CatégorieTrès bons ouvrages

Vigny, « Correspondance (1816-1863) »

éd. Calmann-Lévy, Paris

éd. Calmann-Lévy, Paris

Il s’agit de la « Correspondance » d’Alfred de Vigny, poète français à la destinée assez triste. Seul — ou presque seul — de tous les romantiques, il n’a pas fait école. On ne l’a pas suivi dans ses démarches littéraires. On l’a remarqué sans en rien dire à personne, sans qu’au surplus il s’en plaignît lui-même. Il était né cinq ans avant Victor Hugo, sept ans après Lamartine. Mais tandis que les noms de ces deux géants remplissaient toutes les bouches, ce n’étaient pas ses « Poésies », mais un assez mauvais drame — « Chatterton » en 1835 — qui tirait ce poète, pour quelques jours à peine, de sa retraite un peu mystérieuse, de sa sainte solitude où il rentrait aussitôt. À quoi cela tient-il ? À ses défauts d’abord, dont il faut convenir. Souvent, ses productions manquent de forte couleur et de relief. Aucune n’est avortée, mais presque toutes sont languissantes et maladives. Leur étiolement, comme celui de toutes les générations difficiles en vase clos, vient de ce qu’elles ont séjourné trop longtemps dans l’esprit de leur auteur. Il ne les a créées qu’en s’isolant complètement dans son silence, comme dans une tour inaccessible : « [Ses] poésies sont nées, non comme naissent les belles choses vivantes — par une chaude génération, mais comme naissent les… choses précieuses et froides, les perles, les coraux… avec lesquels elles ont de l’affinité — par agglutination, cohésion lente, invisible condensation », déclare un critique*. « L’exécution de Vigny souvent brillante et toujours élégante n’a pas moins quelque chose d’habituellement pénible et de laborieux… Et d’une manière générale, jusque dans ses plus belles pièces, jusque dans “Éloa”, jusque dans “La Maison du berger”, sa liberté de poète est perpétuellement entravée par je ne sais quelle hésitation ou quelle impuissance d’artiste », ajoute un autre critique**. Cependant, cette hésitation est le fait d’un homme qui se posait les questions supérieures et qui éprouvait la vie. Et quelle que fût la portée — ou médiocre ou élevée — de son esprit, cet esprit vivait au moins dans les hautes régions de la pensée : « Pauvres faibles que nous sommes, perdus par le torrent des pensées et nous accrochant à toutes les branches pour prendre quelques points [d’appui] dans le vide qui nous enveloppe ! », dit-il***. Et aussi : « J’allume mes bougies et j’écris, mes yeux en sont brûlés. Je les éteins ; reviennent les souvenirs… ; et les larmes, que j’ai la force de cacher aux vivants dans la journée, reprennent leur cours. Enfin arrive la lumière du jour »

* Émile Montégut. Haut

** Ferdinand Brunetière. Haut

*** « Tome VI. Journal d’un poète », p. 132. Haut

Schiller, « Histoire du soulèvement des Pays-Bas contre la domination espagnole »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de l’« Histoire du soulèvement des Pays-Bas contre la domination espagnole »* (« Geschichte des Abfalls der vereinigten Niederlande von der spanischen Regierung ») de Schiller. C’est en 1782 que « Les Brigands » furent joués pour la première fois sur le théâtre de Mannheim, devant une foule pressée de spectateurs accourus de près et de loin. L’affluence fut telle que, si l’on n’avait réservé une place à Schiller, il eût pu difficilement assister à sa propre pièce. Ce fut un triomphe, un enthousiasme comme on n’en avait jamais vu en Allemagne. Cependant, cette heureuse circonstance, notre poète l’expiait par de cruels soucis dus à la même cause. Car les dettes qu’il avait contractées en faisant imprimer cette pièce à ses frais et à ses risques devenaient de jour en jour plus criantes. Tous les exemplaires s’étaient vendus, mais les bénéfices étaient pour le libraire. Notre poète, désespéré, ne sut vers qui se tourner. Et le directeur du théâtre lui fit la sourde oreille quand, se débattant contre la pauvreté, Schiller vint implorer son aide généreuse et la faveur d’un congé, en promettant de dire bien haut : « C’est à un dieu que nous devons ces loisirs ; car il sera pour moi, toujours, un dieu »** (« Deus nobis hæc otia fecit ; namque erit ille mihi semper deus »). Le refus du directeur détermina notre poète à résigner ses fonctions de dramaturge. Libre, mais toujours sans ressources, il essaya un moyen de salut qui, dans ce temps-là comme maintenant, était bien précaire. Il fonda une revue littéraire. « La Thalie du Rhin »*** (« Rheinische Thalia »), tel fut le titre de ce recueil. Les abonnés firent défaut. Les détracteurs, en revanche, s’acharnèrent sur Schiller, à tel point que le séjour à Mannheim lui devint impossible, intolérable. Il partit à Gohlis, un village des environs de Leipzig, où il loua une modeste chambre de paysan, placée sous les combles. C’est là qu’il alla chercher refuge pour mûrir ses pensées et pour achever ses pièces, en écoutant le concert des voix de la nature. Un matin, le hasard de sa promenade le conduisit dans un bosquet sur les bords de la Pleisse. À quelques pas devant lui, il aperçut un jeune homme pâle, les yeux hagards, les poignets liés par un bandeau, prêt à se jeter dans l’abîme. Schiller, sachant lui aussi de quel poids pèsent sur le cœur certains moments de la vie, poussa les branches et lia conversation avec le misérable. C’était un étudiant en théologie, presque un adolescent, qui depuis six mois vivait seulement de pain et d’eau, et à qui il ne restait plus ni forces physiques pour supporter ces privations ni forces morales pour espérer. Notre poète lui donna le peu qu’il avait sur lui, et lui demanda en échange la promesse de retarder de huit jours son projet de suicide. Le lendemain ou le surlendemain, Schiller assistait à une fête de mariage dans une riche famille de Leipzig. Au moment où l’assemblée était la plus bruyante, il se leva soudain, il raconta avec chaleur et éloquence la scène dont il avait été témoin, il réclama de tous les invités des secours pour le malheureux et il fit lui-même la quête, une assiette à la main. La collecte fut si considérable qu’elle suffit à soutenir le pauvre étudiant jusqu’au jour où il eut une place.

* Parfois traduit « Histoire du soulèvement des Pays-Bas sous Philippe II, roi d’Espagne », « Histoire de la révolte qui détacha les Pays-Bas de la domination espagnole » ou « Histoire de la défection des Pays-Bas réunis de l’Espagne ». Haut

** Virgile, « Bucoliques », poème I, v. 6-7. Haut

*** Parfois traduit « La Thalie rhénane ». Thalie, muse de la comédie et de la poésie pastorale, tient dans la main droite le bâton recourbé des bergers et porte de la main gauche un masque comique. Haut

Schiller, « Histoire de la guerre de Trente Ans. Tome II »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de l’« Histoire de la guerre de Trente Ans » (« Geschichte des Dreißigjährigen Kriegs ») de Schiller. C’est en 1782 que « Les Brigands » furent joués pour la première fois sur le théâtre de Mannheim, devant une foule pressée de spectateurs accourus de près et de loin. L’affluence fut telle que, si l’on n’avait réservé une place à Schiller, il eût pu difficilement assister à sa propre pièce. Ce fut un triomphe, un enthousiasme comme on n’en avait jamais vu en Allemagne. Cependant, cette heureuse circonstance, notre poète l’expiait par de cruels soucis dus à la même cause. Car les dettes qu’il avait contractées en faisant imprimer cette pièce à ses frais et à ses risques devenaient de jour en jour plus criantes. Tous les exemplaires s’étaient vendus, mais les bénéfices étaient pour le libraire. Notre poète, désespéré, ne sut vers qui se tourner. Et le directeur du théâtre lui fit la sourde oreille quand, se débattant contre la pauvreté, Schiller vint implorer son aide généreuse et la faveur d’un congé, en promettant de dire bien haut : « C’est à un dieu que nous devons ces loisirs ; car il sera pour moi, toujours, un dieu »* (« Deus nobis hæc otia fecit ; namque erit ille mihi semper deus »). Le refus du directeur détermina notre poète à résigner ses fonctions de dramaturge. Libre, mais toujours sans ressources, il essaya un moyen de salut qui, dans ce temps-là comme maintenant, était bien précaire. Il fonda une revue littéraire. « La Thalie du Rhin »** (« Rheinische Thalia »), tel fut le titre de ce recueil. Les abonnés firent défaut. Les détracteurs, en revanche, s’acharnèrent sur Schiller, à tel point que le séjour à Mannheim lui devint impossible, intolérable. Il partit à Gohlis, un village des environs de Leipzig, où il loua une modeste chambre de paysan, placée sous les combles. C’est là qu’il alla chercher refuge pour mûrir ses pensées et pour achever ses pièces, en écoutant le concert des voix de la nature. Un matin, le hasard de sa promenade le conduisit dans un bosquet sur les bords de la Pleisse. À quelques pas devant lui, il aperçut un jeune homme pâle, les yeux hagards, les poignets liés par un bandeau, prêt à se jeter dans l’abîme. Schiller, sachant lui aussi de quel poids pèsent sur le cœur certains moments de la vie, poussa les branches et lia conversation avec le misérable. C’était un étudiant en théologie, presque un adolescent, qui depuis six mois vivait seulement de pain et d’eau, et à qui il ne restait plus ni forces physiques pour supporter ces privations ni forces morales pour espérer. Notre poète lui donna le peu qu’il avait sur lui, et lui demanda en échange la promesse de retarder de huit jours son projet de suicide. Le lendemain ou le surlendemain, Schiller assistait à une fête de mariage dans une riche famille de Leipzig. Au moment où l’assemblée était la plus bruyante, il se leva soudain, il raconta avec chaleur et éloquence la scène dont il avait été témoin, il réclama de tous les invités des secours pour le malheureux et il fit lui-même la quête, une assiette à la main. La collecte fut si considérable qu’elle suffit à soutenir le pauvre étudiant jusqu’au jour où il eut une place.

* Virgile, « Bucoliques », poème I, v. 6-7. Haut

** Parfois traduit « La Thalie rhénane ». Thalie, muse de la comédie et de la poésie pastorale, tient dans la main droite le bâton recourbé des bergers et porte de la main gauche un masque comique. Haut

Schiller, « Histoire de la guerre de Trente Ans. Tome I »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de l’« Histoire de la guerre de Trente Ans » (« Geschichte des Dreißigjährigen Kriegs ») de Schiller. C’est en 1782 que « Les Brigands » furent joués pour la première fois sur le théâtre de Mannheim, devant une foule pressée de spectateurs accourus de près et de loin. L’affluence fut telle que, si l’on n’avait réservé une place à Schiller, il eût pu difficilement assister à sa propre pièce. Ce fut un triomphe, un enthousiasme comme on n’en avait jamais vu en Allemagne. Cependant, cette heureuse circonstance, notre poète l’expiait par de cruels soucis dus à la même cause. Car les dettes qu’il avait contractées en faisant imprimer cette pièce à ses frais et à ses risques devenaient de jour en jour plus criantes. Tous les exemplaires s’étaient vendus, mais les bénéfices étaient pour le libraire. Notre poète, désespéré, ne sut vers qui se tourner. Et le directeur du théâtre lui fit la sourde oreille quand, se débattant contre la pauvreté, Schiller vint implorer son aide généreuse et la faveur d’un congé, en promettant de dire bien haut : « C’est à un dieu que nous devons ces loisirs ; car il sera pour moi, toujours, un dieu »* (« Deus nobis hæc otia fecit ; namque erit ille mihi semper deus »). Le refus du directeur détermina notre poète à résigner ses fonctions de dramaturge. Libre, mais toujours sans ressources, il essaya un moyen de salut qui, dans ce temps-là comme maintenant, était bien précaire. Il fonda une revue littéraire. « La Thalie du Rhin »** (« Rheinische Thalia »), tel fut le titre de ce recueil. Les abonnés firent défaut. Les détracteurs, en revanche, s’acharnèrent sur Schiller, à tel point que le séjour à Mannheim lui devint impossible, intolérable. Il partit à Gohlis, un village des environs de Leipzig, où il loua une modeste chambre de paysan, placée sous les combles. C’est là qu’il alla chercher refuge pour mûrir ses pensées et pour achever ses pièces, en écoutant le concert des voix de la nature. Un matin, le hasard de sa promenade le conduisit dans un bosquet sur les bords de la Pleisse. À quelques pas devant lui, il aperçut un jeune homme pâle, les yeux hagards, les poignets liés par un bandeau, prêt à se jeter dans l’abîme. Schiller, sachant lui aussi de quel poids pèsent sur le cœur certains moments de la vie, poussa les branches et lia conversation avec le misérable. C’était un étudiant en théologie, presque un adolescent, qui depuis six mois vivait seulement de pain et d’eau, et à qui il ne restait plus ni forces physiques pour supporter ces privations ni forces morales pour espérer. Notre poète lui donna le peu qu’il avait sur lui, et lui demanda en échange la promesse de retarder de huit jours son projet de suicide. Le lendemain ou le surlendemain, Schiller assistait à une fête de mariage dans une riche famille de Leipzig. Au moment où l’assemblée était la plus bruyante, il se leva soudain, il raconta avec chaleur et éloquence la scène dont il avait été témoin, il réclama de tous les invités des secours pour le malheureux et il fit lui-même la quête, une assiette à la main. La collecte fut si considérable qu’elle suffit à soutenir le pauvre étudiant jusqu’au jour où il eut une place.

* Virgile, « Bucoliques », poème I, v. 6-7. Haut

** Parfois traduit « La Thalie rhénane ». Thalie, muse de la comédie et de la poésie pastorale, tient dans la main droite le bâton recourbé des bergers et porte de la main gauche un masque comique. Haut

« Un Assassin politique : [Hong-Tjyong-ou] »

dans « T’oung Pao », vol. 5, nº 3, p. 260-271

dans « T’oung Pao », vol. 5, no 3, p. 260-271

Il s’agit de Hong-Tjyong-ou*, lettré et assassin politique à qui l’on doit les premiers classiques coréens qui aient été traduits en langue française, et même les premiers traduits dans une langue occidentale. Quand, en janvier 1891, Hong-Tjyong-ou poussa la porte et entra pour la première fois dans l’atelier du peintre Félix Régamey, il n’était à Paris que depuis une douzaine de jours et savait à peu près autant de mots de français. Un Japonais, présent sur place, servit d’interprète. Après avoir échangé quelques banalités, la conversation tourna, et les deux Asiatiques se mirent à parler politique. On vit alors le Coréen, dont manifestement une corde sensible avait été touchée, se dresser de toute sa hauteur, les traits crispés, les yeux étincelants, superbe ; et pendant quelques secondes, à côté du Japonais délicat et mièvre, il parut un tigre, la gueule entr’ouverte, répandant autour de lui l’effroi. Personne ne se fût douté, pour autant, que ce Coréen avait l’âme d’un tueur, sachant accomplir le meurtre avec une résolution féroce, digne d’un Achille ou d’un Ulysse. Avide de connaissances et très ambitieux, Hong-Tjyong-ou aspirait à se pénétrer de la civilisation européenne afin d’en faire profiter son pays. Curieux, surtout, de politique française, il voulait dans quelques années retourner en Corée pour se mettre à la tête d’un mouvement analogue à celui qui avait amené la modernité au Japon. Félix Régamey lui fit faire connaissance avec le monde officiel : bals à l’hôtel de ville, réceptions ministérielles et visite chez Ernest Renan, la plus forte tête de France, qui le reçut de façon charmante et qui termina l’entretien sur ces mots : « Courage, courage ! » Hong-Tjyong-ou, qui savait qu’il avait été en présence d’un grand homme, retint ces paroles. Et à peine la porte fermée, il demanda, anxieux, à son guide : « “Courage, courage”, qu’est-ce que c’est ? »** Comme, dans le Paris de ces temps révolus, il suffisait d’être étranger pour voir toutes les portes s’ouvrir devant soi, il fut attaché au musée Guimet. On lui y confia le soin de cataloguer la riche collection rapportée de Corée par Charles Varat, collection qui contenait un assez grand nombre de textes imprimés.

* En coréen 홍종우. On rencontre aussi les graphies Hong-Jong-ou, Hong Djyong-ou, Hong Chŏng’u et Hong Jong-u. Haut

** p. 264. Haut

Saikaku, « Arashi, vie et mort d’un acteur »

éd. Ph. Picquier, coll. Le Pavillon des corps curieux, Arles

éd. Ph. Picquier, coll. Le Pavillon des corps curieux, Arles

Il s’agit de l’« Arashi mujô monogatari »* (« Arashi, vie et mort d’un acteur »**) d’Ihara Saikaku***, marchand japonais qui, après la mort de sa femme et de sa fille aveugle, se consacra à l’art du roman, où il devint un maître incontesté, et le plus habile des écrivains. On compare la vivacité et la rapidité de son style à celles que l’on éprouve en descendant un torrent dans une barque. À la naissance de Saikaku, en 1642, le Japon était entré dans une période de paix et de bon ordre, après plus de deux siècles de guerres civiles. Les fortifications rasées des villes avaient fait place à des quartiers de distraction, où les bourgeois mettaient à la poursuite du plaisir l’opiniâtreté et la passion qu’ils avaient autrefois apportées à la conquête de l’argent. L’œuvre de Saikaku, vaste fresque de ce « monde flottant » (« ukiyo »****), prend pour sujets les marchands, les vendeurs, les fabricants de tonneaux, les bouilleurs d’alcool de riz, les acteurs, les guerriers, les courtisanes. Les portraits de celles-ci surtout, très remarquables et osés, allant jusqu’à la vulgarité, font que l’on considère Saikaku comme un pornographe ; en quoi, on a grand tort. Car si on lui enlève ce masque d’indécence, qui peut bien avoir contribué à faire de lui le plus populaire écrivain de son temps, mais qui n’est cependant qu’un masque, et le plus trompeur des masques, on verra un psychologue hors pair, lucide, mais plein d’humour, toujours à l’écoute du « cœur des gens de ce monde » (« yo no hito-gokoro »*****) comme il dit lui-même******. Avec lui, le Japon retrouve cette finesse d’observation qu’il n’avait plus atteinte depuis Murasaki-shikibu. « Dans ses ouvrages aussi francs qu’enjoués, Saikaku [décrit] tous les hasards doux et amers de ce monde de l’impermanence et de l’illusion dénoncé dans les sermons des bonzes. Mais les héros de Saikaku ne tentent pas de lui échapper, ils mettent leur sagesse à s’en accommoder, et leur ironie à n’en être pas dupes. D’avance, ils acceptent tout ce que les hasards de ce monde voudront bien leur donner — et le hasard n’est pas chiche envers eux… Ces récits, on le voit, sont francs, cyniques, salaces. Libertins ? Non, on n’y trouve jamais viol ni dol, jamais cet accent de révolte et de défi qui relève les noires prouesses du libertinage occidental, de Don Juan… à Sade. Pour être libres de leurs plaisirs, les héros de Saikaku n’ont pas à se [faire] scélérats », dit M. Maurice Pinguet

* En japonais « 嵐無常物語 ». Haut

** Parfois traduit « Récit de la mort d’Arashi ». Haut

*** En japonais 井原西鶴. Autrefois transcrit Ihara Saïkakou. Haut

**** En japonais « 浮世 ». Autrefois transcrit « oukiyo ». Haut

***** En japonais « 世の人心 ». Haut

****** Ihara Saikaku, « Saikaku oridome » (« Le Tissage interrompu de Saikaku »), inédit en français. Haut

« La Fin humaine selon Ibn Bâğğa (Avempace) »

dans « Bulletin de philosophie médiévale », vol. 23, p. 59-64

dans « Bulletin de philosophie médiévale », vol. 23, p. 59-64

Il s’agit d’une traduction partielle de « De la fin humaine »* (« Fî al-ġâya al-insâniyya »**) d’Ibn Bâğğa***. Cet Arabe d’Espagne, dont le nom sera corrompu en celui d’Aben Bache, Avempache ou Avempace****, fut le premier homme d’Andalousie à avoir cultivé avec succès les sciences et les spéculations philosophiques, qui seules, selon lui, pouvaient amener l’être humain à se connaître lui-même. Ses écrits lui valurent d’être accusé d’hérésie et jeté en prison, mais il fut finalement libéré grâce à l’intervention du cadi Abû l-Walîd ibn Rushd, grand-père d’Averroès. Il mourut empoisonné en 1138 apr. J.-C. Son successeur, Ibn Thofaïl, lui rendra ce grand hommage d’avoir surpassé tous « les hommes d’un esprit supérieur qui ont vécu en Andalousie » ; mais, en même temps, il regrettera que les affaires de ce monde et une mort prématurée n’aient pas permis à Ibn Bâğğa de partager les trésors de son savoir ; car, dira-t-il*****, « la plupart des ouvrages qu’on trouve de lui manquent de fini et sont tronqués à la fin… Quant à ses écrits achevés, ce sont des abrégés et de petits traités rédigés à la hâte. Il en fait lui-même l’aveu : il déclare que la thèse dont il s’est proposé la démonstration dans le traité de la “Conjonction de l’intellect avec l’homme”, ce traité n’en peut donner une idée claire qu’au prix de beaucoup de peine et de fatigue… ; et que, s’il en pouvait trouver le temps, il les remanierait volontiers ». Ses ouvrages philosophiques portent sur la fin extrême de l’existence humaine, qui est d’entrer dans une union (une « conjonction ») de plus en plus étroite avec l’intellect et de se mettre ainsi en rapport avec Dieu. En effet, selon Ibn Bâğğa, l’intellect est l’essence et la nature de l’homme, comme le tranchant est l’essence et la nature du couteau ; et si c’est par les actes corporels que l’homme existe, c’est uniquement par les actes intellectuels qu’il est divin : « L’intellect est donc l’existant le plus cher à Dieu Très-Haut, et lorsque l’homme atteint cet intellect lui-même… cet homme a atteint la chose créée la plus chère à Dieu »******. Cette théorie est empruntée à l’« Éthique à Nicomaque » ; mais ce qui importe ici, c’est qu’en imprimant au culte de Dieu un mouvement vers la philosophie et la libre pensée, elle trace la voie sur laquelle marcheront les illustres Averroès et Maïmonide — et par-delà les Judéo-Arabes, Albert le Grand, saint Thomas et Jean de Jandun.

* Parfois traduit « De la fin de l’homme ». Haut

** En arabe « في الغاية الإنسانية ». Parfois transcrit « Fī ’l-ghāyat ’l-insāniyyat » ou « Fī l-ghāya l-insāniyya ». Haut

*** En arabe ابن باجة. Autrefois transcrit Ebn Bagiah, Ebn Bageh, Abenbeja, Ibn Bâdjeh, Ebn-Bajah, Ibn Bajjah, Ibn Bâjja, Ibn Bâddja, Ibn Bâdja ou Ibn Bādjdja. Également connu sous le surnom d’Ibn al-Ṣā’iġ (ابن الصائغ), c’est-à-dire « Fils de l’Orfèvre ». Autrefois transcrit Ebn al-Saïegh, Ebn Alsaïeg, Ibn-al-Sayegh, Ibn-al-Çayeg, Ibn eç-Çâ’igh ou Ibn al-Sa’igh. Haut

**** Parfois transcrit Avenpace ou Avempeche. Haut

***** « Hayy ben Yaqdhân ; traduction par Léon Gauthier », p. 11. Haut

****** « La Conduite de l’isolé et Deux Autres Épîtres », p. 163. Haut

« Le Bois sec refleuri : roman coréen »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du « Bois sec refleuri », dont le titre original en coréen est « Chant de Sim Ch’ŏng » (« Simch’ŏng-ga »*) ou « Histoire de Sim Ch’ŏng »** (« Simch’ŏng-jŏn »***). C’est d’abord un très vieux conte, devenu un roman au XVIIIe siècle, puis une pièce de spectacle chanté (« p’ansori »). En voici l’histoire. Un dignitaire de la Cour coréenne, nommé Sim Hyŏn****, voit plusieurs personnes mortes de faim sur la voie publique. Il en fait part au roi, qui est en train de donner un grand banquet, et il se permet de critiquer devant lui les gouverneurs de province : « Qui est-ce qui paie les frais de vos distractions ? », dit-il*****. « C’est votre peuple. Et les gouverneurs, au lieu de faire leur devoir, mènent joyeuse vie ». Les gouverneurs mis en cause ne se laissent pas accabler : ils forgent une lettre pleine de trahisons et de complots, qu’ils signent du nom de Sim Hyŏn. Le roi, le croyant coupable, l’exile dans une île lointaine. Ce qui chagrine par-dessus tout Sim Hyŏn, c’est l’idée que sa femme ne va pas supporter ce lieu désert. Elle y meurt, en effet, trois jours après avoir mis au monde une fille, nommée Sim Ch’ŏng. Le malheureux, tout en pleurs, voit bientôt fondre sur lui un nouveau malheur. Il devient aveugle. Sa plus grande amertume, c’est de ne pas pouvoir contempler les traits de sa fille. C’est qu’elle grandit. Elle vient d’atteindre sa treizième année. La nuit, elle se consacre à l’étude. Et le jour, elle mendie de maison en maison, pour assurer l’entretien de son père infortuné. Un jour, elle ne rentre pas à l’heure prévue. Très inquiet, l’aveugle se hasarde hors de sa maison. S’appuyant sur son bâton, il se met en route ; mais arrivé au bord d’un lac qui se trouve près de là, il fait un faux pas et tombe à l’eau. Un bonze, vivant isolé dans ces solitudes, accourt et le retire de l’eau. Il promet à Sim Hyŏn que s’il lui apporte trois cents sacs de riz, il recouvrera sa vue en même temps que sa situation à la Cour. L’aveugle consent. Ayant appris la chose, sa fille se vend à des marchands, contre trois cents sacs de riz, pour être leur victime. Car, dans cette époque très ancienne et très barbare, les marchands qui faisaient voile pour le besoin de leur commerce avaient coutume de sacrifier une jeune vierge aux dieux de la mer, croyant obtenir leur protection et conjurer le péril. « Le moment du sacrifice est venu »******, disent-ils à Sim Ch’ŏng lorsque le bateau a gagné le large. « Purifiez votre corps, revêtez-vous de vos plus beaux habits ! » La vierge est placée en face d’un brûle-parfum. Puis, les prières terminées, sans manifester la moindre émotion, elle se jette résolument à la mer ; mais tandis que le bateau s’éloigne, Sim Ch’ŏng, qui pense mourir en l’espace de quelques secondes, s’aperçoit avec stupéfaction qu’elle est en vie. Les dieux de la mer, touchés par sa piété filiale, s’apprêtent à la récompenser…

* En coréen « 심청가 ». Autrefois transcrit « Simcheong-ga ». Haut

** Parfois traduit « Histoire de Sim Tchyeng ». Haut

*** En coréen « 심청전 ». Autrefois transcrit « Sim tchyeng tjyen » ou « Simcheong-jeon ». Haut

**** En coréen 심현. Autrefois transcrit Sùn-Hyen ou Sim Hyen. Haut

***** p. 37. Haut

****** p. 119. Haut

Callinos, « Chant guerrier »

dans Tyrtée, « Les Chants », XIXᵉ siècle, p. 44-49

dans Tyrtée, « Les Chants », XIXe siècle, p. 44-49

Il s’agit du « Chant guerrier » (« Âisma »*) de Callinos d’Éphèse**. Sauf Homère et peut-être Hésiode, Callinos est le plus ancien poète grec connu (VIIe siècle av. J.-C.). Dans le temps où il vivait, les Cimmériens, barbares venus d’Europe, avaient envahi l’Asie Mineure et attaquaient les cités ioniennes, qui étaient elles-mêmes en proie à des dissensions récentes, si bien que la guerre était partout. Au milieu de tels bouleversements, il était impossible à un poète de ne pas chanter la guerre, qu’il voyait menaçante aux portes de sa cité. Ses compatriotes, tout amollis par la tranquille jouissance de la paix habituelle, songeaient peu à se défendre. Callinos essaya de les sortir de cette espèce de léthargie dans laquelle ils étaient ensevelis : « Quand donc marcherez-vous ? Qui vous retient, soldats ? Devant vos compagnons, ne rougissez-vous pas ? Sans doute, lorsqu’au loin Mars étend sa furie, vous croyez être en paix. L’ennemi vous attend !… »*** Son « Chant guerrier », conservé par Strabon, est un énergique appel aux armes, une véhémente Marseillaise, qui annonce la manière de Tyrtée, à qui certains ont voulu l’attribuer. On peut en admirer, si on lit le grec, « le mouvement cadencé et un peu lourd des distiques, les solides attaches des phrases, et surtout les sons mâles et un peu durs de la langue de Callinos »****. Callinos est aussi le premier qui, selon le témoignage de Strabon, mit en vogue la légende d’Apollon Sminthien, c’est-à-dire Apollon « dieu des rats ». Cette œuvre mythologique est perdue. Mais le chapitre sur les souris dans « La Personnalité des animaux » d’Élien permet d’en reconstituer le sujet : Des Crétois, qui à cause d’un désastre voulaient quitter leur pays pour aller s’établir ailleurs, demandèrent à Apollon de leur désigner un bon endroit. L’oracle leur ordonna de s’établir à l’endroit où des « êtres nés de la terre » (« gêgeneis »*****) viendraient leur faire la guerre. S’étant embarqués, ils parvinrent aux environs de la future Hamaxitos et y trouvèrent un abri convenable pour se reposer. Mais pendant leur sommeil, des rats sortirent de terre de tous côtés et vinrent ronger les courroies de leurs boucliers et les cordes de leurs arcs. À leur réveil, s’étant souvenus de l’oracle, les Crétois crurent en avoir compris le sens ; et comme, par ailleurs, toutes leurs armes étaient hors d’état de servir, ils s’établirent en ce lieu et consacrèrent une fameuse statue à Apollon, qui le représentait debout, le pied posé sur un rat.******

* En grec « ᾎσμα ». Haut

** En grec Καλλῖνος. Autrefois transcrit Kallinos ou Callinus. Haut

*** p. 47. Haut

**** Georges Le Bidois, « Études d’analyse critique appliquée aux poètes grecs. Le Lyrisme », p. 307. Haut

***** En grec γηγενεῖς. Haut

****** Cette statue, comme d’autres, sera plus tard descendue et traînée par des cordes à Constantinople, non tant pour orner les places de la nouvelle capitale chrétienne, que pour dépouiller de leurs ornements les anciens dieux païens. Haut

Tokutomi, « Plutôt la mort : roman japonais »

éd. L’Action sociale, Québec

éd. L’Action sociale, Québec

Il s’agit du roman japonais « Hototogisu »* de Tokutomi Roka**, de son vrai nom Tokutomi Kenjirô***. Étant le frère cadet de Tokutomi Sohô, directeur du « Kokumin shimbun »**** (« Journal de la nation »), c’est dans les colonnes de ce quotidien que Tokutomi publia ses premiers articles sur la littérature étrangère, qui mirent en vue son pseudonyme littéraire de Roka (« fleur de roseau »*****). En outre, dans les mêmes colonnes, paraissait en feuilleton en 1898-1899 son « Hototogisu » (« Le Coucou »). Réuni ensuite en volume, ce roman connut un succès phénoménal et fut traduit en vingt langues européennes sous les titres plus ou moins fantaisistes de « Nami-ko » et de « Plutôt la mort ». Le thème de ce roman roulait sur une histoire vraie, à laquelle étaient venues s’ajouter les broderies de Tokutomi. Il se dénouait dans un Japon aux victoires retentissantes, où tout ou presque était devenu occidentalisé et moderne — réseaux télégraphiques, chemins de fer, armée, marine de guerre — tout, à l’exception de la condition de la femme qui restait dans beaucoup de cas, en vertu de préjugés cruels et surannés, l’esclave de la belle-famille où elle entrait par le mariage. L’héroïne principale de « Hototogisu » se nomme Nami-ko. Elle est épousée par Takeo, jeune lieutenant de vaisseau, qui s’en va combattre au loin en la laissant au pouvoir terrible de sa belle-mère. Celle-ci, apprenant que Nami-ko est phtisique, décide de la faire répudier et oblige le père de la jeune fille, l’illustre général Kataoka, à la reprendre. S’ensuit l’indignation du général qui recueille chez lui sa fille, et la construction qu’il fait faire d’un pavillon, dans un endroit tranquille de son parc, pour y soigner la phtisique, laquelle meurt moins de sa maladie que de ses illusions perdues. Revenu des manœuvres militaires, Takeo, qui aime Nami-ko, vient pleurer sur sa tombe. Il n’a d’autre consolation que de relire la lettre d’adieu qu’elle lui a écrite, et dans laquelle elle l’assure de son amour : « Mon corps va redevenir poussière. Quant à mon esprit, il sera toujours auprès de toi ». Incapable de surmonter sa douleur, le malheureux se tient là, lorsque le vieux général survient. À sa vue, Takeo se recule : « Mais, à l’instant même, une main fébrile s’emparait violemment de la sienne ; il leva les yeux et vit le général Kataoka le visage baigné de larmes. Ils se regardèrent, muets, quelques instants. “Takeo-san, moi aussi, j’ai bien souffert !” Ils se tenaient l’un près de l’autre, la main dans la main, et leurs larmes à tous deux coulèrent sur le bord de la tombe »******. Les deux soldats, laissant au cimetière l’objet de leurs regrets, s’en vont ensemble en devisant ; et c’est un dénouement tout à fait ingénu, subtil et profond.

* En japonais « 不如帰 ». Autrefois transcrit « Fujoki », « Hototojisu » ou « Hototoghiçou ». Haut

** En japonais 徳富蘆花. Autrefois transcrit Tokutomi Rokwa. Haut

*** En japonais 徳富健次郎. Autrefois transcrit Tokoutomi Kennjirô. Haut

**** En japonais « 國民新聞 ». Parfois transcrit « Kokumin shinbun ». Haut

***** Autrefois traduit « fleur de ronce ». Haut

****** p. 281. Haut

Mizubayashi, « Âme brisée : roman »

éd. Gallimard, Paris

éd. Gallimard, Paris

Il s’agit d’« Âme brisée » de M. Akira Mizubayashi, un Japonais d’expression française (XXIe siècle). À l’âge de dix-huit ans, raconte M. Mizubayashi, les écrits intimes de M. Arimasa Mori provoquèrent chez lui « un bouleversement, un séisme intérieur d’une force inégalée »* et l’orientèrent d’une façon décisive vers le français et la culture qui en est indissociable. M. Mori avait été le premier qui avait vu, dans cette langue et cette culture, une retraite provisoire où chaque Japonais pouvait puiser des forces nouvelles pour faire advenir un jour un État meilleur ; le premier qui avait fait le vœu solennel de refaire sa vie, de recommencer de zéro, en s’appropriant entièrement cette civilisation française qui n’était pas la sienne, mais qu’il vénérait. Dans « Babiron no nagare no hotori nite »**, sous-titré en français « Sur les fleuves de Babylone », M. Mori avait écrit : « Je dois avancer dans l’effort d’appropriation humblement, petit à petit, même si j’ai à peine le niveau d’un petit écolier ou d’un gamin d’école maternelle. Que les paroles produites dans et à travers la langue française finissent par devenir équivalentes à la chose, tel est pour moi l’objectif à atteindre. C’est seulement à ce moment-là que le fond des choses se révélera sous un nouveau jour, s’incarnera dans une nouvelle vie ; un monde nouveau poindra. Si je réussis à éprouver, un tant soit peu, ce sentiment-là, c’est gagné ! Pour le reste, je dois apprendre comme un enfant ». Ainsi donc, devant l’exigence de la langue française, qui lui apparaissait comme un moyen d’atteindre « le fond des choses », M. Mori avait accepté — acte inouï pour un intellectuel formé au Japon et enseignant à la prestigieuse Université de Tôkyô — de tout réapprendre et de se reconnaître dans la figure sidérante d’« un petit écolier ». M. Mizubayashi fut frappé comme par la foudre par ce texte. À peine avait-il lu le passage dont j’ai extrait les lignes précédentes, qu’il crut y entendre un appel à naître à « une nouvelle vie » par l’apprentissage du français ; à penser autrement son rapport à l’autre, au monde ; à s’arracher à sa langue natale, aux codes du conformisme, de la soumission, du respect imposé qu’elle véhiculait ; à goûter au plaisir de la liberté : « Le texte de Mori me demandait, depuis la hauteur insoupçonnée d’un discours philosophique et sur un ton austère défiant toute attitude velléitaire, si j’étais prêt à me lancer dans une telle aventure… ; à m’offrir le luxe ou le risque d’une deuxième naissance, d’une seconde vie impure, hybride, sans doute plus longue, plus aléatoire, plus exposée à des ébranlements imprévisibles, plus obstinément questionneuse que la première — [autosuffisante], peuplée de certitudes, tendanciellement repliée sur elle-même et, par cela même, parfois infatuée d’elle-même. Ma réponse fut, sans une seconde d’hésitation, oui ! »

* « Une Langue venue d’ailleurs », p. 28. Haut

** En japonais « バビロンの流れのほとりにて », inédit en français. Haut

Yang Wan-li, « Le Son de la pluie : poèmes »

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moundarren, Millemont

Il s’agit de Yang Wan-li*, le plus grand poète des Song du Sud et un des premiers en Chine à avoir soutenu que « [l’écrivain] ne recherche pas le poème, c’est le poème qui recherche l’écrivain »**. Il naquit en 1127. Tout juste un an auparavant, les hordes nomades des Jürčen*** s’étaient mises en mouvement. Et après avoir, déjà depuis un siècle, constamment inquiété les frontières chinoises, elles avaient envahi la moitié du pays, mis à sac sa capitale et installé un nouvel Empire au Nord, refoulant les Song au Sud. Cette calamité que les Song n’avaient pas su éviter, malgré les conseils et les admonestations répétées des lettrés, montre bien la décadence de cette dynastie qui aima mieux acheter aux envahisseurs une paix honteuse, que d’interrompre le cours de ses voluptés. C’est au milieu de ces événements graves que Yang Wan-li accéda à vingt-huit ans au titre de « docteur » ou « lettré accompli » (« jinshi »****), le plus élevé dans le système d’examen. Le premier poste qu’il occupa à son entrée dans le mandarinat fut celui d’administrateur des finances de la préfecture de Ganzhou. Et en 1159, il fut nommé préfet du Lingling, dans le Hunan. Là-bas, il essaya par trois fois d’être admis en audience auprès du grand homme d’État Zhang Jun*****, qui y avait été injustement exilé pour s’être rangé du côté des factions patriotiques, désireuses de reconquérir par les armes les territoires perdus au Nord. L’audience lui fut, enfin, accordée : « Cultive l’impartialité et la sincérité », conseilla Zhang Jun au jeune Yang Wan-li, qui en fut si fortement marqué, qu’il prit plus tard le pseudonyme de Cheng Zhai****** (« le Studio de la Sincérité »). Malgré toute sa sincérité, ou justement à cause d’elle, Yang Wan-li ne s’éleva jamais aussi haut qu’il l’aurait mérité au sein du gouvernement. Par contre, la décadence ayant pour effet paradoxal de décupler le raffinement artistique, le côté émotionnel chez quelques âmes isolées, c’est alors que notre mandarin fit l’expérience d’une illumination subite, un Éveil d’une intensité rare, qui lui fit quitter sa carrière « comme une chaussure trouée » pour celle de la poésie. Je le laisse tout raconter : « Le jour du Nouvel An de l’année 1178… ayant peu d’affaires officielles à régler, je me mets à composer des poèmes. Soudain, j’ai comme une illumination… et me sens tout à coup libéré. Je demande à mon fils de prendre un pinceau et lui dicte plusieurs poèmes… Dix mille choses se présentent comme matière à un poème. Si j’essaie de les écarter, elles refusent de partir. À peine ai-je le temps de traduire la première, que déjà les autres suivent ».

* En chinois 楊萬里. Haut

** Poème « Froid tardif, composé devant les narcisses sur le lac de montagne ». Haut

*** Les actuels Mandchous. Haut

**** En chinois 進士. Parfois transcrit « chin shih ». Haut

***** En chinois 張浚. Parfois transcrit Chang Chun. Haut

****** En chinois 誠齋. Parfois transcrit Cheng Chai. Haut

von Neumann, « Théorie générale et Logique des automates »

éd. Champ Vallon, coll. Milieux, Seyssel

éd. Champ Vallon, coll. Milieux, Seyssel

Il s’agit de « Théorie générale et Logique des automates » (« The General and Logical Theory of Automata ») de M. János Neumann, dit Johann von Neumann, dit John von Neumann, homme de science universel (XXe siècle). On a souvent comparé l’intelligence de cet homme à celle d’une machine dont les engrenages s’emboîtaient avec une précision millimétrée. Au moment de quitter la vie à l’âge peu avancé de cinquante-trois ans, il avait contribué aux thèses les plus fondamentales et les plus abstraites de la science moderne ; il s’était aussi impliqué dans leurs applications les plus radicales. Ces thèses ont des noms à la fois mystérieux et étrangement familiers : théorie des ensembles, dynamique des fluides, théorie des jeux, algèbre des observables quantiques (dite « algèbre de von Neumann »), conception d’armements atomiques, stratégie de la destruction mutuelle assurée, théorie des automates cellulaires, architecture des ordinateurs programmables (dite « architecture de von Neumann »). Tout ceci est le produit d’un cerveau prodigieux né dans l’ombre de l’immense bibliothèque familiale à Budapest. Les Neumann faisaient partie de ces familles juives hongroises qui, en dépit des persécutions, s’étaient assuré une position respectable au sein de la bourgeoisie de l’Europe centrale. Ils avaient entouré leur fils de gouvernantes triées sur le volet, qui lui parlaient en allemand et en français. Les autres matières lui étaient enseignées par une nuée de tuteurs privés. Et son temps libre, l’enfant le passait absorbé dans les quarante-quatre volumes in-8o de l’« Allgemeine Geschichte in Einzeldarstellungen » (« Histoire générale en récits détachés ») qu’il mémorisait. À l’âge de six ans, la mémoire de M. von Neumann n’était plus celle d’un humain, mais celle d’un extraterrestre qui avait étudié les hommes pour les imiter à la perfection. Il lui suffisait de lire une page dans une langue quelconque — fût-ce le grec ancien de « La Guerre du Péloponnèse », l’allemand de « Faust » ou les chiffres d’un vulgaire annuaire téléphonique — pour la réciter mot à mot, même des années après, sans achopper. Cette affirmation, qu’on pourrait croire exagérée ou ne pas croire du tout, est répétée par tous ceux qui l’ont côtoyé un jour, à commencer par ses collègues et compatriotes hongrois surnommés « les Martiens » et rassemblés à Los Alamos pour développer la bombe H : MM. Edward Teller, Leó Szilárd, Eugene Wigner, etc. « Si une race mentalement surhumaine devait jamais se développer », déclare M. Teller*, « ses membres ressembleront à Johnny von Neumann. » À vingt-deux ans, il était non seulement docteur en mathématiques à l’Université de Buda­pest, mais diplômé de chimie à la prestigieuse Polytechnique de Zurich — celle où Einstein avait été recalé. Et lorsqu’en 1928, il se mit à enseigner en tant que privat-dozent à l’Université de Berlin, étant le plus jeune jamais élu à ce poste, la gloire et la renommée s’accoutumèrent à ne plus parler sans lui.

* Dans Walter Isaacson. Haut