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Mot-clefpoésie

genre lit­té­raire

Tu Fu, «Œuvre poétique. Tome III. Au bout du monde (759)»

éd. Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque chinoise, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Biblio­thèque chi­noise, Paris

Il s’agit de l’«Œuvre poé­tique» de Tu Fu* qui se défi­nit par la sobrié­té des sen­ti­ments et l’exact réa­lisme des tableaux. Sans se per­mettre des com­men­taires trop per­son­nels, s’effaçant, dis­pa­rais­sant en tant qu’auteur devant ses poé­sies qui parlent d’elles-mêmes, Tu Fu peint les scènes fami­lières de la vie cou­rante, les misères du petit peuple en proie à la guerre, à la famine et aux injus­tices. Son «Œuvre poé­tique» adopte un ton égal et appa­rem­ment impas­sible, mais qu’un détail vient tout à coup rendre vivant, voire poi­gnant, grâce au choix de deux ou trois mots («der­rière les portes de laque rouge, viandes et vins empestent; sur les che­mins, les affa­més laissent leurs os gelés») aux­quels l’auteur sait don­ner leur valeur entière, et qu’on dirait écrits pour l’éternité. Tu Fu est, à ce titre, le plus clas­sique des poètes chi­nois, même s’il y en a d’autres dont le génie est supé­rieur au sien**. «Le trait prin­ci­pal de son talent, celui qui domine l’œuvre et vient le pre­mier à l’esprit cher­chant une impres­sion géné­rale, c’est le carac­tère conscient et comme réflé­chi de ses œuvres. Tu Fu est un artiste tou­jours sûr et conscient de ses moyens, sachant tou­jours par­fai­te­ment le but auquel il tend. Il n’a guère d’élans impré­vus, de digres­sions dues à des émo­tions spon­ta­né­ment écloses; il règle ses œuvres et leur effet avec la per­fec­tion d’un méca­nisme infaillible, ne lais­sant rien au hasard, n’omettant rien d’essentiel, n’ajoutant rien de super­flu… Mais ce sont là, pré­ci­sé­ment, les traits essen­tiels des prin­cipes de l’école clas­sique, les qua­li­tés idéales aux­quelles tend… la men­ta­li­té artis­tique des Tang***, période du clas­si­cisme chi­nois», dit M. Georges Mar­gou­liès.

* En chi­nois 杜甫. Par­fois trans­crit Du Fu, Dou-fou, Thou-fou, Thu Fu ou Tou Fou. Haut

** Li Po et Bai Juyi. Haut

*** De l’an 618 à l’an 907. Haut

Sarafian, «Le Livre de la sagesse»

dans Stéphane Cermakian, « Poétique de l’exil : Friedrich Hölderlin, Arthur Rimbaud et Nigoghos Sarafian » (éd. Classiques Garnier, coll. Littérature • Histoire • Politique, Paris), p. 337-346

dans Sté­phane Cer­ma­kian, «Poé­tique de l’exil : Frie­drich Höl­der­lin, Arthur Rim­baud et Nigo­ghos Sara­fian» (éd. Clas­siques Gar­nier, coll. Lit­té­ra­ture • His­toire • Poli­tique, Paris), p. 337-346

Il s’agit d’une tra­duc­tion par­tielle de «Cita­delle» («Mitch­na­pert»*) de Nigo­ghos Sara­fian**, dit Nico­las Sara­fian, poète majeur de la dia­spo­ra armé­nienne. Né à bord d’un bateau fai­sant route de Constan­ti­nople (Tur­quie) à Var­na (Bul­ga­rie), un dimanche de Pâques, Sara­fian n’aura pu s’enraciner nulle part. Le lit­to­ral de la mer Noire, comme plus tard le bois de Vin­cennes, seront pour lui les lieux pri­vi­lé­giés où il se sen­ti­ra proche de sa patrie, de l’humanité, tout en étant seul au bout du monde, aban­don­né de tous, pareil à un condam­né à mort qui ignore sa faute : «Je regarde mon pays de la rive étran­gère et je suis étran­ger comme Armé­nien; étran­ger au monde en même temps… Mes poèmes sont mou­vants comme la mer. Mon pays est tou­jours deux, je me sens deux avec lui», écrit-il***. Sa famille pro­ve­nait de la ville chré­tienne d’Agn**** (l’actuelle Kema­liye) qu’elle avait dû fuir au moment des mas­sacres dili­gen­tés par le sul­tan Abdül­ha­mid II, sur­nom­mé «le sul­tan rouge», en 1895-1896. Et elle dis­pa­rais­sait en par­tie dans le géno­cide de 1915. Il ren­con­tra la lit­té­ra­ture sur les bancs des écoles armé­niennes de Var­na et Constan­ti­nople, où ensei­gnaient les grands maîtres, les Hagop Ocha­gan, les Vahan Tékéyan, qui avaient échap­pé d’une façon ou d’une autre à ces car­nages. Mais avec les attaques kéma­listes de 1922, qui ache­vaient l’œuvre d’extermination com­men­cée des décen­nies aupa­ra­vant, Sara­fian, comme bon nombre de ses pairs, aban­don­na Constan­ti­nople à jamais et gagna la France par la Bul­ga­rie, la Rou­ma­nie, le reste de l’Europe, les­té d’une unique valise, l’adresse d’une église armé­nienne ou celle d’un proche à la main. «Notre patrie nous a échap­pé, elle a glis­sé sous nos pieds nous pro­je­tant à la mer. Mais c’est la meilleure occa­sion pour apprendre à nager», écrit-il*****. Débu­tait une vie sacri­fiée à la folie d’écrire. À sa façon, toute l’œuvre poé­tique de Sara­fian tente de médi­ter sur l’expérience de l’Arménien à l’étranger, de celui qui n’a nulle part où jeter l’ancre, nul port tran­quille et sûr : «Des­tin de celui qui est né hors de son pays. Je ne puis m’en éloi­gner, et pour­tant je sais que cette sépa­ra­tion est indis­pen­sable pour créer de grandes choses. La vie hale­tante nous attend. Les années passent rapi­de­ment. Et toutes ces années ont lais­sé leur amer­tume», écrit-il

* En armé­nien occi­den­tal «Միջնաբերդ». Haut

** En armé­nien occi­den­tal Նիկողոս Սարաֆեան. Haut

*** Dans Bele­dian, «Cin­quante Ans de lit­té­ra­ture armé­nienne en France», p. 428. Haut

**** En armé­nien occi­den­tal Ակն. Par­fois trans­crit Agĕn ou Akn. Ville fon­dée, au début du XIe siècle apr. J.-C., par des Armé­niens qui vinrent s’établir en Asie Mineure avec le roi Sénék‘érim. Haut

***** Dans id. p. 7. Haut

Sarafian, «Le Bois de Vincennes»

éd. Parenthèses, coll. Arménies, Marseille

éd. Paren­thèses, coll. Armé­nies, Mar­seille

Il s’agit du «Bois de Vin­cennes» («Vén­sé­ni andare»*) de Nigo­ghos Sara­fian**, dit Nico­las Sara­fian, poète majeur de la dia­spo­ra armé­nienne. Né à bord d’un bateau fai­sant route de Constan­ti­nople (Tur­quie) à Var­na (Bul­ga­rie), un dimanche de Pâques, Sara­fian n’aura pu s’enraciner nulle part. Le lit­to­ral de la mer Noire, comme plus tard le bois de Vin­cennes, seront pour lui les lieux pri­vi­lé­giés où il se sen­ti­ra proche de sa patrie, de l’humanité, tout en étant seul au bout du monde, aban­don­né de tous, pareil à un condam­né à mort qui ignore sa faute : «Je regarde mon pays de la rive étran­gère et je suis étran­ger comme Armé­nien; étran­ger au monde en même temps… Mes poèmes sont mou­vants comme la mer. Mon pays est tou­jours deux, je me sens deux avec lui», écrit-il***. Sa famille pro­ve­nait de la ville chré­tienne d’Agn**** (l’actuelle Kema­liye) qu’elle avait dû fuir au moment des mas­sacres dili­gen­tés par le sul­tan Abdül­ha­mid II, sur­nom­mé «le sul­tan rouge», en 1895-1896. Et elle dis­pa­rais­sait en par­tie dans le géno­cide de 1915. Il ren­con­tra la lit­té­ra­ture sur les bancs des écoles armé­niennes de Var­na et Constan­ti­nople, où ensei­gnaient les grands maîtres, les Hagop Ocha­gan, les Vahan Tékéyan, qui avaient échap­pé d’une façon ou d’une autre à ces car­nages. Mais avec les attaques kéma­listes de 1922, qui ache­vaient l’œuvre d’extermination com­men­cée des décen­nies aupa­ra­vant, Sara­fian, comme bon nombre de ses pairs, aban­don­na Constan­ti­nople à jamais et gagna la France par la Bul­ga­rie, la Rou­ma­nie, le reste de l’Europe, les­té d’une unique valise, l’adresse d’une église armé­nienne ou celle d’un proche à la main. «Notre patrie nous a échap­pé, elle a glis­sé sous nos pieds nous pro­je­tant à la mer. Mais c’est la meilleure occa­sion pour apprendre à nager», écrit-il*****. Débu­tait une vie sacri­fiée à la folie d’écrire. À sa façon, toute l’œuvre poé­tique de Sara­fian tente de médi­ter sur l’expérience de l’Arménien à l’étranger, de celui qui n’a nulle part où jeter l’ancre, nul port tran­quille et sûr : «Des­tin de celui qui est né hors de son pays. Je ne puis m’en éloi­gner, et pour­tant je sais que cette sépa­ra­tion est indis­pen­sable pour créer de grandes choses. La vie hale­tante nous attend. Les années passent rapi­de­ment. Et toutes ces années ont lais­sé leur amer­tume», écrit-il

* En armé­nien occi­den­tal «Վենսենի անտառը». Haut

** En armé­nien occi­den­tal Նիկողոս Սարաֆեան. Haut

*** Dans Bele­dian, «Cin­quante Ans de lit­té­ra­ture armé­nienne en France», p. 428. Haut

**** En armé­nien occi­den­tal Ակն. Par­fois trans­crit Agĕn ou Akn. Ville fon­dée, au début du XIe siècle apr. J.-C., par des Armé­niens qui vinrent s’établir en Asie Mineure avec le roi Sénék‘érim. Haut

***** Dans id. p. 7. Haut

«Contes et Légendes annamites»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit d’une antho­lo­gie de la lit­té­ra­ture popu­laire du Viêt-nam. Long­temps dédai­gnée par les let­trés, parce qu’elle ne menait pas aux car­rières man­da­ri­nales, cette lit­té­ra­ture avait tou­jours été culti­vée par l’effort ano­nyme du peuple. Ain­si donc, à côté de la lit­té­ra­ture offi­cielle, qui chan­tait en vers savants les hommes et les choses de la Chine, il exis­tait une lit­té­ra­ture popu­laire, en grande par­tie orale, qui expri­mait sous une forme tan­tôt naïve et simple, tan­tôt nar­quoise et volon­tiers humo­ris­tique, l’âme popu­laire du Viêt-nam. «Tan­dis que les let­trés s’enfermaient dans leur tour d’ivoire et se plai­saient à com­po­ser des vers chi­nois qui, ici, res­semblent bien aux vers latins, ou à com­men­ter les vieux clas­siques, le peuple tra­vaillait à for­mer la langue et à pro­duire cette riche lit­té­ra­ture popu­laire com­po­sée de dic­tons, de pro­verbes, de sen­tences, de dis­tiques, de phrases, locu­tions et expres­sions plus ou moins asso­nan­cées por­tant des allu­sions aux faits du pas­sé ou aux cou­tumes locales, et sur­tout de chan­sons, de ces belles et douces chan­sons qui s’élèvent les nuits d’été du fond des paillotes ou de l’immensité des rizières et des étangs et semblent se réper­cu­ter dans l’espace jusqu’à la cime fris­son­nante des bam­bous. Elles sont, ces chan­sons, d’un charme infi­ni, d’une sua­vi­té pro­fonde. Qui­conque a enten­du une fois chan­ter par des repi­queuses de riz du del­ta ton­ki­nois ou des sam­pa­nières de la rivière de Huê des chan­sons comme celle-ci :

Mon­tagne, ô mon­tagne, pour­quoi êtes-vous si haute?
Vous cachez le soleil et vous me cachez le visage de mon bien-aimé!

n’oubliera jamais cet accent d’indéfinissable mélan­co­lie lamar­ti­nienne qui révèle le fonds de poé­sie de la race, en même temps qu’il montre l’excellence de la langue capable d’exprimer de tels sen­ti­ments», dit très bien Phạm Quỳnh

«Tombent, tombent les gouttes d’argent : chants du peuple aïnou»

éd. Gallimard, coll. L’Aube des peuples, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. L’Aube des peuples, Paris

Il s’agit de chants tra­di­tion­nels des Aïnous*. À l’instar des Amé­rin­diens, ce qui reste aujourd’hui du peuple aïnou, autre­fois si remar­quable et si épris de liber­té, est exclu­si­ve­ment et misé­ra­ble­ment can­ton­né dans les réserves de l’île de Hok­kai­dô; il est en voie d’extinction, aban­don­né à un sort peu enviable, qu’il ne mérite pas. Avant l’établissement des Japo­nais, le ter­ri­toire aïnou s’étendait de l’île de Hok­kai­dô, appe­lée Ezo, jusqu’aux deux pro­lon­ge­ments de cette île, égre­nés comme des cha­pe­lets, se déployant l’un vers le Nord-Ouest, l’autre vers le Nord-Est : l’île de Sakha­line, appe­lée Kita-Ezo**Ezo du Nord»); et l’archipel des Kou­riles, appe­lé Oku-Ezo***Ezo des confins»). Ce n’est qu’au début du XVIIe siècle que l’État japo­nais inves­tit un daï­mio à Mat­su­mae, mais celui-ci se conten­tait en quelque sorte de mon­ter la garde contre les Aïnous. Il n’avait aucune idée sérieuse du ter­ri­toire de ces «hommes poi­lus» («kebi­to»****) dont il igno­rait tout ou à peu près tout, et il inter­di­sait à ses sujets de s’y aven­tu­rer loin ou d’y entre­prendre quoi que ce soit, rap­porte le père de Ange­lis. Terres par­fai­te­ment négli­geables et négli­gées, ces îles furent la seule par­tie du globe qui échap­pa à l’activité infa­ti­gable du capi­taine Cook. Et à ce titre, elles pro­vo­quèrent la curio­si­té de La Pérouse, qui, depuis son départ de France, brû­lait d’impatience d’être le pre­mier à y avoir abor­dé. En 1787, les fré­gates sous son com­man­de­ment mouillèrent devant Sakha­line, et les Fran­çais, des­cen­dus à terre, entrèrent en contact avec «une race d’hommes dif­fé­rente de celle des Japo­nais, des Chi­nois, des Kamt­cha­dales et des Tar­tares dont ils ne sont sépa­rés que par un canal»*****. C’étaient les Aïnous. Quoique n’ayant jamais abor­dé aux Kou­riles, La Pérouse éta­blit avec cer­ti­tude, d’après la rela­tion de Kra­ché­nin­ni­kov et l’identité du voca­bu­laire com­po­sé par ce Russe avec celui qu’il recueillit sur place, que les habi­tants des Kou­riles, ceux de Sakha­line et de Hok­kai­dô avaient «une ori­gine com­mune». Leurs manières douces et graves et leur intel­li­gence éten­due firent impres­sion sur La Pérouse, qui les com­pa­ra à celles des Euro­péens ins­truits : «Nous par­vînmes à leur faire com­prendre que nous dési­rions qu’ils figu­rassent la forme de leur pays et de celui des Mand­chous. Alors, un des vieillards se leva, et avec le bout de sa pique, il figu­ra la côte de Tar­ta­rie à l’Ouest, cou­rant à peu près [du] Nord [au] Sud. À l’Est, vis-à-vis et dans la même direc­tion, il figu­ra… son propre pays; il avait lais­sé entre la Tar­ta­rie et son île un détroit, et se tour­nant vers nos vais­seaux qu’on aper­ce­vait du rivage, il mar­qua, par un trait, qu’on pou­vait y pas­ser… Sa saga­ci­té pour devi­ner toutes nos ques­tions était extrême, mais moindre encore que celle d’un second insu­laire, âgé à peu près de trente ans, qui, voyant que les figures tra­cées sur le sable s’effaçaient, prit un de nos crayons avec du papier. Il y figu­ra son île [et tra­ça] par des traits le nombre de jour­nées de pirogue néces­saire pour se rendre du lieu où nous étions [jusqu’à] l’embouchure du Séga­lien******»

* On ren­contre aus­si les gra­phies Aïnos et Ainu. Ce terme signi­fie «être humain» dans la langue du même nom. Haut

** En japo­nais 北蝦夷. Haut

*** En japo­nais 奥蝦夷. Par­fois trans­crit Oku-Yezo, Oko-Ieso ou Okou-Yes­so. Haut

**** En japo­nais 毛人. Haut

***** «Le Voyage de Lapé­rouse (1785-1788). Tome II», p. 387. Haut

****** L’actuel fleuve Amour. Haut

Novalis, «Les Disciples à Saïs • Hymnes à la nuit • Journal intime»

éd. Fata Morgana, Saint-Clément

éd. Fata Mor­ga­na, Saint-Clé­ment

Il s’agit des «Dis­ciples à Saïs» («Die Lehr­linge zu Sais») et autres œuvres de Nova­lis, roman­tique alle­mand, ancêtre loin­tain du sym­bo­lisme (XVIIIe siècle). Le comte de Pla­ten écrit dans ses «Jour­naux»* : «On est pour les roman­tiques alle­mands, [mais] moi, j’aime les Anciens. On m’a lu un jour une poé­sie de Nova­lis, dont je n’ai pas com­pris une seule syl­labe». Il est vrai que l’œuvre de Nova­lis est l’une des plus énig­ma­tiques, l’une des moins com­pré­hen­sibles de la poé­sie alle­mande; elle est, d’un bout à l’autre, un code secret, un chiffre dont la clef s’appelle Sophie von Kühn, dite Sophie de Kühn. C’est au cours d’une tour­née admi­nis­tra­tive, en 1795, que Nova­lis ren­con­tra, au châ­teau de Grü­nin­gen**, cette toute jeune fille, un peu femme déjà, en qui devait s’incarner son idéal; elle n’avait pas encore treize prin­temps. Il tom­ba aus­si­tôt sous son charme et bien­tôt il se fian­ça avec elle. Entre ce jeune homme rêveur et cette «fleur bleue» («blaue Blume») qui s’ouvrait à la vie, sui­vant le mot de Nova­lis, naquit une idylle aus­si inso­lite que brève. Sophie mou­rait à peine deux ans plus tard, en 1797, après de cruelles souf­frances cau­sées par une tumeur. Sa fra­gile et angé­lique figure, sur laquelle la dou­leur et sur­tout l’ombre solen­nelle de la mort avaient répan­du une pré­coce matu­ri­té, lais­sa à Nova­lis un sou­ve­nir impé­ris­sable et funèbre. «Le soir s’est fait autour de moi», dit-il trois jours plus tard***, «pen­dant que je regar­dais se lever l’aurore de ma vie.» Si ensuite son étude favo­rite devint la phi­lo­so­phie, c’est qu’elle s’appelait au fond comme sa bien-aimée : Sophie. Si ensuite il se décla­ra fer­vem­ment chré­tien, c’est que, dans le déchaî­ne­ment des mal­heurs de Sophie, il crut recon­naître ceux de Jésus. Elle était, pour lui, l’être céleste qui était venu réa­li­ser un idéal jusque-là vague­ment pres­sen­ti et rêvé, et main­te­nant contem­plé dans sa réa­li­té :

«Des­cen­dons», dit-il****, «vers la tendre Fian­cée,
Vers notre Bien-Aimé Jésus!
Venez, l’ombre du soir s’est éployée
Douce aux amants par le deuil abat­tus…
»

* En date du 10 avril 1817. Haut

** Par­fois trans­crit Gru­ningue. Haut

*** Dans Hen­ri Lich­ten­ber­ger, «Nova­lis», p. 55. Haut

**** «Les Dis­ciples à Saïs • Hymnes à la nuit • Jour­nal intime», p. 90. Haut

comte de Platen, «Odes italiennes : poèmes»

éd. La Différence, coll. Littérature-Le Fleuve et l’Écho, Paris

éd. La Dif­fé­rence, coll. Lit­té­ra­ture-Le Fleuve et l’Écho, Paris

Il s’agit d’une tra­duc­tion par­tielle des «Odes» («Oden») du comte August von Pla­ten, dit Auguste de Pla­ten, poète alle­mand (XIXe siècle). Il appar­te­nait à une famille noble et fut des­ti­né, selon un usage répan­du dans les pays ger­ma­niques, à l’état mili­taire. Mais une iro­nie du des­tin sem­bla prendre plai­sir à lui enle­ver toute occa­sion de briller sur un champ de bataille. Car le jour où il devint offi­cier dans l’armée, le 31 mars 1814, fut le jour même où les Alliés met­taient fin à leur pre­mière cam­pagne de France. Et quand, lors de la deuxième, la divi­sion bava­roise dont il fai­sait par­tie pas­sa le Rhin à Mann­heim, le 13 juin 1815, elle se trou­va bien trop loin de Water­loo pour prendre part au moindre com­bat. Aus­si, notre sol­dat ren­tra en Alle­magne en n’ayant accom­pli, selon ses mots, qu’une «action paci­fique»* en cette guerre. L’amour d’une Fran­çaise émi­grée à Munich, la jolie mar­quise Euphra­sie de Bois­sé­son, sem­bla désor­mais poindre en son cœur. Voi­ci à quelle occa­sion il avait fait sa ren­contre : «À la suite de la vic­toire rem­por­tée sur la France, il y eut ce matin un “Te Deum” à la cha­pelle royale où j’étais de ser­vice. La joie me fut don­née d’y ren­con­trer la jeune mar­quise de B. qui est cer­tai­ne­ment la plus jolie jeune fille à la Cour»**. Mais cet amour fémi­nin, le seul, paraît-il, de sa vie, fut vite dis­si­pé. Confi­né dans une fier­té altière, un farouche iso­le­ment, il mon­tra de plus en plus de mépris pour les temps où il vivait et les goûts domi­nants de sa nation, qui n’offraient à ses yeux que pla­ti­tude et bas­sesse. Voué au seul ser­vice de la beau­té antique, «immuable et tou­jours essen­tielle» («unwan­del­bar und stets bedeut­sam»), il par­tit pour le sol sacré de l’Italie, qu’il appe­la sa véri­table patrie, et dont il s’institua le grand prêtre. Ses poèmes en mètres «anti­qui­sants» alle­mands, où il chan­ta tan­tôt les décep­tions humaines, tan­tôt les ruines majes­tueuses de Rome, tan­tôt Venise et le «sou­pir éter­nel» qui sort des «palais où trô­naient jadis la joie et l’allégresse»***, sont les fleurs les plus pré­cieuses de sa cou­ronne lyrique. La déca­dence pré­sente, la gloire déchue des cités ita­liennes, ne jetant plus que l’ombre de leurs anciens jours, se voit déplo­rée par lui avec une sobrié­té et une véri­té de colo­ris qui font par­ta­ger au lec­teur l’émotion de l’écrivain. «Aucun poète», dit le comte Adolphe de Cir­court, «n’a sen­ti plus pro­fon­dé­ment que Pla­ten, n’a expri­mé avec plus de véri­té, cette émo­tion géné­reuse que l’aspect d’une grande ruine, la dis­so­lu­tion d’une antique puis­sance fait éprou­ver aux âmes capables de sym­pa­thie pour ce que la Terre voit pas­ser d’élevé.» «Je n’ai pu moins faire que de recon­naître la richesse de son talent», nuance Gœthe****, «mais il lui manque l’amour. Jamais il n’exercera toute l’action qu’il aurait dû.»

* «Jour­naux», p. 172. Haut

** id. p. 72. Haut

*** «Son­nets d’amour et Son­nets véni­tiens», p. 147. Haut

**** «Conver­sa­tions avec Gœthe dans les der­nières années de sa vie; trad. par Jean Chu­ze­ville. Tome I», p. 170. Haut

comte de Platen, «Églogues et Idylles • L’Élégie “Au théâtre de Taormina”»

éd. La Différence, coll. Le Fleuve et l’Écho, Paris

éd. La Dif­fé­rence, coll. Le Fleuve et l’Écho, Paris

Il s’agit des «Églogues et Idylles» («Eklo­gen und Idyl­len») et «L’Élégie “Au théâtre de Taor­mi­na”» («Die Ele­gie “Im Thea­ter von Taor­mi­na”») du comte August von Pla­ten, dit Auguste de Pla­ten, poète alle­mand (XIXe siècle). Il appar­te­nait à une famille noble et fut des­ti­né, selon un usage répan­du dans les pays ger­ma­niques, à l’état mili­taire. Mais une iro­nie du des­tin sem­bla prendre plai­sir à lui enle­ver toute occa­sion de briller sur un champ de bataille. Car le jour où il devint offi­cier dans l’armée, le 31 mars 1814, fut le jour même où les Alliés met­taient fin à leur pre­mière cam­pagne de France. Et quand, lors de la deuxième, la divi­sion bava­roise dont il fai­sait par­tie pas­sa le Rhin à Mann­heim, le 13 juin 1815, elle se trou­va bien trop loin de Water­loo pour prendre part au moindre com­bat. Aus­si, notre sol­dat ren­tra en Alle­magne en n’ayant accom­pli, selon ses mots, qu’une «action paci­fique»* en cette guerre. L’amour d’une Fran­çaise émi­grée à Munich, la jolie mar­quise Euphra­sie de Bois­sé­son, sem­bla désor­mais poindre en son cœur. Voi­ci à quelle occa­sion il avait fait sa ren­contre : «À la suite de la vic­toire rem­por­tée sur la France, il y eut ce matin un “Te Deum” à la cha­pelle royale où j’étais de ser­vice. La joie me fut don­née d’y ren­con­trer la jeune mar­quise de B. qui est cer­tai­ne­ment la plus jolie jeune fille à la Cour»**. Mais cet amour fémi­nin, le seul, paraît-il, de sa vie, fut vite dis­si­pé. Confi­né dans une fier­té altière, un farouche iso­le­ment, il mon­tra de plus en plus de mépris pour les temps où il vivait et les goûts domi­nants de sa nation, qui n’offraient à ses yeux que pla­ti­tude et bas­sesse. Voué au seul ser­vice de la beau­té antique, «immuable et tou­jours essen­tielle» («unwan­del­bar und stets bedeut­sam»), il par­tit pour le sol sacré de l’Italie, qu’il appe­la sa véri­table patrie, et dont il s’institua le grand prêtre. Ses poèmes en mètres «anti­qui­sants» alle­mands, où il chan­ta tan­tôt les décep­tions humaines, tan­tôt les ruines majes­tueuses de Rome, tan­tôt Venise et le «sou­pir éter­nel» qui sort des «palais où trô­naient jadis la joie et l’allégresse»***, sont les fleurs les plus pré­cieuses de sa cou­ronne lyrique. La déca­dence pré­sente, la gloire déchue des cités ita­liennes, ne jetant plus que l’ombre de leurs anciens jours, se voit déplo­rée par lui avec une sobrié­té et une véri­té de colo­ris qui font par­ta­ger au lec­teur l’émotion de l’écrivain. «Aucun poète», dit le comte Adolphe de Cir­court, «n’a sen­ti plus pro­fon­dé­ment que Pla­ten, n’a expri­mé avec plus de véri­té, cette émo­tion géné­reuse que l’aspect d’une grande ruine, la dis­so­lu­tion d’une antique puis­sance fait éprou­ver aux âmes capables de sym­pa­thie pour ce que la Terre voit pas­ser d’élevé.» «Je n’ai pu moins faire que de recon­naître la richesse de son talent», nuance Gœthe****, «mais il lui manque l’amour. Jamais il n’exercera toute l’action qu’il aurait dû.»

* «Jour­naux», p. 172. Haut

** id. p. 72. Haut

*** «Son­nets d’amour et Son­nets véni­tiens», p. 147. Haut

**** «Conver­sa­tions avec Gœthe dans les der­nières années de sa vie; trad. par Jean Chu­ze­ville. Tome I», p. 170. Haut

comte de Platen, «Le Livre des épigrammes»

éd. La Différence, coll. Le Fleuve et l’Écho, Paris

éd. La Dif­fé­rence, coll. Le Fleuve et l’Écho, Paris

Il s’agit des «Épi­grammes» («Epi­gramme») du comte August von Pla­ten, dit Auguste de Pla­ten, poète alle­mand (XIXe siècle). Il appar­te­nait à une famille noble et fut des­ti­né, selon un usage répan­du dans les pays ger­ma­niques, à l’état mili­taire. Mais une iro­nie du des­tin sem­bla prendre plai­sir à lui enle­ver toute occa­sion de briller sur un champ de bataille. Car le jour où il devint offi­cier dans l’armée, le 31 mars 1814, fut le jour même où les Alliés met­taient fin à leur pre­mière cam­pagne de France. Et quand, lors de la deuxième, la divi­sion bava­roise dont il fai­sait par­tie pas­sa le Rhin à Mann­heim, le 13 juin 1815, elle se trou­va bien trop loin de Water­loo pour prendre part au moindre com­bat. Aus­si, notre sol­dat ren­tra en Alle­magne en n’ayant accom­pli, selon ses mots, qu’une «action paci­fique»* en cette guerre. L’amour d’une Fran­çaise émi­grée à Munich, la jolie mar­quise Euphra­sie de Bois­sé­son, sem­bla désor­mais poindre en son cœur. Voi­ci à quelle occa­sion il avait fait sa ren­contre : «À la suite de la vic­toire rem­por­tée sur la France, il y eut ce matin un “Te Deum” à la cha­pelle royale où j’étais de ser­vice. La joie me fut don­née d’y ren­con­trer la jeune mar­quise de B. qui est cer­tai­ne­ment la plus jolie jeune fille à la Cour»**. Mais cet amour fémi­nin, le seul, paraît-il, de sa vie, fut vite dis­si­pé. Confi­né dans une fier­té altière, un farouche iso­le­ment, il mon­tra de plus en plus de mépris pour les temps où il vivait et les goûts domi­nants de sa nation, qui n’offraient à ses yeux que pla­ti­tude et bas­sesse. Voué au seul ser­vice de la beau­té antique, «immuable et tou­jours essen­tielle» («unwan­del­bar und stets bedeut­sam»), il par­tit pour le sol sacré de l’Italie, qu’il appe­la sa véri­table patrie, et dont il s’institua le grand prêtre. Ses poèmes en mètres «anti­qui­sants» alle­mands, où il chan­ta tan­tôt les décep­tions humaines, tan­tôt les ruines majes­tueuses de Rome, tan­tôt Venise et le «sou­pir éter­nel» qui sort des «palais où trô­naient jadis la joie et l’allégresse»***, sont les fleurs les plus pré­cieuses de sa cou­ronne lyrique. La déca­dence pré­sente, la gloire déchue des cités ita­liennes, ne jetant plus que l’ombre de leurs anciens jours, se voit déplo­rée par lui avec une sobrié­té et une véri­té de colo­ris qui font par­ta­ger au lec­teur l’émotion de l’écrivain. «Aucun poète», dit le comte Adolphe de Cir­court, «n’a sen­ti plus pro­fon­dé­ment que Pla­ten, n’a expri­mé avec plus de véri­té, cette émo­tion géné­reuse que l’aspect d’une grande ruine, la dis­so­lu­tion d’une antique puis­sance fait éprou­ver aux âmes capables de sym­pa­thie pour ce que la Terre voit pas­ser d’élevé.» «Je n’ai pu moins faire que de recon­naître la richesse de son talent», nuance Gœthe****, «mais il lui manque l’amour. Jamais il n’exercera toute l’action qu’il aurait dû.»

* «Jour­naux», p. 172. Haut

** id. p. 72. Haut

*** «Son­nets d’amour et Son­nets véni­tiens», p. 147. Haut

**** «Conver­sa­tions avec Gœthe dans les der­nières années de sa vie; trad. par Jean Chu­ze­ville. Tome I», p. 170. Haut

comte de Platen, «Sonnets d’amour et Sonnets vénitiens»

éd. La Différence, coll. Orphée, Paris

éd. La Dif­fé­rence, coll. Orphée, Paris

Il s’agit des «Son­nets véni­tiens» («Sonette aus Vene­dig») et des «Son­nets d’amour» («Lie­bes­so­nette») du comte August von Pla­ten, dit Auguste de Pla­ten, poète alle­mand (XIXe siècle). Il appar­te­nait à une famille noble et fut des­ti­né, selon un usage répan­du dans les pays ger­ma­niques, à l’état mili­taire. Mais une iro­nie du des­tin sem­bla prendre plai­sir à lui enle­ver toute occa­sion de briller sur un champ de bataille. Car le jour où il devint offi­cier dans l’armée, le 31 mars 1814, fut le jour même où les Alliés met­taient fin à leur pre­mière cam­pagne de France. Et quand, lors de la deuxième, la divi­sion bava­roise dont il fai­sait par­tie pas­sa le Rhin à Mann­heim, le 13 juin 1815, elle se trou­va bien trop loin de Water­loo pour prendre part au moindre com­bat. Aus­si, notre sol­dat ren­tra en Alle­magne en n’ayant accom­pli, selon ses mots, qu’une «action paci­fique»* en cette guerre. L’amour d’une Fran­çaise émi­grée à Munich, la jolie mar­quise Euphra­sie de Bois­sé­son, sem­bla désor­mais poindre en son cœur. Voi­ci à quelle occa­sion il avait fait sa ren­contre : «À la suite de la vic­toire rem­por­tée sur la France, il y eut ce matin un “Te Deum” à la cha­pelle royale où j’étais de ser­vice. La joie me fut don­née d’y ren­con­trer la jeune mar­quise de B. qui est cer­tai­ne­ment la plus jolie jeune fille à la Cour»**. Mais cet amour fémi­nin, le seul, paraît-il, de sa vie, fut vite dis­si­pé. Confi­né dans une fier­té altière, un farouche iso­le­ment, il mon­tra de plus en plus de mépris pour les temps où il vivait et les goûts domi­nants de sa nation, qui n’offraient à ses yeux que pla­ti­tude et bas­sesse. Voué au seul ser­vice de la beau­té antique, «immuable et tou­jours essen­tielle» («unwan­del­bar und stets bedeut­sam»), il par­tit pour le sol sacré de l’Italie, qu’il appe­la sa véri­table patrie, et dont il s’institua le grand prêtre. Ses poèmes en mètres «anti­qui­sants» alle­mands, où il chan­ta tan­tôt les décep­tions humaines, tan­tôt les ruines majes­tueuses de Rome, tan­tôt Venise et le «sou­pir éter­nel» qui sort des «palais où trô­naient jadis la joie et l’allégresse»***, sont les fleurs les plus pré­cieuses de sa cou­ronne lyrique. La déca­dence pré­sente, la gloire déchue des cités ita­liennes, ne jetant plus que l’ombre de leurs anciens jours, se voit déplo­rée par lui avec une sobrié­té et une véri­té de colo­ris qui font par­ta­ger au lec­teur l’émotion de l’écrivain. «Aucun poète», dit le comte Adolphe de Cir­court, «n’a sen­ti plus pro­fon­dé­ment que Pla­ten, n’a expri­mé avec plus de véri­té, cette émo­tion géné­reuse que l’aspect d’une grande ruine, la dis­so­lu­tion d’une antique puis­sance fait éprou­ver aux âmes capables de sym­pa­thie pour ce que la Terre voit pas­ser d’élevé.» «Je n’ai pu moins faire que de recon­naître la richesse de son talent», nuance Gœthe****, «mais il lui manque l’amour. Jamais il n’exercera toute l’action qu’il aurait dû.»

* «Jour­naux», p. 172. Haut

** id. p. 72. Haut

*** «Son­nets d’amour et Son­nets véni­tiens», p. 147. Haut

**** «Conver­sa­tions avec Gœthe dans les der­nières années de sa vie; trad. par Jean Chu­ze­ville. Tome I», p. 170. Haut

Schiller, «Poésies»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de l’ode «À la joie» («An die Freude»*) et autres poé­sies de Frie­drich Schil­ler. En 1782, «Les Bri­gands» furent joués pour la pre­mière fois sur le théâtre de Mann­heim, devant une foule pres­sée de spec­ta­teurs accou­rus de près et de loin. L’affluence fut telle que, si l’on n’avait réser­vé une place à Schil­ler, il eût pu dif­fi­ci­le­ment assis­ter à sa propre pièce. Ce fut un triomphe, un enthou­siasme comme on n’en avait jamais vu en Alle­magne. Cepen­dant, cette heu­reuse cir­cons­tance, notre poète l’expiait par de cruels sou­cis dus à la même cause. Car les dettes qu’il avait contrac­tées en fai­sant impri­mer cette pièce à ses frais et à ses risques deve­naient de jour en jour plus criantes. Tous les exem­plaires s’étaient ven­dus, mais les béné­fices étaient pour le libraire. Notre poète, déses­pé­ré, ne sut vers qui se tour­ner. Et le direc­teur du théâtre lui fit la sourde oreille quand, se débat­tant contre la pau­vre­té, Schil­ler vint implo­rer son aide géné­reuse et la faveur d’un congé, en pro­met­tant de dire bien haut : «C’est à un dieu que nous devons ces loi­sirs; car il sera pour moi, tou­jours, un dieu» («Deus nobis hæc otia fecit; namque erit ille mihi sem­per deus»**). Le refus du direc­teur déter­mi­na notre poète à rési­gner ses fonc­tions de dra­ma­turge. Libre, mais tou­jours sans res­sources, il essaya un moyen de salut qui, dans ce temps-là comme main­te­nant, était bien pré­caire. Il fon­da une revue lit­té­raire. «La Tha­lie du Rhin»***Rhei­nische Tha­lia»), tel fut le titre de ce recueil. Les abon­nés firent défaut. Les détrac­teurs, en revanche, s’acharnèrent sur Schil­ler, à tel point que le séjour à Mann­heim lui devint impos­sible, into­lé­rable. Il par­tit à Goh­lis, un vil­lage des envi­rons de Leip­zig, où il loua une modeste chambre de pay­san, pla­cée sous les combles. C’est là qu’il alla cher­cher refuge pour mûrir ses pen­sées et pour ache­ver ses pièces, en écou­tant le concert des voix de la nature. Un matin, le hasard de sa pro­me­nade le condui­sit dans un bos­quet sur les bords de la Pleisse. À quelques pas devant lui, il aper­çut un jeune homme pâle, les yeux hagards, les poi­gnets liés par un ban­deau, prêt à se jeter dans l’abîme. Schil­ler, sachant lui aus­si de quel poids pèsent sur le cœur cer­tains moments de la vie, pous­sa les branches et lia conver­sa­tion avec le misé­rable. C’était un étu­diant en théo­lo­gie, presque un ado­les­cent, qui depuis six mois vivait seule­ment de pain et d’eau, et à qui il ne res­tait plus ni forces phy­siques pour sup­por­ter ces pri­va­tions ni forces morales pour espé­rer. Notre poète lui don­na le peu qu’il avait sur lui, et lui deman­da en échange la pro­messe de retar­der de huit jours son pro­jet de sui­cide. Le len­de­main ou le sur­len­de­main, Schil­ler assis­tait à une fête de mariage dans une riche famille de Leip­zig. Au moment où l’assemblée était la plus bruyante, il se leva sou­dain, il racon­ta avec cha­leur et élo­quence la scène dont il avait été témoin, il récla­ma de tous les invi­tés des secours pour le mal­heu­reux et il fit lui-même la quête, une assiette à la main. La col­lecte fut si consi­dé­rable qu’elle suf­fit à sou­te­nir le pauvre étu­diant jusqu’au jour où il eut une place.

* Autre­fois tra­duit «Au plai­sir». Haut

** Vir­gile, «Buco­liques», poème I, v. 6-7. Haut

*** Par­fois tra­duit «La Tha­lie rhé­nane». Tha­lie, muse de la comé­die et de la poé­sie pas­to­rale, tient dans la main droite le bâton recour­bé des ber­gers et porte de la main gauche un masque comique. Haut

Callinos, «Chant guerrier»

dans Tyrtée, « Les Chants », XIXᵉ siècle, p. 44-49

dans Tyr­tée, «Les Chants», XIXe siècle, p. 44-49

Il s’agit du «Chant guer­rier» («Âis­ma»*) de Cal­li­nos d’Éphèse**. Sauf Homère et peut-être Hésiode, Cal­li­nos est le plus ancien poète grec connu (VIIe siècle av. J.-C.). Dans le temps où il vivait, les Cim­mé­riens, bar­bares venus d’Europe, avaient enva­hi l’Asie Mineure et atta­quaient les cités ioniennes, qui étaient elles-mêmes en proie à des dis­sen­sions récentes, si bien que la guerre était par­tout. Au milieu de tels bou­le­ver­se­ments, il était impos­sible à un poète de ne pas chan­ter la guerre, qu’il voyait mena­çante aux portes de sa cité. Ses com­pa­triotes, tout amol­lis par la tran­quille jouis­sance de la paix habi­tuelle, son­geaient peu à se défendre. Cal­li­nos essaya de les sor­tir de cette espèce de léthar­gie dans laquelle ils étaient ense­ve­lis : «Quand donc mar­che­rez-vous? Qui vous retient, sol­dats? Devant vos com­pa­gnons, ne rou­gis­sez-vous pas? Sans doute, lorsqu’au loin Mars étend sa furie, vous croyez être en paix. L’ennemi vous attend!…»*** Son «Chant guer­rier», conser­vé par Stra­bon, est un éner­gique appel aux armes, une véhé­mente Mar­seillaise, qui annonce la manière de Tyr­tée, à qui cer­tains ont vou­lu l’attribuer. On peut en admi­rer, si on lit le grec, «le mou­ve­ment caden­cé et un peu lourd des dis­tiques, les solides attaches des phrases, et sur­tout les sons mâles et un peu durs de la langue de Cal­li­nos»****. Cal­li­nos est aus­si le pre­mier qui, selon le témoi­gnage de Stra­bon, mit en vogue la légende d’Apollon Smin­thien, c’est-à-dire Apol­lon «dieu des rats». Cette œuvre mytho­lo­gique est per­due. Mais le cha­pitre sur les sou­ris dans «La Per­son­na­li­té des ani­maux» d’Élien per­met d’en recons­ti­tuer le sujet : Des Cré­tois, qui à cause d’un désastre vou­laient quit­ter leur pays pour aller s’établir ailleurs, deman­dèrent à Apol­lon de leur dési­gner un bon endroit. L’oracle leur ordon­na de s’établir à l’endroit où des «êtres nés de la terre» («gêge­neis»*****) vien­draient leur faire la guerre. S’étant embar­qués, ils par­vinrent aux envi­rons de la future Hamaxi­tos et y trou­vèrent un abri conve­nable pour se repo­ser. Mais pen­dant leur som­meil, des rats sor­tirent de terre de tous côtés et vinrent ron­ger les cour­roies de leurs bou­cliers et les cordes de leurs arcs. À leur réveil, s’étant sou­ve­nus de l’oracle, les Cré­tois crurent en avoir com­pris le sens; et comme, par ailleurs, toutes leurs armes étaient hors d’état de ser­vir, ils s’établirent en ce lieu et consa­crèrent une fameuse sta­tue à Apol­lon, qui le repré­sen­tait debout, le pied posé sur un rat.******

* En grec «ᾎσμα». Haut

** En grec Καλλῖνος. Autre­fois trans­crit Kal­li­nos ou Cal­li­nus. Haut

*** p. 47. Haut

**** Georges Le Bidois, «Études d’analyse cri­tique appli­quée aux poètes grecs. Le Lyrisme», p. 307. Haut

***** En grec γηγενεῖς. Haut

****** Cette sta­tue, comme d’autres, sera plus tard des­cen­due et traî­née par des cordes à Constan­ti­nople, non tant pour orner les places de la nou­velle capi­tale chré­tienne, que pour dépouiller de leurs orne­ments les anciens dieux païens. Haut

Mazilescu, «Il se fera silence, il se fera soir»

éd. Comp’act, coll. La Polygraphe, Chambéry

éd. Comp’act, coll. La Poly­graphe, Cham­bé­ry

Il s’agit des recueils «Il se fera silence, il se fera soir» («Va fi liniște, va fi seară»), «Frag­ments de la région de jadis» («Frag­mente din regiu­nea de odi­nioară») et «Vers» («Ver­su­ri») de M. Vir­gil Mazi­les­cu, l’un des der­niers sur­réa­listes rou­mains. Exa­gé­rant un peu, je dirais que la poé­sie de M. Mazi­les­cu a com­men­cé et fini dans la taverne de l’Union des écri­vains à Buca­rest. La table où il s’asseyait chaque soir n’était pas seule­ment le coin de l’établissement où les plus copieuses quan­ti­tés de vod­ka étaient englou­ties; c’était éga­le­ment une sorte d’atelier, un cénacle lit­té­raire. Entre deux dis­cours tra­giques, empes­tant l’alcool, agré­men­tés de l’invocation de la belle Rodi­ca, sa déesse et «la plus grande réa­li­sa­tion de [sa] vie»*, ponc­tués, enfin, de jurons, qu’il était le seul à pou­voir se per­mettre en l’éminente pré­sence de MM. Marin Pre­da et Nichi­ta Stă­nes­cu assis devant lui, M. Mazi­les­cu décla­mait sa toute der­nière poé­sie, tout en y opé­rant de petites mais impor­tantes retouches. On l’appelait «le tailleur de dia­mants»**, car il don­nait à sa poé­sie une pre­mière forme, puis il retran­chait, ajou­tait, sub­sti­tuait des mots pen­dant des mois, si bien que ses convives finis­saient par l’apprendre par cœur en l’entendant réci­ter si sou­vent. Comme tous les vers d’ivrogne, ceux de M. Mazi­les­cu appa­raissent tou­jours d’une façon ou d’une autre inter­rom­pus, ellip­tiques, inex­pli­ca­ble­ment accro­chés à leur propre logique dif­fé­rente de la nôtre, échap­pant à la gram­maire. Infé­rieurs aux vers lucides si l’on veut, ils ont, cepen­dant, ce mérite qu’ils donnent la ferme convic­tion que la poé­sie, c’est la chose la plus essen­tielle qui soit, la chose qui se réveille le plus tôt et qui s’éteint en der­nier lieu en nous, quand bien même nous serions assis dans une taverne aux confins du monde civi­li­sé là où les map­pe­mondes indiquent seule­ment «Ibi sunt leones» («Là se trouvent des lions») : «Qui donc se tient là au bord de l’abîme et dit et parle en regar­dant sans cesse à sa montre, comme un vieillard sai­si de panique à la tom­bée de la nuit? Ses pen­sées [sont] plus éteintes qu’une bou­gie éteinte. “Ibi sunt leones.” C’est là que se croisent en effet les deux zones : [celle] de la vie et [celle] de la confiance incom­men­su­rable en l’éternité. Par là, il pousse des fleurs. “Ibi sunt leones”», dit M. Mazi­les­cu

* «Il se fera silence, il se fera soir», p. 13. Haut

** En rou­main «şle­fui­to­rul de dia­mante». Haut