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Rosny, «L’Énigme de Givreuse • La Haine surnaturelle»

éd. Bibliothèque nationale de France, coll. Les Orpailleurs, Paris

éd. Biblio­thèque natio­nale de France, coll. Les Orpailleurs, Paris

Il s’agit de «L’Énigme de Givreuse» et autres œuvres de Joseph-Hen­ri Ros­ny. Sous le pseu­do­nyme de Ros­ny se masque la col­la­bo­ra­tion lit­té­raire entre deux frères : Joseph-Hen­ri-Hono­ré Boëx et Séra­phin-Jus­tin-Fran­çois Boëx. Ils naquirent, l’aîné en 1856, le jeune en 1859, d’une famille fran­çaise, hol­lan­daise et espa­gnole ins­tal­lée en Bel­gique. Ces ori­gines diverses, leur ins­tinct de curio­si­té, un âpre amour de la lutte — les Ros­ny étaient d’une rare vigueur mus­cu­laire —, leur han­tise de la pré­his­toire, et jusque la fas­ci­na­tion qu’exerçaient sur eux les terres inhos­pi­ta­lières et sau­vages, firent naître chez eux le rêve de rejoindre les tri­bus indiennes qui han­taient encore les éten­dues loin­taines du Cana­da. Londres d’abord et Paris ensuite n’étaient dans leur tête qu’une escale; mais le des­tin les y fixa pour la vie et fit d’eux des pri­son­niers de ces villes tita­nesques que les Ros­ny allaient fouiller en pro­fon­deur, avec toute la pas­sion que sus­citent des contrées incon­nues, des contrées humaines et bru­tales. Ils péné­trèrent dans les fau­bourgs sor­dides; ils connurent les four­naises, les usines, les fabriques farouches et repous­santes, cra­chant leurs noires fumées dans le ciel, les dépo­toirs à perte de vue, autour des­quels grouillaient des hommes de fer et de feu. Cette vision exal­tait les Ros­ny jusqu’aux larmes : «Le front contre sa vitre, il contem­plait le fau­bourg sinistre, les hautes che­mi­nées d’usine, avec l’impression d’une tue­rie lente et invin­cible. Aurait-on le temps de sau­ver les hommes?… De vastes espé­rances ba­layaient cette crainte»*. À jamais éga­rés des tri­bus indiennes, les regret­tant de tout cœur, les Ros­ny se conso­lèrent en créant une poé­tique des villes, à laquelle on doit leurs meilleures pages. L’impression qu’un autre tire d’une forêt vierge, d’une savane, d’une jungle, d’un abîme d’herbes, de ramures et de fauves, ils la tirèrent, aus­si vierge, du remous de la civi­li­sa­tion indus­trielle. Le sif­fle­ment des sirènes, le reten­tis­se­ment des enclumes, la rumeur des foules devint pour eux un bruit aus­si reli­gieux que l’appel des cloches. L’aspect féroce, puis­sant des tra­vailleurs, à la sor­tie des ate­liers, leur évo­qua les temps pri­mi­tifs où les pre­miers hommes se débat­taient dans des com­bats vio­lents contre les forces élé­men­taires de la nature. Dans leurs romans sociaux, qui rejoignent d’ailleurs leurs récits pré­his­to­riques et scien­ti­fiques, puisqu’ils étu­dient et pré­voient «tout l’antique mys­tère»** des deve­nirs de la vie — dans leurs romans sociaux, dis-je, les Ros­ny font voir que «la forêt vierge et les grandes indus­tries ne sont pas des choses oppo­sées, ce sont des choses ana­logues»; qu’un «mor­ceau de Paris, où s’entasse la gran­deur de nos sem­blables, doit faire pal­pi­ter les artistes autant que la chute du Rhin à Schaff­house»***; que l’œuvre des hommes est non moins belle et mons­trueuse que celle de la nature — ou plu­tôt il est impos­sible de sépa­rer l’une de l’autre.

* «La Vague rouge». Haut

** «L’Aube du futur». Haut

*** «La Vague rouge». Haut

Rosny, «La Mort de la Terre et Autres Contes»

éd. Bibliothèque nationale de France, coll. Les Orpailleurs, Paris

éd. Biblio­thèque natio­nale de France, coll. Les Orpailleurs, Paris

Il s’agit de «La Mort de la Terre» et autres œuvres de Joseph-Hen­ri Ros­ny. Sous le pseu­do­nyme de Ros­ny se masque la col­la­bo­ra­tion lit­té­raire entre deux frères : Joseph-Hen­ri-Hono­ré Boëx et Séra­phin-Jus­tin-Fran­çois Boëx. Ils naquirent, l’aîné en 1856, le jeune en 1859, d’une famille fran­çaise, hol­lan­daise et espa­gnole ins­tal­lée en Bel­gique. Ces ori­gines diverses, leur ins­tinct de curio­si­té, un âpre amour de la lutte — les Ros­ny étaient d’une rare vigueur mus­cu­laire —, leur han­tise de la pré­his­toire, et jusque la fas­ci­na­tion qu’exerçaient sur eux les terres inhos­pi­ta­lières et sau­vages, firent naître chez eux le rêve de rejoindre les tri­bus indiennes qui han­taient encore les éten­dues loin­taines du Cana­da. Londres d’abord et Paris ensuite n’étaient dans leur tête qu’une escale; mais le des­tin les y fixa pour la vie et fit d’eux des pri­son­niers de ces villes tita­nesques que les Ros­ny allaient fouiller en pro­fon­deur, avec toute la pas­sion que sus­citent des contrées incon­nues, des contrées humaines et bru­tales. Ils péné­trèrent dans les fau­bourgs sor­dides; ils connurent les four­naises, les usines, les fabriques farouches et repous­santes, cra­chant leurs noires fumées dans le ciel, les dépo­toirs à perte de vue, autour des­quels grouillaient des hommes de fer et de feu. Cette vision exal­tait les Ros­ny jusqu’aux larmes : «Le front contre sa vitre, il contem­plait le fau­bourg sinistre, les hautes che­mi­nées d’usine, avec l’impression d’une tue­rie lente et invin­cible. Aurait-on le temps de sau­ver les hommes?… De vastes espé­rances ba­layaient cette crainte»*. À jamais éga­rés des tri­bus indiennes, les regret­tant de tout cœur, les Ros­ny se conso­lèrent en créant une poé­tique des villes, à laquelle on doit leurs meilleures pages. L’impression qu’un autre tire d’une forêt vierge, d’une savane, d’une jungle, d’un abîme d’herbes, de ramures et de fauves, ils la tirèrent, aus­si vierge, du remous de la civi­li­sa­tion indus­trielle. Le sif­fle­ment des sirènes, le reten­tis­se­ment des enclumes, la rumeur des foules devint pour eux un bruit aus­si reli­gieux que l’appel des cloches. L’aspect féroce, puis­sant des tra­vailleurs, à la sor­tie des ate­liers, leur évo­qua les temps pri­mi­tifs où les pre­miers hommes se débat­taient dans des com­bats vio­lents contre les forces élé­men­taires de la nature. Dans leurs romans sociaux, qui rejoignent d’ailleurs leurs récits pré­his­to­riques et scien­ti­fiques, puisqu’ils étu­dient et pré­voient «tout l’antique mys­tère»** des deve­nirs de la vie — dans leurs romans sociaux, dis-je, les Ros­ny font voir que «la forêt vierge et les grandes indus­tries ne sont pas des choses oppo­sées, ce sont des choses ana­logues»; qu’un «mor­ceau de Paris, où s’entasse la gran­deur de nos sem­blables, doit faire pal­pi­ter les artistes autant que la chute du Rhin à Schaff­house»***; que l’œuvre des hommes est non moins belle et mons­trueuse que celle de la nature — ou plu­tôt il est impos­sible de sépa­rer l’une de l’autre.

* «La Vague rouge». Haut

** «L’Aube du futur». Haut

*** «La Vague rouge». Haut

Schiller, «La Pucelle d’Orléans»

éd. L’Arche, coll. Scène ouverte, Paris

éd. L’Arche, coll. Scène ouverte, Paris

Il s’agit de «La Pucelle d’Orléans»*Die Jung­frau von Orleans») de Frie­drich Schil­ler**, poète et dra­ma­turge alle­mand (XVIIIe-XIXe siècle) dont l’œuvre se recon­naît immé­dia­te­ment comme sienne par un mélange par­ti­cu­lier qui tient à la poé­sie par les pas­sions et à la phi­lo­so­phie par le goût pour les réflexions — un mélange qui a tant impré­gné l’art dra­ma­tique en Alle­magne «que depuis lors il est dif­fi­cile de par­ler, de s’exprimer au théâtre sans “faire du Schil­ler”»***. L’inclination de Schil­ler pour le théâtre allait, pour­tant, à l’encontre des lois de l’École mili­taire où il fut édu­qué. Huit années durant, son enthou­siasme lut­ta contre la dis­ci­pline que lui impo­saient ses ins­ti­tu­teurs. La sur­veillance, l’uniformité répé­tée des mêmes gestes, les puni­tions cor­po­relles qui sui­vaient de près les menaces, bles­saient pro­fon­dé­ment un jeune homme qui sen­tait en lui-même des pen­chants plus éle­vés, plus purs et plus divins que la direc­tion où il était pous­sé de force. Elles auraient dû étouf­fer sa pas­sion pour le théâtre; elles ne firent, au contraire, que l’attiser. «Les Bri­gands» qu’il écri­vit en cachette étant élève révé­lèrent au monde un poète uni­ver­sel à l’intelligence trop éten­due pour voir les limites de l’humanité dans les fron­tières de sa patrie : «J’écris en citoyen du monde qui ne sert aucun prince. J’ai per­du, jeune, ma patrie pour l’échanger contre le vaste monde…», dit-il****. Com­bien il est sin­gu­lier, d’ailleurs, que les pièces de Schil­ler pro­mènent aux quatre coins de l’Europe et se fassent tou­jours les inter­prètes du patrio­tisme d’autres peuples : les Pays-Bas avec «Don Car­los», la France avec «La Pucelle d’Orléans», la Suisse avec «Guillaume Tell», l’Écosse avec «Marie Stuart». Quand la mort vint le sai­sir, il tra­vaillait encore à «Démé­trius», dont il avait ins­tal­lé l’intrigue dans une Rus­sie où il n’était pas davan­tage allé que dans les autres pays. Il n’y a que «Wal­len­stein» qui soit réel­le­ment alle­mand; mais non pas l’Allemagne moderne, celle du Saint-Empire. «Citoyen de l’univers qui accueille dans sa famille tous les visages humains et embrasse avec fra­ter­ni­té l’intérêt col­lec­tif, je me sens appe­lé à pour­suivre l’homme der­rière tous les décors de la vie en socié­té, à le recher­cher dans tous les cercles, et si je puis employer cette image, à poser sur son cœur l’aiguille de la bous­sole», dit-il*****. On com­prend pour­quoi la Répu­blique fran­çaise nou­vel­le­ment éta­blie, qui appe­lait l’humanité à venir se joindre à elle, confé­ra à ce poète de toutes les nations le titre de citoyen fran­çais par un décret signé par Dan­ton en 1792.

* Par­fois tra­duit «Jeanne d’Arc». Haut

** Autre­fois trans­crit Fré­dé­ric Schil­ler. Haut

*** Mann, «Essai sur Schil­ler». Haut

**** «Écrits sur le théâtre», p. 101. Haut

***** id. p. 104. Haut

Schiller, «Démétrius»

dans « Œuvres dramatiques. Tome III », XIXᵉ siècle

dans «Œuvres dra­ma­tiques. Tome III», XIXe siècle

Il s’agit de «Démé­trius» de Frie­drich Schil­ler*, poète et dra­ma­turge alle­mand (XVIIIe-XIXe siècle) dont l’œuvre se recon­naît immé­dia­te­ment comme sienne par un mélange par­ti­cu­lier qui tient à la poé­sie par les pas­sions et à la phi­lo­so­phie par le goût pour les réflexions — un mélange qui a tant impré­gné l’art dra­ma­tique en Alle­magne «que depuis lors il est dif­fi­cile de par­ler, de s’exprimer au théâtre sans “faire du Schil­ler”»**. L’inclination de Schil­ler pour le théâtre allait, pour­tant, à l’encontre des lois de l’École mili­taire où il fut édu­qué. Huit années durant, son enthou­siasme lut­ta contre la dis­ci­pline que lui impo­saient ses ins­ti­tu­teurs. La sur­veillance, l’uniformité répé­tée des mêmes gestes, les puni­tions cor­po­relles qui sui­vaient de près les menaces, bles­saient pro­fon­dé­ment un jeune homme qui sen­tait en lui-même des pen­chants plus éle­vés, plus purs et plus divins que la direc­tion où il était pous­sé de force. Elles auraient dû étouf­fer sa pas­sion pour le théâtre; elles ne firent, au contraire, que l’attiser. «Les Bri­gands» qu’il écri­vit en cachette étant élève révé­lèrent au monde un poète uni­ver­sel à l’intelligence trop éten­due pour voir les limites de l’humanité dans les fron­tières de sa patrie : «J’écris en citoyen du monde qui ne sert aucun prince. J’ai per­du, jeune, ma patrie pour l’échanger contre le vaste monde…», dit-il***. Com­bien il est sin­gu­lier, d’ailleurs, que les pièces de Schil­ler pro­mènent aux quatre coins de l’Europe et se fassent tou­jours les inter­prètes du patrio­tisme d’autres peuples : les Pays-Bas avec «Don Car­los», la France avec «La Pucelle d’Orléans», la Suisse avec «Guillaume Tell», l’Écosse avec «Marie Stuart». Quand la mort vint le sai­sir, il tra­vaillait encore à «Démé­trius», dont il avait ins­tal­lé l’intrigue dans une Rus­sie où il n’était pas davan­tage allé que dans les autres pays. Il n’y a que «Wal­len­stein» qui soit réel­le­ment alle­mand; mais non pas l’Allemagne moderne, celle du Saint-Empire. «Citoyen de l’univers qui accueille dans sa famille tous les visages humains et embrasse avec fra­ter­ni­té l’intérêt col­lec­tif, je me sens appe­lé à pour­suivre l’homme der­rière tous les décors de la vie en socié­té, à le recher­cher dans tous les cercles, et si je puis employer cette image, à poser sur son cœur l’aiguille de la bous­sole», dit-il****. On com­prend pour­quoi la Répu­blique fran­çaise nou­vel­le­ment éta­blie, qui appe­lait l’humanité à venir se joindre à elle, confé­ra à ce poète de toutes les nations le titre de citoyen fran­çais par un décret signé par Dan­ton en 1792.

* Autre­fois trans­crit Fré­dé­ric Schil­ler. Haut

** Mann, «Essai sur Schil­ler». Haut

*** «Écrits sur le théâtre», p. 101. Haut

**** id. p. 104. Haut

Schiller, «La Fiancée de Messine, ou les Frères ennemis : tragédie avec chœurs»

éd. Aubier-Montaigne, coll. bilingue des classiques étrangers, Paris

éd. Aubier-Mon­taigne, coll. bilingue des clas­siques étran­gers, Paris

Il s’agit de «La Fian­cée de Mes­sine» («Die Braut von Mes­si­na») de Frie­drich Schil­ler*, poète et dra­ma­turge alle­mand (XVIIIe-XIXe siècle) dont l’œuvre se recon­naît immé­dia­te­ment comme sienne par un mélange par­ti­cu­lier qui tient à la poé­sie par les pas­sions et à la phi­lo­so­phie par le goût pour les réflexions — un mélange qui a tant impré­gné l’art dra­ma­tique en Alle­magne «que depuis lors il est dif­fi­cile de par­ler, de s’exprimer au théâtre sans “faire du Schil­ler”»**. L’inclination de Schil­ler pour le théâtre allait, pour­tant, à l’encontre des lois de l’École mili­taire où il fut édu­qué. Huit années durant, son enthou­siasme lut­ta contre la dis­ci­pline que lui impo­saient ses ins­ti­tu­teurs. La sur­veillance, l’uniformité répé­tée des mêmes gestes, les puni­tions cor­po­relles qui sui­vaient de près les menaces, bles­saient pro­fon­dé­ment un jeune homme qui sen­tait en lui-même des pen­chants plus éle­vés, plus purs et plus divins que la direc­tion où il était pous­sé de force. Elles auraient dû étouf­fer sa pas­sion pour le théâtre; elles ne firent, au contraire, que l’attiser. «Les Bri­gands» qu’il écri­vit en cachette étant élève révé­lèrent au monde un poète uni­ver­sel à l’intelligence trop éten­due pour voir les limites de l’humanité dans les fron­tières de sa patrie : «J’écris en citoyen du monde qui ne sert aucun prince. J’ai per­du, jeune, ma patrie pour l’échanger contre le vaste monde…», dit-il***. Com­bien il est sin­gu­lier, d’ailleurs, que les pièces de Schil­ler pro­mènent aux quatre coins de l’Europe et se fassent tou­jours les inter­prètes du patrio­tisme d’autres peuples : les Pays-Bas avec «Don Car­los», la France avec «La Pucelle d’Orléans», la Suisse avec «Guillaume Tell», l’Écosse avec «Marie Stuart». Quand la mort vint le sai­sir, il tra­vaillait encore à «Démé­trius», dont il avait ins­tal­lé l’intrigue dans une Rus­sie où il n’était pas davan­tage allé que dans les autres pays. Il n’y a que «Wal­len­stein» qui soit réel­le­ment alle­mand; mais non pas l’Allemagne moderne, celle du Saint-Empire. «Citoyen de l’univers qui accueille dans sa famille tous les visages humains et embrasse avec fra­ter­ni­té l’intérêt col­lec­tif, je me sens appe­lé à pour­suivre l’homme der­rière tous les décors de la vie en socié­té, à le recher­cher dans tous les cercles, et si je puis employer cette image, à poser sur son cœur l’aiguille de la bous­sole», dit-il****. On com­prend pour­quoi la Répu­blique fran­çaise nou­vel­le­ment éta­blie, qui appe­lait l’humanité à venir se joindre à elle, confé­ra à ce poète de toutes les nations le titre de citoyen fran­çais par un décret signé par Dan­ton en 1792.

* Autre­fois trans­crit Fré­dé­ric Schil­ler. Haut

** Mann, «Essai sur Schil­ler». Haut

*** «Écrits sur le théâtre», p. 101. Haut

**** id. p. 104. Haut

Schiller, «Guillaume Tell : tragédie en cinq actes»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de «Guillaume Tell» («Wil­helm Tell») de Frie­drich Schil­ler*, poète et dra­ma­turge alle­mand (XVIIIe-XIXe siècle) dont l’œuvre se recon­naît immé­dia­te­ment comme sienne par un mélange par­ti­cu­lier qui tient à la poé­sie par les pas­sions et à la phi­lo­so­phie par le goût pour les réflexions — un mélange qui a tant impré­gné l’art dra­ma­tique en Alle­magne «que depuis lors il est dif­fi­cile de par­ler, de s’exprimer au théâtre sans “faire du Schil­ler”»**. L’inclination de Schil­ler pour le théâtre allait, pour­tant, à l’encontre des lois de l’École mili­taire où il fut édu­qué. Huit années durant, son enthou­siasme lut­ta contre la dis­ci­pline que lui impo­saient ses ins­ti­tu­teurs. La sur­veillance, l’uniformité répé­tée des mêmes gestes, les puni­tions cor­po­relles qui sui­vaient de près les menaces, bles­saient pro­fon­dé­ment un jeune homme qui sen­tait en lui-même des pen­chants plus éle­vés, plus purs et plus divins que la direc­tion où il était pous­sé de force. Elles auraient dû étouf­fer sa pas­sion pour le théâtre; elles ne firent, au contraire, que l’attiser. «Les Bri­gands» qu’il écri­vit en cachette étant élève révé­lèrent au monde un poète uni­ver­sel à l’intelligence trop éten­due pour voir les limites de l’humanité dans les fron­tières de sa patrie : «J’écris en citoyen du monde qui ne sert aucun prince. J’ai per­du, jeune, ma patrie pour l’échanger contre le vaste monde…», dit-il***. Com­bien il est sin­gu­lier, d’ailleurs, que les pièces de Schil­ler pro­mènent aux quatre coins de l’Europe et se fassent tou­jours les inter­prètes du patrio­tisme d’autres peuples : les Pays-Bas avec «Don Car­los», la France avec «La Pucelle d’Orléans», la Suisse avec «Guillaume Tell», l’Écosse avec «Marie Stuart». Quand la mort vint le sai­sir, il tra­vaillait encore à «Démé­trius», dont il avait ins­tal­lé l’intrigue dans une Rus­sie où il n’était pas davan­tage allé que dans les autres pays. Il n’y a que «Wal­len­stein» qui soit réel­le­ment alle­mand; mais non pas l’Allemagne moderne, celle du Saint-Empire. «Citoyen de l’univers qui accueille dans sa famille tous les visages humains et embrasse avec fra­ter­ni­té l’intérêt col­lec­tif, je me sens appe­lé à pour­suivre l’homme der­rière tous les décors de la vie en socié­té, à le recher­cher dans tous les cercles, et si je puis employer cette image, à poser sur son cœur l’aiguille de la bous­sole», dit-il****. On com­prend pour­quoi la Répu­blique fran­çaise nou­vel­le­ment éta­blie, qui appe­lait l’humanité à venir se joindre à elle, confé­ra à ce poète de toutes les nations le titre de citoyen fran­çais par un décret signé par Dan­ton en 1792.

* Autre­fois trans­crit Fré­dé­ric Schil­ler. Haut

** Mann, «Essai sur Schil­ler». Haut

*** «Écrits sur le théâtre», p. 101. Haut

**** id. p. 104. Haut

Schiller, «Wallenstein : poème dramatique»

éd. L. Mazenod, coll. Les Écrivains célèbres-Le Romantisme, Paris

éd. L. Maze­nod, coll. Les Écri­vains célèbres-Le Roman­tisme, Paris

Il s’agit de «Wal­len­stein»* de Frie­drich Schil­ler**, poète et dra­ma­turge alle­mand (XVIIIe-XIXe siècle) dont l’œuvre se recon­naît immé­dia­te­ment comme sienne par un mélange par­ti­cu­lier qui tient à la poé­sie par les pas­sions et à la phi­lo­so­phie par le goût pour les réflexions — un mélange qui a tant impré­gné l’art dra­ma­tique en Alle­magne «que depuis lors il est dif­fi­cile de par­ler, de s’exprimer au théâtre sans “faire du Schil­ler”»***. L’inclination de Schil­ler pour le théâtre allait, pour­tant, à l’encontre des lois de l’École mili­taire où il fut édu­qué. Huit années durant, son enthou­siasme lut­ta contre la dis­ci­pline que lui impo­saient ses ins­ti­tu­teurs. La sur­veillance, l’uniformité répé­tée des mêmes gestes, les puni­tions cor­po­relles qui sui­vaient de près les menaces, bles­saient pro­fon­dé­ment un jeune homme qui sen­tait en lui-même des pen­chants plus éle­vés, plus purs et plus divins que la direc­tion où il était pous­sé de force. Elles auraient dû étouf­fer sa pas­sion pour le théâtre; elles ne firent, au contraire, que l’attiser. «Les Bri­gands» qu’il écri­vit en cachette étant élève révé­lèrent au monde un poète uni­ver­sel à l’intelligence trop éten­due pour voir les limites de l’humanité dans les fron­tières de sa patrie : «J’écris en citoyen du monde qui ne sert aucun prince. J’ai per­du, jeune, ma patrie pour l’échanger contre le vaste monde…», dit-il****. Com­bien il est sin­gu­lier, d’ailleurs, que les pièces de Schil­ler pro­mènent aux quatre coins de l’Europe et se fassent tou­jours les inter­prètes du patrio­tisme d’autres peuples : les Pays-Bas avec «Don Car­los», la France avec «La Pucelle d’Orléans», la Suisse avec «Guillaume Tell», l’Écosse avec «Marie Stuart». Quand la mort vint le sai­sir, il tra­vaillait encore à «Démé­trius», dont il avait ins­tal­lé l’intrigue dans une Rus­sie où il n’était pas davan­tage allé que dans les autres pays. Il n’y a que «Wal­len­stein» qui soit réel­le­ment alle­mand; mais non pas l’Allemagne moderne, celle du Saint-Empire. «Citoyen de l’univers qui accueille dans sa famille tous les visages humains et embrasse avec fra­ter­ni­té l’intérêt col­lec­tif, je me sens appe­lé à pour­suivre l’homme der­rière tous les décors de la vie en socié­té, à le recher­cher dans tous les cercles, et si je puis employer cette image, à poser sur son cœur l’aiguille de la bous­sole», dit-il*****. On com­prend pour­quoi la Répu­blique fran­çaise nou­vel­le­ment éta­blie, qui appe­lait l’humanité à venir se joindre à elle, confé­ra à ce poète de toutes les nations le titre de citoyen fran­çais par un décret signé par Dan­ton en 1792.

* On ren­contre aus­si la gra­phie «Wall­stein». Haut

** Autre­fois trans­crit Fré­dé­ric Schil­ler. Haut

*** Mann, «Essai sur Schil­ler». Haut

**** «Écrits sur le théâtre», p. 101. Haut

***** id. p. 104. Haut

Schiller, «Don Carlos»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de «Don Car­los» («Don Kar­los») de Frie­drich Schil­ler*, poète et dra­ma­turge alle­mand (XVIIIe-XIXe siècle) dont l’œuvre se recon­naît immé­dia­te­ment comme sienne par un mélange par­ti­cu­lier qui tient à la poé­sie par les pas­sions et à la phi­lo­so­phie par le goût pour les réflexions — un mélange qui a tant impré­gné l’art dra­ma­tique en Alle­magne «que depuis lors il est dif­fi­cile de par­ler, de s’exprimer au théâtre sans “faire du Schil­ler”»**. L’inclination de Schil­ler pour le théâtre allait, pour­tant, à l’encontre des lois de l’École mili­taire où il fut édu­qué. Huit années durant, son enthou­siasme lut­ta contre la dis­ci­pline que lui impo­saient ses ins­ti­tu­teurs. La sur­veillance, l’uniformité répé­tée des mêmes gestes, les puni­tions cor­po­relles qui sui­vaient de près les menaces, bles­saient pro­fon­dé­ment un jeune homme qui sen­tait en lui-même des pen­chants plus éle­vés, plus purs et plus divins que la direc­tion où il était pous­sé de force. Elles auraient dû étouf­fer sa pas­sion pour le théâtre; elles ne firent, au contraire, que l’attiser. «Les Bri­gands» qu’il écri­vit en cachette étant élève révé­lèrent au monde un poète uni­ver­sel à l’intelligence trop éten­due pour voir les limites de l’humanité dans les fron­tières de sa patrie : «J’écris en citoyen du monde qui ne sert aucun prince. J’ai per­du, jeune, ma patrie pour l’échanger contre le vaste monde…», dit-il***. Com­bien il est sin­gu­lier, d’ailleurs, que les pièces de Schil­ler pro­mènent aux quatre coins de l’Europe et se fassent tou­jours les inter­prètes du patrio­tisme d’autres peuples : les Pays-Bas avec «Don Car­los», la France avec «La Pucelle d’Orléans», la Suisse avec «Guillaume Tell», l’Écosse avec «Marie Stuart». Quand la mort vint le sai­sir, il tra­vaillait encore à «Démé­trius», dont il avait ins­tal­lé l’intrigue dans une Rus­sie où il n’était pas davan­tage allé que dans les autres pays. Il n’y a que «Wal­len­stein» qui soit réel­le­ment alle­mand; mais non pas l’Allemagne moderne, celle du Saint-Empire. «Citoyen de l’univers qui accueille dans sa famille tous les visages humains et embrasse avec fra­ter­ni­té l’intérêt col­lec­tif, je me sens appe­lé à pour­suivre l’homme der­rière tous les décors de la vie en socié­té, à le recher­cher dans tous les cercles, et si je puis employer cette image, à poser sur son cœur l’aiguille de la bous­sole», dit-il****. On com­prend pour­quoi la Répu­blique fran­çaise nou­vel­le­ment éta­blie, qui appe­lait l’humanité à venir se joindre à elle, confé­ra à ce poète de toutes les nations le titre de citoyen fran­çais par un décret signé par Dan­ton en 1792.

* Autre­fois trans­crit Fré­dé­ric Schil­ler. Haut

** Mann, «Essai sur Schil­ler». Haut

*** «Écrits sur le théâtre», p. 101. Haut

**** id. p. 104. Haut

Schiller, «Marie Stuart»

éd. Aubier, coll. bilingue des classiques étrangers, Paris

éd. Aubier, coll. bilingue des clas­siques étran­gers, Paris

Il s’agit de «Marie Stuart» («Maria Stuart») de Frie­drich Schil­ler*, poète et dra­ma­turge alle­mand (XVIIIe-XIXe siècle) dont l’œuvre se recon­naît immé­dia­te­ment comme sienne par un mélange par­ti­cu­lier qui tient à la poé­sie par les pas­sions et à la phi­lo­so­phie par le goût pour les réflexions — un mélange qui a tant impré­gné l’art dra­ma­tique en Alle­magne «que depuis lors il est dif­fi­cile de par­ler, de s’exprimer au théâtre sans “faire du Schil­ler”»**. L’inclination de Schil­ler pour le théâtre allait, pour­tant, à l’encontre des lois de l’École mili­taire où il fut édu­qué. Huit années durant, son enthou­siasme lut­ta contre la dis­ci­pline que lui impo­saient ses ins­ti­tu­teurs. La sur­veillance, l’uniformité répé­tée des mêmes gestes, les puni­tions cor­po­relles qui sui­vaient de près les menaces, bles­saient pro­fon­dé­ment un jeune homme qui sen­tait en lui-même des pen­chants plus éle­vés, plus purs et plus divins que la direc­tion où il était pous­sé de force. Elles auraient dû étouf­fer sa pas­sion pour le théâtre; elles ne firent, au contraire, que l’attiser. «Les Bri­gands» qu’il écri­vit en cachette étant élève révé­lèrent au monde un poète uni­ver­sel à l’intelligence trop éten­due pour voir les limites de l’humanité dans les fron­tières de sa patrie : «J’écris en citoyen du monde qui ne sert aucun prince. J’ai per­du, jeune, ma patrie pour l’échanger contre le vaste monde…», dit-il***. Com­bien il est sin­gu­lier, d’ailleurs, que les pièces de Schil­ler pro­mènent aux quatre coins de l’Europe et se fassent tou­jours les inter­prètes du patrio­tisme d’autres peuples : les Pays-Bas avec «Don Car­los», la France avec «La Pucelle d’Orléans», la Suisse avec «Guillaume Tell», l’Écosse avec «Marie Stuart». Quand la mort vint le sai­sir, il tra­vaillait encore à «Démé­trius», dont il avait ins­tal­lé l’intrigue dans une Rus­sie où il n’était pas davan­tage allé que dans les autres pays. Il n’y a que «Wal­len­stein» qui soit réel­le­ment alle­mand; mais non pas l’Allemagne moderne, celle du Saint-Empire. «Citoyen de l’univers qui accueille dans sa famille tous les visages humains et embrasse avec fra­ter­ni­té l’intérêt col­lec­tif, je me sens appe­lé à pour­suivre l’homme der­rière tous les décors de la vie en socié­té, à le recher­cher dans tous les cercles, et si je puis employer cette image, à poser sur son cœur l’aiguille de la bous­sole», dit-il****. On com­prend pour­quoi la Répu­blique fran­çaise nou­vel­le­ment éta­blie, qui appe­lait l’humanité à venir se joindre à elle, confé­ra à ce poète de toutes les nations le titre de citoyen fran­çais par un décret signé par Dan­ton en 1792.

* Autre­fois trans­crit Fré­dé­ric Schil­ler. Haut

** Mann, «Essai sur Schil­ler». Haut

*** «Écrits sur le théâtre», p. 101. Haut

**** id. p. 104. Haut

Schiller, «Les Brigands : drame en cinq actes»

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit des «Bri­gands» («Die Räu­ber») de Frie­drich Schil­ler*, poète et dra­ma­turge alle­mand (XVIIIe-XIXe siècle) dont l’œuvre se recon­naît immé­dia­te­ment comme sienne par un mélange par­ti­cu­lier qui tient à la poé­sie par les pas­sions et à la phi­lo­so­phie par le goût pour les réflexions — un mélange qui a tant impré­gné l’art dra­ma­tique en Alle­magne «que depuis lors il est dif­fi­cile de par­ler, de s’exprimer au théâtre sans “faire du Schil­ler”»**. L’inclination de Schil­ler pour le théâtre allait, pour­tant, à l’encontre des lois de l’École mili­taire où il fut édu­qué. Huit années durant, son enthou­siasme lut­ta contre la dis­ci­pline que lui impo­saient ses ins­ti­tu­teurs. La sur­veillance, l’uniformité répé­tée des mêmes gestes, les puni­tions cor­po­relles qui sui­vaient de près les menaces, bles­saient pro­fon­dé­ment un jeune homme qui sen­tait en lui-même des pen­chants plus éle­vés, plus purs et plus divins que la direc­tion où il était pous­sé de force. Elles auraient dû étouf­fer sa pas­sion pour le théâtre; elles ne firent, au contraire, que l’attiser. «Les Bri­gands» qu’il écri­vit en cachette étant élève révé­lèrent au monde un poète uni­ver­sel à l’intelligence trop éten­due pour voir les limites de l’humanité dans les fron­tières de sa patrie : «J’écris en citoyen du monde qui ne sert aucun prince. J’ai per­du, jeune, ma patrie pour l’échanger contre le vaste monde…», dit-il***. Com­bien il est sin­gu­lier, d’ailleurs, que les pièces de Schil­ler pro­mènent aux quatre coins de l’Europe et se fassent tou­jours les inter­prètes du patrio­tisme d’autres peuples : les Pays-Bas avec «Don Car­los», la France avec «La Pucelle d’Orléans», la Suisse avec «Guillaume Tell», l’Écosse avec «Marie Stuart». Quand la mort vint le sai­sir, il tra­vaillait encore à «Démé­trius», dont il avait ins­tal­lé l’intrigue dans une Rus­sie où il n’était pas davan­tage allé que dans les autres pays. Il n’y a que «Wal­len­stein» qui soit réel­le­ment alle­mand; mais non pas l’Allemagne moderne, celle du Saint-Empire. «Citoyen de l’univers qui accueille dans sa famille tous les visages humains et embrasse avec fra­ter­ni­té l’intérêt col­lec­tif, je me sens appe­lé à pour­suivre l’homme der­rière tous les décors de la vie en socié­té, à le recher­cher dans tous les cercles, et si je puis employer cette image, à poser sur son cœur l’aiguille de la bous­sole», dit-il****. On com­prend pour­quoi la Répu­blique fran­çaise nou­vel­le­ment éta­blie, qui appe­lait l’humanité à venir se joindre à elle, confé­ra à ce poète de toutes les nations le titre de citoyen fran­çais par un décret signé par Dan­ton en 1792.

* Autre­fois trans­crit Fré­dé­ric Schil­ler. Haut

** Mann, «Essai sur Schil­ler». Haut

*** «Écrits sur le théâtre», p. 101. Haut

**** id. p. 104. Haut

Rosny, «Nell Horn de l’Armée du Salut»

éd. Classiques Garnier, coll. Bibliothèque de littérature du XXᵉ siècle, Paris

éd. Clas­siques Gar­nier, coll. Biblio­thèque de lit­té­ra­ture du XXe siècle, Paris

Il s’agit de «Nell Horn de l’Armée du Salut» de Joseph-Hen­ri Ros­ny. Sous le pseu­do­nyme de Ros­ny se masque la col­la­bo­ra­tion lit­té­raire entre deux frères : Joseph-Hen­ri-Hono­ré Boëx et Séra­phin-Jus­tin-Fran­çois Boëx. Ils naquirent, l’aîné en 1856, le jeune en 1859, d’une famille fran­çaise, hol­lan­daise et espa­gnole ins­tal­lée en Bel­gique. Ces ori­gines diverses, leur ins­tinct de curio­si­té, un âpre amour de la lutte — les Ros­ny étaient d’une rare vigueur mus­cu­laire —, leur han­tise de la pré­his­toire, et jusque la fas­ci­na­tion qu’exerçaient sur eux les terres inhos­pi­ta­lières et sau­vages, firent naître chez eux le rêve de rejoindre les tri­bus indiennes qui han­taient encore les éten­dues loin­taines du Cana­da. Londres d’abord et Paris ensuite n’étaient dans leur tête qu’une escale; mais le des­tin les y fixa pour la vie et fit d’eux des pri­son­niers de ces villes tita­nesques que les Ros­ny allaient fouiller en pro­fon­deur, avec toute la pas­sion que sus­citent des contrées incon­nues, des contrées humaines et bru­tales. Ils péné­trèrent dans les fau­bourgs sor­dides; ils connurent les four­naises, les usines, les fabriques farouches et repous­santes, cra­chant leurs noires fumées dans le ciel, les dépo­toirs à perte de vue, autour des­quels grouillaient des hommes de fer et de feu. Cette vision exal­tait les Ros­ny jusqu’aux larmes : «Le front contre sa vitre, il contem­plait le fau­bourg sinistre, les hautes che­mi­nées d’usine, avec l’impression d’une tue­rie lente et invin­cible. Aurait-on le temps de sau­ver les hommes?… De vastes espé­rances ba­layaient cette crainte»*. À jamais éga­rés des tri­bus indiennes, les regret­tant de tout cœur, les Ros­ny se conso­lèrent en créant une poé­tique des villes, à laquelle on doit leurs meilleures pages. L’impression qu’un autre tire d’une forêt vierge, d’une savane, d’une jungle, d’un abîme d’herbes, de ramures et de fauves, ils la tirèrent, aus­si vierge, du remous de la civi­li­sa­tion indus­trielle. Le sif­fle­ment des sirènes, le reten­tis­se­ment des enclumes, la rumeur des foules devint pour eux un bruit aus­si reli­gieux que l’appel des cloches. L’aspect féroce, puis­sant des tra­vailleurs, à la sor­tie des ate­liers, leur évo­qua les temps pri­mi­tifs où les pre­miers hommes se débat­taient dans des com­bats vio­lents contre les forces élé­men­taires de la nature. Dans leurs romans sociaux, qui rejoignent d’ailleurs leurs récits pré­his­to­riques et scien­ti­fiques, puisqu’ils étu­dient et pré­voient «tout l’antique mys­tère»** des deve­nirs de la vie — dans leurs romans sociaux, dis-je, les Ros­ny font voir que «la forêt vierge et les grandes indus­tries ne sont pas des choses oppo­sées, ce sont des choses ana­logues»; qu’un «mor­ceau de Paris, où s’entasse la gran­deur de nos sem­blables, doit faire pal­pi­ter les artistes autant que la chute du Rhin à Schaff­house»***; que l’œuvre des hommes est non moins belle et mons­trueuse que celle de la nature — ou plu­tôt il est impos­sible de sépa­rer l’une de l’autre.

* «La Vague rouge». Haut

** «L’Aube du futur». Haut

*** «La Vague rouge». Haut

Pindare, «Olympiques • Pythiques • Néméennes • Isthmiques • Fragments»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de Pin­dare*, poète grec (Ve siècle av. J.-C.). Pau­sa­nias rap­porte «qu’étant tout jeune et s’en allant à Thes­pies pen­dant les grandes cha­leurs, Pin­dare fut sur­pris du som­meil vers le milieu de la jour­née, et que s’étant mis hors du che­min pour se repo­ser, des abeilles vinrent faire leur miel sur ses lèvres; ce qui fut la pre­mière marque du génie que devait avoir Pin­dare à la poé­sie»**. Car cette mer­veille, qu’on dit être aus­si arri­vée par la suite à Pla­ton et à saint Ambroise, a tou­jours été regar­dée comme le pré­sage d’une extra­or­di­naire habi­le­té dans le dis­cours. Plu­tarque cite Pin­dare plus d’une fois, et tou­jours avec éloge. Horace le pro­clame le pre­mier des poètes lyriques et se sert de cette com­pa­rai­son éner­gique*** : «Comme des­cend de la mon­tagne la course d’un fleuve que les pluies ont enflé par-des­sus ses rives fami­lières; ain­si bouillonne et se pré­ci­pite, immense, Pin­dare à la bouche pro­fonde». On peut dire que Pin­dare était très dévot et très reli­gieux envers les dieux, et l’on en voit des preuves dans plu­sieurs de ses frag­ments, comme quand il dit «que l’homme ne sau­rait, avec sa faible intel­li­gence, péné­trer les des­seins des dieux»****. Et ailleurs : «Les âmes des impies volent sous le ciel, autour de la terre, en proie à de cruelles dou­leurs, sous le joug de maux inévi­tables. Mais au ciel habitent les âmes des justes dont la voix célèbre, dans des hymnes, la grande divi­ni­té»*****. Pla­ton qua­li­fie Pin­dare de «divin» («theios»******) et rap­pelle, dans le «Ménon», ses vers sur l’immortalité de l’âme : «Pin­dare dit que l’âme humaine est immor­telle; que tan­tôt elle s’éclipse (ce qu’il appelle mou­rir), tan­tôt elle repa­raît, mais qu’elle ne périt jamais; que pour cette rai­son, il faut mener la vie la plus sainte pos­sible, car “les âmes qui ont payé à Pro­ser­pine la dette de leurs anciennes fautes, elle les rend au bout de neuf ans à la lumière du soleil”»*******. Hélas! ce beau frag­ment appar­tient à quelque ode de Pin­dare que nous n’avons plus. De tant d’œuvres du grand poète, il n’est res­té que la por­tion presque la plus pro­fane. Ses hymnes à Jupi­ter, ses péans ou chants à Apol­lon, ses dithy­rambes, ses hymnes à Cérès et au dieu Pan, ses pro­so­dies ou chants de pro­ces­sion, ses hymnes pour les vierges, ses enthro­nismes ou chants d’inauguration sacer­do­tale, ses hypor­chèmes ou chants mêlés aux danses reli­gieuses, toute sa litur­gie poé­tique enfin s’est per­due dès long­temps, dans la ruine même de l’ancien culte. Il ne s’est conser­vé que ses odes célé­brant les quatre jeux publics de la Grèce : les jeux pythiques ou de Delphes, les jeux isth­miques ou de Corinthe, ceux de Némée et ceux d’Olympie.

* En grec Πίνδαρος. Haut

** «Des­crip­tion de la Grèce», liv. IX, ch. 23. Haut

*** «Odes», liv. IV, poème 2. Haut

**** p. 299. Haut

***** p. 310. Haut

****** En grec θεῖος. Haut

******* «Ménon», 81b. Cor­res­pond à p. 310. Haut

Tchouang-tseu, «L’Œuvre complète»

éd. Gallimard-UNESCO, coll. UNESCO d’œuvres représentatives-Connaissance de l’Orient, Paris

éd. Gal­li­mard-UNES­CO, coll. UNESCO d’œuvres repré­sen­ta­tives-Connais­sance de l’Orient, Paris

Il s’agit de «L’Œuvre com­plète» de Tchouang-tseu*, pen­seur taoïste, un des plus grands maîtres de la prose chi­noise (IVe siècle av. J.-C.). Lais­sé pour compte durant des siècles, il exer­ce­ra une influence tar­dive, mais sans cesse crois­sante, tant sur les taoïstes que sur les boud­dhistes, et en l’an 742 apr. J.-C. l’Empereur chi­nois pro­mul­gue­ra un édit pour cano­ni­ser son «Œuvre com­plète», désor­mais un clas­sique, qui se ver­ra attri­buer le titre post­hume de «Clas­sique authen­tique de la splen­deur méri­dio­nale» («Nan­hua zhen­jing»**). En Tchouang-tseu, nous ren­con­trons un phi­lo­sophe ori­gi­nal dont le lan­gage de poète, plein d’images har­dies, d’artifices lit­té­raires, pos­sède un attrait incon­nu aux autres pen­seurs de la Chine. Son «Œuvre com­plète» prend l’aspect d’allégories mys­tiques; de pen­sées non seule­ment réflé­chies et démon­trées, mais res­sen­ties et péné­trant tout son être. Sa phi­lo­so­phie, c’est le quié­tisme natu­ra­liste. «Natu­ra­liste», car selon Tchouang-tseu, tout est bien à l’état natu­rel; tout dégé­nère entre les mains de l’homme. «Quié­tisme», car pour retrou­ver en soi la splen­deur ori­gi­nelle de la nature, il faut une tran­quilli­té comme celle de l’eau inerte; un calme comme celui du miroir : «Si la tran­quilli­té de l’eau per­met de reflé­ter les choses, que ne peut celle de l’esprit? Qu’il est tran­quille, l’esprit du saint! Il est le miroir de l’univers et de tous les êtres»***. L’acte suprême est de ne point inter­ve­nir, et la parole suprême est de ne rien dire : «La nasse sert à prendre le pois­son; quand le pois­son est pris, oubliez la nasse. Le piège sert à cap­tu­rer le lièvre; quand le lièvre est pris, oubliez le piège. La parole sert à expri­mer l’idée; quand l’idée est sai­sie, oubliez la parole. [Où] pour­rais-je ren­con­trer quelqu’un qui oublie la parole, et dia­lo­guer avec lui?»**** La parole n’est pas sûre, car c’est d’elle que pro­viennent toutes les dis­tinc­tions éta­blies arti­fi­ciel­le­ment par l’homme. Or, l’univers est indis­tinct, infor­mel, et soi-même est aus­si l’autre : «Jadis, Tchouang-tseu rêva qu’il était un papillon vol­ti­geant et satis­fait de son sort et igno­rant qu’il était Tchouang-tseu lui-même; brus­que­ment, il s’éveilla et s’aperçut avec éton­ne­ment qu’il était Tchouang-tseu. Il ne sut plus si c’était Tchouang-tseu rêvant qu’il était un papillon, ou un papillon rêvant qu’il était Tchouang-tseu»

* En chi­nois 莊子. Par­fois trans­crit Tchouang-tsée, Tchoang-tseu, Tchoang-tzeu, Tchouang-tsze, Tchuang-tze, Chwang-tsze, Chuang-tze, Choang-tzu, Zhuang Si, Zhouang­zi ou Zhuang­zi. Éga­le­ment connu sous le nom de Tchouang Tcheou (莊周). Par­fois trans­crit Tchuang-tcheou, Chuang Chou, Zhouang Zhou ou Zhuang Zhou. Haut

** En chi­nois «南華真經». Par­fois trans­crit «Nan-houa tcheng-king», «Nan-hoà-cienn ching», «Nan hwa chin king», «Nan-hoa-tchenn king», «Nan-houa tchen-tsing» ou «Nan-hua chen ching». Éga­le­ment connu sous le titre abré­gé de «南華經» («Nan­hua­jing»). Haut

*** p. 111. Haut

**** p. 221. Haut