Mot-clefpoésie

genre littéraire

Mazilescu, « Il se fera silence, il se fera soir »

éd. Comp’act, coll. La Polygraphe, Chambéry

Il s’agit des recueils « Il se fera silence, il se fera soir » (« Va fi liniște, va fi seară »), « Fragments de la région de jadis » (« Fragmente din regiunea de odinioară ») et « Vers » (« Versuri ») de M. Virgil Mazilescu, l’un des derniers surréalistes roumains. Exagérant un peu, je dirais que la poésie de M. Mazilescu a commencé et fini dans la taverne de l’Union des écrivains à Bucarest. La table à laquelle il s’asseyait chaque soir n’était pas seulement le coin de la taverne où les plus grosses quantités de vodka étaient englouties, c’était également une sorte d’atelier, un cénacle littéraire. Entre deux discours tragiques, empestant l’alcool, agrémentés de l’invocation de la belle Rodica, sa déesse et « la plus grande réalisation de [sa] vie »*, ponctués, enfin, de jurons, qu’il était le seul à pouvoir se permettre en l’éminente présence de MM. Marin Preda et Nichita Stănescu assis devant lui, M. Mazilescu déclamait sa toute dernière poésie, tout en y opérant de petites mais importantes retouches. On l’appelait « le tailleur de diamants »**, car il donnait à sa poésie une première forme, puis il retranchait, ajoutait, substituait des mots pendant des mois, si bien que ses convives finissaient par l’apprendre par cœur en l’entendant réciter si souvent. Comme tous les vers d’ivrogne, ceux de M. Mazilescu apparaissent toujours d’une façon ou d’une autre interrompus, elliptiques, inexplicablement accrochés à leur propre logique différente de la nôtre, échappant à la grammaire. Inférieurs aux vers lucides si l’on veut, ils ont, cependant, ce mérite qu’ils donnent la ferme conviction que la poésie, c’est la chose la plus essentielle qui soit, la chose qui se réveille le plus tôt et qui s’éteint en dernier lieu en nous, quand bien même nous serions assis dans une taverne aux confins du monde civilisé là où les mappemondes indiquent seulement « Ibi sunt leones » (« Là se trouvent des lions ») : « Qui donc se tient là au bord de l’abîme et dit et parle en regardant sans cesse à sa montre, comme un vieillard saisi de panique à la tombée de la nuit ? Ses pensées [sont] plus éteintes qu’une bougie éteinte. “Ibi sunt leones.” C’est là que se croisent en effet les deux zones : [celle] de la vie et [celle] de la confiance incommensurable en l’éternité. Par là, il pousse des fleurs. “Ibi sunt leones” », dit M. Mazilescu

* « Il se fera silence, il se fera soir », p. 13. Haut

** En roumain « şlefuitorul de diamante ». Haut

Yang Wan-li, « Le Son de la pluie : poèmes »

éd. Moundarren, Millemont

Il s’agit de Yang Wan-li*, le plus grand poète des Song du Sud et un des premiers en Chine à avoir soutenu que « [l’écrivain] ne recherche pas le poème, c’est le poème qui recherche l’écrivain »**. Il naquit en 1127. Tout juste un an auparavant, les hordes nomades des Jürčen*** s’étaient mises en mouvement. Et après avoir, déjà depuis un siècle, constamment inquiété les frontières chinoises, elles avaient envahi la moitié du pays, mis à sac sa capitale et installé un nouvel Empire au Nord, refoulant les Song au Sud. Cette calamité que les Song n’avaient pas su éviter, malgré les conseils et les admonestations répétées des lettrés, montre bien la décadence de cette dynastie qui aima mieux acheter aux envahisseurs une paix honteuse, que d’interrompre le cours de ses voluptés. C’est au milieu de ces événements graves que Yang Wan-li accéda à vingt-huit ans au titre de « docteur » ou « lettré accompli » (« jinshi »****), le plus élevé dans le système d’examen. Le premier poste qu’il occupa à son entrée dans le mandarinat fut celui d’administrateur des finances de la préfecture de Ganzhou. Et en 1159, il fut nommé préfet du Lingling, dans le Hunan. Là-bas, il essaya par trois fois d’être admis en audience auprès du grand homme d’État Zhang Jun*****, qui y avait été injustement exilé pour s’être rangé du côté des factions patriotiques, désireuses de reconquérir par les armes les territoires perdus au Nord. L’audience lui fut, enfin, accordée : « Cultive l’impartialité et la sincérité », conseilla Zhang Jun au jeune Yang Wan-li, qui en fut si fortement marqué, qu’il prit plus tard le pseudonyme de Cheng Zhai****** (« le Studio de la Sincérité »). Malgré toute sa sincérité, ou justement à cause d’elle, Yang Wan-li ne s’éleva jamais aussi haut qu’il l’aurait mérité au sein du gouvernement. Par contre, la décadence ayant pour effet paradoxal de décupler le raffinement artistique, le côté émotionnel chez quelques âmes isolées, c’est alors que notre mandarin fit l’expérience d’une illumination subite, un Éveil d’une intensité rare, qui lui fit quitter sa carrière « comme une chaussure trouée » pour celle de la poésie. Je le laisse tout raconter : « Le jour du Nouvel An de l’année 1178… ayant peu d’affaires officielles à régler, je me mets à composer des poèmes. Soudain, j’ai comme une illumination… et me sens tout à coup libéré. Je demande à mon fils de prendre un pinceau et lui dicte plusieurs poèmes… Dix mille choses se présentent comme matière à un poème. Si j’essaie de les écarter, elles refusent de partir. À peine ai-je le temps de traduire la première, que déjà les autres suivent ».

* En chinois 楊萬里. Haut

** Poème « Froid tardif, composé devant les narcisses sur le lac de montagne ». Haut

*** Les actuels Mandchous. Haut

**** En chinois 進士. Parfois transcrit « chin shih ». Haut

***** En chinois 張浚. Parfois transcrit Chang Chun. Haut

****** En chinois 誠齋. Parfois transcrit Cheng Chai. Haut

Bashô, « Seigneur ermite : l’intégrale des haïkus »

éd. La Table ronde, Paris

Il s’agit des haïkus de Matsuo Bashô*, figure illustre de la poésie japonaise (XVIIe siècle apr. J.-C.). Par son éthique de vie, encore plus que par son œuvre elle-même, ce fils de samouraï a imposé la forme actuelle du haïku, mais surtout il en a défini la manière, l’esprit : légèreté, recherche de simplicité, extrême respect pour la nature, et ce quelque chose qu’on ne peut définir facilement et qu’il faut sentir — une élégance intérieure, comme revêtue de pudeur discrète, qui est foncièrement japonaise. Son poème de la rainette est un fameux exemple du saut par lequel le haïku se débarrasse de l’artificiel pour atteindre la sobriété nue : « Vieil étang / une rainette y plongeant / chuchotis de l’eau »**. Ce haïku traduit et d’autres sont le premier ouvrage par lequel la poésie et la pensée asiatiques viennent jusqu’à Mme Marguerite Yourcenar qui a quinze ans : « Ce livre exquis a été l’équivalent pour moi d’une porte entrebâillée ; elle ne s’est plus jamais refermée depuis », écrit-elle dans une lettre datée de 1955. En 1982, pendant ses trois mois passés au Japon, elle suit sur les sentiers étroits la trace de Bashô ; et tandis qu’un ami japonais, qui la guide, commence à lui traduire « Elles mourront bientôt… », elle l’interrompt en citant par cœur la chute : « et pourtant n’en montrent rien / chant des cigales ». « Peut-être son plus beau poème », précise-t-elle dans un petit article intitulé « Bashô sur la route ». À Kyôto, elle visite la hutte qui a hébergé notre poète vers la fin de sa vie — Rakushisha*** (« la chaumière où tombent les kakis »****) qui lui « fait penser à la légère dépouille d’une cigale ». À l’intérieur, si on peut parler d’intérieur dans un lieu si ouvert aux intempéries, rien ou presque pour se protéger du passage des saisons, si présentes justement dans l’œuvre de Bashô « par les inconvénients et les malaises qu’elles apportent autant que par l’extase des yeux et de l’esprit que dispense leur beauté », comme explique Mme Yourcenar. Quant au maître lui-même : « Cet homme ambulant », écrit-elle, « qui a intitulé l’un de ses essais “Souvenirs d’un squelette exposé aux intempéries” voyage moins pour s’instruire… que pour subir. Subir est une faculté japonaise, poussée parfois jusqu’au masochisme [!], mais l’émotion et la connaissance chez Bashô naissent de cette soumission à l’événement ou à l’incident : la pluie, le vent, les longues marches, les ascensions sur les sentiers gelés des montagnes, les gîtes de hasard, comme celui de l’octroi à Shitomae où il partage une pièce au plancher de terre battue avec un cheval qui urine toute la nuit… » Sous des apparences de promenades aventureuses, ces pèlerinages éveillaient sa pensée et mettaient sa vie en conformité avec la haute idée qu’il se faisait du haïku : « Le vent me transperce / résigné à y laisser mes os / je pars en voyage »

* En japonais 松尾芭蕉. Autrefois transcrit Matsoura Bacho, Matsura Basho, Matsouo Bashô ou Matsuwo Bashô. Haut

** En japonais « 古池や蛙飛こむ水のおと ». Haut

*** En japonais 落柿舎. Haut

**** Parfois traduit « la villa où tombent les kakis », « villa aux kakis tombés » ou « la maison des kakis tombés à terre ». Haut

« Vörösmarty : le poète de la Renaissance hongroise »

dans « Cosmopolis », vol. 10, p. 115-128

Il s’agit de Michel Vörösmarty (Mihály Vörösmarty*), le premier poète complet dont la Hongrie ait pu s’enorgueillir (XIXe siècle). Après avoir résisté aux invasions étrangères pendant une bonne partie de son histoire, la Hongrie avait senti s’user ses forces ; la léthargie l’avait saisie, et elle avait éprouvé une espèce de lent engourdissement dont elle ne devait s’éveiller qu’avec les guerres napoléoniennes, après une longue période de germanisation et d’anéantissement. « L’instant fut unique. L’activité se rétablit spontanément, impatiente de s’exercer ; de tous côtés, des hommes surgirent, cherchant la voie nouvelle, la bonne orientation, l’acte conforme au génie hongrois »**. Un nom domine cette période : Michel Vörösmarty. Grand réformateur de la langue et créateur d’une poésie éminemment nationale, artiste noble et patriote ardent, Vörösmarty ouvrit le chemin que les Petœfi et les Arany allaient suivre. À vingt-cinq ans, il acheva son premier chef-d’œuvre : « La Fuite de Zalán »*** (« Zalán Futása »), épopée célébrant en dix chants la victoire mythique des Hongrois dans les plaines d’Alpár et la fuite de Zalán, le chef des Slaves et des Bulgares****. En voici le début : « Gloire de nos aïeux, où t’attardes-tu dans la brume nocturne ? On vit s’écrouler [les] siècles et, solitaire, tu erres sous leurs décombres dans la profondeur, avec un éclat [qui va] s’affaiblissant »*****. Cette épopée fonda la gloire de Vörösmarty ; elle retraçait, dans un brillant tableau, les exploits guerriers des ancêtres et leurs luttes pour la conquête du pays. La langue neuve et la couleur nationale valurent au poète l’admiration de ses compatriotes. En 1848, il subit les conséquences de cette gloire. Élu membre de la diète, il prit part à la Révolution, et après la catastrophe de Világos, qui vit la Hongrie succomber sous les forces de la Russie et de l’Autriche, il dut errer en se cachant dans des huttes de forestiers : « Nos patriam fugimus » (« Nous autres, nous fuyons la patrie »******), écrivit-il sur la porte d’une cabane misérable l’ayant abrité une nuit.

* Autrefois transcrit Michel Vœrœsmarty. Haut

** « Un Poète hongrois : Vörösmarty », p. 8. Haut

*** Parfois traduit « La Défaite de Zalán ». Haut

**** La chronique anonyme « Gesta Hungarorum » (« Geste des Hongrois », inédit en français), qui a servi de source à Vörösmarty, dit : « Le grand “khan”, prince de Bulgarie, grand-père du prince Zalán, s’était emparé de la terre qui se trouve entre la Theiss et le Danube… et il avait fait habiter là des Slaves et des Bulgares » (« Terram, quæ jacet inter Thisciam et Danubium, præoccupavisset sibi “keanus” magnus, dux Bulgarie, avus Salani ducis… et fecisset ibi habitare Sclavos et Bulgaros »). Haut

***** « Un Poète hongrois : Vörösmarty », p. 8. Haut

****** Virgile, « Bucoliques », poème I, v. 4. Haut

« Les Auteurs du printemps russe. Galitch »

éd. Noir sur blanc, Montricher

Il s’agit de M. Alexandre Galitch*, poète-chansonnier russe (XXe siècle). Avec son penchant à la satire corrosive, son maniement de l’argot des camps, son art de saisir les détails piquants de la vie des classes inférieures ou persécutées auxquelles il appartenait, M. Galitch a inauguré, guitare au poing, le genre du court sketch mis en vers et rendu avec une sûreté étonnante dans les accents et l’intonation. Dissidentes, subversives, ses ballades gênaient le pouvoir, qui ne pouvait leur pardonner de dire à haute voix ce que l’homme de la masse, l’homme de la rue pensait tout bas. Répandues très vite grâce à la technique nouvelle du magnétophone, elles raillaient la nomenklatura bureaucratique et ses privilèges (« privilèges nomenklaturaux, trahisons nomenklaturales », chantaient-elles en refrain) ainsi que l’humeur peureuse des petits fonctionnaires comme celui qui, ayant rêvé qu’il était le géant Atlas, ne parla de son rêve « ni à sa fille ni à sa femme » (« ni dotcheri ni jené »**) pour ne pas éveiller de soupçons. Aussi, en dépit de leur qualité poétique, en dépit de la popularité de leur auteur, devenu l’une des « voix de chevet » des étudiants et anticonformistes soviétiques, elles n’avaient aucune chance d’être imprimées dans les revues autorisées. On ne les publia qu’à l’étranger : en 1969, 1972 et 1974 à Francfort sous le titre de « Chansons » (« Pesni »***) ou « La Génération perdue »**** (« Pokolénié obretchionnykh »*****) de même qu’en 1971 à Paris sous le titre de « Poèmes de Russie » (« Poemy Rossii »******). Ces parutions clandestines aggravèrent encore le cas de M. Galitch aux yeux des autorités. Expulsé de l’Union des écrivains et celle des cinéastes, visité par des agents de surveillance, convoqué au KGB, rayé des scènes où il avait participé en tant qu’acteur, sans parler des enregistrements de ses ballades qu’on confisquait chez ses amis, M. Galitch se vit contraint en 1974 de quitter cette Russie à laquelle il était pourtant viscéralement attaché.

* En russe Александр Галич. Parfois transcrit Alexander Galich, Aleksandr Galicz ou Aleksandr Galič. De son vrai nom Alexandre Aronovitch Guinzbourg (Александр Аронович Гинзбург). Parfois transcrit Ginsburg, Guinsbourg, Ginzburg ou Ginzbourg. Haut

** En russe « ни дочери ни жене » Haut

*** En russe « Песни » Haut

**** Autrefois traduit « La Génération des condamnés ». Haut

***** En russe « Поколение обречённых ». Parfois transcrit « Pokolenie obretchennych » ou « Pokolenie obrechennykh ». Haut

****** En russe « Поэмы России ». Haut

« Chiyo-ni : une femme éprise de poésie »

éd. Pippa, coll. Kolam-Poésie, Paris

Il s’agit d’une traduction partielle de Kaga no Tchiyo-jo*, poétesse et nonne japonaise (XVIIIe siècle apr. J.-C.), également connue sous le surnom de Tchiyo-ni** (« Tchiyo la nonne »). Un maître du haïku, Roghennbô***, passa par la ville de province où habitait Tchiyo, encore toute jeune. « N’importe comment », pensa-t-elle, « je solliciterai d’un haïkiste aussi célèbre des conseils sur l’art de composer… » Et poussée par le démon de la poésie, elle s’en alla frapper à la porte de l’auberge et prier Roghennbô de lui donner une leçon de poésie. Fatigué par le long voyage, il lui dit de prendre l’encre et le papier et de composer quelque chose sur un sujet tout indiqué par la saison : le coucou. Puis, sans plus s’inquiéter d’elle, il commença à dormir en ronflant. Après avoir longuement réfléchi, Tchiyo composa une poésie et demanda timidement : « Excusez-moi, s’il vous plaît… — Qu’est-ce qu’il y a ? », dit le poète brusquement réveillé. Et toujours allongé, il lut la poésie qui lui était présentée sur un rouleau de papier. Il fut très surpris de voir qu’une fille de quinze ans était capable d’écrire avec tant de talent ; mais cachant son véritable sentiment, il déclara : « Voici une poésie qui n’a pas de sens. Compose donc quelque chose de plus vivant ». Et peu après, il se remit à ronfler. L’élève continua à méditer et à écrire. Elle composa vingt poésies, trente poésies, sans oser les montrer. À mesure que les heures s’écoulaient, des tas de papiers noircis s’entassaient. Ayant perdu la notion du temps, elle se désola : « Ah ! Dieu n’a pas voulu m’accorder le talent d’une vraie poétesse. Dès aujourd’hui, c’est fini ; je renonce complètement à écrire ». Au même instant, le son d’une cloche, venant on ne sait d’où, annonça l’arrivée de l’aurore. Roghennbô, qui était moine, se souleva d’un bond sur sa couche : « Comme j’ai bien dormi ! Mais… serait-ce déjà le matin ? »**** Au bruit de la voix qui frappait l’air, Tchiyo revint tout à coup à la réalité. Sans penser, désespérément, elle murmura cette exquise poésie :

« Coucou !
Coucou ! à ces mots,
Le jour est venu
 »

* En japonais 加賀千代女. Parfois transcrit Kaga no Chiyo-jo. Haut

** En japonais 千代尼. Parfois transcrit Chiyo-ni. Haut

*** En japonais 盧元坊. Parfois transcrit Rogenbō. Haut

**** « Une Poétesse japonaise au XVIIIe siècle : Kaga no Tchiyo-jo », p. 91-93. Haut

Seigetsu, « Jours d’errance : cent neuf haïkus »

éd. des Lisières, coll. Aphyllante, Sainte-Jalle

Il s’agit d’une traduction partielle d’Inoue Seigetsu*, haïkiste japonais qui vécut et mourut dans la mendicité (XIXe siècle). On dit parfois « qu’un écrivain ne devrait pas avoir d’autre biographie que ses livres » ; mais tombe-t-on sur quelque auteur errant, étranger à ce qu’on appelle « le monde », n’ayant ni aïeux ni famille connue, on se rend compte combien le moindre témoin extérieur aurait été d’un grand secours et d’une grande valeur historique et aurait pu nous donner de lui un signalement aussi exact que s’il eût été fait au Bureau des passeports. Quelle fut l’origine et l’éducation de Seigetsu ? Comment fut-il balloté par les vagues tumultueuses de la fin de l’époque d’Edo et du début de celle de Meiji ? Voilà des questions auxquelles personne ne peut répondre. Dans sa trente-sixième ou trente-septième année, ayant jeté ses armes de samouraï, cet homme apparut de nulle part le long de la vallée d’Ina, dans la province de Nagano, et il erra pendant trente autres années, en proposant ses poèmes calligraphiés à l’encre noire en échange du gîte et du couvert. L’auteur de « Rashômon », le célèbre Akutagawa Ryûnosuke, dira au sujet de ces calligraphies : « C’est tellement beau ! On peut dire que c’est une merveille »**. Pourtant, aussi beaux soient-ils, ces haïkus d’errance ne nous donnent aucun moyen pour déchirer le voile dont Seigetsu a voulu envelopper son existence. Voici un haïku : « La route du Nord / mon errance est ma maison / lointain feu de bois »***. On suppose que le soleil vient de se coucher sur notre poète toujours en marche. C’est l’hiver. Un feu de bois lointain, visible à travers une porte coulissante en papier, éveille de l’émoi au fond de son cœur. Autre haïku : « Le pluvier titube / la nuit vient le dégriser / on entend sa voix »****. On peut présumer que notre poète est ivre, et la nuit si froide qu’il a préféré marcher plutôt que de chercher vainement le sommeil. Il entend un pluvier dans le noir, et sans le voir, il s’imagine l’oiseau en train de tituber comme lui, compagnon de son vagabondage, et aussi de ses peines. Dernier haïku : « Pour le Nouvel An / un habit tout neuf ; jadis / j’avais une femme »*****. Notre poète, quelque pauvre qu’il soit, s’est vêtu d’habits neufs pour le jour de l’An comme c’est la coutume. Il est seul. Dans la première moitié de sa vie, il avait un logis accueillant et confortable ; mais on peut deviner que la perte de sa femme a précipité sa décision de s’éloigner de tout et de tous pour s’engager sur la voie du haïku : « Rencontrant le haïku », dit-il dans une rare confidence******, « je me mis à suivre le vent, à poursuivre les nuages, à goûter les fleurs, les oiseaux, et cette poésie devint la finalité de ma vie ».

* En japonais 井上井月. De son vrai nom Inoue Katsuzo (井上克三). Haut

** p. 22 Haut

*** En japonais « 行暮し越路や榾の遠明り ». Haut

**** En japonais « 酒さめて千鳥のまこときく夜かな ». Haut

***** En japonais « 妻持ちしことも有りしを着衣始 ». Haut

****** p. 21. Haut

Issa, « Haïkus satiriques »

éd. Pippa, coll. Kolam-Poésie, Paris

Il s’agit de Kobayashi Issa*, poète japonais (XVIIIe-XIXe siècle). C’est le plus grand maître du haïku, plus grand encore que Bashô, non seulement par son génie, mais aussi par son immense sympathie pour la vie qui ne lui fut cependant pas clémente. Du filet de bave d’un escargot sous la pluie, il pouvait sur-le-champ faire des tercets, dont l’élégante aisance émerveillait hommes et dieux : « Petit escargot / grimpe doucement surtout / c’est le mont Fuji ! »** Et aussi : « Porte de branchages / pour remplacer la serrure / juste un escargot »***. Son village natal était dans la province de Shinano, caché dans un repli de montagne. La neige fondait seulement en été ; et dès le début de l’automne, le givre apparaissait. Issa avait deux ans quand il perdit sa mère. Cela le rendait triste d’entendre tous les autres enfants se moquer de lui, en chantant : « On reconnaît l’enfant sans mère partout, il se tient devant la porte en se mordant les doigts ». C’est pour cela qu’il ne se mêlait pas à leurs jeux, mais restait accroupi près des fagots de bois et des bottes de foin entassés dans les champs : « Viens donc avec moi / et amusons-nous un peu / moineau sans parents ! »**** Il avait sept ans quand son père se remaria avec une fille de paysan, sévère et décidée. Bien vite, elle prit en grippe Issa qui, selon elle, avait le défaut de vouloir étudier. Dès que le printemps arrivait, il devait travailler aux champs toute la journée, ramasser les légumes, faire les foins, mener les chevaux, et toute la soirée, assis près de la fenêtre dans le clair de lune, tresser des sandales et des sabots avec de la paille, sans qu’il lui restât le moindre moment pour lire. Sa belle-mère lui interdisait même de se servir de la lampe. Chaque fois qu’il pouvait s’échapper, il allait lire en cachette chez Nakamura Rokuzaemon*****, patron d’auberge et poète, toujours constant à lui témoigner de l’amitié. Issa avait onze ans quand sa belle-mère mit au monde un fils. À partir de ce jour-là, de dure, elle devint méchante. Elle l’obligea à s’occuper du bébé, et chaque fois que celui-ci pleurait, elle l’en rendait de quelque façon responsable. Il recevait des coups de bâton cent fois par jour, huit mille fois par mois. Une aube de printemps, dans sa quatorzième année, las de sa belle-mère et de ses colères plus coupantes que la bise de montagne, il quitta la maison où il était né et prit le chemin de la capitale. Son père l’accompagna jusqu’au village voisin et lui dit : « Ne fais rien qui puisse laisser les gens penser du mal de toi, et reviens bientôt me montrer ton tendre visage »

* En japonais 小林一茶. Haut

** En japonais « 蝸牛そろそろのぼれ富士の山 ». Haut

*** En japonais « 柴の戸や錠の代りにかたつむり ». Haut

**** En japonais « 我と来て遊べや親のない雀 ». Haut

***** En japonais 中村六左衛門. Haut

Issa, « Haïku »

éd. Verdier, Lagrasse

Il s’agit de Kobayashi Issa*, poète japonais (XVIIIe-XIXe siècle). C’est le plus grand maître du haïku, plus grand encore que Bashô, non seulement par son génie, mais aussi par son immense sympathie pour la vie qui ne lui fut cependant pas clémente. Du filet de bave d’un escargot sous la pluie, il pouvait sur-le-champ faire des tercets, dont l’élégante aisance émerveillait hommes et dieux : « Petit escargot / grimpe doucement surtout / c’est le mont Fuji ! »** Et aussi : « Porte de branchages / pour remplacer la serrure / juste un escargot »***. Son village natal était dans la province de Shinano, caché dans un repli de montagne. La neige fondait seulement en été ; et dès le début de l’automne, le givre apparaissait. Issa avait deux ans quand il perdit sa mère. Cela le rendait triste d’entendre tous les autres enfants se moquer de lui, en chantant : « On reconnaît l’enfant sans mère partout, il se tient devant la porte en se mordant les doigts ». C’est pour cela qu’il ne se mêlait pas à leurs jeux, mais restait accroupi près des fagots de bois et des bottes de foin entassés dans les champs : « Viens donc avec moi / et amusons-nous un peu / moineau sans parents ! »**** Il avait sept ans quand son père se remaria avec une fille de paysan, sévère et décidée. Bien vite, elle prit en grippe Issa qui, selon elle, avait le défaut de vouloir étudier. Dès que le printemps arrivait, il devait travailler aux champs toute la journée, ramasser les légumes, faire les foins, mener les chevaux, et toute la soirée, assis près de la fenêtre dans le clair de lune, tresser des sandales et des sabots avec de la paille, sans qu’il lui restât le moindre moment pour lire. Sa belle-mère lui interdisait même de se servir de la lampe. Chaque fois qu’il pouvait s’échapper, il allait lire en cachette chez Nakamura Rokuzaemon*****, patron d’auberge et poète, toujours constant à lui témoigner de l’amitié. Issa avait onze ans quand sa belle-mère mit au monde un fils. À partir de ce jour-là, de dure, elle devint méchante. Elle l’obligea à s’occuper du bébé, et chaque fois que celui-ci pleurait, elle l’en rendait de quelque façon responsable. Il recevait des coups de bâton cent fois par jour, huit mille fois par mois. Une aube de printemps, dans sa quatorzième année, las de sa belle-mère et de ses colères plus coupantes que la bise de montagne, il quitta la maison où il était né et prit le chemin de la capitale. Son père l’accompagna jusqu’au village voisin et lui dit : « Ne fais rien qui puisse laisser les gens penser du mal de toi, et reviens bientôt me montrer ton tendre visage »

* En japonais 小林一茶. Haut

** En japonais « 蝸牛そろそろのぼれ富士の山 ». Haut

*** En japonais « 柴の戸や錠の代りにかたつむり ». Haut

**** En japonais « 我と来て遊べや親のない雀 ». Haut

***** En japonais 中村六左衛門. Haut

Issa, « En village de miséreux : choix de poèmes »

éd. Gallimard, coll. Connaissance de l’Orient, Paris

Il s’agit de Kobayashi Issa*, poète japonais (XVIIIe-XIXe siècle). C’est le plus grand maître du haïku, plus grand encore que Bashô, non seulement par son génie, mais aussi par son immense sympathie pour la vie qui ne lui fut cependant pas clémente. Du filet de bave d’un escargot sous la pluie, il pouvait sur-le-champ faire des tercets, dont l’élégante aisance émerveillait hommes et dieux : « Petit escargot / grimpe doucement surtout / c’est le mont Fuji ! »** Et aussi : « Porte de branchages / pour remplacer la serrure / juste un escargot »***. Son village natal était dans la province de Shinano, caché dans un repli de montagne. La neige fondait seulement en été ; et dès le début de l’automne, le givre apparaissait. Issa avait deux ans quand il perdit sa mère. Cela le rendait triste d’entendre tous les autres enfants se moquer de lui, en chantant : « On reconnaît l’enfant sans mère partout, il se tient devant la porte en se mordant les doigts ». C’est pour cela qu’il ne se mêlait pas à leurs jeux, mais restait accroupi près des fagots de bois et des bottes de foin entassés dans les champs : « Viens donc avec moi / et amusons-nous un peu / moineau sans parents ! »**** Il avait sept ans quand son père se remaria avec une fille de paysan, sévère et décidée. Bien vite, elle prit en grippe Issa qui, selon elle, avait le défaut de vouloir étudier. Dès que le printemps arrivait, il devait travailler aux champs toute la journée, ramasser les légumes, faire les foins, mener les chevaux, et toute la soirée, assis près de la fenêtre dans le clair de lune, tresser des sandales et des sabots avec de la paille, sans qu’il lui restât le moindre moment pour lire. Sa belle-mère lui interdisait même de se servir de la lampe. Chaque fois qu’il pouvait s’échapper, il allait lire en cachette chez Nakamura Rokuzaemon*****, patron d’auberge et poète, toujours constant à lui témoigner de l’amitié. Issa avait onze ans quand sa belle-mère mit au monde un fils. À partir de ce jour-là, de dure, elle devint méchante. Elle l’obligea à s’occuper du bébé, et chaque fois que celui-ci pleurait, elle l’en rendait de quelque façon responsable. Il recevait des coups de bâton cent fois par jour, huit mille fois par mois. Une aube de printemps, dans sa quatorzième année, las de sa belle-mère et de ses colères plus coupantes que la bise de montagne, il quitta la maison où il était né et prit le chemin de la capitale. Son père l’accompagna jusqu’au village voisin et lui dit : « Ne fais rien qui puisse laisser les gens penser du mal de toi, et reviens bientôt me montrer ton tendre visage »

* En japonais 小林一茶. Haut

** En japonais « 蝸牛そろそろのぼれ富士の山 ». Haut

*** En japonais « 柴の戸や錠の代りにかたつむり ». Haut

**** En japonais « 我と来て遊べや親のない雀 ». Haut

***** En japonais 中村六左衛門. Haut

Issa, « “Ora ga haru”, Mon Année de printemps »

éd. C. Defaut, Nantes

Il s’agit de Kobayashi Issa*, poète japonais (XVIIIe-XIXe siècle). C’est le plus grand maître du haïku, plus grand encore que Bashô, non seulement par son génie, mais aussi par son immense sympathie pour la vie qui ne lui fut cependant pas clémente. Du filet de bave d’un escargot sous la pluie, il pouvait sur-le-champ faire des tercets, dont l’élégante aisance émerveillait hommes et dieux : « Petit escargot / grimpe doucement surtout / c’est le mont Fuji ! »** Et aussi : « Porte de branchages / pour remplacer la serrure / juste un escargot »***. Son village natal était dans la province de Shinano, caché dans un repli de montagne. La neige fondait seulement en été ; et dès le début de l’automne, le givre apparaissait. Issa avait deux ans quand il perdit sa mère. Cela le rendait triste d’entendre tous les autres enfants se moquer de lui, en chantant : « On reconnaît l’enfant sans mère partout, il se tient devant la porte en se mordant les doigts ». C’est pour cela qu’il ne se mêlait pas à leurs jeux, mais restait accroupi près des fagots de bois et des bottes de foin entassés dans les champs : « Viens donc avec moi / et amusons-nous un peu / moineau sans parents ! »**** Il avait sept ans quand son père se remaria avec une fille de paysan, sévère et décidée. Bien vite, elle prit en grippe Issa qui, selon elle, avait le défaut de vouloir étudier. Dès que le printemps arrivait, il devait travailler aux champs toute la journée, ramasser les légumes, faire les foins, mener les chevaux, et toute la soirée, assis près de la fenêtre dans le clair de lune, tresser des sandales et des sabots avec de la paille, sans qu’il lui restât le moindre moment pour lire. Sa belle-mère lui interdisait même de se servir de la lampe. Chaque fois qu’il pouvait s’échapper, il allait lire en cachette chez Nakamura Rokuzaemon*****, patron d’auberge et poète, toujours constant à lui témoigner de l’amitié. Issa avait onze ans quand sa belle-mère mit au monde un fils. À partir de ce jour-là, de dure, elle devint méchante. Elle l’obligea à s’occuper du bébé, et chaque fois que celui-ci pleurait, elle l’en rendait de quelque façon responsable. Il recevait des coups de bâton cent fois par jour, huit mille fois par mois. Une aube de printemps, dans sa quatorzième année, las de sa belle-mère et de ses colères plus coupantes que la bise de montagne, il quitta la maison où il était né et prit le chemin de la capitale. Son père l’accompagna jusqu’au village voisin et lui dit : « Ne fais rien qui puisse laisser les gens penser du mal de toi, et reviens bientôt me montrer ton tendre visage »

* En japonais 小林一茶. Haut

** En japonais « 蝸牛そろそろのぼれ富士の山 ». Haut

*** En japonais « 柴の戸や錠の代りにかたつむり ». Haut

**** En japonais « 我と来て遊べや親のない雀 ». Haut

***** En japonais 中村六左衛門. Haut

Baïf, « Œuvres complètes. Tome III. Les Jeux »

éd. H. Champion, Paris

Il s’agit des « Œuvres complètes » de Jean-Antoine de Baïf*, poète français (XVIe siècle apr. J.-C.). Tandis que Du Bellay et Ronsard ont vu maintes fois leurs « Œuvres complètes » éditées, celles de Baïf ont dû attendre le XXIe siècle pour être enfin réunies (encore que seuls les premiers tomes ont paru à ce jour). Il est vrai que ses vers, où il est tout de même aisé de trouver quelques passages admirables, sont souvent de lecture laborieuse et mal récompensée. Son style est gauche. Son inspiration est toute d’emprunt. Il prend à pleines mains dans les poètes de l’« Anthologie grecque » et leurs imitateurs néo-latins, à moins qu’il ne pille les pétrarquistes et les bembistes italiens. Victime de sa trop grande facilité, il laisse passer des incorrections, des solécismes, des maladresses et écrit négligemment, sans tâtonnement comme sans retouches : « La phrase s’étend, s’étire, abuse des rejets… ; parce qu’il ne sut jamais ni se surveiller ni se contraindre », déclare un critique**. « On pourrait presque dire qu’on a plus de peine à lire ses vers, qu’il n’en eut… à les composer ; car il paraît que, de son temps, on l’accusait déjà de négligence », disent d’autres***. Au reste, Baïf se rend compte de sa nonchalance, l’avoue et ne veut pas s’en corriger : « Le pis que l’on dira, c’est que je suis de ceux qui à se repolir sont un peu paresseux, et que mes rudes vers n’ont [pas] été, sur l’enclume, remis assez de fois »****. Feuilletant ses propres poèmes, il trouve « leur sujet si bizarre et divers, qu’en lire trois du long de grand-honte je n’ose »***** ; mais loin d’essayer de corriger ces bizarreries, il affecte une entière indifférence et préfère renoncer aux premières places : « Mon but est de me plaire aux chansons que je chante… Si nul ne s’en contente, il faut que je m’en passe »******. De plus en plus, il se sent une vocation de réformateur. Traducteur de l’« Antigone » de Sophocle et de « L’Eunuque » de Térence, au moins autant musicien que poète, il veut simplifier l’orthographe en la réduisant à la phonétique et appliquer à la poésie française le vers métrique. Pour assurer le succès de sa réforme, il fonde une Académie de poésie et de musique, plus d’un demi-siècle avant l’Académie française. Son Académie ne réussira pas mieux que ses vers et son orthographe. Néanmoins, on ne peut qu’admirer la persévérance de ce grand expérimentateur qui, de poésie en poésie, allait multipliant les tentatives ; par le foisonnement de ses « Œuvres complètes », il mérite cette épitaphe qu’un contemporain******* lui a dressée : « Baïf étant la Mer de Poésie, il fit — épris de haute fantaisie — couler partout les ondes de Permesse********, suivant les pas des Muses de la Grèce… Ores qu’il est mort… cette belle eau pour la France est tarie ».

* On rencontre aussi les graphies Jean-Antoine de Bayf et Jan-Antoéne de Baïf. Haut

** Raoul Morçay. Haut

*** Claude-Sixte Sautreau de Marsy et Barthélemy Imbert. Haut

**** Le poème « Ma Francine, il est temps de te montrer au jour… ». Haut

***** Le poème « Amour, quand je revois tout ce que je compose… ». Haut

****** Le poème « Mais sans m’en aviser serais-je misérable ?… ». Haut

******* Jean Vauquelin de La Fresnaye. Haut

******** Rivière arrosant la demeure des Muses. Haut

Issa, « Et pourtant, et pourtant : poèmes »

éd. Moundarren, Millemont

Il s’agit de Kobayashi Issa*, poète japonais (XVIIIe-XIXe siècle). C’est le plus grand maître du haïku, plus grand encore que Bashô, non seulement par son génie, mais aussi par son immense sympathie pour la vie qui ne lui fut cependant pas clémente. Du filet de bave d’un escargot sous la pluie, il pouvait sur-le-champ faire des tercets, dont l’élégante aisance émerveillait hommes et dieux : « Petit escargot / grimpe doucement surtout / c’est le mont Fuji ! »** Et aussi : « Porte de branchages / pour remplacer la serrure / juste un escargot »***. Son village natal était dans la province de Shinano, caché dans un repli de montagne. La neige fondait seulement en été ; et dès le début de l’automne, le givre apparaissait. Issa avait deux ans quand il perdit sa mère. Cela le rendait triste d’entendre tous les autres enfants se moquer de lui, en chantant : « On reconnaît l’enfant sans mère partout, il se tient devant la porte en se mordant les doigts ». C’est pour cela qu’il ne se mêlait pas à leurs jeux, mais restait accroupi près des fagots de bois et des bottes de foin entassés dans les champs : « Viens donc avec moi / et amusons-nous un peu / moineau sans parents ! »**** Il avait sept ans quand son père se remaria avec une fille de paysan, sévère et décidée. Bien vite, elle prit en grippe Issa qui, selon elle, avait le défaut de vouloir étudier. Dès que le printemps arrivait, il devait travailler aux champs toute la journée, ramasser les légumes, faire les foins, mener les chevaux, et toute la soirée, assis près de la fenêtre dans le clair de lune, tresser des sandales et des sabots avec de la paille, sans qu’il lui restât le moindre moment pour lire. Sa belle-mère lui interdisait même de se servir de la lampe. Chaque fois qu’il pouvait s’échapper, il allait lire en cachette chez Nakamura Rokuzaemon*****, patron d’auberge et poète, toujours constant à lui témoigner de l’amitié. Issa avait onze ans quand sa belle-mère mit au monde un fils. À partir de ce jour-là, de dure, elle devint méchante. Elle l’obligea à s’occuper du bébé, et chaque fois que celui-ci pleurait, elle l’en rendait de quelque façon responsable. Il recevait des coups de bâton cent fois par jour, huit mille fois par mois. Une aube de printemps, dans sa quatorzième année, las de sa belle-mère et de ses colères plus coupantes que la bise de montagne, il quitta la maison où il était né et prit le chemin de la capitale. Son père l’accompagna jusqu’au village voisin et lui dit : « Ne fais rien qui puisse laisser les gens penser du mal de toi, et reviens bientôt me montrer ton tendre visage »

* En japonais 小林一茶. Haut

** En japonais « 蝸牛そろそろのぼれ富士の山 ». Haut

*** En japonais « 柴の戸や錠の代りにかたつむり ». Haut

**** En japonais « 我と来て遊べや親のない雀 ». Haut

***** En japonais 中村六左衛門. Haut