Vigny, « Correspondance (1816-1863) »

éd. Calmann-Lévy, Paris

éd. Calmann-Lévy, Paris

Il s’agit de la « Correspondance » d’Alfred de Vigny, poète français à la destinée assez triste. Seul — ou presque seul — de tous les romantiques, il n’a pas fait école. On ne l’a pas suivi dans ses démarches littéraires. On l’a remarqué sans en rien dire à personne, sans qu’au surplus il s’en plaignît lui-même. Il était né cinq ans avant Victor Hugo, sept ans après Lamartine. Mais tandis que les noms de ces deux géants remplissaient toutes les bouches, ce n’étaient pas ses « Poésies », mais un assez mauvais drame — « Chatterton » en 1835 — qui tirait ce poète, pour quelques jours à peine, de sa retraite un peu mystérieuse, de sa sainte solitude où il rentrait aussitôt. À quoi cela tient-il ? À ses défauts d’abord, dont il faut convenir. Souvent, ses productions manquent de forte couleur et de relief. Aucune n’est avortée, mais presque toutes sont languissantes et maladives. Leur étiolement, comme celui de toutes les générations difficiles en vase clos, vient de ce qu’elles ont séjourné trop longtemps dans l’esprit de leur auteur. Il ne les a créées qu’en s’isolant complètement dans son silence, comme dans une tour inaccessible : « [Ses] poésies sont nées, non comme naissent les belles choses vivantes — par une chaude génération, mais comme naissent les… choses précieuses et froides, les perles, les coraux… avec lesquels elles ont de l’affinité — par agglutination, cohésion lente, invisible condensation », déclare un critique*. « L’exécution de Vigny souvent brillante et toujours élégante n’a pas moins quelque chose d’habituellement pénible et de laborieux… Et d’une manière générale, jusque dans ses plus belles pièces, jusque dans “Éloa”, jusque dans “La Maison du berger”, sa liberté de poète est perpétuellement entravée par je ne sais quelle hésitation ou quelle impuissance d’artiste », ajoute un autre critique**. Cependant, cette hésitation est le fait d’un homme qui se posait les questions supérieures et qui éprouvait la vie. Et quelle que fût la portée — ou médiocre ou élevée — de son esprit, cet esprit vivait au moins dans les hautes régions de la pensée : « Pauvres faibles que nous sommes, perdus par le torrent des pensées et nous accrochant à toutes les branches pour prendre quelques points [d’appui] dans le vide qui nous enveloppe ! », dit-il***. Et aussi : « J’allume mes bougies et j’écris, mes yeux en sont brûlés. Je les éteins ; reviennent les souvenirs… ; et les larmes, que j’ai la force de cacher aux vivants dans la journée, reprennent leur cours. Enfin arrive la lumière du jour »****.

« et les larmes, que j’ai la force de cacher aux vivants dans la journée, reprennent leur cours »

Voici un passage qui donnera une idée du style de la « Correspondance » : « À LAMARTINE. — Comment ne pas être flatté, Monsieur, de recevoir une lettre telle que la vôtre ? Voilà de ces échos qu’il est doux d’entendre répondre à sa voix ; le nombre est bien petit de ceux pour lesquels je parle, et vous en faites partie, vous avez senti que le livre vous était adressé et vous ne vous êtes pas trompé. Je ne puis trop vous remercier de m’avoir laissé suivre ainsi la trace de vos émotions, j’ai besoin d’être raffermi pour croire en moi-même, je me connais peu et je ne suis sûr que de la pureté des intentions qui me font écrire ; j’ai tenté d’être utile à notre France, elle m’a récompensé déjà par d’honorables suffrages, il me manquait le vôtre parmi eux, je n’attends plus rien maintenant pour continuer »*****.

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* Émile Montégut. Haut

** Ferdinand Brunetière. Haut

*** « Tome VI. Journal d’un poète », p. 132. Haut

**** « Correspondance (1816-1863) », p. 370-371. Haut

***** p. 10-11. Haut