CatégorieTrès bons ouvrages

Mizubayashi, « Âme brisée : roman »

éd. Gallimard, Paris

Il s’agit d’« Âme brisée » de M. Akira Mizubayashi, un Japonais d’expression française (XXIe siècle). À l’âge de dix-huit ans, raconte M. Mizubayashi, les écrits intimes de M. Arimasa Mori provoquèrent chez lui « un bouleversement, un séisme intérieur d’une force inégalée »* et l’orientièrent d’une façon décisive vers le français et la culture qui en est indissociable. M. Mori avait été le premier qui avait vu, dans cette langue et cette culture, une retraite provisoire où chaque Japonais pouvait puiser des forces nouvelles pour faire advenir un jour un État meilleur ; le premier qui avait fait le vœu solennel de refaire sa vie, de recommencer de zéro, en s’appropriant entièrement cette civilisation française qui n’était pas la sienne, mais qu’il vénérait. Dans « Babiron no nagare no hotori nite »**, sous-titré en français « Sur les fleuves de Babylone », M. Mori avait écrit : « Je dois avancer dans l’effort d’appropriation humblement, petit à petit, même si j’ai à peine le niveau d’un petit écolier ou d’un gamin d’école maternelle. Que les paroles produites dans et à travers la langue française finissent par devenir équivalentes à la chose, tel est pour moi l’objectif à atteindre. C’est seulement à ce moment-là que le fond des choses se révélera sous un nouveau jour, s’incarnera dans une nouvelle vie ; un monde nouveau poindra. Si je réussis à éprouver, un tant soit peu, ce sentiment-là, c’est gagné ! Pour le reste, je dois apprendre comme un enfant ». Ainsi donc, devant l’exigence de la langue française, qui lui apparaissait comme un moyen d’atteindre « le fond des choses », M. Mori avait accepté — acte inouï pour un intellectuel formé au Japon et enseignant à la prestigieuse Université de Tôkyô — de tout réapprendre et de se reconnaître dans la figure sidérante d’« un petit écolier ». M. Mizubayashi fut frappé comme par la foudre par ce texte. À peine avait-il lu le passage dont j’ai extrait les lignes précédentes, qu’il crut y entendre un appel à naître à « une nouvelle vie » par l’apprentissage du français ; à penser autrement son rapport à l’autre, au monde ; à s’arracher à sa langue natale, aux codes du conformisme, de la soumission, du respect imposé qu’elle véhiculait ; à goûter au plaisir de la liberté : « Le texte de Mori me demandait, depuis la hauteur insoupçonnée d’un discours philosophique et sur un ton austère défiant toute attitude velléitaire, si j’étais prêt à me lancer dans une telle aventure… ; à m’offrir le luxe ou le risque d’une deuxième naissance, d’une seconde vie impure, hybride, sans doute plus longue, plus aléatoire, plus exposée à des ébranlements imprévisibles, plus obstinément questionneuse que la première — [autosuffisante], peuplée de certitudes, tendanciellement repliée sur elle-même et, par cela même, parfois infatuée d’elle-même. Ma réponse fut, sans une seconde d’hésitation, oui ! »

* « Une Langue venue d’ailleurs », p. 28. Haut

** En japonais « バビロンの流れのほとりにて », inédit en français. Haut

Saikaku, « Quatre Nouvelles. “L’Écritoire de poche” »

dans « Autour de Saikaku : le roman en Chine et au Japon aux XVIIe et XVIIIe siècles » (éd. Les Indes savantes, coll. Études japonaises, Paris), p. 113-122

Il s’agit d’une traduction partielle du « Futokoro suzuri »* (« L’Écritoire de poche ») d’Ihara Saikaku**, marchand japonais qui, après la mort de sa femme et de sa fille aveugle, se consacra à l’art du roman, où il devint un maître incontesté, et le plus habile des écrivains. On compare la vivacité et la rapidité de son style à celles que l’on éprouve en descendant un torrent dans une barque. À la naissance de Saikaku, en 1642, le Japon était entré dans une période de paix et de bon ordre, après plus de deux siècles de guerres civiles. Les fortifications rasées des villes avaient fait place à des quartiers de distraction, où les bourgeois mettaient à la poursuite du plaisir l’opiniâtreté et la passion qu’ils avaient autrefois apportées à la conquête de l’argent. L’œuvre de Saikaku, vaste fresque de ce « monde flottant » (« ukiyo »***), prend pour sujets les marchands, les vendeurs, les fabricants de tonneaux, les bouilleurs d’alcool de riz, les acteurs, les guerriers, les courtisanes. Les portraits de celles-ci surtout, très remarquables et très osés, allant jusqu’à la vulgarité, font qu’on considère Saikaku comme un pornographe ; en quoi, on a grand tort. Car si on lui enlève ce masque d’indécence, qui peut bien avoir contribué à faire de lui le plus populaire écrivain de son temps, mais qui n’est cependant qu’un masque, et le plus trompeur des masques, on verra un psychologue hors pair, lucide, mais plein d’humour, toujours à l’écoute du « cœur des gens de ce monde » (« yo no hito-gokoro »****) comme il dit lui-même*****. Avec lui, le Japon retrouve cette finesse d’observation qu’il n’avait plus atteinte depuis Murasaki-shikibu. « Dans ses ouvrages aussi francs qu’enjoués, Saikaku [décrit] tous les hasards doux et amers de ce monde de l’impermanence et de l’illusion dénoncé dans les sermons des bonzes. Mais les héros de Saikaku ne tentent pas de lui échapper, ils mettent leur sagesse à s’en accommoder, et leur ironie à n’en être pas dupes. D’avance, ils acceptent tout ce que les hasards de ce monde voudront bien leur donner — et le hasard n’est pas chiche envers eux… Ces récits, on le voit, sont francs, cyniques, salaces. Libertins ? Non, on n’y trouve jamais viol ni dol, jamais cet accent de révolte et de défi qui relève les noires prouesses du libertinage occidental, de Don Juan… à Sade. Pour être libres de leurs plaisirs, les héros de Saikaku n’ont pas à se [faire] scélérats », dit M. Maurice Pinguet

* En japonais « 懐硯 ». Haut

** En japonais 井原西鶴. Autrefois transcrit Ihara Saïkakou. Haut

*** En japonais « 浮世 ». Autrefois transcrit « oukiyo ». Haut

**** En japonais « 世の人心 ». Haut

***** Ihara Saikaku, « Saikaku oridome » (« Le Tissage interrompu de Saikaku »), inédit en français. Haut

Yang Wan-li, « Le Son de la pluie : poèmes »

éd. Moundarren, Millemont

Il s’agit de Yang Wan-li*, le plus grand poète des Song du Sud et un des premiers en Chine à avoir soutenu que « [l’écrivain] ne recherche pas le poème, c’est le poème qui recherche l’écrivain »**. Il naquit en 1127. Tout juste un an auparavant, les hordes nomades des Jürčen*** s’étaient mises en mouvement. Et après avoir, déjà depuis un siècle, constamment inquiété les frontières chinoises, elles avaient envahi la moitié du pays, mis à sac sa capitale et installé un nouvel Empire au Nord, refoulant les Song au Sud. Cette calamité que les Song n’avaient pas su éviter, malgré les conseils et les admonestations répétées des lettrés, montre bien la décadence de cette dynastie qui aima mieux acheter aux envahisseurs une paix honteuse, que d’interrompre le cours de ses voluptés. C’est au milieu de ces événements graves que Yang Wan-li accéda à vingt-huit ans au titre de « docteur » ou « lettré accompli » (« jinshi »****), le plus élevé dans le système d’examen. Le premier poste qu’il occupa à son entrée dans le mandarinat fut celui d’administrateur des finances de la préfecture de Ganzhou. Et en 1159, il fut nommé préfet du Lingling, dans le Hunan. Là-bas, il essaya par trois fois d’être admis en audience auprès du grand homme d’État Zhang Jun*****, qui y avait été injustement exilé pour s’être rangé du côté des factions patriotiques, désireuses de reconquérir par les armes les territoires perdus au Nord. L’audience lui fut, enfin, accordée : « Cultive l’impartialité et la sincérité », conseilla Zhang Jun au jeune Yang Wan-li, qui en fut si fortement marqué, qu’il prit plus tard le pseudonyme de Cheng Zhai****** (« le Studio de la Sincérité »). Malgré toute sa sincérité, ou justement à cause d’elle, Yang Wan-li ne s’éleva jamais aussi haut qu’il l’aurait mérité au sein du gouvernement. Par contre, la décadence ayant pour effet paradoxal de décupler le raffinement artistique, le côté émotionnel chez quelques âmes isolées, c’est alors que notre mandarin fit l’expérience d’une illumination subite, un Éveil d’une intensité rare, qui lui fit quitter sa carrière « comme une chaussure trouée » pour celle de la poésie. Je le laisse tout raconter : « Le jour du Nouvel An de l’année 1178… ayant peu d’affaires officielles à régler, je me mets à composer des poèmes. Soudain, j’ai comme une illumination… et me sens tout à coup libéré. Je demande à mon fils de prendre un pinceau et lui dicte plusieurs poèmes… Dix mille choses se présentent comme matière à un poème. Si j’essaie de les écarter, elles refusent de partir. À peine ai-je le temps de traduire la première, que déjà les autres suivent ».

* En chinois 楊萬里. Haut

** Poème « Froid tardif, composé devant les narcisses sur le lac de montagne ». Haut

*** Les actuels Mandchous. Haut

**** En chinois 進士. Parfois transcrit « chin shih ». Haut

***** En chinois 張浚. Parfois transcrit Chang Chun. Haut

****** En chinois 誠齋. Parfois transcrit Cheng Chai. Haut

von Neumann, « Théorie générale et Logique des automates »

éd. Champ Vallon, coll. Milieux, Seyssel

Il s’agit de « Théorie générale et Logique des automates » (« The General and Logical Theory of Automata ») de M. János Neumann, dit Johann von Neumann, dit John von Neumann, un des hommes de sciences les plus universels du XXe siècle. On a souvent comparé l’intelligence de cet homme à celle d’un superordinateur. Il apporta des contributions dans les thèses les plus fondamentales et les plus abstraites des sciences contemporaines ; il s’impliqua également dans leurs conséquences les plus radicales. Ces thèses ont des noms qui semblent à la fois barbares et étrangement familiers : théorie des ensembles, dynamique des fluides, théorie des jeux, algèbre des observables quantiques (dite « algèbre de von Neumann »), conception d’armements atomiques, stratégie de la destruction mutuelle assurée, théorie des automates cellulaires, architecture des ordinateurs programmables (dite « architecture de von Neumann »). Tout ceci est le produit d’un cerveau prodigieux né dans l’ombre de l’immense bibliothèque familiale à Budapest. Les Neumann faisaient partie de ces familles juives hongroises qui, en dépit des persécutions, s’étaient assurés une position respectable au sein de la bourgeoisie de l’Europe centrale. Ils avaient entouré leur fils de gouvernantes triées sur le volet, qui lui parlaient en allemand et en français. Les autres matières lui étaient enseignées par une nuée de tuteurs privés. Et son temps libre, l’enfant le passait absorbé dans les quarante-quatre volumes in-8o de l’« Allgemeine Geschichte in Einzeldarstellungen » (« Histoire générale en récits détachés ») qu’il mémorisait. À l’âge de six ans, la mémoire de M. von Neumann n’était plus celle d’un humain, mais celle d’un extraterrestre qui avait étudié les hommes pour les imiter à la perfection. Il lui suffisait de lire une page dans une langue quelconque — fût-ce le grec ancien de « La Guerre du Péloponnèse », l’allemand de « Faust » ou les chiffres d’un vulgaire annuaire téléphonique — pour la réciter mot à mot, même des années après, sans achopper. Cette affirmation que l’on pourrait croire exagérée, ou que l’on pourrait ne pas croire, est répétée par tous ceux qui l’ont côtoyé un jour, à commencer par ses compatriotes hongrois surnommés « les Martiens » et rassemblés à Los Alamos pour développer la bombe H : MM. Edward Teller, Leó Szilárd, Eugene Wigner, Theodore von Kármán. « Si une race mentalement surhumaine devait jamais se développer », déclare M. Teller*, « ses membres ressembleront à Johnny von Neumann. » À vingt-deux ans déjà, il était non seulement docteur en mathématiques à l’Université de Buda­pest, mais également diplômé de chimie à la Polytechnique de Zurich — celle où Einstein avait été recalé. Et lorsqu’en 1927, il fut nommé privat-dozent à l’Université de Berlin, étant le plus jeune jamais nommé à ce poste, la gloire scientifique s’accoutuma à ne plus parler sans lui.

* Dans Walter Isaacson, ch. 3. Haut

von Neumann, « L’Ordinateur et le Cerveau »

éd. La Découverte, coll. Textes à l’appui, Paris

Il s’agit de « L’Ordinateur et le Cerveau » (« The Computer and the Brain ») de M. János Neumann, dit Johann von Neumann, dit John von Neumann, un des hommes de sciences les plus universels du XXe siècle. On a souvent comparé l’intelligence de cet homme à celle d’un superordinateur. Il apporta des contributions dans les thèses les plus fondamentales et les plus abstraites des sciences contemporaines ; il s’impliqua également dans leurs conséquences les plus radicales. Ces thèses ont des noms qui semblent à la fois barbares et étrangement familiers : théorie des ensembles, dynamique des fluides, théorie des jeux, algèbre des observables quantiques (dite « algèbre de von Neumann »), conception d’armements atomiques, stratégie de la destruction mutuelle assurée, théorie des automates cellulaires, architecture des ordinateurs programmables (dite « architecture de von Neumann »). Tout ceci est le produit d’un cerveau prodigieux né dans l’ombre de l’immense bibliothèque familiale à Budapest. Les Neumann faisaient partie de ces familles juives hongroises qui, en dépit des persécutions, s’étaient assurés une position respectable au sein de la bourgeoisie de l’Europe centrale. Ils avaient entouré leur fils de gouvernantes triées sur le volet, qui lui parlaient en allemand et en français. Les autres matières lui étaient enseignées par une nuée de tuteurs privés. Et son temps libre, l’enfant le passait absorbé dans les quarante-quatre volumes in-8o de l’« Allgemeine Geschichte in Einzeldarstellungen » (« Histoire générale en récits détachés ») qu’il mémorisait. À l’âge de six ans, la mémoire de M. von Neumann n’était plus celle d’un humain, mais celle d’un extraterrestre qui avait étudié les hommes pour les imiter à la perfection. Il lui suffisait de lire une page dans une langue quelconque — fût-ce le grec ancien de « La Guerre du Péloponnèse », l’allemand de « Faust » ou les chiffres d’un vulgaire annuaire téléphonique — pour la réciter mot à mot, même des années après, sans achopper. Cette affirmation que l’on pourrait croire exagérée, ou que l’on pourrait ne pas croire, est répétée par tous ceux qui l’ont côtoyé un jour, à commencer par ses compatriotes hongrois surnommés « les Martiens » et rassemblés à Los Alamos pour développer la bombe H : MM. Edward Teller, Leó Szilárd, Eugene Wigner, Theodore von Kármán. « Si une race mentalement surhumaine devait jamais se développer », déclare M. Teller*, « ses membres ressembleront à Johnny von Neumann. » À vingt-deux ans déjà, il était non seulement docteur en mathématiques à l’Université de Buda­pest, mais également diplômé de chimie à la Polytechnique de Zurich — celle où Einstein avait été recalé. Et lorsqu’en 1927, il fut nommé privat-dozent à l’Université de Berlin, étant le plus jeune jamais nommé à ce poste, la gloire scientifique s’accoutuma à ne plus parler sans lui.

* Dans Walter Isaacson, ch. 3. Haut

« Le “Chêne” et le “Voile” de Phérécyde : note sur un témoignage du gnostique Isidore »

dans « Revue des études grecques », vol. 124, no 1, p. 79-92

Il s’agit de Phérécyde de Syros*, théologien et mystique, le plus ancien prosateur de la Grèce. Chez presque toutes les nations, les vers ont précédé la prose. Car quoique la prose ait toujours été, comme elle l’est aujourd’hui, le langage commun des hommes, il a été d’abord un temps où l’on ne croyait pas qu’elle méritât d’être transmise à la postérité. Phérécyde de Syros, qui vivait au VIe siècle av. J.-C., écrivit une cosmogonie portant le titre étrange de « L’Antre aux sept replis »** (« Heptamychos »***) ou « Théocrasie »**** ou « Théogonie »*****. C’était le plus ancien ouvrage en prose parmi les Grecs si l’on en croit entre autres Pline l’Ancien, qui dit : « Phérécyde de Syros est le premier qui écrivit en prose » (« prosam orationem condere Pherecydes Syrius instituit »), voulant dire par là que notre auteur fut le premier qui traita en prose des matières plus ou moins philosophiques ; ou qui s’appliqua à donner à la prose cette espèce d’élévation qui distingue les ouvrages de l’esprit. Diogène Laërce attribue à Phérécyde, outre son livre, une horloge solaire — un « héliotrope » (un « tournesol »), mais il est possible que cet instrument astronomique ne soit qu’une histoire ou, pour mieux dire, une fable dont le point de départ est ce passage d’Homère mal compris : « Il y a une île qu’on nomme Syros… du côté où Hélios tourne »******. Cicéron, dans ses « Tusculanes », mentionne Phérécyde comme le premier penseur qui ait proposé et soutenu le dogme de l’immortalité de l’âme humaine, qu’il aurait ensuite transmis à Pythagore, son disciple. Enfin, voici une lettre que notre auteur aurait écrit à Thalès : « J’ai donc enjoint à mes serviteurs, lorsqu’ils m’auront enseveli, de t’apporter mon écrit. Publie-le si, après en avoir conféré avec les autres sages, tu juges qu’il mérite d’être lu ; sinon, tu peux le supprimer. Il ne me satisfait pas complètement moi-même. En de telles questions, la certitude est impossible ; aussi, je me flatte moins d’être arrivé à la vérité, que d’avoir fourni matière à réflexion à ceux qui s’occupent de théologie. Du reste, il faut interpréter mes paroles et aller au fond ; car je formule tout sous forme allégorique ».

* En grec Φερεκύδης ὁ Σύριος. Haut

** Parfois traduit « Sept Recoins ». Haut

*** En grec « Ἑπτάμυχος ». Haut

**** En grec « Θεοκρασία ». Parfois traduit « Mélange divin ». Haut

***** En grec « Θεογονία ». Haut

****** « L’Odyssée », ch. XV. Haut

« Histoire de Quỳnh »

dans « Bulletin de la Société d’enseignement mutuel du Tonkin », vol. 7, no 2, p. 153-199

Il s’agit de la version vietnamienne de « La Légende de Xieng Mieng » (« hnăṅsœ̄ jyṅ hmyṅ2 »*). Entre facétie, comédie burlesque et humour impudique, donnant lieu à une satire effrontée de la société féodale, « La Légende de Xieng Mieng » renferme des épisodes d’une plaisanterie certes peu décente, mais à laquelle se plaisent les campagnards du Sud-Est asiatique. Ceux qui la jugent sévèrement devraient songer à Guignol, à Till l’Espiègle ou aux ouvrages d’un Rabelais. En réalité, il y a là-dedans une gouaille robuste et optimiste, et les personnages qui en font les frais sont des types d’homme détestés par le peuple des campagnes : le charlatan, le mandarin corrompu, le lettré ignorant, le bonze débauché, jusqu’à l’Empereur de Chine ; tous des vices personnifiés, victimes des farces et des attitudes provocantes de Xieng Mieng. Comment caractériser ce dernier ? Quelque chose comme un mauvais plaisant, un bateleur, un histrion auquel on accordait beaucoup d’insolence et de ruse. Il jouait le rôle des fous de nos anciens rois. D’ailleurs, selon la version laotienne, il était le bouffon même de la Cour du roi de Thavaaraavadii. Je dis « selon la version laotienne », car comme dit M. Jacques Népote**, « cette histoire n’est pas un isolat : elle se retrouve dans la plupart des pays d’Asie du Sud-Est, et avec le même succès, le héros portant seulement un nom différent : Si Thanon Say au Siam, Thmenh Chey*** au Cambodge, Trạng Quỳnh au Viêt-nam, Ida Talaga à Bali, et bien d’autres encore ». Le roi de Thavaaraavadii, donc, était resté longtemps sans enfant. Il eut enfin un fils ; mais les astrologues prédirent que le prince mourrait en sa douzième année, à moins que le roi n’adoptât un enfant né à la même heure que son fils. Et le roi d’adopter Xieng Mieng, enfant de basse extraction qui devint le double affreux du prince.

* En laotien « ໜັງສືຊຽງໝ້ຽງ ». Parfois transcrit « Sieng Mieng », « Siang Miang », « Xiang Miang », « Xien-Mien », « Sieng Hmieng2 » ou « jyṅ hmyṅ2 ». Haut

** « Variations sur un thème du bouffon royal en Asie du Sud-Est péninsulaire ». Haut

*** « Thmenh le Victorieux ». Parfois transcrit Tmeñ Jai, Tmen Chéi ou Tmenh Chey. Haut

« Vörösmarty : le poète de la Renaissance hongroise »

dans « Cosmopolis », vol. 10, p. 115-128

Il s’agit de Michel Vörösmarty (Mihály Vörösmarty*), le premier poète complet dont la Hongrie ait pu s’enorgueillir (XIXe siècle). Après avoir résisté aux invasions étrangères pendant une bonne partie de son histoire, la Hongrie avait senti s’user ses forces ; la léthargie l’avait saisie, et elle avait éprouvé une espèce de lent engourdissement dont elle ne devait s’éveiller qu’avec les guerres napoléoniennes, après une longue période de germanisation et d’anéantissement. « L’instant fut unique. L’activité se rétablit spontanément, impatiente de s’exercer ; de tous côtés, des hommes surgirent, cherchant la voie nouvelle, la bonne orientation, l’acte conforme au génie hongrois »**. Un nom domine cette période : Michel Vörösmarty. Grand réformateur de la langue et créateur d’une poésie éminemment nationale, artiste noble et patriote ardent, Vörösmarty ouvrit le chemin que les Petœfi et les Arany allaient suivre. À vingt-cinq ans, il acheva son premier chef-d’œuvre : « La Fuite de Zalán »*** (« Zalán Futása »), épopée célébrant en dix chants la victoire mythique des Hongrois dans les plaines d’Alpár et la fuite de Zalán, le chef des Slaves et des Bulgares****. En voici le début : « Gloire de nos aïeux, où t’attardes-tu dans la brume nocturne ? On vit s’écrouler [les] siècles et, solitaire, tu erres sous leurs décombres dans la profondeur, avec un éclat [qui va] s’affaiblissant »*****. Cette épopée fonda la gloire de Vörösmarty ; elle retraçait, dans un brillant tableau, les exploits guerriers des ancêtres et leurs luttes pour la conquête du pays. La langue neuve et la couleur nationale valurent au poète l’admiration de ses compatriotes. En 1848, il subit les conséquences de cette gloire. Élu membre de la diète, il prit part à la Révolution, et après la catastrophe de Világos, qui vit la Hongrie succomber sous les forces de la Russie et de l’Autriche, il dut errer en se cachant dans des huttes de forestiers : « Nos patriam fugimus » (« Nous autres, nous fuyons la patrie »******), écrivit-il sur la porte d’une cabane misérable l’ayant abrité une nuit.

* Autrefois transcrit Michel Vœrœsmarty. Haut

** « Un Poète hongrois : Vörösmarty », p. 8. Haut

*** Parfois traduit « La Défaite de Zalán ». Haut

**** La chronique anonyme « Gesta Hungarorum » (« Geste des Hongrois », inédit en français), qui a servi de source à Vörösmarty, dit : « Le grand “khan”, prince de Bulgarie, grand-père du prince Zalán, s’était emparé de la terre qui se trouve entre la Theiss et le Danube… et il avait fait habiter là des Slaves et des Bulgares » (« Terram, quæ jacet inter Thisciam et Danubium, præoccupavisset sibi “keanus” magnus, dux Bulgarie, avus Salani ducis… et fecisset ibi habitare Sclavos et Bulgaros »). Haut

***** « Un Poète hongrois : Vörösmarty », p. 8. Haut

****** Virgile, « Bucoliques », poème I, v. 4. Haut

« Proverbes et Similitudes des Malais, avec leurs correspondants en diverses langues d’Europe et d’Asie »

XIXe siècle

Il s’agit d’un recueil de proverbes malais. Nul genre d’enseignement n’est plus ancien que celui des proverbes. Son origine remonte aux âges les plus reculés du globe. Dès que les hommes, mus par un instinct irrésistible ou poussés par la volonté divine, se furent réunis en société ; dès qu’ils eurent constitué un langage suffisant à l’expression de leurs besoins, les proverbes prirent naissance en tant que résumé naturel des idées communes de l’humanité. « S’ils avaient pu se conserver, s’ils étaient parvenus jusqu’à nous sous leur forme primitive », dit Pierre-Marie Quitard*, « ils seraient le plus curieux monument du progrès des premières sociétés ; ils jetteraient un jour merveilleux sur l’histoire de la civilisation, dont ils marqueraient le point de départ avec une irrécusable fidélité. » La Bible, qui contient plusieurs livres de proverbes, dit : « Celui qui applique son âme à réfléchir sur la Loi du Très-Haut… recherche le sens secret des proverbes et revient sans cesse sur les énigmes des maximes »**. Les sages de la Grèce eurent la même pensée que la Bible. Confucius imita les proverbes et fut à son tour imité par ses disciples. De même que l’âge de l’arbre peut se juger par le tronc ; de même, les proverbes nous apprennent le génie ou l’esprit propre à chaque nation, et les détails de sa vie privée. On en tenait certains en telle estime, qu’on les disait d’origine céleste : « C’est du ciel », dit Juvénal***, « que nous est venue la maxime : “Connais-toi toi-même”. Il la faudrait graver dans son cœur et la méditer toujours. » C’est pourquoi, d’ailleurs, on les gravait sur le devant des portes des temples, sur les colonnes et les marbres. Ces inscriptions, très nombreuses du temps de Platon, faisaient dire à ce philosophe qu’on pouvait faire un excellent cours de morale en voyageant à pied, si l’on voulait les lire ; les proverbes étant « le fruit de l’expérience de tous les peuples et comme le bon sens de tous les siècles réduit en formules »

* « Études historiques, littéraires et morales sur les proverbes français et le langage proverbial », p. 2. Haut

** « Livre de l’Ecclésiastique », XXXIX, 1-3. Haut

*** « Satires », poème XI, v. 27-28. Haut

« Cent Proverbes japonais »

XIXe siècle

Il s’agit d’un recueil de proverbes japonais. Nul genre d’enseignement n’est plus ancien que celui des proverbes. Son origine remonte aux âges les plus reculés du globe. Dès que les hommes, mus par un instinct irrésistible ou poussés par la volonté divine, se furent réunis en société ; dès qu’ils eurent constitué un langage suffisant à l’expression de leurs besoins, les proverbes prirent naissance en tant que résumé naturel des idées communes de l’humanité. « S’ils avaient pu se conserver, s’ils étaient parvenus jusqu’à nous sous leur forme primitive », dit Pierre-Marie Quitard*, « ils seraient le plus curieux monument du progrès des premières sociétés ; ils jetteraient un jour merveilleux sur l’histoire de la civilisation, dont ils marqueraient le point de départ avec une irrécusable fidélité. » La Bible, qui contient plusieurs livres de proverbes, dit : « Celui qui applique son âme à réfléchir sur la Loi du Très-Haut… recherche le sens secret des proverbes et revient sans cesse sur les énigmes des maximes »**. Les sages de la Grèce eurent la même pensée que la Bible. Confucius imita les proverbes et fut à son tour imité par ses disciples. De même que l’âge de l’arbre peut se juger par le tronc ; de même, les proverbes nous apprennent le génie ou l’esprit propre à chaque nation, et les détails de sa vie privée. On en tenait certains en telle estime, qu’on les disait d’origine céleste : « C’est du ciel », dit Juvénal***, « que nous est venue la maxime : “Connais-toi toi-même”. Il la faudrait graver dans son cœur et la méditer toujours. » C’est pourquoi, d’ailleurs, on les gravait sur le devant des portes des temples, sur les colonnes et les marbres. Ces inscriptions, très nombreuses du temps de Platon, faisaient dire à ce philosophe qu’on pouvait faire un excellent cours de morale en voyageant à pied, si l’on voulait les lire ; les proverbes étant « le fruit de l’expérience de tous les peuples et comme le bon sens de tous les siècles réduit en formules »

* « Études historiques, littéraires et morales sur les proverbes français et le langage proverbial », p. 2. Haut

** « Livre de l’Ecclésiastique », XXXIX, 1-3. Haut

*** « Satires », poème XI, v. 27-28. Haut

Volney, « Considérations sur la guerre actuelle des Turcs »

XVIIIe siècle

Il s’agit des « Considérations sur la guerre actuelle des Turcs » de Constantin-François de Chassebœuf, voyageur et littérateur français, plus connu sous le surnom de Volney (XVIIIe-XIXe siècle). Il perdit sa mère à deux ans et fut laissé entre les mains d’une vieille parente, qui l’abandonna dans un petit collège d’Ancenis. Le régime de ce collège était fort mauvais, et la santé des enfants y était à peine soignée ; le directeur était un homme brutal, qui ne parlait qu’en grondant et ne grondait qu’en frappant. Volney souffrait d’autant plus que son père ne venait jamais le voir et ne paraissait jamais avoir pour lui cette sollicitude que témoigne un père envers son fils. L’enfant avançait pourtant dans ses études et était à la tête de ses classes. Soit par nature, soit par suite de l’abandon de son père, soit les deux, il se plaisait dans la méditation solitaire et taciturne, et son génie n’attendait que d’être libéré pour se développer et pour prendre un essor rapide. L’occasion ne tarda pas à se présenter : une modique somme d’argent lui échut. Il résolut de l’employer à acquérir, dans un grand voyage, un fonds de connaissances nouvelles. La Syrie et l’Égypte lui parurent les pays les plus propres aux observations historiques et morales dont il voulait s’occuper. « Je me séparerai », se promit-il*, « des sociétés corrompues ; je m’éloignerai des palais où l’âme se déprave par la satiété, et des cabanes où elle s’avilit par la misère ; j’irai dans la solitude vivre parmi les ruines ; j’interrogerai les monuments anciens… par quels mobiles s’élèvent et s’abaissent les Empires ; de quelles causes naissent la prospérité et les malheurs des nations ; sur quels principes enfin doivent s’établir la paix des sociétés et le bonheur des hommes. » Mais pour visiter ces pays avec fruit, il fallait en connaître la langue : « Sans la langue, l’on ne saurait apprécier le génie et le caractère d’une nation : la traduction des interprètes n’a jamais l’effet d’un entretien direct », pensait-il**. Cette difficulté ne rebuta point Volney. Au lieu d’apprendre l’arabe en Europe, il alla s’enfermer durant huit mois dans un couvent du Liban, jusqu’à ce qu’il fût en état de parler cette langue commune à tant d’Orientaux.

* « Les Ruines », p. 19. Haut

** « Préface à “Voyage en Syrie et en Égypte” ». Haut

Volney, « Leçons d’histoire, prononcées à l’École normale en l’an III de la République française »

XIXe siècle

Il s’agit des « Leçons d’histoire » de Constantin-François de Chassebœuf, voyageur et littérateur français, plus connu sous le surnom de Volney (XVIIIe-XIXe siècle). Il perdit sa mère à deux ans et fut laissé entre les mains d’une vieille parente, qui l’abandonna dans un petit collège d’Ancenis. Le régime de ce collège était fort mauvais, et la santé des enfants y était à peine soignée ; le directeur était un homme brutal, qui ne parlait qu’en grondant et ne grondait qu’en frappant. Volney souffrait d’autant plus que son père ne venait jamais le voir et ne paraissait jamais avoir pour lui cette sollicitude que témoigne un père envers son fils. L’enfant avançait pourtant dans ses études et était à la tête de ses classes. Soit par nature, soit par suite de l’abandon de son père, soit les deux, il se plaisait dans la méditation solitaire et taciturne, et son génie n’attendait que d’être libéré pour se développer et pour prendre un essor rapide. L’occasion ne tarda pas à se présenter : une modique somme d’argent lui échut. Il résolut de l’employer à acquérir, dans un grand voyage, un fonds de connaissances nouvelles. La Syrie et l’Égypte lui parurent les pays les plus propres aux observations historiques et morales dont il voulait s’occuper. « Je me séparerai », se promit-il*, « des sociétés corrompues ; je m’éloignerai des palais où l’âme se déprave par la satiété, et des cabanes où elle s’avilit par la misère ; j’irai dans la solitude vivre parmi les ruines ; j’interrogerai les monuments anciens… par quels mobiles s’élèvent et s’abaissent les Empires ; de quelles causes naissent la prospérité et les malheurs des nations ; sur quels principes enfin doivent s’établir la paix des sociétés et le bonheur des hommes. » Mais pour visiter ces pays avec fruit, il fallait en connaître la langue : « Sans la langue, l’on ne saurait apprécier le génie et le caractère d’une nation : la traduction des interprètes n’a jamais l’effet d’un entretien direct », pensait-il**. Cette difficulté ne rebuta point Volney. Au lieu d’apprendre l’arabe en Europe, il alla s’enfermer durant huit mois dans un couvent du Liban, jusqu’à ce qu’il fût en état de parler cette langue commune à tant d’Orientaux.

* « Les Ruines », p. 19. Haut

** « Préface à “Voyage en Syrie et en Égypte” ». Haut

« Chiyo-ni : une femme éprise de poésie »

éd. Pippa, coll. Kolam-Poésie, Paris

Il s’agit d’une traduction partielle de Kaga no Tchiyo-jo*, poétesse et nonne japonaise (XVIIIe siècle apr. J.-C.), également connue sous le surnom de Tchiyo-ni** (« Tchiyo la nonne »). Un maître du haïku, Roghennbô***, passa par la ville de province où habitait Tchiyo, encore toute jeune. « N’importe comment », pensa-t-elle, « je solliciterai d’un haïkiste aussi célèbre des conseils sur l’art de composer… » Et poussée par le démon de la poésie, elle s’en alla frapper à la porte de l’auberge et prier Roghennbô de lui donner une leçon de poésie. Fatigué par le long voyage, il lui dit de prendre l’encre et le papier et de composer quelque chose sur un sujet tout indiqué par la saison : le coucou. Puis, sans plus s’inquiéter d’elle, il commença à dormir en ronflant. Après avoir longuement réfléchi, Tchiyo composa une poésie et demanda timidement : « Excusez-moi, s’il vous plaît… — Qu’est-ce qu’il y a ? », dit le poète brusquement réveillé. Et toujours allongé, il lut la poésie qui lui était présentée sur un rouleau de papier. Il fut très surpris de voir qu’une fille de quinze ans était capable d’écrire avec tant de talent ; mais cachant son véritable sentiment, il déclara : « Voici une poésie qui n’a pas de sens. Compose donc quelque chose de plus vivant ». Et peu après, il se remit à ronfler. L’élève continua à méditer et à écrire. Elle composa vingt poésies, trente poésies, sans oser les montrer. À mesure que les heures s’écoulaient, des tas de papiers noircis s’entassaient. Ayant perdu la notion du temps, elle se désola : « Ah ! Dieu n’a pas voulu m’accorder le talent d’une vraie poétesse. Dès aujourd’hui, c’est fini ; je renonce complètement à écrire ». Au même instant, le son d’une cloche, venant on ne sait d’où, annonça l’arrivée de l’aurore. Roghennbô, qui était moine, se souleva d’un bond sur sa couche : « Comme j’ai bien dormi ! Mais… serait-ce déjà le matin ? »**** Au bruit de la voix qui frappait l’air, Tchiyo revint tout à coup à la réalité. Sans penser, désespérément, elle murmura cette exquise poésie :

« Coucou !
Coucou ! à ces mots,
Le jour est venu
 »

* En japonais 加賀千代女. Parfois transcrit Kaga no Chiyo-jo. Haut

** En japonais 千代尼. Parfois transcrit Chiyo-ni. Haut

*** En japonais 盧元坊. Parfois transcrit Rogenbō. Haut

**** « Une Poétesse japonaise au XVIIIe siècle : Kaga no Tchiyo-jo », p. 91-93. Haut