Li Po, « L’Immortel banni sur terre “buvant seul sous la lune” »

éd. A. Michel, Paris

éd. A. Mi­chel, Pa­ris

Il s’agit de Li Po1, le poète le plus ta­len­tueux de la Chine, avec Bai Juyi (VIIIe siècle apr. J.-C.). C’est un gé­nie ex­tra­va­gant, en qui s’opposent la vo­lonté d’approcher des dieux et l’enlisement dans l’ivrognerie, l’amitié fi­dèle et la so­li­tude fière et in­domp­table, mais qui tra­duit avec une mer­veilleuse ai­sance, dans une langue par­faite, les sen­ti­ments les plus vrais et les plus uni­ver­sels. Aussi, ses poèmes sont-ils, de­puis plus de mille deux cents ans, si po­pu­laires en Chine, qu’on les trouve par­tout ins­crits : dans le ca­bi­net du let­tré comme dans la mai­son du la­bou­reur, sur les bronzes, sur les por­ce­laines et jusque sur les po­te­ries d’un usage jour­na­lier. En voici le plus cé­lèbre :

« De­vant le lit le clair de lune,
Comme du givre sur le sol
Le­vant la tête je contemple la lune sur la mon­tagne
Bais­sant la tête je songe au pays na­tal
 »2.

Li Po na­quit en l’an 701 apr. J.-C. Sa mère lui donna le nom de Tai Po (« le grand brillant »), parce que dans le temps qu’elle le conçut, il lui sem­bla que l’éclatante étoile du ber­ger s’arrêtait sur sa tête. Après avoir fait ses études à un âge très pré­coce, Li Tai Po, ou plus sim­ple­ment Li Po, s’adonna à la poé­sie pour la­quelle il se sen­tait né : « Avec le maître de la Fa­laise de l’Est, je me re­tire au Sud [des monts] Min-shan. J’y vis per­ché pen­dant plu­sieurs an­nées sans ja­mais mettre le pied dans une ville. J’apprivoise des oi­seaux rares, plus d’un mil­lier. Quand je les ap­pelle, ils viennent man­ger dans ma main, sans mé­fiance… À Chiang-ling, je ren­contre Sima Cheng-chen3… Il me dit que j’ai l’allure d’un im­mor­tel et l’ossature d’un taoïste. Il m’invite à l’accompagner dans les voyages de l’esprit au-delà des huit pôles »4. En l’an 742 apr. J.-C., Li Po ar­riva à Ch’ang-an, où était alors la Cour. Il fut in­tro­duit chez le sa­vant Ho Che-chang5, qui fut ravi d’avoir dans sa mai­son quelqu’un avec qui il pût s’entretenir des choses de l’esprit. Ho Che-chang ne tarda pas à faire de son hôte le meilleur de ses amis ; il lui fai­sait lire ses poèmes et était si charmé de la beauté de plu­sieurs d’entre eux, qu’il lui dit un jour, dans un ac­cès d’admiration : « Vous n’êtes pas un homme, vous êtes un es­prit qu’on a ren­voyé du ciel sur la terre pour faire hon­neur aux hommes »6. Ho Che-chang ne s’en tint pas à des sen­ti­ments sté­riles ; il tra­vailla à faire la for­tune de son ami. Il en parla à l’Empereur comme d’un pro­dige et lui ins­pira l’envie de le voir. « J’ai dans ma mai­son », dit-il à ce sei­gneur, « une des mer­veilles de votre règne : c’est un poète, tel peut-être qu’il n’en a point en­core paru de sem­blable ; il réunit toutes les par­ties qui font le grand homme en ce genre. Je n’ai osé en par­ler plus tôt à Votre Ma­jesté, à cause d’un dé­faut dont il pa­raît dif­fi­cile qu’il se cor­rige : il aime le vin et en boit quel­que­fois avec ex­cès ; mais que ses poé­sies sont belles ! Ju­gez-en vous-même, sei­gneur », conti­nua-t-il en lui met­tant entre les mains quelques poèmes. Ainsi, Li Po en­tra dans les bonnes grâces de l’Empereur.

« la poé­sie de Li Po est un “cas” dans notre lit­té­ra­ture »

Un des di­ver­tis­se­ments fa­vo­ris de Li Po était de se rendre, sur le soir, dans quelqu’une des ta­vernes qui étaient aux abords des villes. Il met­tait alors les ha­bits qu’il avait re­çus de l’Empereur, et s’asseyant gra­ve­ment sur un ta­bou­ret comme sur un trône, il se fai­sait ser­vir, par ses com­pa­gnons, une ou plu­sieurs tasses de vin qu’ils lui pré­sen­taient à ge­noux, de la même ma­nière que les am­bas­sa­deurs des princes étran­gers pré­sen­taient leur tri­but à l’Empereur. Dans la soixan­tième an­née de son âge, de re­tour d’une telle beu­ve­rie, Li Po prit la route du fleuve, comme étant la plus com­mode : il se jeta à l’eau et se noya. « L’image de la mort hante Li Po dou­lou­reu­se­ment », dit un tra­duc­teur chi­nois7. « Il a trouvé, pour ex­pri­mer son pro­fond pes­si­misme et sa ré­volte im­puis­sante, des ac­cents pa­thé­tiques sem­blables à ceux de cet Oc­ci­den­tal qui — beau­coup, beau­coup plus tard — de­vait gé­mir : “Ô dou­leur ! ô dou­leur ! Le temps mange la vie…”8 Son ins­pi­ra­tion fou­gueuse ne se ren­contre presque ja­mais chez d’autres poètes. J’estime même que la poé­sie de Li Po est un “cas” dans notre lit­té­ra­ture. Pour cette rai­son, les Chi­nois sur­nomment Li Po le “gé­nie cé­leste”, au­tre­ment dit un gé­nie in­com­pa­rable, mais resté mys­té­rieux ; ce qui ex­plique notre demi-in­com­pré­hen­sion à son égard. En tout cas, cette ins­pi­ra­tion… ne convient pas au goût des let­trés chi­nois. Ceux-ci pré­fèrent Tu Fu à Li Po, parce que leur propre ins­pi­ra­tion s’apparente da­van­tage à celle de Tu Fu. Les cri­tiques croient à un ef­fet du ha­sard et ne cherchent pas plus loin. Ce­pen­dant, en étu­diant à fond la vie et l’œuvre du poète, je pense que Li Po dut comp­ter des étran­gers parmi ses as­cen­dants ou tout au moins su­bit une forte in­fluence étran­gère. » Le si­no­logue fran­çais Paul Pel­liot a élu­cidé par une hy­po­thèse le « cas » Li Po, en fixant dans le Kir­ghizs­tan ac­tuel, plus pré­ci­sé­ment à Suyab, le lieu de sa nais­sance — une hy­po­thèse qui a été de­puis ad­mise par les sa­vants.

Il n’existe pas moins de sept tra­duc­tions fran­çaises des poèmes, mais s’il fal­lait n’en choi­sir qu’une seule, je choi­si­rais celle de Mme Cheng Wing fun et M. Hervé Col­let.

「噫吁嚱!危乎高哉!蜀道之難,難於上青天!
蠶叢及魚鳧,開國何茫然.
爾來四萬八千歲,不與秦塞通人煙.
西當太白有鳥道,可以橫絕峨眉巔.
地崩山摧壯士死,然後天梯石棧相鉤連.
上有六龍回日之高標,下有衝波逆折之回川……
捫參歷井仰脅息,以手撫膺坐長歎.」

— Poème dans la langue ori­gi­nale

« “Yi siu si” comme elle est haute, abrupte !
Plus dure est la route de Shu que l’ascension du ciel azuré !
Tsan Tsung et Yu Tu9
Fon­dèrent le royaume de Shu en des temps très éloi­gnés
De­puis lors, qua­rante-huit mille an­nées ont passé,
Sans au­cune com­mu­ni­ca­tion avec le pays de Chin
À l’Ouest, du rem­part du mont Tai-po par­tait un sen­tier d’oiseau
En le lon­geant, on pou­vait tra­ver­ser jusqu’au som­met du mont O-mei
Mais la terre croula, et les monts s’effondrèrent sur les Cinq Co­losses10
On tailla alors dans le roc un es­ca­lier aé­rien pour re­lier les deux pays
En haut, la grande borne où les six dra­gons ti­rant le so­leil font demi-tour
En bas, le fleuve agité par les vagues et les tour­billons…
On touche Orion, on frôle le Sa­git­taire, les yeux au ciel, on re­tient son souffle
Paume contre la poi­trine, on es­saie de re­prendre ha­leine »
— Poème dans la tra­duc­tion de Mme Cheng et M. Col­let

« “Yi-hiu, hou” ! oh, que de dan­gers ! ah, quelle hau­teur !
Plus dure est la route de Chou que la mon­tée jusqu’au ciel azuré !
Ts’an Ts’ong et Yu Fou
Ont fondé ce royaume en des temps très an­ciens.
De­puis lors ont passé qua­rante-huit mille ans,
Sans qu’on com­mu­ni­quât par les passes de Ts’in.
À l’Ouest, au mont T’ai-po, par un sen­tier d’oiseau,
On fran­chis­sait de front la chaîne de l’O-mei.
Mais la terre croula et les monts s’effondrèrent, écra­sant les hé­ros ;
Alors on re­lia bout à bout d’aériennes échelles et des pas­se­relles de roc.
En haut pointe la borne où le so­leil, tiré par six dra­gons, fait demi-tour ;
En bas vire un tor­rent, dont les vio­lents re­mous re­broussent et culbutent…
Du doigt l’on touche Orion, le Puits… Les yeux au ciel, souffle coupé,
On s’assied, la main sur son sein ; on ha­lète long­temps. »
— Poème dans la tra­duc­tion de M. Tchang Fou-jouei (dans « An­tho­lo­gie de la poé­sie chi­noise clas­sique », éd. Gal­li­mard-UNESCO, coll. Connais­sance de l’Orient, Pa­ris)

« Pen­sant, sou­pi­rant, souf­flant…
Oh, les dan­gers ! Ah, les hau­teurs !
Dure est la route de Chou
Plus dure que de s’élever au ciel bleu
Ts’an Ts’ong et Yu Fou
Fon­daient ce pays à quel point im­mense, as­su­ré­ment
De­puis lors, qua­rante-huit mille ans…
Toute la po­pu­la­tion sans com­mu­ni­quer par les passes de Ts’in
Quand, à l’Ouest, les oi­seaux pre­naient la di­rec­tion du T’ai Po
On était ca­pable de cou­per en tra­vers par les cimes de Ngo Mei
La terre s’éboula, la mon­tagne s’effondra et tua de forts gaillards
Alors, es­ca­liers aé­riens et pas­se­relles ro­cheuses s’accrochèrent, s’assemblèrent
En haut sont six dra­gons, et par­ve­nant aux hautes branches, le so­leil s’en re­tourne
En bas seuls les flots se pré­ci­pi­tant, s’opposant, se bri­sant, par­ve­nant à la ri­vière si­nueuse…
Pal­pant Chen, tra­ver­sant Tsing, le­vant la tête, s’efforcer de res­pi­rer
Po­sant la main sur la poi­trine, as­sis, ha­le­tant long­temps »
— Poème dans la tra­duc­tion de M. Da­niel Gi­raud (éd. Le Ser­pent à plumes, coll. Mo­tifs, Pa­ris)

« Oh ! que de dan­gers ! Oh ! quelle hau­teur !
Dure est la route de Shu,
Plus dure que de mon­ter au ciel bleu,
Can Cong et Yu Fu,
Il y a belle lu­rette qu’ils ont fondé ce royaume !
De­puis lors, qua­rante-huit mille an­nées ont passé,
Sans qu’on puisse com­mu­ni­quer avec le pays de Qin.
À l’Ouest, du côté du mont Tai­bai, par un sen­tier d’oiseau,
On pou­vait fran­chir les hau­teurs du Emei.
La terre s’affaissa, les mon­tagnes s’effondrèrent, tuant les braves,
Alors, échelles cé­lestes, pas­se­relles de roc, furent jointes bout à bout.
En haut s’élève la cime où le so­leil, tiré par six dra­gons, s’en re­tourne,
En bas ser­pente un tor­rent aux eaux tu­mul­tueuses, im­pé­tueuses…
On touche Shen, on passe Jing, on lève la tête, l’air manque,
La main sur la poi­trine, on s’assied, on res­pire un mo­ment. »
— Poème dans la tra­duc­tion de M. Do­mi­nique Hoi­zey (éd. La Dif­fé­rence, coll. Or­phée, Pa­ris)

« Ahi ! Holà ! Ho ! Ho ! Quels dan­gers ! quelle hau­teur, ha !
Ar­due est la route de Shu ! plus qu’à mon­ter au ciel bleu l’on y peine !
Can Cong avec Yu Fu se ren­con­tra,
Ou­vrant royaume ; oh, la chose est loin­taine !
Et qua­rante-huit mille ans de­puis ce passé-là
Sans que des bords de Qin vienne fu­mée hu­maine !
À l’Ouest, vers le Très-Blanc, par un che­min d’oiseaux,
On pou­vait tra­ver­ser des Sour­cils-Fins la crête :
Sol crou­lant, monts rom­pant, mou­rurent les hé­ros !
Puis échelles de ciel et cor­niches de roc ne firent qu’une traite.
En haut c’est une houppe où le so­leil aux six dra­gons doit re­brous­ser ;
En bas tourne un tor­rent dont le flot vi­gou­reux en tous sens se tour­mente…
Chef tou­ché, Puits passé, voilà qu’on manque d’air
En pres­sant sa poi­trine, on s’assoit et res­pire ! »
— Poème dans la tra­duc­tion de M. Paul Ja­cob (éd. Gal­li­mard, coll. Connais­sance de l’Orient, Pa­ris)

« Hé­las, quel dan­ger ! hé­las, quelle hau­teur !
La route de Chou est plus dif­fi­cile que l’escalade du ciel bleu
Le pays fut fondé en des temps très an­ciens
Il y a plus de qua­rante mille ans
Les hommes de l’Empire du Mi­lieu ne sont pas al­lés peu­pler ces ré­gions
Un sen­tier ver­ti­gi­neux par­tait vers l’étoile du soir, à l’Ouest
Tra­çant une ligne droite sur les hau­teurs du mont Ngo-mei
La terre s’est écrou­lée, la mon­tagne s’est ef­fon­drée sur les hommes forts d’antan
On construi­sit alors un che­min d’échelles et de ponts ac­cro­chés les uns aux autres
Vois ! tout en haut la ban­nière, là où les six dra­gons en­cerclent le so­leil !
Vois ! tout en bas le tor­rent qui tourne et se tord en vagues écu­mantes !…
Le voya­geur grimpe jusqu’aux étoiles
Il s’arrête, il re­garde vers le haut, vers le bas
Puis, se te­nant la poi­trine, il s’assied et pousse un long sou­pir »
— Poème dans la tra­duc­tion de Mme Geor­gette Jae­ger (dans « Les Let­trés chi­nois : poètes T’ang et leur mi­lieu », éd. La Ba­con­nière, Neu­châ­tel, p. 168-169)

« Hé­las ! hé­las ! qu’il est pé­nible et dan­ge­reux de gra­vir la route condui­sant au pays de Chou,
Il se­rait plus aisé d’atteindre le ciel !
La fon­da­tion du royaume par les deux illustres princes Ts’an-ts’ong et Yu-fou
Se perd dans la nuit du temps.
Ce royaume était tel­le­ment in­ac­ces­sible qu’avec lui
Le peuple des Ts’in ne pou­vait com­mu­ni­quer.
À l’Ouest, les monts des Sour­cils coupent les monts
De l’Astre du Ber­ger, ac­ces­sibles aux oi­seaux.
Par la mort des cinq géants, l’écroulement des mon­tagnes per­mit aux gens de construire des routes.
En haut, se dressent en­core les som­mets d’où sur­git le so­leil.
En bas, gronde un fleuve im­pé­tueux d’où jaillit une écume de perle…
On grimpe, on glisse, on peine, on s’essouffle ; épuisé, en­do­lori, gé­mis­sant, l’homme fric­tionne ses ge­noux four­bus
Pour re­prendre un nou­vel élan. »
— Poème dans la tra­duc­tion de Sung-nien Hsu (dans « An­tho­lo­gie de la lit­té­ra­ture chi­noise : des ori­gines à nos jours », éd. élec­tro­nique)

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Consultez cette bibliographie succincte en langue française

  1. En chi­nois 李白. Par­fois trans­crit Ly-pê, Li-pé, Li Peh, Li Bo, Li Bai ou Li Pai. Haut
  2. p. 209. Haut
  3. Sima Cheng-chen (司馬承禎) est un des pa­triarches de l’école taoïste de la Pu­reté su­prême (上清). Haut
  4. p. 19-20 & 24. Haut
  5. En chi­nois 賀知章. Par­fois trans­crit Ho-tché-tchang ou He Zhiz­hang. Haut
  1. De là, cette épi­thète de « tse hsien » (謫仙) ou « im­mor­tel banni (sur terre) », si sou­vent ap­pli­quée à Li Po. Haut
  2. Sung-nien Hsu. Haut
  3. Ré­fé­rence à Charles Bau­de­laire, « Les Fleurs du mal », poème « L’Ennemi ». Haut
  4. Rois my­thiques de Shu. Haut
  5. Ré­fé­rence à la « Mo­no­gra­phie sur le royaume de Hua yang » (« 華陽國志 ») : « Le roi Hui de Qin, qui connais­sait la belle mine du roi de Shu, ac­corda en ma­riage à Shu ses cinq filles ; Shu en­voya cinq braves les cher­cher. Au re­tour, par­ve­nus à Zi-tong, ils virent un grand ser­pent en­trer dans une ca­verne ; l’un d’eux lui sai­sit la queue et la tira, mais sans suc­cès, et tous les cinq de s’y mettre. À grands cris, ils traî­nèrent le ser­pent, mais la mon­tagne s’éboula les écra­sant tous les cinq et les cinq filles de Qin avec eux. La mon­tagne s’en trouva di­vi­sée en cinq chaînes ». Haut