ses membres ressembleront à Johnny von Neumann. » À vingt-deux ans, il était non seulement docteur en mathématiques à l’Université de Buda­pest, mais diplômé de chimie à la prestigieuse Polytechnique de Zurich — celle où Einstein avait été recalé. Et lorsqu’en 1928, il se mit à enseigner en tant que privat-dozent à l’Université de Berlin, étant le plus jeune jamais élu à ce poste, la gloire et la renommée s’accoutumèrent à ne plus parler sans lui.

* Dans Walter Isaacson. Haut

von Neumann, « L’Ordinateur et le Cerveau »

éd. La Découverte, coll. Textes à l’appui, Paris

Il s’agit de « L’Ordinateur et le Cerveau » (« The Computer and the Brain ») de M. János Neumann, dit Johann von Neumann, dit John von Neumann, homme de science universel (XXe siècle). On a souvent comparé l’intelligence de cet homme à celle d’une machine dont les engrenages s’emboîtaient avec une précision millimétrée. Au moment de quitter la vie à l’âge peu avancé de cinquante-trois ans, il avait contribué aux thèses les plus fondamentales et les plus abstraites de la science moderne ; il s’était aussi impliqué dans leurs applications les plus radicales. Ces thèses ont des noms à la fois mystérieux et étrangement familiers : théorie des ensembles, dynamique des fluides, théorie des jeux, algèbre des observables quantiques (dite « algèbre de von Neumann »), conception d’armements atomiques, stratégie de la destruction mutuelle assurée, théorie des automates cellulaires, architecture des ordinateurs programmables (dite « architecture de von Neumann »). Tout ceci est le produit d’un cerveau prodigieux né dans l’ombre de l’immense bibliothèque familiale à Budapest. Les Neumann faisaient partie de ces familles juives hongroises qui, en dépit des persécutions, s’étaient assuré une position respectable au sein de la bourgeoisie de l’Europe centrale. Ils avaient entouré leur fils de gouvernantes triées sur le volet, qui lui parlaient en allemand et en français. Les autres matières lui étaient enseignées par une nuée de tuteurs privés. Et son temps libre, l’enfant le passait absorbé dans les quarante-quatre volumes in-8o de l’« Allgemeine Geschichte in Einzeldarstellungen » (« Histoire générale en récits détachés ») qu’il mémorisait. À l’âge de six ans, la mémoire de M. von Neumann n’était plus celle d’un humain, mais celle d’un extraterrestre qui avait étudié les hommes pour les imiter à la perfection. Il lui suffisait de lire une page dans une langue quelconque — fût-ce le grec ancien de « La Guerre du Péloponnèse », l’allemand de « Faust » ou les chiffres d’un vulgaire annuaire téléphonique — pour la réciter mot à mot, même des années après, sans achopper. Cette affirmation, qu’on pourrait croire exagérée ou ne pas croire du tout, est répétée par tous ceux qui l’ont côtoyé un jour, à commencer par ses collègues et compatriotes hongrois surnommés « les Martiens » et rassemblés à Los Alamos pour développer la bombe H : MM. Edward Teller, Leó Szilárd, Eugene Wigner, etc. « Si une race mentalement surhumaine devait jamais se développer », déclare M. Teller*, « ses membres ressembleront à Johnny von Neumann. » À vingt-deux ans, il était non seulement docteur en mathématiques à l’Université de Buda­pest, mais diplômé de chimie à la prestigieuse Polytechnique de Zurich — celle où Einstein avait été recalé. Et lorsqu’en 1928, il se mit à enseigner en tant que privat-dozent à l’Université de Berlin, étant le plus jeune jamais élu à ce poste, la gloire et la renommée s’accoutumèrent à ne plus parler sans lui.

* Dans Walter Isaacson. Haut

« Le “Chêne” et le “Voile” de Phérécyde : note sur un témoignage du gnostique Isidore »

dans « Revue des études grecques », vol. 124, no 1, p. 79-92

Il s’agit de Phérécyde de Syros*, théologien et mystique, le plus ancien prosateur de la Grèce. Chez presque toutes les nations, les vers ont précédé la prose. Car quoique la prose ait toujours été, comme elle l’est aujourd’hui, le langage commun des hommes, il a été d’abord un temps où l’on ne croyait pas qu’elle méritât d’être transmise à la postérité. Phérécyde de Syros, qui vivait au VIe siècle av. J.-C., écrivit une cosmogonie portant le titre étrange de « L’Antre aux sept replis »** (« Heptamychos »***) ou « Théocrasie »**** ou « Théogonie »*****. C’était le plus ancien ouvrage en prose parmi les Grecs si l’on en croit entre autres Pline l’Ancien, qui dit : « Phérécyde de Syros est le premier qui écrivit en prose » (« prosam orationem condere Pherecydes Syrius instituit »), voulant dire par là que notre auteur fut le premier qui traita en prose des matières plus ou moins philosophiques ; ou qui s’appliqua à donner à la prose cette espèce d’élévation qui distingue les ouvrages de l’esprit. Diogène Laërce attribue à Phérécyde, outre son livre, une horloge solaire — un « héliotrope » (un « tournesol »), mais il est possible que cet instrument astronomique ne soit qu’une histoire ou, pour mieux dire, une fable dont le point de départ est ce passage d’Homère mal compris : « Il y a une île qu’on nomme Syros… du côté où Hélios tourne »******. Cicéron, dans ses « Tusculanes », mentionne Phérécyde comme le premier penseur qui ait proposé et soutenu le dogme de l’immortalité de l’âme humaine, qu’il aurait ensuite transmis à Pythagore, son disciple. Enfin, voici une lettre adressée par notre auteur à Thalès : « J’ai donc enjoint à mes serviteurs, lorsqu’ils m’auront enseveli, de t’apporter mon écrit. Publie-le si, après en avoir conféré avec les autres sages, tu juges qu’il mérite d’être lu ; sinon, tu peux le supprimer. Il ne me satisfait pas complètement moi-même. En de telles questions, la certitude est impossible ; aussi, je me flatte moins d’être arrivé à la vérité, que d’avoir fourni matière à réflexion à ceux qui s’occupent de théologie. Du reste, il faut interpréter mes paroles et aller au fond ; car je formule tout sous forme allégorique ».

* En grec Φερεκύδης ὁ Σύριος. Haut

** Parfois traduit « Sept Recoins ». Haut

*** En grec « Ἑπτάμυχος ». Haut

**** En grec « Θεοκρασία ». Parfois traduit « Mélange divin ». Haut

***** En grec « Θεογονία ». Haut

****** « L’Odyssée », ch. XV. Haut

« Histoire de Quỳnh »

dans « Bulletin de la Société d’enseignement mutuel du Tonkin », vol. 7, no 2, p. 153-199

Il s’agit de la version vietnamienne de « La Légende de Xieng Mieng » (« hnăṅsœ̄ jyṅ hmyṅ2 »*). Entre facétie, comédie burlesque et humour impudique, donnant lieu à une satire effrontée de la société féodale, « La Légende de Xieng Mieng » renferme des épisodes d’une plaisanterie certes peu décente, mais à laquelle se plaisent les campagnards du Sud-Est asiatique. Ceux qui la jugent sévèrement devraient songer à Guignol, à Till l’Espiègle ou aux ouvrages d’un Rabelais. En réalité, il y a là-dedans une gouaille robuste et optimiste, et les personnages qui en font les frais sont des types d’hommes détestés par le peuple des campagnes : le charlatan, le mandarin corrompu, le lettré ignorant, le bonze débauché, jusqu’à l’Empereur de Chine ; tous des vices personnifiés, victimes des farces et des attitudes provocantes de Xieng Mieng. Comment caractériser ce dernier ? Quelque chose comme un mauvais plaisant, un bateleur, un histrion auquel on accordait beaucoup d’insolence et de ruse. Il jouait le rôle des fous de nos anciens rois. D’ailleurs, selon la version laotienne, il était le bouffon même de la Cour du roi de Thavaaraavadii. Je dis « selon la version laotienne », car comme dit M. Jacques Népote**, « cette histoire n’est pas un isolat : elle se retrouve dans la plupart des pays d’Asie du Sud-Est, et avec le même succès, le héros portant seulement un nom différent : Si Thanon Say au Siam, Thmenh Chey*** au Cambodge, Trạng Quỳnh au Viêt-nam, Ida Talaga à Bali, et bien d’autres encore ». Le roi de Thavaaraavadii, donc, était resté longtemps sans enfant. Il eut enfin un fils ; mais les astrologues prédirent que le prince mourrait en sa douzième année, à moins que le roi n’adoptât un enfant né à la même heure que son fils. Et le roi d’adopter Xieng Mieng, enfant de basse extraction qui devint le double affreux du prince.

* En laotien « ໜັງສືຊຽງໝ້ຽງ ». Parfois transcrit « Sieng Mieng », « Siang Miang », « Xiang Miang », « Xien-Mien », « Sieng Hmieng2 » ou « jyṅ hmyṅ2 ». Haut

** « Variations sur un thème du bouffon royal en Asie du Sud-Est péninsulaire ». Haut

*** « Thmenh le Victorieux ». Parfois transcrit Tmeñ Jai, Tmen Chéi ou Tmenh Chey. Haut

« Vörösmarty : le poète de la Renaissance hongroise »

dans « Cosmopolis », vol. 10, p. 115-128

Il s’agit de Michel Vörösmarty (Mihály Vörösmarty*), le premier poète complet dont la Hongrie ait pu s’enorgueillir (XIXe siècle). Après avoir résisté aux invasions étrangères pendant une bonne partie de son histoire, la Hongrie avait senti s’user ses forces ; la léthargie l’avait saisie, et elle avait éprouvé une espèce de lent engourdissement dont elle ne devait s’éveiller qu’avec les guerres napoléoniennes, après une longue période de germanisation et d’anéantissement. « L’instant fut unique. L’activité se rétablit spontanément, impatiente de s’exercer ; de tous côtés, des hommes surgirent, cherchant la voie nouvelle, la bonne orientation, l’acte conforme au génie hongrois »**. Un nom domine cette période : Michel Vörösmarty. Grand réformateur de la langue et créateur d’une poésie éminemment nationale, artiste noble et patriote ardent, Vörösmarty ouvrit le chemin que les Petœfi et les Arany allaient suivre. À vingt-cinq ans, il acheva son premier chef-d’œuvre : « La Fuite de Zalán »*** (« Zalán Futása »), épopée célébrant en dix chants la victoire mythique des Hongrois dans les plaines d’Alpár et la fuite de Zalán, le chef des Slaves et des Bulgares****. En voici le début : « Gloire de nos aïeux, où t’attardes-tu dans la brume nocturne ? On vit s’écrouler [les] siècles, et solitaire, tu erres sous leurs décombres dans la profondeur, avec un éclat [qui va] s’affaiblissant »*****. Cette épopée fonda la gloire de Vörösmarty ; elle retraçait, dans un brillant tableau, les exploits guerriers des ancêtres et leurs luttes pour la conquête du pays. La langue neuve et la couleur nationale valurent au poète l’admiration de ses compatriotes. En 1848, il subit les conséquences de cette gloire. Élu membre de la diète, il prit part à la Révolution, et après la catastrophe de Világos, qui vit la Hongrie succomber sous les forces de la Russie et de l’Autriche, il dut errer en se cachant dans des huttes de forestiers : « Nos patriam fugimus » (« Nous autres, nous fuyons la patrie »******), écrivit-il sur la porte d’une cabane misérable l’ayant abrité une nuit.

* Autrefois transcrit Michel Vœrœsmarty. Haut

** « Un Poète hongrois : Vörösmarty », p. 8. Haut

*** Parfois traduit « La Défaite de Zalán ». Haut

**** La chronique anonyme « Gesta Hungarorum » (« Geste des Hongrois », inédit en français), qui a servi de source à Vörösmarty, dit : « Le grand “khan”, prince de Bulgarie, grand-père du prince Zalán, s’était emparé de la terre qui se trouve entre la Theiss et le Danube… et il avait fait habiter là des Slaves et des Bulgares » (« Terram, quæ jacet inter Thisciam et Danubium, præoccupavisset sibi “keanus” magnus, dux Bulgarie, avus Salani ducis… et fecisset ibi habitare Sclavos et Bulgaros »). Haut

***** « Un Poète hongrois : Vörösmarty », p. 8. Haut

****** Virgile, « Bucoliques », poème I, v. 4. Haut

« Proverbes et Similitudes des Malais, avec leurs correspondants en diverses langues d’Europe et d’Asie »

XIXe siècle

Il s’agit d’un recueil de proverbes malais. Nul genre d’enseignement n’est plus ancien que celui des proverbes. Son origine remonte aux âges les plus reculés du globe. Dès que les hommes, mus par un instinct irrésistible ou poussés par la volonté divine, se furent réunis en société ; dès qu’ils eurent constitué un langage suffisant à l’expression de leurs besoins, les proverbes prirent naissance en tant que résumé naturel des idées communes de l’humanité. « S’ils avaient pu se conserver, s’ils étaient parvenus jusqu’à nous sous leur forme primitive », dit Pierre-Marie Quitard*, « ils seraient le plus curieux monument du progrès des premières sociétés ; ils jetteraient un jour merveilleux sur l’histoire de la civilisation, dont ils marqueraient le point de départ avec une irrécusable fidélité. » La Bible, qui contient plusieurs livres de proverbes, dit : « Celui qui applique son âme à réfléchir sur la Loi du Très-Haut… recherche le sens secret des proverbes et revient sans cesse sur les énigmes des maximes »**. Les sages de la Grèce eurent la même pensée que la Bible. Confucius imita les proverbes et fut à son tour imité par ses disciples. De même que l’âge de l’arbre peut se juger par le tronc ; de même, les proverbes nous apprennent le génie ou l’esprit propre à chaque nation, et les détails de sa vie privée. On en tenait certains en telle estime, qu’on les disait d’origine céleste : « C’est du ciel », dit Juvénal***, « que nous est venue la maxime : “Connais-toi toi-même”. Il la faudrait graver dans son cœur et la méditer toujours. » C’est pourquoi, d’ailleurs, on les gravait sur le devant des portes des temples, sur les colonnes et les marbres. Ces inscriptions, très nombreuses du temps de Platon, faisaient dire à ce philosophe qu’on pouvait faire un excellent cours de morale en voyageant à pied, si l’on voulait les lire ; les proverbes étant « le fruit de l’expérience de tous les peuples et comme le bon sens de tous les siècles réduit en formules »

* « Études historiques, littéraires et morales sur les proverbes français et le langage proverbial », p. 2. Haut

** « Livre de l’Ecclésiastique », XXXIX, 1-3. Haut

*** « Satires », poème XI, v. 27-28. Haut

« Cent Proverbes japonais »

XIXe siècle

Il s’agit d’un recueil de proverbes japonais. Nul genre d’enseignement n’est plus ancien que celui des proverbes. Son origine remonte aux âges les plus reculés du globe. Dès que les hommes, mus par un instinct irrésistible ou poussés par la volonté divine, se furent réunis en société ; dès qu’ils eurent constitué un langage suffisant à l’expression de leurs besoins, les proverbes prirent naissance en tant que résumé naturel des idées communes de l’humanité. « S’ils avaient pu se conserver, s’ils étaient parvenus jusqu’à nous sous leur forme primitive », dit Pierre-Marie Quitard*, « ils seraient le plus curieux monument du progrès des premières sociétés ; ils jetteraient un jour merveilleux sur l’histoire de la civilisation, dont ils marqueraient le point de départ avec une irrécusable fidélité. » La Bible, qui contient plusieurs livres de proverbes, dit : « Celui qui applique son âme à réfléchir sur la Loi du Très-Haut… recherche le sens secret des proverbes et revient sans cesse sur les énigmes des maximes »**. Les sages de la Grèce eurent la même pensée que la Bible. Confucius imita les proverbes et fut à son tour imité par ses disciples. De même que l’âge de l’arbre peut se juger par le tronc ; de même, les proverbes nous apprennent le génie ou l’esprit propre à chaque nation, et les détails de sa vie privée. On en tenait certains en telle estime, qu’on les disait d’origine céleste : « C’est du ciel », dit Juvénal***, « que nous est venue la maxime : “Connais-toi toi-même”. Il la faudrait graver dans son cœur et la méditer toujours. » C’est pourquoi, d’ailleurs, on les gravait sur le devant des portes des temples, sur les colonnes et les marbres. Ces inscriptions, très nombreuses du temps de Platon, faisaient dire à ce philosophe qu’on pouvait faire un excellent cours de morale en voyageant à pied, si l’on voulait les lire ; les proverbes étant « le fruit de l’expérience de tous les peuples et comme le bon sens de tous les siècles réduit en formules »

* « Études historiques, littéraires et morales sur les proverbes français et le langage proverbial », p. 2. Haut

** « Livre de l’Ecclésiastique », XXXIX, 1-3. Haut

*** « Satires », poème XI, v. 27-28. Haut