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Chateaubriand, «Voyages en Amérique et en Italie. Tome II»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du «Voyage en Ita­lie» et autres œuvres de Fran­çois René de Cha­teau­briand, auteur et poli­tique fran­çais, père du roman­tisme chré­tien. Le mal, le grand mal de Cha­teau­briand fut d’être né entre deux siècles, «comme au confluent de deux fleuves»*, et de voir les carac­tères oppo­sés de ces deux siècles se ren­con­trer dans ses opi­nions. Sor­ti des entrailles de l’ancienne monar­chie, de l’ancienne aris­to­cra­tie, il se pla­ça contre la Révo­lu­tion fran­çaise, dès qu’il la vit dans ses pre­mières vio­lences, et il res­ta roya­liste, sou­vent contre son ins­tinct. Car au fond de lui-même, il était de la race, de la famille de Napo­léon Bona­parte. Même fougue, même éclat, même mélan­co­lie moderne. Si les Bour­bons avaient mieux appré­cié Cha­teau­briand, il est pos­sible qu’il eût été moins vul­né­rable au sou­ve­nir de l’Empereur deve­nu res­plen­dis­sant comme un «large soleil». Le paral­lèle qu’il fait dans ses «Mémoires d’outre-tombe» entre l’Empire et la monar­chie bour­bo­nienne, pour cruel qu’il soit, est l’expression sin­cère de la concep­tion de l’auteur, tel­le­ment plus vraie que celle du poli­tique : «Retom­ber de Bona­parte et de l’Empire à ce qui les a sui­vis, c’est tom­ber de la réa­li­té dans le néant; du som­met d’une mon­tagne dans un gouffre. Tout n’est-il pas ter­mi­né avec Napo­léon?… Com­ment nom­mer Louis XVIII en place de l’Empereur? Je rou­gis en [y] pen­sant». Triste jusqu’au déses­poir, sans amis et sans espé­rance, il était obsé­dé par un pas­sé à jamais éva­noui et tom­bé dans le néant. «Je n’ai plus qu’à m’asseoir sur des ruines et à mépri­ser cette vie», écri­vait-il** en son­geant qu’il était lui-même une ruine encore plus chan­ce­lante. Aucune pen­sée ne venait le conso­ler excep­té la reli­gion chré­tienne, à laquelle il était reve­nu avec cha­leur et avec véhé­mence. Sa mère et sa sœur avaient eu la plus grande part à cette conver­sion : «Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots où elle vit périr une par­tie de ses enfants, expi­ra enfin sur un gra­bat, où ses mal­heurs l’avaient relé­guée. Le sou­ve­nir de mes éga­re­ments [le scep­ti­cisme de mon “Essai sur les Révo­lu­tions”] répan­dit sur ses der­niers jours une grande amer­tume; elle char­gea, en mou­rant, une de mes sœurs de me rap­pe­ler à cette reli­gion dans laquelle j’avais été éle­vé. Ma sœur me man­da le der­nier vœu de ma mère. Quand la lettre me par­vint au-delà des mers, ma sœur elle-même n’existait plus; elle était morte aus­si des suites de son empri­son­ne­ment. Ces deux voix sor­ties du tom­beau, cette mort qui ser­vait d’interprète à la mort, m’ont frap­pé; je suis deve­nu chré­tien»

* «Mémoires d’outre-tombe», liv. XLIII, ch. 8. Haut

** «Études his­to­riques». Haut

Chateaubriand, «Voyages en Amérique et en Italie. Tome I»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du «Voyage en Amé­rique» et autres œuvres de Fran­çois René de Cha­teau­briand, auteur et poli­tique fran­çais, père du roman­tisme chré­tien. Le mal, le grand mal de Cha­teau­briand fut d’être né entre deux siècles, «comme au confluent de deux fleuves»*, et de voir les carac­tères oppo­sés de ces deux siècles se ren­con­trer dans ses opi­nions. Sor­ti des entrailles de l’ancienne monar­chie, de l’ancienne aris­to­cra­tie, il se pla­ça contre la Révo­lu­tion fran­çaise, dès qu’il la vit dans ses pre­mières vio­lences, et il res­ta roya­liste, sou­vent contre son ins­tinct. Car au fond de lui-même, il était de la race, de la famille de Napo­léon Bona­parte. Même fougue, même éclat, même mélan­co­lie moderne. Si les Bour­bons avaient mieux appré­cié Cha­teau­briand, il est pos­sible qu’il eût été moins vul­né­rable au sou­ve­nir de l’Empereur deve­nu res­plen­dis­sant comme un «large soleil». Le paral­lèle qu’il fait dans ses «Mémoires d’outre-tombe» entre l’Empire et la monar­chie bour­bo­nienne, pour cruel qu’il soit, est l’expression sin­cère de la concep­tion de l’auteur, tel­le­ment plus vraie que celle du poli­tique : «Retom­ber de Bona­parte et de l’Empire à ce qui les a sui­vis, c’est tom­ber de la réa­li­té dans le néant; du som­met d’une mon­tagne dans un gouffre. Tout n’est-il pas ter­mi­né avec Napo­léon?… Com­ment nom­mer Louis XVIII en place de l’Empereur? Je rou­gis en [y] pen­sant». Triste jusqu’au déses­poir, sans amis et sans espé­rance, il était obsé­dé par un pas­sé à jamais éva­noui et tom­bé dans le néant. «Je n’ai plus qu’à m’asseoir sur des ruines et à mépri­ser cette vie», écri­vait-il** en son­geant qu’il était lui-même une ruine encore plus chan­ce­lante. Aucune pen­sée ne venait le conso­ler excep­té la reli­gion chré­tienne, à laquelle il était reve­nu avec cha­leur et avec véhé­mence. Sa mère et sa sœur avaient eu la plus grande part à cette conver­sion : «Ma mère, après avoir été jetée à soixante-douze ans dans des cachots où elle vit périr une par­tie de ses enfants, expi­ra enfin sur un gra­bat, où ses mal­heurs l’avaient relé­guée. Le sou­ve­nir de mes éga­re­ments [le scep­ti­cisme de mon “Essai sur les Révo­lu­tions”] répan­dit sur ses der­niers jours une grande amer­tume; elle char­gea, en mou­rant, une de mes sœurs de me rap­pe­ler à cette reli­gion dans laquelle j’avais été éle­vé. Ma sœur me man­da le der­nier vœu de ma mère. Quand la lettre me par­vint au-delà des mers, ma sœur elle-même n’existait plus; elle était morte aus­si des suites de son empri­son­ne­ment. Ces deux voix sor­ties du tom­beau, cette mort qui ser­vait d’interprète à la mort, m’ont frap­pé; je suis deve­nu chré­tien»

* «Mémoires d’outre-tombe», liv. XLIII, ch. 8. Haut

** «Études his­to­riques». Haut

Lesseps, «Journal historique du voyage. Tome II»

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit de la rela­tion «Jour­nal his­to­rique du voyage» de Jean-Bap­tiste de Les­seps, seul sur­vi­vant de l’expédition La Pérouse dont il était l’interprète. Né à Sète, en France, il embras­sa la car­rière diplo­ma­tique où son père l’avait pré­cé­dé, et où il sera sui­vi par son frère et son neveu. Ayant acquis de bonne heure une pro­fonde connais­sance de la langue russe, il fut atta­ché, en 1785, à l’expédition La Pérouse. Sa pré­sence pou­vait être d’autant plus utile que cette expé­di­tion avait à relâ­cher dans les ports de l’Asie russe. En 1787, les navires la Bous­sole et l’Astrolabe, après deux ans de cir­cum­na­vi­ga­tion, mouillèrent à Petro­pav­lovsk*, à l’extrémité de la presqu’île du Kamt­chat­ka. Le jeune Les­seps y fut char­gé de la mis­sion de convoyer en France les pré­cieuses cartes et dépêches recueillies jusque-là. Les lettres de La Pérouse témoignent en plu­sieurs endroits du res­pect qu’il por­tait à notre inter­prète et de la foi qu’il avait en lui. Et il fal­lait une vraie foi pour lui don­ner une sem­blable mis­sion, non seule­ment dan­ge­reuse en cette par­tie du monde, mais encore rem­plie d’obstacles, à une époque où les moyens de trans­port étaient rudi­men­taires et rares : «M. de Les­seps que j’ai char­gé de mes paquets», écrit La Pérouse, «est un jeune homme dont la conduite a été par­faite pen­dant toute la cam­pagne [de décou­verte], et j’ai fait un vrai sacri­fice à l’amitié… en l’envoyant en France; mais il est vrai­sem­bla­ble­ment des­ti­né à occu­per un jour la place de son père en Rus­sie. J’ai cru qu’un voyage par terre, au tra­vers de ce vaste Empire, lui pro­cu­re­rait les moyens d’acquérir des connais­sances utiles à notre com­merce et propres à aug­men­ter nos liai­sons avec ce royaume». Les­seps ne pou­vait se dou­ter qu’il ne rever­rait aucun des membres de l’équipage; mais les adieux n’en furent pas moins bou­le­ver­sants et pleins de larmes, comme le rap­porte son «Jour­nal» : «Qu’on juge de ce que je souf­fris lorsque je les recon­dui­sis aux canots qui les atten­daient; je ne pus ni par­ler ni les quit­ter. Ils m’embrassèrent tour à tour; mes larmes ne leur prou­vèrent que trop la situa­tion de mon âme. Les offi­ciers, tous mes amis qui étaient à terre reçurent aus­si mes adieux. Tous s’attendrirent sur moi; tous firent des vœux pour ma conser­va­tion…»

* En russe Петропавловск. Autre­fois trans­crit Pétro­paw­lovsk ou Saint-Pierre et Saint-Paul. Haut

Lesseps, «Journal historique du voyage. Tome I»

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit de la rela­tion «Jour­nal his­to­rique du voyage» de Jean-Bap­tiste de Les­seps, seul sur­vi­vant de l’expédition La Pérouse dont il était l’interprète. Né à Sète, en France, il embras­sa la car­rière diplo­ma­tique où son père l’avait pré­cé­dé, et où il sera sui­vi par son frère et son neveu. Ayant acquis de bonne heure une pro­fonde connais­sance de la langue russe, il fut atta­ché, en 1785, à l’expédition La Pérouse. Sa pré­sence pou­vait être d’autant plus utile que cette expé­di­tion avait à relâ­cher dans les ports de l’Asie russe. En 1787, les navires la Bous­sole et l’Astrolabe, après deux ans de cir­cum­na­vi­ga­tion, mouillèrent à Petro­pav­lovsk*, à l’extrémité de la presqu’île du Kamt­chat­ka. Le jeune Les­seps y fut char­gé de la mis­sion de convoyer en France les pré­cieuses cartes et dépêches recueillies jusque-là. Les lettres de La Pérouse témoignent en plu­sieurs endroits du res­pect qu’il por­tait à notre inter­prète et de la foi qu’il avait en lui. Et il fal­lait une vraie foi pour lui don­ner une sem­blable mis­sion, non seule­ment dan­ge­reuse en cette par­tie du monde, mais encore rem­plie d’obstacles, à une époque où les moyens de trans­port étaient rudi­men­taires et rares : «M. de Les­seps que j’ai char­gé de mes paquets», écrit La Pérouse, «est un jeune homme dont la conduite a été par­faite pen­dant toute la cam­pagne [de décou­verte], et j’ai fait un vrai sacri­fice à l’amitié… en l’envoyant en France; mais il est vrai­sem­bla­ble­ment des­ti­né à occu­per un jour la place de son père en Rus­sie. J’ai cru qu’un voyage par terre, au tra­vers de ce vaste Empire, lui pro­cu­re­rait les moyens d’acquérir des connais­sances utiles à notre com­merce et propres à aug­men­ter nos liai­sons avec ce royaume». Les­seps ne pou­vait se dou­ter qu’il ne rever­rait aucun des membres de l’équipage; mais les adieux n’en furent pas moins bou­le­ver­sants et pleins de larmes, comme le rap­porte son «Jour­nal» : «Qu’on juge de ce que je souf­fris lorsque je les recon­dui­sis aux canots qui les atten­daient; je ne pus ni par­ler ni les quit­ter. Ils m’embrassèrent tour à tour; mes larmes ne leur prou­vèrent que trop la situa­tion de mon âme. Les offi­ciers, tous mes amis qui étaient à terre reçurent aus­si mes adieux. Tous s’attendrirent sur moi; tous firent des vœux pour ma conser­va­tion…»

* En russe Петропавловск. Autre­fois trans­crit Pétro­paw­lovsk ou Saint-Pierre et Saint-Paul. Haut

le capitaine Dillon, «Voyage aux îles de la mer du Sud, en 1827 et 1828, et Relation de la découverte du sort de La Pérouse. Tome II»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du «Voyage aux îles de la mer du Sud, en 1827 et 1828» du capi­taine Peter Dillon* et les recherches, cou­ron­nées de suc­cès, qu’il fit sur l’île de Vani­ko­ro pour trou­ver une trace des fré­gates de La Pérouse. Le nom de La Pérouse est bien célèbre, sinon au point de vue scien­ti­fique, du moins au point de vue dra­ma­tique, si j’ose dire. La Pérouse avait été envoyé par Louis XVI pour un voyage de cir­cum­na­vi­ga­tion; le roi avait des­si­né l’itinéraire de sa propre main. Et par un paral­lèle étrange, la tra­gique dis­pa­ri­tion du bour­lin­gueur coïn­ci­da, à peu de mois près, avec l’effondrement de la monar­chie. La Pérouse périt vic­time des flots ou des sau­vages; et Louis XVI — des tem­pêtes révo­lu­tion­naires. La légende veut qu’en mon­tant sur l’échafaud le 21 jan­vier 1793, le roi ait deman­dé à ses bour­reaux : «A-t-on des nou­velles de M. de La Pérouse?» On sait aujourd’hui le lieu du nau­frage des deux vais­seaux de l’expédition; et c’est au capi­taine Dillon, né en Mar­ti­nique, qu’appartient l’honneur de cette décou­verte. Per­sonne ne connais­sait peut-être mieux les îles du Paci­fique Sud et les cou­tumes des insu­laires que ce capi­taine che­vron­né qui, pen­dant plus de vingt années, avait navi­gué et tra­fi­qué dans ces parages. Le 15 mai 1826, son navire de com­merce, le Saint-Patrick, dans sa route de Val­pa­rai­so (Chi­li) à Cal­cut­ta (Inde), pas­sa près de l’île de Tiko­pia, dans l’archipel des Salo­mon. Sur les pirogues qui vinrent l’accoster se trou­vait le Prus­sien Mar­tin Bushart** que le capi­taine Dillon avait jadis dépo­sé sur cette île, et qui lui mon­tra, au qua­trième ou cin­quième verre de rhum, la poi­gnée d’une épée qu’il avait ache­tée, une épée d’officier, sur laquelle étaient gra­vés des carac­tères. Inter­ro­gé à cet égard, Bushart répon­dit que cette épée pro­ve­nait du nau­frage de deux bâti­ments, dont les débris exis­taient encore devant Vani­ko­ro. De ce récit, le capi­taine Dillon infé­ra que c’étaient les fré­gates de La Pérouse et per­sua­da Bushart à l’accompagner dans son enquête. Arri­vé à Cal­cut­ta, il fit part de ses soup­çons dans une lettre qu’il sou­mit à l’appréciation du secré­taire en chef du gou­ver­ne­ment du Ben­gale, Charles Lushing­ton. La voi­ci*** : «Mon­sieur, étant convain­cu que vous êtes ani­mé de l’esprit de phi­lan­thro­pie qui a tou­jours mar­qué la conduite du gou­ver­ne­ment bri­tan­nique, je n’ai pas besoin d’excuse pour appe­ler votre atten­tion sur cer­taines cir­cons­tances qui me paraissent rela­tives à l’infortuné navi­ga­teur fran­çais comte de La Pérouse, dont le sort est demeu­ré incon­nu depuis près d’un demi-siècle…» La Com­pa­gnie des Indes orien­tales déci­da qu’un navire, le Research, irait enquê­ter sous les ordres du capi­taine Dillon; elle affec­ta mille rou­pies à l’achat des pré­sents à faire aux indi­gènes et pla­ça à bord un diplo­mate fran­çais, Eugène Chai­gneau, qui consta­te­rait la décou­verte.

* On ren­contre aus­si la gra­phie Pierre Dillon. Haut

** On ren­contre aus­si les gra­phies Bus­sart, Bus­shardt, Buchart, Buchert et Buschert. Haut

*** p. 39. Haut

le capitaine Dillon, «Voyage aux îles de la mer du Sud, en 1827 et 1828, et Relation de la découverte du sort de La Pérouse. Tome I»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du «Voyage aux îles de la mer du Sud, en 1827 et 1828» du capi­taine Peter Dillon* et les recherches, cou­ron­nées de suc­cès, qu’il fit sur l’île de Vani­ko­ro pour trou­ver une trace des fré­gates de La Pérouse. Le nom de La Pérouse est bien célèbre, sinon au point de vue scien­ti­fique, du moins au point de vue dra­ma­tique, si j’ose dire. La Pérouse avait été envoyé par Louis XVI pour un voyage de cir­cum­na­vi­ga­tion; le roi avait des­si­né l’itinéraire de sa propre main. Et par un paral­lèle étrange, la tra­gique dis­pa­ri­tion du bour­lin­gueur coïn­ci­da, à peu de mois près, avec l’effondrement de la monar­chie. La Pérouse périt vic­time des flots ou des sau­vages; et Louis XVI — des tem­pêtes révo­lu­tion­naires. La légende veut qu’en mon­tant sur l’échafaud le 21 jan­vier 1793, le roi ait deman­dé à ses bour­reaux : «A-t-on des nou­velles de M. de La Pérouse?» On sait aujourd’hui le lieu du nau­frage des deux vais­seaux de l’expédition; et c’est au capi­taine Dillon, né en Mar­ti­nique, qu’appartient l’honneur de cette décou­verte. Per­sonne ne connais­sait peut-être mieux les îles du Paci­fique Sud et les cou­tumes des insu­laires que ce capi­taine che­vron­né qui, pen­dant plus de vingt années, avait navi­gué et tra­fi­qué dans ces parages. Le 15 mai 1826, son navire de com­merce, le Saint-Patrick, dans sa route de Val­pa­rai­so (Chi­li) à Cal­cut­ta (Inde), pas­sa près de l’île de Tiko­pia, dans l’archipel des Salo­mon. Sur les pirogues qui vinrent l’accoster se trou­vait le Prus­sien Mar­tin Bushart** que le capi­taine Dillon avait jadis dépo­sé sur cette île, et qui lui mon­tra, au qua­trième ou cin­quième verre de rhum, la poi­gnée d’une épée qu’il avait ache­tée, une épée d’officier, sur laquelle étaient gra­vés des carac­tères. Inter­ro­gé à cet égard, Bushart répon­dit que cette épée pro­ve­nait du nau­frage de deux bâti­ments, dont les débris exis­taient encore devant Vani­ko­ro. De ce récit, le capi­taine Dillon infé­ra que c’étaient les fré­gates de La Pérouse et per­sua­da Bushart à l’accompagner dans son enquête. Arri­vé à Cal­cut­ta, il fit part de ses soup­çons dans une lettre qu’il sou­mit à l’appréciation du secré­taire en chef du gou­ver­ne­ment du Ben­gale, Charles Lushing­ton. La voi­ci*** : «Mon­sieur, étant convain­cu que vous êtes ani­mé de l’esprit de phi­lan­thro­pie qui a tou­jours mar­qué la conduite du gou­ver­ne­ment bri­tan­nique, je n’ai pas besoin d’excuse pour appe­ler votre atten­tion sur cer­taines cir­cons­tances qui me paraissent rela­tives à l’infortuné navi­ga­teur fran­çais comte de La Pérouse, dont le sort est demeu­ré incon­nu depuis près d’un demi-siècle…» La Com­pa­gnie des Indes orien­tales déci­da qu’un navire, le Research, irait enquê­ter sous les ordres du capi­taine Dillon; elle affec­ta mille rou­pies à l’achat des pré­sents à faire aux indi­gènes et pla­ça à bord un diplo­mate fran­çais, Eugène Chai­gneau, qui consta­te­rait la décou­verte.

* On ren­contre aus­si la gra­phie Pierre Dillon. Haut

** On ren­contre aus­si les gra­phies Bus­sart, Bus­shardt, Buchart, Buchert et Buschert. Haut

*** p. 39. Haut

Vigny, «Correspondance (1816-1863)»

éd. Calmann-Lévy, Paris

éd. Cal­mann-Lévy, Paris

Il s’agit de la «Cor­res­pon­dance» d’Alfred de Vigny, poète fran­çais à la des­ti­née assez triste. Seul — ou presque seul — de tous les roman­tiques, il n’a pas fait école. On ne l’a pas sui­vi dans ses démarches lit­té­raires. On l’a remar­qué sans en rien dire à per­sonne, sans qu’au sur­plus il s’en plai­gnît lui-même. Il était né cinq ans avant Vic­tor Hugo, sept ans après Lamar­tine. Mais tan­dis que les noms de ces deux géants rem­plis­saient toutes les bouches, ce n’étaient pas ses «Poé­sies», mais un assez mau­vais drame — «Chat­ter­ton» en 1835 — qui tirait ce poète, pour quelques jours à peine, de sa retraite un peu mys­té­rieuse, de sa sainte soli­tude où il ren­trait aus­si­tôt. À quoi cela tient-il? À ses défauts d’abord, dont il faut conve­nir. Sou­vent, ses pro­duc­tions manquent de forte cou­leur et de relief. Aucune n’est avor­tée, mais presque toutes sont lan­guis­santes et mala­dives. Leur étio­le­ment, comme celui de toutes les géné­ra­tions dif­fi­ciles en vase clos, vient de ce qu’elles ont séjour­né trop long­temps dans l’esprit de leur auteur. Il ne les a créées qu’en s’isolant com­plè­te­ment dans son silence, comme dans une tour inac­ces­sible : «[Ses] poé­sies sont nées, non comme naissent les belles choses vivantes — par une chaude géné­ra­tion, mais comme naissent les… choses pré­cieuses et froides, les perles, les coraux… avec les­quels elles ont de l’affinité — par agglu­ti­na­tion, cohé­sion lente, invi­sible conden­sa­tion», déclare un cri­tique*. «L’exécution de Vigny sou­vent brillante et tou­jours élé­gante n’a pas moins quelque chose d’habituellement pénible et de labo­rieux… Et d’une manière géné­rale, jusque dans ses plus belles pièces, jusque dans “Éloa”, jusque dans “La Mai­son du ber­ger”, sa liber­té de poète est per­pé­tuel­le­ment entra­vée par je ne sais quelle hési­ta­tion ou quelle impuis­sance d’artiste», ajoute un autre cri­tique**. Cepen­dant, cette hési­ta­tion est le fait d’un homme qui se posait les ques­tions supé­rieures et qui éprou­vait la vie. Et quelle que fût la por­tée — ou médiocre ou éle­vée — de son esprit, cet esprit vivait au moins dans les hautes régions de la pen­sée : «Pauvres faibles que nous sommes, per­dus par le tor­rent des pen­sées et nous accro­chant à toutes les branches pour prendre quelques points [d’appui] dans le vide qui nous enve­loppe!», dit-il***. Et aus­si : «J’allume mes bou­gies et j’écris, mes yeux en sont brû­lés. Je les éteins; reviennent les sou­ve­nirs…; et les larmes, que j’ai la force de cacher aux vivants dans la jour­née, reprennent leur cours. Enfin arrive la lumière du jour»

* Émile Mon­té­gut. Haut

** Fer­di­nand Bru­ne­tière. Haut

*** «Tome VI. Jour­nal d’un poète», p. 132. Haut

Gogol, «Œuvres complètes»

éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Biblio­thèque de la Pléiade, Paris

Il s’agit des «Âmes mortes» («Miort­vyïé dou­chi»*) et autres œuvres de Nico­las Gogol**. L’un des infor­ma­teurs du vicomte de Vogüé pour «Le Roman russe», un vieil homme de lettres***, lui avait dit un jour : «Nous sommes tous sor­tis du “Man­teau” de Gogol»****. Cette for­mule, pro­non­cée d’abord en fran­çais, a plu. Elle témoigne du fait que Gogol était deve­nu le modèle de la prose, comme Pou­ch­kine — le modèle de la poé­sie. Elle a beau­coup été citée. On la connaît. On connaît bien moins Gogol lui-même qui, à plu­sieurs égards, était un homme étrange et mys­té­rieux. On peut le dire, il y avait en lui quelque chose du démon. Un pou­voir sur­na­tu­rel fai­sait étin­ce­ler ses yeux; et il sem­blait, par moments, que l’irrationnel et l’effrayant le péné­traient de part en part et impri­maient sur ses œuvres une marque inef­fa­çable. Si, ensuite, la lit­té­ra­ture russe s’est signa­lée par une cer­taine exal­ta­tion déré­glée, tour­men­tée, une cer­taine contra­dic­tion inté­rieure, une psy­chose guet­tant constam­ment, cachée au tour­nant; si elle a même favo­ri­sé ces carac­tères, elle a sui­vi en cela l’exemple de Gogol. Cet auteur mi-russe, mi-ukrai­nien avait une nature double et vivait dans un monde dédou­blé — le monde réel et le monde des rêves lou­foques, ter­ri­fiants. Et non seule­ment ces deux mondes paral­lèles se ren­con­traient, mais encore ils se contor­sion­naient et se confon­daient d’une façon extra­va­gante dans son esprit déli­rant, un peu «comme deux piliers qui se reflètent dans l’eau se livrent aux contor­sions les plus folles quand les remous de l’onde s’y prêtent»*****. C’est «Le Nez» («Nos»******), ana­gramme du «Rêve» («Son»*******), où ce génie si par­ti­cu­lier de Gogol s’est déployé libre­ment pour la toute pre­mière fois. Que l’on pense au début de la nou­velle : «À son immense stu­pé­fac­tion, il s’aperçut que la place que son nez devait occu­per ne pré­sen­tait plus qu’une sur­face lisse! Tout alar­mé, Kova­liov se fit appor­ter de l’eau et se frot­ta les yeux avec un essuie-mains : le nez avait bel et bien dis­pa­ru!» Toutes les fon­da­tions du réel vacillent. Mais le fonc­tion­naire gogo­lien est à peine conscient de ce qui lui arrive. Confron­té à une ville absurde, fan­tas­ma­go­rique, un «Gogol­grad» inquié­tant, où le diable lui-même allume les lampes et éclaire les choses pour les mon­trer sous un aspect illu­soire, ce petit homme gru­gé, muti­lé, floué avance à tâtons dans la brume, en s’accrochant orgueilleu­se­ment et pué­ri­le­ment à ses fonc­tions et à son grade. «La ville a beau lui jouer les tours les plus pen­dables, le ber­ner ou le châ­trer momen­ta­né­ment, ce per­son­nage… insi­gni­fiant ne renonce jamais à s’incruster, à s’enraciner, fût-ce dans l’inexistant. [Il] res­te­ra cha­touilleux sur son grade et ses pré­ro­ga­tives bureau­cra­tiques jusqu’à [sa] dis­so­lu­tion com­plète dans le non-être… Inchan­gé, il réap­pa­raî­tra chez un Kaf­ka», explique M. Georges Nivat.

* En russe «Мёртвые души». Autre­fois trans­crit «Miort­via dou­chi», «Meurt­via dou­chi», «Miort­vyye dushi» ou «Mert­vye duši». Haut

** En russe Николай Гоголь. Par­fois trans­crit Niko­laj Gogol, Niko­laï Gogol ou Nico­laï Gogol. Haut

*** Sans doute Dmi­tri Gri­go­ro­vitch. Une remarque à la page 208 du «Roman russe» le laisse pen­ser : «M. Gri­go­ro­vitch, qui tient une place hono­rée dans les lettres…, m’a confir­mé cette anec­dote». Haut

**** «Le Roman russe», p. 96. Haut

***** Vla­di­mir Nabo­kov, «Niko­laï Gogol». Haut

****** En russe «Нос». Haut

******* En russe «Сон». Haut

Bashô, «Seigneur ermite : l’intégrale des haïkus»

éd. La Table ronde, Paris

éd. La Table ronde, Paris

Il s’agit des haï­kus de Mat­suo Bashô*, figure illustre de la poé­sie japo­naise (XVIIe siècle apr. J.-C.). Par son éthique de vie, encore plus que par son œuvre elle-même, ce fils de samou­raï a impo­sé la forme actuelle du haï­ku, mais sur­tout il en a défi­ni la manière, l’esprit : légè­re­té, recherche de sim­pli­ci­té, extrême res­pect pour la nature, et ce quelque chose qu’on ne peut défi­nir faci­le­ment et qu’il faut sen­tir — une élé­gance inté­rieure, comme revê­tue de pudeur dis­crète, qui est fon­ciè­re­ment japo­naise. Son poème de la rai­nette est un fameux exemple du saut par lequel le haï­ku se débar­rasse de l’artificiel pour atteindre la sobrié­té nue : «Vieil étang / une rai­nette y plon­geant / chu­cho­tis de l’eau»**. Ce haï­ku tra­duit et d’autres sont le pre­mier ouvrage par lequel la poé­sie et la pen­sée asia­tiques viennent jusqu’à Mme Mar­gue­rite Your­ce­nar qui a quinze ans : «Ce livre exquis a été l’équivalent pour moi d’une porte entre­bâillée; elle ne s’est plus jamais refer­mée depuis», écrit-elle dans une lettre datée de 1955. En 1982, pen­dant ses trois mois pas­sés au Japon, elle suit sur les sen­tiers étroits la trace de Bashô; et tan­dis qu’un ami japo­nais, qui la guide, com­mence à lui tra­duire «Elles mour­ront bien­tôt…», elle l’interrompt en citant par cœur la chute : «et pour­tant n’en montrent rien / chant des cigales». «Peut-être son plus beau poème», pré­cise-t-elle dans un petit article inti­tu­lé «Bashô sur la route». À Kyô­to, elle visite la hutte qui a héber­gé notre poète vers la fin de sa vie — Raku­shi­sha***la chau­mière où tombent les kakis»****) qui lui «fait pen­ser à la légère dépouille d’une cigale». À l’intérieur, si on peut par­ler d’intérieur dans un lieu si ouvert aux intem­pé­ries, rien ou presque pour se pro­té­ger du pas­sage des sai­sons, si pré­sentes jus­te­ment dans l’œuvre de Bashô «par les incon­vé­nients et les malaises qu’elles apportent autant que par l’extase des yeux et de l’esprit que dis­pense leur beau­té», comme explique Mme Your­ce­nar. Quant au maître lui-même : «Cet homme ambu­lant», écrit-elle, «qui a inti­tu­lé l’un de ses essais “Sou­ve­nirs d’un sque­lette expo­sé aux intem­pé­ries” voyage moins pour s’instruire… que pour subir. Subir est une facul­té japo­naise, pous­sée par­fois jusqu’au maso­chisme [!], mais l’émotion et la connais­sance chez Bashô naissent de cette sou­mis­sion à l’événement ou à l’incident : la pluie, le vent, les longues marches, les ascen­sions sur les sen­tiers gelés des mon­tagnes, les gîtes de hasard, comme celui de l’octroi à Shi­to­mae où il par­tage une pièce au plan­cher de terre bat­tue avec un che­val…» Sous des appa­rences de pro­me­nades, ces pèle­ri­nages éveillaient la pen­sée de Bashô et met­taient sa vie en confor­mi­té avec la haute idée qu’il se fai­sait du haï­ku : «Le vent me trans­perce / rési­gné à y lais­ser mes os / je pars en voyage»

* En japo­nais 松尾芭蕉. Autre­fois trans­crit Mat­sou­ra Bacho, Mat­su­ra Basho, Mat­souo Bashô ou Mat­su­wo Bashô. Haut

** En japo­nais «古池や蛙飛こむ水のおと». Haut

*** En japo­nais 落柿舎. Haut

**** Par­fois tra­duit «la vil­la où tombent les kakis», «vil­la aux kakis tom­bés» ou «la mai­son des kakis tom­bés à terre». Haut

Volney, «Considérations sur la guerre actuelle des Turcs»

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit des «Consi­dé­ra­tions sur la guerre actuelle des Turcs» de Constan­tin-Fran­çois de Chas­sebœuf, voya­geur et lit­té­ra­teur fran­çais, plus connu sous le sur­nom de Vol­ney (XVIIIe-XIXe siècle). Il per­dit sa mère à deux ans et fut lais­sé entre les mains d’une vieille parente, qui l’abandonna dans un petit col­lège d’Ancenis. Le régime de ce col­lège était fort mau­vais, et la san­té des enfants y était à peine soi­gnée; le direc­teur était un homme bru­tal, qui ne par­lait qu’en gron­dant et ne gron­dait qu’en frap­pant. Vol­ney souf­frait d’autant plus que son père ne venait jamais le voir et ne parais­sait jamais avoir pour lui cette sol­li­ci­tude que témoigne un père envers son fils. L’enfant avan­çait pour­tant dans ses études et était à la tête de ses classes. Soit par nature, soit par suite de l’abandon de son père, soit les deux, il se plai­sait dans la médi­ta­tion soli­taire et taci­turne, et son génie n’attendait que d’être libé­ré pour se déve­lop­per et pour prendre un essor rapide. L’occasion ne tar­da pas à se pré­sen­ter : une modique somme d’argent lui échut. Il réso­lut de l’employer à acqué­rir, dans un grand voyage, un fonds de connais­sances nou­velles. La Syrie et l’Égypte lui parurent les pays les plus propres aux obser­va­tions his­to­riques et morales dont il vou­lait s’occuper. «Je me sépa­re­rai», se pro­mit-il*, «des socié­tés cor­rom­pues; je m’éloignerai des palais où l’âme se déprave par la satié­té, et des cabanes où elle s’avilit par la misère; j’irai dans la soli­tude vivre par­mi les ruines; j’interrogerai les monu­ments anciens… par quels mobiles s’élèvent et s’abaissent les Empires; de quelles causes naissent la pros­pé­ri­té et les mal­heurs des nations; sur quels prin­cipes enfin doivent s’établir la paix des socié­tés et le bon­heur des hommes.» Mais pour visi­ter ces pays avec fruit, il fal­lait en connaître la langue : «Sans la langue, l’on ne sau­rait appré­cier le génie et le carac­tère d’une nation : la tra­duc­tion des inter­prètes n’a jamais l’effet d’un entre­tien direct», pen­sait-il**. Cette dif­fi­cul­té ne rebu­ta point Vol­ney. Au lieu d’apprendre l’arabe en Europe, il alla s’enfermer durant huit mois dans un couvent du Liban, jusqu’à ce qu’il fût en état de par­ler cette langue com­mune à tant d’Orientaux.

* «Les Ruines», p. 19. Haut

** «Pré­face à “Voyage en Syrie et en Égypte”». Haut

Volney, «Leçons d’histoire, prononcées à l’École normale en l’an III de la République française»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit des «Leçons d’histoire» de Constan­tin-Fran­çois de Chas­sebœuf, voya­geur et lit­té­ra­teur fran­çais, plus connu sous le sur­nom de Vol­ney (XVIIIe-XIXe siècle). Il per­dit sa mère à deux ans et fut lais­sé entre les mains d’une vieille parente, qui l’abandonna dans un petit col­lège d’Ancenis. Le régime de ce col­lège était fort mau­vais, et la san­té des enfants y était à peine soi­gnée; le direc­teur était un homme bru­tal, qui ne par­lait qu’en gron­dant et ne gron­dait qu’en frap­pant. Vol­ney souf­frait d’autant plus que son père ne venait jamais le voir et ne parais­sait jamais avoir pour lui cette sol­li­ci­tude que témoigne un père envers son fils. L’enfant avan­çait pour­tant dans ses études et était à la tête de ses classes. Soit par nature, soit par suite de l’abandon de son père, soit les deux, il se plai­sait dans la médi­ta­tion soli­taire et taci­turne, et son génie n’attendait que d’être libé­ré pour se déve­lop­per et pour prendre un essor rapide. L’occasion ne tar­da pas à se pré­sen­ter : une modique somme d’argent lui échut. Il réso­lut de l’employer à acqué­rir, dans un grand voyage, un fonds de connais­sances nou­velles. La Syrie et l’Égypte lui parurent les pays les plus propres aux obser­va­tions his­to­riques et morales dont il vou­lait s’occuper. «Je me sépa­re­rai», se pro­mit-il*, «des socié­tés cor­rom­pues; je m’éloignerai des palais où l’âme se déprave par la satié­té, et des cabanes où elle s’avilit par la misère; j’irai dans la soli­tude vivre par­mi les ruines; j’interrogerai les monu­ments anciens… par quels mobiles s’élèvent et s’abaissent les Empires; de quelles causes naissent la pros­pé­ri­té et les mal­heurs des nations; sur quels prin­cipes enfin doivent s’établir la paix des socié­tés et le bon­heur des hommes.» Mais pour visi­ter ces pays avec fruit, il fal­lait en connaître la langue : «Sans la langue, l’on ne sau­rait appré­cier le génie et le carac­tère d’une nation : la tra­duc­tion des inter­prètes n’a jamais l’effet d’un entre­tien direct», pen­sait-il**. Cette dif­fi­cul­té ne rebu­ta point Vol­ney. Au lieu d’apprendre l’arabe en Europe, il alla s’enfermer durant huit mois dans un couvent du Liban, jusqu’à ce qu’il fût en état de par­ler cette langue com­mune à tant d’Orientaux.

* «Les Ruines», p. 19. Haut

** «Pré­face à “Voyage en Syrie et en Égypte”». Haut

Vigny, «Œuvres complètes. Tome IX. Les Consultations du Docteur-Noir, part. 2. Daphné»

éd. Ch. Delagrave, Paris

éd. Ch. Dela­grave, Paris

Il s’agit de «Daph­né» d’Alfred de Vigny, poète fran­çais à la des­ti­née assez triste. Seul — ou presque seul — de tous les roman­tiques, il n’a pas fait école. On ne l’a pas sui­vi dans ses démarches lit­té­raires. On l’a remar­qué sans en rien dire à per­sonne, sans qu’au sur­plus il s’en plai­gnît lui-même. Il était né cinq ans avant Vic­tor Hugo, sept ans après Lamar­tine. Mais tan­dis que les noms de ces deux géants rem­plis­saient toutes les bouches, ce n’étaient pas ses «Poé­sies», mais un assez mau­vais drame — «Chat­ter­ton» en 1835 — qui tirait ce poète, pour quelques jours à peine, de sa retraite un peu mys­té­rieuse, de sa sainte soli­tude où il ren­trait aus­si­tôt. À quoi cela tient-il? À ses défauts d’abord, dont il faut conve­nir. Sou­vent, ses pro­duc­tions manquent de forte cou­leur et de relief. Aucune n’est avor­tée, mais presque toutes sont lan­guis­santes et mala­dives. Leur étio­le­ment, comme celui de toutes les géné­ra­tions dif­fi­ciles en vase clos, vient de ce qu’elles ont séjour­né trop long­temps dans l’esprit de leur auteur. Il ne les a créées qu’en s’isolant com­plè­te­ment dans son silence, comme dans une tour inac­ces­sible : «[Ses] poé­sies sont nées, non comme naissent les belles choses vivantes — par une chaude géné­ra­tion, mais comme naissent les… choses pré­cieuses et froides, les perles, les coraux… avec les­quels elles ont de l’affinité — par agglu­ti­na­tion, cohé­sion lente, invi­sible conden­sa­tion», déclare un cri­tique*. «L’exécution de Vigny sou­vent brillante et tou­jours élé­gante n’a pas moins quelque chose d’habituellement pénible et de labo­rieux… Et d’une manière géné­rale, jusque dans ses plus belles pièces, jusque dans “Éloa”, jusque dans “La Mai­son du ber­ger”, sa liber­té de poète est per­pé­tuel­le­ment entra­vée par je ne sais quelle hési­ta­tion ou quelle impuis­sance d’artiste», ajoute un autre cri­tique**. Cepen­dant, cette hési­ta­tion est le fait d’un homme qui se posait les ques­tions supé­rieures et qui éprou­vait la vie. Et quelle que fût la por­tée — ou médiocre ou éle­vée — de son esprit, cet esprit vivait au moins dans les hautes régions de la pen­sée : «Pauvres faibles que nous sommes, per­dus par le tor­rent des pen­sées et nous accro­chant à toutes les branches pour prendre quelques points [d’appui] dans le vide qui nous enve­loppe!», dit-il***. Et aus­si : «J’allume mes bou­gies et j’écris, mes yeux en sont brû­lés. Je les éteins; reviennent les sou­ve­nirs…; et les larmes, que j’ai la force de cacher aux vivants dans la jour­née, reprennent leur cours. Enfin arrive la lumière du jour»

* Émile Mon­té­gut. Haut

** Fer­di­nand Bru­ne­tière. Haut

*** «Tome VI. Jour­nal d’un poète», p. 132. Haut

Vigny, «Œuvres complètes. Tome VIII. Théâtre, part. 2. Quitte pour la peur • Le More De Venise • Shylock»

éd. Ch. Delagrave, Paris

éd. Ch. Dela­grave, Paris

Il s’agit de «Quitte pour la peur» et autres œuvres d’Alfred de Vigny, poète fran­çais à la des­ti­née assez triste. Seul — ou presque seul — de tous les roman­tiques, il n’a pas fait école. On ne l’a pas sui­vi dans ses démarches lit­té­raires. On l’a remar­qué sans en rien dire à per­sonne, sans qu’au sur­plus il s’en plai­gnît lui-même. Il était né cinq ans avant Vic­tor Hugo, sept ans après Lamar­tine. Mais tan­dis que les noms de ces deux géants rem­plis­saient toutes les bouches, ce n’étaient pas ses «Poé­sies», mais un assez mau­vais drame — «Chat­ter­ton» en 1835 — qui tirait ce poète, pour quelques jours à peine, de sa retraite un peu mys­té­rieuse, de sa sainte soli­tude où il ren­trait aus­si­tôt. À quoi cela tient-il? À ses défauts d’abord, dont il faut conve­nir. Sou­vent, ses pro­duc­tions manquent de forte cou­leur et de relief. Aucune n’est avor­tée, mais presque toutes sont lan­guis­santes et mala­dives. Leur étio­le­ment, comme celui de toutes les géné­ra­tions dif­fi­ciles en vase clos, vient de ce qu’elles ont séjour­né trop long­temps dans l’esprit de leur auteur. Il ne les a créées qu’en s’isolant com­plè­te­ment dans son silence, comme dans une tour inac­ces­sible : «[Ses] poé­sies sont nées, non comme naissent les belles choses vivantes — par une chaude géné­ra­tion, mais comme naissent les… choses pré­cieuses et froides, les perles, les coraux… avec les­quels elles ont de l’affinité — par agglu­ti­na­tion, cohé­sion lente, invi­sible conden­sa­tion», déclare un cri­tique*. «L’exécution de Vigny sou­vent brillante et tou­jours élé­gante n’a pas moins quelque chose d’habituellement pénible et de labo­rieux… Et d’une manière géné­rale, jusque dans ses plus belles pièces, jusque dans “Éloa”, jusque dans “La Mai­son du ber­ger”, sa liber­té de poète est per­pé­tuel­le­ment entra­vée par je ne sais quelle hési­ta­tion ou quelle impuis­sance d’artiste», ajoute un autre cri­tique**. Cepen­dant, cette hési­ta­tion est le fait d’un homme qui se posait les ques­tions supé­rieures et qui éprou­vait la vie. Et quelle que fût la por­tée — ou médiocre ou éle­vée — de son esprit, cet esprit vivait au moins dans les hautes régions de la pen­sée : «Pauvres faibles que nous sommes, per­dus par le tor­rent des pen­sées et nous accro­chant à toutes les branches pour prendre quelques points [d’appui] dans le vide qui nous enve­loppe!», dit-il***. Et aus­si : «J’allume mes bou­gies et j’écris, mes yeux en sont brû­lés. Je les éteins; reviennent les sou­ve­nirs…; et les larmes, que j’ai la force de cacher aux vivants dans la jour­née, reprennent leur cours. Enfin arrive la lumière du jour»

* Émile Mon­té­gut. Haut

** Fer­di­nand Bru­ne­tière. Haut

*** «Tome VI. Jour­nal d’un poète», p. 132. Haut