Mot-clefpoésie

genre littéraire

« Tombent, tombent les gouttes d’argent : chants du peuple aïnou »

éd. Gallimard, coll. L’Aube des peuples, Paris

éd. Gallimard, coll. L’Aube des peuples, Paris

Il s’agit de chants traditionnels des Aïnous*. À l’instar des Amérindiens, ce qui reste aujourd’hui du peuple aïnou, autrefois si remarquable et si épris de liberté, est exclusivement et misérablement cantonné dans les réserves de l’île de Hokkaidô ; il est en voie d’extinction, abandonné à un sort peu enviable, qu’il ne mérite pas. Avant l’établissement des Japonais, le territoire aïnou s’étendait de l’île de Hokkaidô, appelée Ezo, jusqu’aux deux embranchements distincts de cette île, incliné l’un vers le nord-ouest, l’autre vers le nord-est : l’île de Sakhaline, appelée Kita-Ezo** (« Ezo du Nord ») ; et l’archipel des Kouriles, appelé Oku-Ezo*** (« Ezo des confins »). Ce n’est qu’au début du XVIIe siècle que le shôgunat japonais investit un daïmio à Matsumae, mais celui-ci se contentait en quelque sorte de monter la garde contre les Aïnous. Il n’avait aucune idée sérieuse du territoire de ces « hommes poilus » (« kebito »****) dont il ignorait tout ou à peu près tout, comme en témoigne le père de Angelis, et interdisait à ses sujets de s’aventurer très loin ou d’entreprendre quoi que ce soit. Terres parfaitement négligeables et négligées, ces îles furent également la seule partie du globe qui échappa à l’activité infatigable du capitaine Cook. Et à ce titre, elles provoquèrent la curiosité de La Pérouse, qui, depuis son départ de France, brûlait d’impatience d’être le premier à y avoir abordé. En 1787, les frégates sous son commandement mouillèrent devant Sakhaline, et les Français, descendus à terre, entrèrent en contact avec « une race d’hommes différente de celle des Japonais, des Chinois, des Kamtchadales et des Tartares »*****. C’étaient les Aïnous. Quoique n’ayant jamais abordé aux Kouriles, La Pérouse établit avec certitude, d’après la relation de Krachéninnikov et l’identité du vocabulaire composé par ce Russe avec celui qu’il recueillit sur place, que les habitants des Kouriles, ceux de Sakhaline et de Hokkaidô avaient « une origine commune ». Leurs manières douces et graves et leur intelligence étendue firent impression sur La Pérouse, qui les compara à celles des Européens les plus instruits : « Nous parvînmes à leur faire comprendre que nous désirions qu’ils figurassent leur pays et celui des Mandchous. Alors, un des vieillards se leva, et avec le bout de sa pique, il traça la côte de Tartarie à l’Ouest, courant à peu près [du] Nord [jusqu’au] Sud ; à l’Est, vis-à-vis et dans la même direction, il figura… son propre pays ; il avait laissé, entre la Tartarie et son île, un détroit, et se tournant vers nos vaisseaux qu’on apercevait du rivage, il marqua, par un trait, qu’on pouvait y passer… Sa sagacité pour deviner nos questions était très grande, mais moindre encore que celle d’un autre insulaire, âgé à peu près de trente ans, qui, voyant que les figures tracées sur le sable s’effaçaient, prit un de nos crayons avec du papier ; il y traça son île… et marqua par des traits, au nombre de sept, la quantité de journées de pirogue nécessaire pour se rendre du lieu où nous étions à l’embouchure du Ségalien****** »

* On rencontre aussi les graphies Aïnos et Ainu. Ce terme signifie « être humain » dans la langue du même nom. Haut

** En japonais 北蝦夷. Haut

*** En japonais 奥蝦夷. Autrefois transcrit Oku-Yezo, Oko-Ieso ou Okou-Yesso. Haut

**** En japonais 毛人. Haut

***** « Voyage de La Pérouse autour du monde : pendant les années 1785, 1786, 1787 et 1788 », ch. 21. Haut

****** L’actuel fleuve Amour (Амур). Haut

Novalis, « Les Disciples à Saïs • Hymnes à la nuit • Journal intime »

éd. Fata Morgana, Saint-Clément

éd. Fata Morgana, Saint-Clément

Il s’agit des « Disciples à Saïs » (« Die Lehrlinge zu Sais ») et autres œuvres de Novalis, romantique allemand, ancêtre lointain du symbolisme (XVIIIe siècle). Le comte de Platen écrit dans ses « Journaux »* : « On est pour les romantiques allemands, [mais] moi, j’aime les Anciens. On m’a lu un jour une poésie de Novalis, dont je n’ai pas compris une seule syllabe ». Il est vrai que l’œuvre de Novalis est l’une des plus énigmatiques, l’une des moins compréhensibles de la poésie allemande ; elle est, d’un bout à l’autre, un code secret, un chiffre dont la clef s’appelle Sophie von Kühn, dite Sophie de Kühn. C’est au cours d’une tournée administrative, en 1795, que Novalis rencontra, au château de Grüningen**, cette toute jeune fille, un peu femme déjà, en qui devait s’incarner son idéal ; elle n’avait pas encore treize printemps. Il tomba aussitôt sous son charme et bientôt il se fiança avec elle. Entre ce jeune homme rêveur et cette « fleur bleue » (« blaue Blume ») qui s’ouvrait à la vie, suivant le mot de Novalis, naquit une idylle aussi insolite que brève. Sophie mourait à peine deux ans plus tard, en 1797, après de cruelles souffrances causées par une tumeur. Sa fragile et angélique figure, sur laquelle la douleur et surtout l’ombre solennelle de la mort avaient répandu une précoce maturité, laissa à Novalis un souvenir impérissable et funèbre. « Le soir s’est fait autour de moi », dit-il trois jours plus tard***, « pendant que je regardais se lever l’aurore de ma vie. » Si ensuite son étude favorite devint la philosophie, c’est qu’elle s’appelait au fond comme sa bien-aimée : Sophie. Si ensuite il se déclara fervemment chrétien, c’est que, dans le déchaînement des malheurs de Sophie, il crut reconnaître ceux de Jésus ; elle était pour lui comme l’être céleste qui venait réaliser un idéal jusque-là vaguement pressenti et rêvé, et maintenant contemplé dans sa réalité :

« Descendons », dit-il****, « vers la tendre Fiancée,
Vers notre Bien-Aimé Jésus !
Venez, l’ombre du soir s’est éployée
Douce aux amants par le deuil abattus…
 »

* En date du 10 avril 1817. Haut

** Parfois transcrit Gruningue. Haut

*** Dans Henri Lichtenberger, « Novalis », p. 55. Haut

**** « Les Disciples à Saïs • Hymnes à la nuit • Journal intime », p. 90. Haut

comte de Platen, « Odes italiennes : poèmes »

éd. La Différence, coll. Littérature-Le Fleuve et l’Écho, Paris

éd. La Différence, coll. Littérature-Le Fleuve et l’Écho, Paris

Il s’agit d’une traduction partielle des « Odes » (« Oden ») du comte August von Platen, dit Auguste de Platen, poète allemand (XIXe siècle). Il appartenait à une famille noble et fut destiné, selon un usage répandu dans les pays germaniques, à l’état militaire. Mais une ironie du destin sembla prendre plaisir à lui enlever toute occasion de briller sur un champ de bataille. Car le jour où il devint officier dans l’armée, le 31 mars 1814, fut le jour même où les Alliés mettaient fin à leur première campagne de France. Et quand, lors de la deuxième, la division bavaroise dont il faisait partie passa le Rhin à Mannheim, le 13 juin 1815, elle se trouva bien trop loin de Waterloo pour prendre part au moindre combat. Aussi, notre soldat rentra en Allemagne en n’ayant accompli, selon ses mots, qu’une « action pacifique »* en cette guerre. L’amour d’une Française émigrée à Munich, la jolie marquise Euphrasie de Boisséson, sembla désormais poindre en son cœur. Voici à quelle occasion il avait fait sa rencontre : « À la suite de la victoire remportée sur la France, il y eut ce matin un “Te Deum” à la chapelle royale où j’étais de service. La joie me fut donnée d’y rencontrer la jeune marquise de B. qui est certainement la plus jolie jeune fille à la Cour »**. Mais cet amour féminin, le seul, paraît-il, de sa vie, fut vite dissipé. Confiné dans une fierté altière, un farouche isolement, il montra de plus en plus de mépris pour les temps où il vivait et les goûts dominants de sa nation, qui n’offraient à ses yeux que platitude et bassesse. Voué au seul service de la beauté antique, « immuable et toujours essentielle » (« unwandelbar und stets bedeutsam »), il partit pour le sol sacré de l’Italie, qu’il appela sa véritable patrie, et dont il s’institua le grand prêtre. Ses poèmes en mètres « antiquisants » allemands, où il chanta tantôt les déceptions humaines, tantôt les ruines majestueuses de Rome, tantôt Venise et le « soupir éternel » qui sort des « palais où trônaient jadis la joie et l’allégresse »***, sont les fleurs les plus précieuses de sa couronne lyrique. La décadence présente, la gloire déchue des cités italiennes, ne jetant plus que l’ombre de leurs anciens jours, se voit déplorée par lui avec une sobriété et une vérité de coloris qui font partager au lecteur l’émotion de l’écrivain. « Aucun poète », dit le comte Adolphe de Circourt, « n’a senti plus profondément que Platen, n’a exprimé avec plus de vérité, cette émotion généreuse que l’aspect d’une grande ruine, la dissolution d’une antique puissance fait éprouver aux âmes capables de sympathie pour ce que la Terre voit passer d’élevé. » « Je n’ai pu moins faire que de reconnaître la richesse de son talent », nuance Gœthe****, « mais il lui manque l’amour. Jamais il n’exercera toute l’action qu’il aurait dû. »

* « Journaux », p. 172. Haut

** id. p. 72. Haut

*** « Sonnets d’amour et Sonnets vénitiens », p. 147. Haut

**** « Conversations avec Gœthe dans les dernières années de sa vie ; trad. par Jean Chuzeville. Tome I », p. 170. Haut

comte de Platen, « Églogues et Idylles • L’Élégie “Au théâtre de Taormina” »

éd. La Différence, coll. Le Fleuve et l’Écho, Paris

éd. La Différence, coll. Le Fleuve et l’Écho, Paris

Il s’agit des « Églogues et Idylles » (« Eklogen und Idyllen ») et « L’Élégie “Au théâtre de Taormina” » (« Die Elegie “Im Theater von Taormina” ») du comte August von Platen, dit Auguste de Platen, poète allemand (XIXe siècle). Il appartenait à une famille noble et fut destiné, selon un usage répandu dans les pays germaniques, à l’état militaire. Mais une ironie du destin sembla prendre plaisir à lui enlever toute occasion de briller sur un champ de bataille. Car le jour où il devint officier dans l’armée, le 31 mars 1814, fut le jour même où les Alliés mettaient fin à leur première campagne de France. Et quand, lors de la deuxième, la division bavaroise dont il faisait partie passa le Rhin à Mannheim, le 13 juin 1815, elle se trouva bien trop loin de Waterloo pour prendre part au moindre combat. Aussi, notre soldat rentra en Allemagne en n’ayant accompli, selon ses mots, qu’une « action pacifique »* en cette guerre. L’amour d’une Française émigrée à Munich, la jolie marquise Euphrasie de Boisséson, sembla désormais poindre en son cœur. Voici à quelle occasion il avait fait sa rencontre : « À la suite de la victoire remportée sur la France, il y eut ce matin un “Te Deum” à la chapelle royale où j’étais de service. La joie me fut donnée d’y rencontrer la jeune marquise de B. qui est certainement la plus jolie jeune fille à la Cour »**. Mais cet amour féminin, le seul, paraît-il, de sa vie, fut vite dissipé. Confiné dans une fierté altière, un farouche isolement, il montra de plus en plus de mépris pour les temps où il vivait et les goûts dominants de sa nation, qui n’offraient à ses yeux que platitude et bassesse. Voué au seul service de la beauté antique, « immuable et toujours essentielle » (« unwandelbar und stets bedeutsam »), il partit pour le sol sacré de l’Italie, qu’il appela sa véritable patrie, et dont il s’institua le grand prêtre. Ses poèmes en mètres « antiquisants » allemands, où il chanta tantôt les déceptions humaines, tantôt les ruines majestueuses de Rome, tantôt Venise et le « soupir éternel » qui sort des « palais où trônaient jadis la joie et l’allégresse »***, sont les fleurs les plus précieuses de sa couronne lyrique. La décadence présente, la gloire déchue des cités italiennes, ne jetant plus que l’ombre de leurs anciens jours, se voit déplorée par lui avec une sobriété et une vérité de coloris qui font partager au lecteur l’émotion de l’écrivain. « Aucun poète », dit le comte Adolphe de Circourt, « n’a senti plus profondément que Platen, n’a exprimé avec plus de vérité, cette émotion généreuse que l’aspect d’une grande ruine, la dissolution d’une antique puissance fait éprouver aux âmes capables de sympathie pour ce que la Terre voit passer d’élevé. » « Je n’ai pu moins faire que de reconnaître la richesse de son talent », nuance Gœthe****, « mais il lui manque l’amour. Jamais il n’exercera toute l’action qu’il aurait dû. »

* « Journaux », p. 172. Haut

** id. p. 72. Haut

*** « Sonnets d’amour et Sonnets vénitiens », p. 147. Haut

**** « Conversations avec Gœthe dans les dernières années de sa vie ; trad. par Jean Chuzeville. Tome I », p. 170. Haut

comte de Platen, « Le Livre des épigrammes »

éd. La Différence, coll. Le Fleuve et l’Écho, Paris

éd. La Différence, coll. Le Fleuve et l’Écho, Paris

Il s’agit des « Épigrammes » (« Epigramme ») du comte August von Platen, dit Auguste de Platen, poète allemand (XIXe siècle). Il appartenait à une famille noble et fut destiné, selon un usage répandu dans les pays germaniques, à l’état militaire. Mais une ironie du destin sembla prendre plaisir à lui enlever toute occasion de briller sur un champ de bataille. Car le jour où il devint officier dans l’armée, le 31 mars 1814, fut le jour même où les Alliés mettaient fin à leur première campagne de France. Et quand, lors de la deuxième, la division bavaroise dont il faisait partie passa le Rhin à Mannheim, le 13 juin 1815, elle se trouva bien trop loin de Waterloo pour prendre part au moindre combat. Aussi, notre soldat rentra en Allemagne en n’ayant accompli, selon ses mots, qu’une « action pacifique »* en cette guerre. L’amour d’une Française émigrée à Munich, la jolie marquise Euphrasie de Boisséson, sembla désormais poindre en son cœur. Voici à quelle occasion il avait fait sa rencontre : « À la suite de la victoire remportée sur la France, il y eut ce matin un “Te Deum” à la chapelle royale où j’étais de service. La joie me fut donnée d’y rencontrer la jeune marquise de B. qui est certainement la plus jolie jeune fille à la Cour »**. Mais cet amour féminin, le seul, paraît-il, de sa vie, fut vite dissipé. Confiné dans une fierté altière, un farouche isolement, il montra de plus en plus de mépris pour les temps où il vivait et les goûts dominants de sa nation, qui n’offraient à ses yeux que platitude et bassesse. Voué au seul service de la beauté antique, « immuable et toujours essentielle » (« unwandelbar und stets bedeutsam »), il partit pour le sol sacré de l’Italie, qu’il appela sa véritable patrie, et dont il s’institua le grand prêtre. Ses poèmes en mètres « antiquisants » allemands, où il chanta tantôt les déceptions humaines, tantôt les ruines majestueuses de Rome, tantôt Venise et le « soupir éternel » qui sort des « palais où trônaient jadis la joie et l’allégresse »***, sont les fleurs les plus précieuses de sa couronne lyrique. La décadence présente, la gloire déchue des cités italiennes, ne jetant plus que l’ombre de leurs anciens jours, se voit déplorée par lui avec une sobriété et une vérité de coloris qui font partager au lecteur l’émotion de l’écrivain. « Aucun poète », dit le comte Adolphe de Circourt, « n’a senti plus profondément que Platen, n’a exprimé avec plus de vérité, cette émotion généreuse que l’aspect d’une grande ruine, la dissolution d’une antique puissance fait éprouver aux âmes capables de sympathie pour ce que la Terre voit passer d’élevé. » « Je n’ai pu moins faire que de reconnaître la richesse de son talent », nuance Gœthe****, « mais il lui manque l’amour. Jamais il n’exercera toute l’action qu’il aurait dû. »

* « Journaux », p. 172. Haut

** id. p. 72. Haut

*** « Sonnets d’amour et Sonnets vénitiens », p. 147. Haut

**** « Conversations avec Gœthe dans les dernières années de sa vie ; trad. par Jean Chuzeville. Tome I », p. 170. Haut

comte de Platen, « Sonnets d’amour et Sonnets vénitiens »

éd. La Différence, coll. Orphée, Paris

éd. La Différence, coll. Orphée, Paris

Il s’agit des « Sonnets vénitiens » (« Sonette aus Venedig ») et des « Sonnets d’amour » (« Liebessonette ») du comte August von Platen, dit Auguste de Platen, poète allemand (XIXe siècle). Il appartenait à une famille noble et fut destiné, selon un usage répandu dans les pays germaniques, à l’état militaire. Mais une ironie du destin sembla prendre plaisir à lui enlever toute occasion de briller sur un champ de bataille. Car le jour où il devint officier dans l’armée, le 31 mars 1814, fut le jour même où les Alliés mettaient fin à leur première campagne de France. Et quand, lors de la deuxième, la division bavaroise dont il faisait partie passa le Rhin à Mannheim, le 13 juin 1815, elle se trouva bien trop loin de Waterloo pour prendre part au moindre combat. Aussi, notre soldat rentra en Allemagne en n’ayant accompli, selon ses mots, qu’une « action pacifique »* en cette guerre. L’amour d’une Française émigrée à Munich, la jolie marquise Euphrasie de Boisséson, sembla désormais poindre en son cœur. Voici à quelle occasion il avait fait sa rencontre : « À la suite de la victoire remportée sur la France, il y eut ce matin un “Te Deum” à la chapelle royale où j’étais de service. La joie me fut donnée d’y rencontrer la jeune marquise de B. qui est certainement la plus jolie jeune fille à la Cour »**. Mais cet amour féminin, le seul, paraît-il, de sa vie, fut vite dissipé. Confiné dans une fierté altière, un farouche isolement, il montra de plus en plus de mépris pour les temps où il vivait et les goûts dominants de sa nation, qui n’offraient à ses yeux que platitude et bassesse. Voué au seul service de la beauté antique, « immuable et toujours essentielle » (« unwandelbar und stets bedeutsam »), il partit pour le sol sacré de l’Italie, qu’il appela sa véritable patrie, et dont il s’institua le grand prêtre. Ses poèmes en mètres « antiquisants » allemands, où il chanta tantôt les déceptions humaines, tantôt les ruines majestueuses de Rome, tantôt Venise et le « soupir éternel » qui sort des « palais où trônaient jadis la joie et l’allégresse »***, sont les fleurs les plus précieuses de sa couronne lyrique. La décadence présente, la gloire déchue des cités italiennes, ne jetant plus que l’ombre de leurs anciens jours, se voit déplorée par lui avec une sobriété et une vérité de coloris qui font partager au lecteur l’émotion de l’écrivain. « Aucun poète », dit le comte Adolphe de Circourt, « n’a senti plus profondément que Platen, n’a exprimé avec plus de vérité, cette émotion généreuse que l’aspect d’une grande ruine, la dissolution d’une antique puissance fait éprouver aux âmes capables de sympathie pour ce que la Terre voit passer d’élevé. » « Je n’ai pu moins faire que de reconnaître la richesse de son talent », nuance Gœthe****, « mais il lui manque l’amour. Jamais il n’exercera toute l’action qu’il aurait dû. »

* « Journaux », p. 172. Haut

** id. p. 72. Haut

*** « Sonnets d’amour et Sonnets vénitiens », p. 147. Haut

**** « Conversations avec Gœthe dans les dernières années de sa vie ; trad. par Jean Chuzeville. Tome I », p. 170. Haut

Schiller, « Poésies »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de l’ode « À la joie » (« An die Freude »*) et autres poésies de Schiller. C’est en 1782 que « Les Brigands » furent joués pour la première fois sur le théâtre de Mannheim, devant une foule pressée de spectateurs accourus de près et de loin. L’affluence fut telle que, si l’on n’avait réservé une place à Schiller, il eût pu difficilement assister à sa propre pièce. Ce fut un triomphe, un enthousiasme comme on n’en avait jamais vu en Allemagne. Cependant, cette heureuse circonstance, notre poète l’expiait par de cruels soucis dus à la même cause. Car les dettes qu’il avait contractées en faisant imprimer cette pièce à ses frais et à ses risques devenaient de jour en jour plus criantes. Tous les exemplaires s’étaient vendus, mais les bénéfices étaient pour le libraire. Notre poète, désespéré, ne sut vers qui se tourner. Et le directeur du théâtre lui fit la sourde oreille quand, se débattant contre la pauvreté, Schiller vint implorer son aide généreuse et la faveur d’un congé, en promettant de dire bien haut : « C’est à un dieu que nous devons ces loisirs ; car il sera pour moi, toujours, un dieu » (« Deus nobis hæc otia fecit ; namque erit ille mihi semper deus »**). Le refus du directeur détermina notre poète à résigner ses fonctions de dramaturge. Libre, mais toujours sans ressources, il essaya un moyen de salut qui, dans ce temps-là comme maintenant, était bien précaire. Il fonda une revue littéraire. « La Thalie du Rhin »*** (« Rheinische Thalia »), tel fut le titre de ce recueil. Les abonnés firent défaut. Les détracteurs, en revanche, s’acharnèrent sur Schiller, à tel point que le séjour à Mannheim lui devint impossible, intolérable. Il partit à Gohlis, un village des environs de Leipzig, où il loua une modeste chambre de paysan, placée sous les combles. C’est là qu’il alla chercher refuge pour mûrir ses pensées et pour achever ses pièces, en écoutant le concert des voix de la nature. Un matin, le hasard de sa promenade le conduisit dans un bosquet sur les bords de la Pleisse. À quelques pas devant lui, il aperçut un jeune homme pâle, les yeux hagards, les poignets liés par un bandeau, prêt à se jeter dans l’abîme. Schiller, sachant lui aussi de quel poids pèsent sur le cœur certains moments de la vie, poussa les branches et lia conversation avec le misérable. C’était un étudiant en théologie, presque un adolescent, qui depuis six mois vivait seulement de pain et d’eau, et à qui il ne restait plus ni forces physiques pour supporter ces privations ni forces morales pour espérer. Notre poète lui donna le peu qu’il avait sur lui, et lui demanda en échange la promesse de retarder de huit jours son projet de suicide. Le lendemain ou le surlendemain, Schiller assistait à une fête de mariage dans une riche famille de Leipzig. Au moment où l’assemblée était la plus bruyante, il se leva soudain, il raconta avec chaleur et éloquence la scène dont il avait été témoin, il réclama de tous les invités des secours pour le malheureux et il fit lui-même la quête, une assiette à la main. La collecte fut si considérable qu’elle suffit à soutenir le pauvre étudiant jusqu’au jour où il eut une place.

* Autrefois traduit « Au plaisir ». Haut

** Virgile, « Bucoliques », poème I, v. 6-7. Haut

*** Parfois traduit « La Thalie rhénane ». Thalie, muse de la comédie et de la poésie pastorale, tient dans la main droite le bâton recourbé des bergers et porte de la main gauche un masque comique. Haut

Callinos, « Chant guerrier »

dans Tyrtée, « Les Chants », XIXᵉ siècle, p. 44-49

dans Tyrtée, « Les Chants », XIXe siècle, p. 44-49

Il s’agit du « Chant guerrier » (« Âisma »*) de Callinos d’Éphèse**. Sauf Homère et peut-être Hésiode, Callinos est le plus ancien poète grec connu (VIIe siècle av. J.-C.). Dans le temps où il vivait, les Cimmériens, barbares venus d’Europe, avaient envahi l’Asie Mineure et attaquaient les cités ioniennes, qui étaient elles-mêmes en proie à des dissensions récentes, si bien que la guerre était partout. Au milieu de tels bouleversements, il était impossible à un poète de ne pas chanter la guerre, qu’il voyait menaçante aux portes de sa cité. Ses compatriotes, tout amollis par la tranquille jouissance de la paix habituelle, songeaient peu à se défendre. Callinos essaya de les sortir de cette espèce de léthargie dans laquelle ils étaient ensevelis : « Quand donc marcherez-vous ? Qui vous retient, soldats ? Devant vos compagnons, ne rougissez-vous pas ? Sans doute, lorsqu’au loin Mars étend sa furie, vous croyez être en paix. L’ennemi vous attend !… »*** Son « Chant guerrier », conservé par Strabon, est un énergique appel aux armes, une véhémente Marseillaise, qui annonce la manière de Tyrtée, à qui certains ont voulu l’attribuer. On peut en admirer, si on lit le grec, « le mouvement cadencé et un peu lourd des distiques, les solides attaches des phrases, et surtout les sons mâles et un peu durs de la langue de Callinos »****. Callinos est aussi le premier qui, selon le témoignage de Strabon, mit en vogue la légende d’Apollon Sminthien, c’est-à-dire Apollon « dieu des rats ». Cette œuvre mythologique est perdue. Mais le chapitre sur les souris dans « La Personnalité des animaux » d’Élien permet d’en reconstituer le sujet : Des Crétois, qui à cause d’un désastre voulaient quitter leur pays pour aller s’établir ailleurs, demandèrent à Apollon de leur désigner un bon endroit. L’oracle leur ordonna de s’établir à l’endroit où des « êtres nés de la terre » (« gêgeneis »*****) viendraient leur faire la guerre. S’étant embarqués, ils parvinrent aux environs de la future Hamaxitos et y trouvèrent un abri convenable pour se reposer. Mais pendant leur sommeil, des rats sortirent de terre de tous côtés et vinrent ronger les courroies de leurs boucliers et les cordes de leurs arcs. À leur réveil, s’étant souvenus de l’oracle, les Crétois crurent en avoir compris le sens ; et comme, par ailleurs, toutes leurs armes étaient hors d’état de servir, ils s’établirent en ce lieu et consacrèrent une fameuse statue à Apollon, qui le représentait debout, le pied posé sur un rat.******

* En grec « ᾎσμα ». Haut

** En grec Καλλῖνος. Autrefois transcrit Kallinos ou Callinus. Haut

*** p. 47. Haut

**** Georges Le Bidois, « Études d’analyse critique appliquée aux poètes grecs. Le Lyrisme », p. 307. Haut

***** En grec γηγενεῖς. Haut

****** Cette statue, comme d’autres, sera plus tard descendue et traînée par des cordes à Constantinople, non tant pour orner les places de la nouvelle capitale chrétienne, que pour dépouiller de leurs ornements les anciens dieux païens. Haut

Mazilescu, « Il se fera silence, il se fera soir »

éd. Comp’act, coll. La Polygraphe, Chambéry

éd. Comp’act, coll. La Polygraphe, Chambéry

Il s’agit des recueils « Il se fera silence, il se fera soir » (« Va fi liniște, va fi seară »), « Fragments de la région de jadis » (« Fragmente din regiunea de odinioară ») et « Vers » (« Versuri ») de M. Virgil Mazilescu, l’un des derniers surréalistes roumains. Exagérant un peu, je dirais que la poésie de M. Mazilescu a commencé et fini dans la taverne de l’Union des écrivains à Bucarest. La table où il s’asseyait chaque soir n’était pas seulement le coin de l’établissement où les plus copieuses quantités de vodka étaient englouties ; c’était également une sorte d’atelier, un cénacle littéraire. Entre deux discours tragiques, empestant l’alcool, agrémentés de l’invocation de la belle Rodica, sa déesse et « la plus grande réalisation de [sa] vie »*, ponctués, enfin, de jurons, qu’il était le seul à pouvoir se permettre en l’éminente présence de MM. Marin Preda et Nichita Stănescu assis devant lui, M. Mazilescu déclamait sa toute dernière poésie, tout en y opérant de petites mais importantes retouches. On l’appelait « le tailleur de diamants »**, car il donnait à sa poésie une première forme, puis il retranchait, ajoutait, substituait des mots pendant des mois, si bien que ses convives finissaient par l’apprendre par cœur en l’entendant réciter si souvent. Comme tous les vers d’ivrogne, ceux de M. Mazilescu apparaissent toujours d’une façon ou d’une autre interrompus, elliptiques, inexplicablement accrochés à leur propre logique différente de la nôtre, échappant à la grammaire. Inférieurs aux vers lucides si l’on veut, ils ont, cependant, ce mérite qu’ils donnent la ferme conviction que la poésie, c’est la chose la plus essentielle qui soit, la chose qui se réveille le plus tôt et qui s’éteint en dernier lieu en nous, quand bien même nous serions assis dans une taverne aux confins du monde civilisé là où les mappemondes indiquent seulement « Ibi sunt leones » (« Là se trouvent des lions ») : « Qui donc se tient là au bord de l’abîme et dit et parle en regardant sans cesse à sa montre, comme un vieillard saisi de panique à la tombée de la nuit ? Ses pensées [sont] plus éteintes qu’une bougie éteinte. “Ibi sunt leones.” C’est là que se croisent en effet les deux zones : [celle] de la vie et [celle] de la confiance incommensurable en l’éternité. Par là, il pousse des fleurs. “Ibi sunt leones” », dit M. Mazilescu

* « Il se fera silence, il se fera soir », p. 13. Haut

** En roumain « şlefuitorul de diamante ». Haut

Yang Wan-li, « Le Son de la pluie : poèmes »

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moundarren, Millemont

Il s’agit de Yang Wan-li*, le plus grand poète des Song du Sud et un des premiers en Chine à avoir soutenu que « [l’écrivain] ne recherche pas le poème, c’est le poème qui recherche l’écrivain »**. Il naquit en 1127. Tout juste un an auparavant, les hordes nomades des Jürčen*** s’étaient mises en mouvement. Et après avoir, déjà depuis un siècle, constamment inquiété les frontières chinoises, elles avaient envahi la moitié du pays, mis à sac sa capitale et installé un nouvel Empire au Nord, refoulant les Song au Sud. Cette calamité que les Song n’avaient pas su éviter, malgré les conseils et les admonestations répétées des lettrés, montre bien la décadence de cette dynastie qui aima mieux acheter aux envahisseurs une paix honteuse, que d’interrompre le cours de ses voluptés. C’est au milieu de ces événements graves que Yang Wan-li accéda à vingt-huit ans au titre de « docteur » ou « lettré accompli » (« jinshi »****), le plus élevé dans le système d’examen. Le premier poste qu’il occupa à son entrée dans le mandarinat fut celui d’administrateur des finances de la préfecture de Ganzhou. Et en 1159, il fut nommé préfet du Lingling, dans le Hunan. Là-bas, il essaya par trois fois d’être admis en audience auprès du grand homme d’État Zhang Jun*****, qui y avait été injustement exilé pour s’être rangé du côté des factions patriotiques, désireuses de reconquérir par les armes les territoires perdus au Nord. L’audience lui fut, enfin, accordée : « Cultive l’impartialité et la sincérité », conseilla Zhang Jun au jeune Yang Wan-li, qui en fut si fortement marqué, qu’il prit plus tard le pseudonyme de Cheng Zhai****** (« le Studio de la Sincérité »). Malgré toute sa sincérité, ou justement à cause d’elle, Yang Wan-li ne s’éleva jamais aussi haut qu’il l’aurait mérité au sein du gouvernement. Par contre, la décadence ayant pour effet paradoxal de décupler le raffinement artistique, le côté émotionnel chez quelques âmes isolées, c’est alors que notre mandarin fit l’expérience d’une illumination subite, un Éveil d’une intensité rare, qui lui fit quitter sa carrière « comme une chaussure trouée » pour celle de la poésie. Je le laisse tout raconter : « Le jour du Nouvel An de l’année 1178… ayant peu d’affaires officielles à régler, je me mets à composer des poèmes. Soudain, j’ai comme une illumination… et me sens tout à coup libéré. Je demande à mon fils de prendre un pinceau et lui dicte plusieurs poèmes… Dix mille choses se présentent comme matière à un poème. Si j’essaie de les écarter, elles refusent de partir. À peine ai-je le temps de traduire la première, que déjà les autres suivent ».

* En chinois 楊萬里. Haut

** Poème « Froid tardif, composé devant les narcisses sur le lac de montagne ». Haut

*** Les actuels Mandchous. Haut

**** En chinois 進士. Parfois transcrit « chin shih ». Haut

***** En chinois 張浚. Parfois transcrit Chang Chun. Haut

****** En chinois 誠齋. Parfois transcrit Cheng Chai. Haut

Bashô, « Seigneur ermite : l’intégrale des haïkus »

éd. La Table ronde, Paris

éd. La Table ronde, Paris

Il s’agit des haïkus de Matsuo Bashô*, figure illustre de la poésie japonaise (XVIIe siècle apr. J.-C.). Par son éthique de vie, encore plus que par son œuvre elle-même, ce fils de samouraï a imposé la forme actuelle du haïku, mais surtout il en a défini la manière, l’esprit : légèreté, recherche de simplicité, extrême respect pour la nature, et ce quelque chose qu’on ne peut définir facilement et qu’il faut sentir — une élégance intérieure, comme revêtue de pudeur discrète, qui est foncièrement japonaise. Son poème de la rainette est un fameux exemple du saut par lequel le haïku se débarrasse de l’artificiel pour atteindre la sobriété nue : « Vieil étang / une rainette y plongeant / chuchotis de l’eau »**. Ce haïku traduit et d’autres sont le premier ouvrage par lequel la poésie et la pensée asiatiques viennent jusqu’à Mme Marguerite Yourcenar qui a quinze ans : « Ce livre exquis a été l’équivalent pour moi d’une porte entrebâillée ; elle ne s’est plus jamais refermée depuis », écrit-elle dans une lettre datée de 1955. En 1982, pendant ses trois mois passés au Japon, elle suit sur les sentiers étroits la trace de Bashô ; et tandis qu’un ami japonais, qui la guide, commence à lui traduire « Elles mourront bientôt… », elle l’interrompt en citant par cœur la chute : « et pourtant n’en montrent rien / chant des cigales ». « Peut-être son plus beau poème », précise-t-elle dans un petit article intitulé « Bashô sur la route ». À Kyôto, elle visite la hutte qui a hébergé notre poète vers la fin de sa vie — Rakushisha*** (« la chaumière où tombent les kakis »****) qui lui « fait penser à la légère dépouille d’une cigale ». À l’intérieur, si on peut parler d’intérieur dans un lieu si ouvert aux intempéries, rien ou presque pour se protéger du passage des saisons, si présentes justement dans l’œuvre de Bashô « par les inconvénients et les malaises qu’elles apportent autant que par l’extase des yeux et de l’esprit que dispense leur beauté », comme explique Mme Yourcenar. Quant au maître lui-même : « Cet homme ambulant », écrit-elle, « qui a intitulé l’un de ses essais “Souvenirs d’un squelette exposé aux intempéries” voyage moins pour s’instruire… que pour subir. Subir est une faculté japonaise, poussée parfois jusqu’au masochisme [!], mais l’émotion et la connaissance chez Bashô naissent de cette soumission à l’événement ou à l’incident : la pluie, le vent, les longues marches, les ascensions sur les sentiers gelés des montagnes, les gîtes de hasard, comme celui de l’octroi à Shitomae où il partage une pièce au plancher de terre battue avec un cheval… » Sous des apparences de promenades, ces pèlerinages éveillaient la pensée de Bashô et mettaient sa vie en conformité avec la haute idée qu’il se faisait du haïku : « Le vent me transperce / résigné à y laisser mes os / je pars en voyage »

* En japonais 松尾芭蕉. Autrefois transcrit Matsoura Bacho, Matsura Basho, Matsouo Bashô ou Matsuwo Bashô. Haut

** En japonais « 古池や蛙飛こむ水のおと ». Haut

*** En japonais 落柿舎. Haut

**** Parfois traduit « la villa où tombent les kakis », « villa aux kakis tombés » ou « la maison des kakis tombés à terre ». Haut

« Vörösmarty : le poète de la Renaissance hongroise »

dans « Cosmopolis », vol. 10, p. 115-128

dans « Cosmopolis », vol. 10, p. 115-128

Il s’agit de Michel Vörösmarty (Mihály Vörösmarty*), le premier poète complet dont la Hongrie ait pu s’enorgueillir (XIXe siècle). Après avoir résisté aux invasions étrangères pendant une bonne partie de son histoire, la Hongrie avait senti s’user ses forces ; la léthargie l’avait saisie, et elle avait éprouvé une espèce de lent engourdissement dont elle ne devait s’éveiller qu’avec les guerres napoléoniennes, après une longue période de germanisation et d’anéantissement. « L’instant fut unique. L’activité se rétablit spontanément, impatiente de s’exercer ; de tous côtés, des hommes surgirent, cherchant la voie nouvelle, la bonne orientation, l’acte conforme au génie hongrois »**. Un nom domine cette période : Michel Vörösmarty. Grand réformateur de la langue et créateur d’une poésie éminemment nationale, artiste noble et patriote ardent, Vörösmarty ouvrit le chemin que les Petœfi et les Arany allaient suivre. À vingt-cinq ans, il acheva son premier chef-d’œuvre : « La Fuite de Zalán »*** (« Zalán Futása »), épopée célébrant en dix chants la victoire mythique des Hongrois dans les plaines d’Alpár et la fuite de Zalán, le chef des Slaves et des Bulgares****. En voici le début : « Gloire de nos aïeux, où t’attardes-tu dans la brume nocturne ? On vit s’écrouler [les] siècles, et solitaire, tu erres sous leurs décombres dans la profondeur, avec un éclat [qui va] s’affaiblissant »*****. Cette épopée fonda la gloire de Vörösmarty ; elle retraçait, dans un brillant tableau, les exploits guerriers des ancêtres et leurs luttes pour la conquête du pays. La langue neuve et la couleur nationale valurent au poète l’admiration de ses compatriotes. En 1848, il subit les conséquences de cette gloire. Élu membre de la diète, il prit part à la Révolution, et après la catastrophe de Világos, qui vit la Hongrie succomber sous les forces de la Russie et de l’Autriche, il dut errer en se cachant dans des huttes de forestiers : « Nos patriam fugimus » (« Nous autres, nous fuyons la patrie »******), écrivit-il sur la porte d’une cabane misérable l’ayant abrité une nuit.

* Autrefois transcrit Michel Vœrœsmarty. Haut

** « Un Poète hongrois : Vörösmarty », p. 8. Haut

*** Parfois traduit « La Défaite de Zalán ». Haut

**** La chronique anonyme « Gesta Hungarorum » (« Geste des Hongrois », inédit en français), qui a servi de source à Vörösmarty, dit : « Le grand “khan”, prince de Bulgarie, grand-père du prince Zalán, s’était emparé de la terre qui se trouve entre la Theisse et le Danube… et il avait fait habiter là des Slaves et des Bulgares » (« Terram, quæ jacet inter Thisciam et Danubium, præoccupavisset sibi “keanus” magnus, dux Bulgarie, avus Salani ducis… et fecisset ibi habitare Sclavos et Bulgaros »). Haut

***** « Un Poète hongrois : Vörösmarty », p. 8. Haut

****** Virgile, « Bucoliques », poème I, v. 4. Haut

« Les Auteurs du printemps russe. Galitch »

éd. Noir sur blanc, Montricher

éd. Noir sur blanc, Montricher

Il s’agit de M. Alexandre Galitch*, poète-chansonnier russe (XXe siècle). Avec son penchant à la satire corrosive, son maniement de l’argot des camps, son art de saisir les détails piquants de la vie des classes inférieures ou persécutées auxquelles il appartenait, M. Galitch a inauguré, guitare au poing, le genre du court sketch mis en vers et rendu avec une sûreté étonnante dans les accents et l’intonation. Dissidentes, subversives, ses ballades gênaient le pouvoir, qui ne pouvait leur pardonner de dire à haute voix ce que l’homme de la masse, l’homme de la rue pensait tout bas. Répandues très vite grâce à la technique nouvelle du magnétophone, elles raillaient la nomenklatura bureaucratique et ses privilèges (« privilèges nomenklaturaux, trahisons nomenklaturales », chantaient-elles en refrain) ainsi que l’humeur peureuse des petits fonctionnaires comme celui qui, ayant rêvé qu’il était le géant Atlas, ne parla de son rêve « ni à sa fille ni à sa femme » (« ni dotcheri ni jené »**) pour ne pas éveiller de soupçons. Aussi, en dépit de leur qualité poétique, en dépit de la popularité de leur auteur, devenu l’une des « voix de chevet » des étudiants et anticonformistes soviétiques, elles n’avaient aucune chance d’être imprimées dans les revues autorisées. On ne les publia qu’à l’étranger : en 1969, 1972 et 1974 à Francfort sous le titre de « Chansons » (« Pesni »***) ou « La Génération perdue »**** (« Pokolénié obretchionnykh »*****) de même qu’en 1971 à Paris sous le titre de « Poèmes de Russie » (« Poemy Rossii »******). Ces parutions clandestines aggravèrent encore le cas de M. Galitch aux yeux des autorités. Expulsé de l’Union des écrivains et celle des cinéastes, visité par des agents de surveillance, convoqué au KGB, rayé des scènes où il avait participé en tant qu’acteur, sans parler des enregistrements de ses ballades qu’on confisquait chez ses amis, M. Galitch se vit contraint en 1974 de quitter cette Russie à laquelle il était pourtant viscéralement attaché.

* En russe Александр Галич. Parfois transcrit Alexander Galich, Aleksandr Galicz ou Aleksandr Galič. De son vrai nom Alexandre Aronovitch Guinzbourg (Александр Аронович Гинзбург). Parfois transcrit Ginsburg, Guinsbourg, Ginzburg ou Ginzbourg. Haut

** En russe « ни дочери ни жене » Haut

*** En russe « Песни » Haut

**** Autrefois traduit « La Génération des condamnés ». Haut

***** En russe « Поколение обречённых ». Parfois transcrit « Pokolenie obretchennych » ou « Pokolenie obrechennykh ». Haut

****** En russe « Поэмы России ». Haut