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«Visite chez Lu You, poète chinois du XIIe siècle»

dans « Une Robe de papier pour Xue Tao : choix de textes inédits de littérature chinoise » (éd. Espaces & Signes, Paris), p. 9-13

dans «Une Robe de papier pour Xue Tao : choix de textes inédits de lit­té­ra­ture chi­noise» (éd. Espaces & Signes, Paris), p. 9-13

Il s’agit de Lu You*, un des poètes chi­nois les plus féconds (XIIe siècle apr. J.-C.). La quan­ti­té innom­brable des com­po­si­tions poé­tiques de Lu You (dix mille de conser­vées, un nombre égal de per­dues) ne manque pas d’étonner, et le sino­logue est comme sur­pris et effrayé quand il voit se déployer devant lui le vaste champ de ces poé­sies, ne sachant trop quelles limites impo­ser à son étude; et sur­tout, hési­tant à faire un choix. Si, dans ce des­sein, il se fie au goût des autoch­tones, c’est-à-dire s’il aborde seule­ment les poé­sies regar­dées comme sublimes par les Chi­nois, il fera fausse route. Trop sou­vent, celles-ci ne sont appré­ciées que pour leurs thèmes patrio­tiques et leur esprit de résis­tance, qui ser­vi­ront de modèles aux «Poé­sies com­plètes» d’un Mao Tsé-toung. En véri­té, Lu You fut un poète d’une ins­pi­ra­tion extrê­me­ment variée. Les fleurs qu’il cueillit furent des plus diverses. Il abor­da, en effet, presque tous les sujets; il prit son bien là où il le trou­va; et les pro­cla­ma­tions patrio­tiques de ses pre­mières œuvres ont ten­dance à s’éclipser, sur­tout vers la fin de sa vie, devant un éloge des pay­sages cam­pa­gnards ou le déta­che­ment d’un sage niché au fond des mon­tagnes et forêts : «Son œuvre pro­li­fique tisse la chro­nique de son quo­ti­dien, avec… un pen­chant inné pour la nature et les joies de la vie cam­pa­gnarde qui le rap­proche de Tao Yuan ming. Sa phi­lo­so­phie de la vie, ins­pi­rée par le déta­che­ment taoïste, trans­pa­raît dans “Adresse à mes visi­teurs” : “À l’ombre des mûriers les sen­teurs de cent herbes / À midi le vent frais le bruit des dévi­doirs à soie / Visi­teurs, tai­sez-vous sur les affaires du monde / Et par­ta­gez plu­tôt avec monts et forêts la longue jour­née d’été”», explique M. Guil­hem Fabre**. Lu You appe­lait son ate­lier «le nid aux livres» («shu chao»***). Il n’y rece­vait pas d’invités et n’y accueillait pas son épouse ni ses enfants. Per­chés sur les éta­gères, ali­gnés par devant, cou­chés pêle-mêle sur son lit, où qu’on por­tât le regard, on y voyait des livres. Qu’il man­geât, bût, se levât ou s’assît; qu’il souf­frît ou gémît; qu’il fût triste ou se mît en colère, ce n’était jamais sans un livre. Si d’aventure il son­geait à sor­tir, le désordre inex­tri­cable des livres l’enserrait comme des branches entre­mê­lées, et il ne pou­vait avan­cer. Alors, il disait en riant : «N’est-ce pas là ce que j’appelle mon “nid”?»****

* En chi­nois 陸游. Autre­fois trans­crit Lou Yeou, Lu Yiu ou Lu Yu. À ne pas confondre avec Lu Yu, l’auteur du «Clas­sique du thé», qui vécut quatre siècles plus tôt. Haut

** «Ins­tants éter­nels : cent et quelques poèmes connus par cœur en Chine» (éd. La Dif­fé­rence, Paris), p. 261. Haut

*** En chi­nois 書巢. Haut

**** «Visite chez Lu You, poète chi­nois du XIIe siècle», p. 11. Haut

Tu Fu, «Œuvre poétique. Tome III. Au bout du monde (759)»

éd. Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque chinoise, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Biblio­thèque chi­noise, Paris

Il s’agit de l’«Œuvre poé­tique» de Tu Fu* qui se défi­nit par la sobrié­té des sen­ti­ments et l’exact réa­lisme des tableaux. Sans se per­mettre des com­men­taires trop per­son­nels, s’effaçant, dis­pa­rais­sant en tant qu’auteur devant ses poé­sies qui parlent d’elles-mêmes, Tu Fu peint les scènes fami­lières de la vie cou­rante, les misères du petit peuple en proie à la guerre, à la famine et aux injus­tices. Son «Œuvre poé­tique» adopte un ton égal et appa­rem­ment impas­sible, mais qu’un détail vient tout à coup rendre vivant, voire poi­gnant, grâce au choix de deux ou trois mots («der­rière les portes de laque rouge, viandes et vins empestent; sur les che­mins, les affa­més laissent leurs os gelés») aux­quels l’auteur sait don­ner leur valeur entière, et qu’on dirait écrits pour l’éternité. Tu Fu est, à ce titre, le plus clas­sique des poètes chi­nois, même s’il y en a d’autres dont le génie est supé­rieur au sien**. «Le trait prin­ci­pal de son talent, celui qui domine l’œuvre et vient le pre­mier à l’esprit cher­chant une impres­sion géné­rale, c’est le carac­tère conscient et comme réflé­chi de ses œuvres. Tu Fu est un artiste tou­jours sûr et conscient de ses moyens, sachant tou­jours par­fai­te­ment le but auquel il tend. Il n’a guère d’élans impré­vus, de digres­sions dues à des émo­tions spon­ta­né­ment écloses; il règle ses œuvres et leur effet avec la per­fec­tion d’un méca­nisme infaillible, ne lais­sant rien au hasard, n’omettant rien d’essentiel, n’ajoutant rien de super­flu… Mais ce sont là, pré­ci­sé­ment, les traits essen­tiels des prin­cipes de l’école clas­sique, les qua­li­tés idéales aux­quelles tend… la men­ta­li­té artis­tique des Tang***, période du clas­si­cisme chi­nois», dit M. Georges Mar­gou­liès.

* En chi­nois 杜甫. Par­fois trans­crit Du Fu, Dou-fou, Thou-fou, Thu Fu ou Tou Fou. Haut

** Li Po et Bai Juyi. Haut

*** De l’an 618 à l’an 907. Haut

Yang Wan-li, «Le Son de la pluie : poèmes»

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moun­dar­ren, Mil­le­mont

Il s’agit de Yang Wan-li*, le plus grand poète des Song du Sud et un des pre­miers en Chine à avoir sou­te­nu que «[l’écrivain] ne recherche pas le poème, c’est le poème qui recherche l’écrivain»**. Il naquit en 1127. Tout juste un an aupa­ra­vant, les hordes nomades des Jürčen*** s’étaient mises en mou­ve­ment. Et après avoir, déjà depuis un siècle, constam­ment inquié­té les fron­tières chi­noises, elles avaient enva­hi la moi­tié du pays, mis à sac sa capi­tale et ins­tal­lé un nou­vel Empire au Nord, refou­lant les Song au Sud. Cette cala­mi­té que les Song n’avaient pas su évi­ter, mal­gré les conseils et les admo­nes­ta­tions répé­tées des let­trés, montre bien la déca­dence de cette dynas­tie qui aima mieux ache­ter aux enva­his­seurs une paix hon­teuse, que d’interrompre le cours de ses volup­tés. C’est au milieu de ces évé­ne­ments graves que Yang Wan-li accé­da à vingt-huit ans au titre de «doc­teur» ou «let­tré accom­pli» («jin­shi»****), le plus éle­vé dans le sys­tème d’examen. Le pre­mier poste qu’il occu­pa à son entrée dans le man­da­ri­nat fut celui d’administrateur des finances de la pré­fec­ture de Ganz­hou. Et en 1159, il fut nom­mé pré­fet du Lin­gling, dans le Hunan. Là-bas, il essaya par trois fois d’être admis en audience auprès du grand homme d’État Zhang Jun*****, qui y avait été injus­te­ment exi­lé pour s’être ran­gé du côté des fac­tions patrio­tiques, dési­reuses de recon­qué­rir par les armes les ter­ri­toires per­dus au Nord. L’audience lui fut, enfin, accor­dée : «Cultive l’impartialité et la sin­cé­ri­té», conseilla Zhang Jun au jeune Yang Wan-li, qui en fut si for­te­ment mar­qué, qu’il prit plus tard le pseu­do­nyme de Cheng Zhai******le Stu­dio de la Sin­cé­ri­té»). Mal­gré toute sa sin­cé­ri­té, ou jus­te­ment à cause d’elle, Yang Wan-li ne s’éleva jamais aus­si haut qu’il l’aurait méri­té au sein du gou­ver­ne­ment. Par contre, la déca­dence ayant pour effet para­doxal de décu­pler le raf­fi­ne­ment artis­tique, le côté émo­tion­nel chez quelques âmes iso­lées, c’est alors que notre man­da­rin fit l’expérience d’une illu­mi­na­tion subite, un Éveil d’une inten­si­té rare, qui lui fit quit­ter sa car­rière «comme une chaus­sure trouée» pour celle de la poé­sie. Je le laisse tout racon­ter : «Le jour du Nou­vel An de l’année 1178… ayant peu d’affaires offi­cielles à régler, je me mets à com­po­ser des poèmes. Sou­dain, j’ai comme une illu­mi­na­tion… et me sens tout à coup libé­ré. Je demande à mon fils de prendre un pin­ceau et lui dicte plu­sieurs poèmes… Dix mille choses se pré­sentent comme matière à un poème. Si j’essaie de les écar­ter, elles refusent de par­tir. À peine ai-je le temps de tra­duire la pre­mière, que déjà les autres suivent».

* En chi­nois 楊萬里. Haut

** Poème «Froid tar­dif, com­po­sé devant les nar­cisses sur le lac de mon­tagne». Haut

*** Les actuels Mand­chous. Haut

**** En chi­nois 進士. Par­fois trans­crit «chin shih». Haut

***** En chi­nois 張浚. Par­fois trans­crit Chang Chun. Haut

****** En chi­nois 誠齋. Par­fois trans­crit Cheng Chai. Haut

Wang Fu, «Dialogue du thé et du vin»

éd. Berg international, Paris

éd. Berg inter­na­tio­nal, Paris

Il s’agit du «Dia­logue du thé et du vin»*Cha jiu lun»**). Sous la dynas­tie des Tang***, le thé, ayant reçu l’onction du cler­gé boud­dhique, devient un concur­rent redou­table du vin, lequel était tra­di­tion­nel­le­ment véné­ré par les let­trés. Dans une joute ora­toire fic­tive, tra­cée par la plume d’un cer­tain Wang Fu**** (Xe siècle apr. J.-C.), ces deux breu­vages se trouvent désor­mais per­son­ni­fiés et oppo­sés, à la façon des ani­maux de nos fables, cha­cun rap­pe­lant ses ver­tus, ses char­mantes qua­li­tés, et fai­sant valoir sa saveur indé­niable. Leur affron­te­ment, loin des sérieux trai­tés sur l’art du thé, donne lieu à des argu­ments défen­dus avec humour. Ceux du vin : «Moi, je vis avec l’aristocratie : les man­da­rins ont tou­jours envie de moi. Il m’est arri­vé de faire jouer de la cithare au sou­ve­rain de Zhao, et j’ai pous­sé le roi de Qin à jouer du tam­bour. Qui se met à chan­ter rien qu’avec du thé?»***** Et ceux du thé : «Moi, “cha”, je suis la plante supé­rieure, tan­tôt blanc comme jade, tan­tôt cou­leur d’or. Dans leur quête spi­ri­tuelle, les plus véné­rables moines, les boud­dhistes les plus savants vivent déta­chés du monde : boire le thé leur apporte la luci­di­té dans la conver­sa­tion et éloigne d’eux le som­meil. C’est moi qu’on offre au Boud­dha…»****** Au plus fort de la dis­pute sur­git un troi­sième lar­ron, dont ni le thé ni le vin ne peuvent se pas­ser, et qui met les deux d’accord. Je vous laisse décou­vrir de qui il s’agit. Hasard ou des­ti­née, ce vieux «Dia­logue du thé et du vin» fait par­tie des manus­crits décou­verts en 1908 par le sino­logue fran­çais Paul Pel­liot dans les grottes de Dun­huang. Depuis, il a repris une actua­li­té nou­velle. Il a été cité par M. le pré­sident Xi Jin­ping, lors de ses dépla­ce­ments dans les pays fran­co­phones, pour évo­quer l’histoire qua­si­ment paral­lèle, allant des ter­roirs aux rituels de dégus­ta­tion, entre vins fran­çais et thés chi­nois : «La réserve sobre du thé et la cha­leur sans entrave du vin», a dit M. le pré­sident*******, «repré­sentent deux manières dif­fé­rentes de savou­rer la vie et de déchif­frer le monde». Il existe des routes des thés en Chine, comme il existe des routes des vins en France et au Qué­bec.

* Par­fois tra­duit «Dis­cus­sion entre le thé et le vin» ou «La Dis­pute du thé et du vin». Haut

** En chi­nois «茶酒論». Haut

*** De l’an 618 à l’an 907. Haut

**** En chi­nois 王敷. Haut

***** p. 29-30. Haut

****** p. 28-29. Haut

******* Dans «Le Thé et le Vin vus par les artistes», p. 4. Haut

«Philosophes taoïstes. Tome II. “Huainan zi”»

éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Biblio­thèque de la Pléiade, Paris

Il s’agit du «Huai­nan hon­glie»*Grande Lumière de Huai­nan»), plus connu sous le titre de «Huai­nan zi»**[Livre du] maître de Huai­nan»), ouvrage qui, sous des allures d’encyclopédie phi­lo­so­phique, cache un véri­table plai­doyer poli­tique. Le Maître de Huai­nan avait pour nom per­son­nel Liu An*** (IIe siècle av. J.-C.). C’était un homme extrê­me­ment curieux, qui aimait fré­quen­ter des éru­dits accou­rus de tous les coins de l’Empire chi­nois; curieux aus­si par l’intérêt et l’étonnement que sa vie ins­pire : car il était petit-fils de l’Empereur et d’une fille du palais au ser­vice du roi de Zhao. On raconte qu’en la sep­tième année de son règne, l’Empereur était pas­sé par le pays de Zhao et s’était mon­tré échauf­fé et irri­té contre le roi. Ce der­nier, pour l’apaiser, lui avait offert une fille du palais — la grand-mère de notre auteur. Elle reçut la faveur impé­riale et se trou­va enceinte. Le roi de Zhao, n’osant plus la gar­der au palais, lui fit bâtir à l’extérieur une petite habi­ta­tion. Cepen­dant, l’Empereur s’en dés­in­té­res­sa, et l’Impératrice, de son côté, prit des dis­po­si­tions pour que l’affaire ne fût pas ébrui­tée. Dans le dénue­ment le plus com­plet, la fille du palais mit au monde un fils — le père de notre auteur — et se don­na la mort en manière de pro­tes­ta­tion. Un offi­cier prit res­pec­tueu­se­ment l’enfant et l’apporta à l’Empereur. L’enfant, qui fut pro­cla­mé prince de Huai­nan, eut maille à par­tir avec ses frères, nés de l’Impératrice, qui, une fois arri­vés au pou­voir, trou­vèrent un pré­texte pour le faire condam­ner. Il mou­rut de faim sur la route de l’exil, en lais­sant le titre prin­cier à son fils, Liu An — notre auteur. Liu An se mon­tra un esprit pas­sion­né pour les sciences poli­tiques et les belles-lettres. Il conçut l’idée d’une somme phi­lo­so­phique d’inspiration taoïste, où se ver­raient concen­trés tous les savoirs de son temps, et qui ren­fer­me­rait, par la même occa­sion, les meilleurs pré­ceptes sur la manière dont un Empire devrait être conduit et diri­gé. Pour réa­li­ser son pro­jet ambi­tieux, il atti­ra à sa Cour un grand nombre de let­trés — jusqu’à mille! Il leur pré­sen­ta un amas consi­dé­rable d’argent et de vivres et leur dit qu’il voyait bien que l’Empereur ne recon­nais­sait pas leur talent et leur zèle; «que leurs lumières étaient [pour­tant] bien supé­rieures à celles des ministres de la Cour impé­riale; et qu’il ne dou­tait pas qu’aidé de leurs conseils, il ne fût en état de ten­ter [son] des­sein»****. Les uns eurent pour tâche de gla­ner, dans les écrits des Anciens, tout ce qui sem­blait d’un cer­tain inté­rêt; les autres par­ti­ci­pèrent à de brillantes dis­cus­sions pré­si­dées par Liu An en per­sonne. Quant à la pater­ni­té du livre qui en résul­ta, le «Huai­nan zi», il serait injuste de com­pa­rer le rôle que Liu An a dû jouer à celui de Lü Buwei, dont le nom est rat­ta­ché aux «Prin­temps et Automnes du sieur Lü», alors qu’il n’en a été que le mécène. Si l’on admet, comme le font les savants, l’unité du «Huai­nan zi», il n’y a pas de rai­son d’en refu­ser le mérite essen­tiel à Liu An.

* En chi­nois «淮南鴻烈». Autre­fois trans­crit «Houai-nan hong-lie». Haut

** En chi­nois «淮南子». Autre­fois trans­crit «Houai Nan-tseu», «Hoai-nan-tse», «Hoay-nan-tse» ou «Huai-nan-tzu». Haut

*** En chi­nois 劉安. Par­fois trans­crit Lieou Ngan ou Lieau An. Haut

**** «His­toire géné­rale de la Chine, ou Annales de cet Empire, tra­duites du “Tong-kien-kang-mou”. Tome III». Haut

«Trois Pièces du théâtre des Yuan»

éd. Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque chinoise, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Biblio­thèque chi­noise, Paris

Il s’agit de «L’Automne au palais des Han»*Han Gong Qiu»**) et autres pièces du théâtre des Yuan. Les let­trés chi­nois tra­vaillaient peu pour le théâtre et recueillaient peu de renom­mée de leurs pièces, parce que ce genre était plu­tôt tolé­ré que per­mis en Chine; les anciens sages l’ayant constam­ment décrié et regar­dé comme un art cor­rup­teur. Il faut attendre le XIIIe siècle apr. J.-C. pour trou­ver des pro­duc­tions très impor­tantes à la fois en qua­li­té et en quan­ti­té. Un désastre natio­nal, le pas­sage de la Chine sous le joug mon­gol, fut l’occasion de cette sou­daine flo­rai­son. Durant une période de quatre-vingt-dix ans, les sau­vages enva­his­seurs, qui ne pos­sé­daient pas d’écriture, abo­lirent le sys­tème des concours où se recru­taient les fonc­tion­naires, et relé­guèrent les let­trés, qui for­maient la classe la plus hono­rée de la socié­té chi­noise, à un des éche­lons les plus bas, tout juste devant les pros­ti­tuées et les men­diants. Par dés­œu­vre­ment, ces let­trés se tour­nèrent alors vers le théâtre — genre dont la grande vogue com­men­çait à se des­si­ner, et qu’ils contri­buèrent très vite à per­fec­tion­ner. Cepen­dant, le dis­cré­dit atta­ché au théâtre sub­sis­ta. Ces let­trés n’accédèrent jamais aux hon­neurs et durent se conten­ter d’exercer de modestes emplois — petits com­mer­çants, apo­thi­caires, devins ou simples acteurs. Aus­si, ne sommes-nous pas éton­nés de ne trou­ver aucun ren­sei­gne­ment sur leur bio­gra­phie. Et mal­gré la publi­ca­tion, en 1616, d’une cen­taine de leurs chefs-d’œuvre dans l’«Antho­lo­gie de pièces des Yuan» («Yuan Qu Xuan»***), le théâtre est res­té jusqu’à nos jours le genre le moins connu de toutes les lit­té­ra­tures de diver­tis­se­ment qu’a eues la Chine. «Évi­dem­ment, la tech­nique [de ce théâtre] est extrê­me­ment gros­sière», explique Adolf-Eduard Zucker****. «Les per­son­nages se font connaître à l’auditoire, en détaillant leur exis­tence pas­sée et la part qu’ils sont appe­lés à jouer dans le drame… On peut dire que, dans l’ensemble, les pièces n’atteignent guère un plan spi­ri­tuel très éle­vé. Il se dégage, cepen­dant, un grand charme de ce théâtre qui nous pré­sente des per­son­nages de toute condi­tion et nous donne une vaste fresque de l’abondante vie de l’Empire du Milieu, aux jours décrits par Mar­co Polo.»

* Par­fois tra­duit «Cha­grin au palais des Han». Haut

** En chi­nois «漢宮秋». Autre­fois trans­crit «Han-kung ch’iu». L’auteur de cette pièce est Ma Zhiyuan (馬致遠). Autre­fois trans­crit Ma Chih-yüan. Haut

*** En chi­nois «元曲選». Autre­fois trans­crit «Yuan K’iu Siuan», «Yuen-kiu-siuen» ou «Yüan-ch’ü Hsüan». Éga­le­ment connu sous le titre de «Yuan Ren Bai Zhong Qu» («元人百種曲»), c’est-à-dire «Cent Pièces d’auteurs des Yuan». Autre­fois trans­crit «Yüan-jen Pai Chung Ch’ü» ou «Youen Jin Pe Tchong Keu». Haut

**** Dans Camille Pou­peye, «Le Théâtre chi­nois», p. 130-131. Haut

Sima Qian, «Les Mémoires historiques. Tome IX. Chapitres 111-130»

éd. You Feng, Paris

éd. You Feng, Paris

Il s’agit des «Mémoires his­to­riques» («Shi Ji»*) de Sima Qian**, illustre chro­ni­queur chi­nois (IIe-Ier siècle av. J.-C.) que ses com­pa­triotes placent au-des­sus de tous en disant qu’autant le soleil l’emporte en éclat sur les autres astres, autant Sima Qian l’emporte en mérite sur les autres his­to­riens; et que les mis­sion­naires euro­péens sur­nomment l’«Héro­dote de la Chine». Fils d’un savant et savant lui-même, Sima Qian fut éle­vé par l’Empereur à la digni­té de «grand scribe» («tai shi»***) en 108 av. J.-C. Son père, qui avait été son pré­dé­ces­seur dans cet emploi, sem­blait l’avoir pré­vu; car il avait fait voya­ger son fils dans tout l’Empire et lui avait lais­sé un immense héri­tage en cartes et en manus­crits. De plus, dès que Sima Qian prit pos­ses­sion de sa charge, la Biblio­thèque impé­riale lui fut ouverte; il alla s’y ense­ve­lir. «De même qu’un homme qui porte une cuvette sur la tête ne peut pas lever les yeux vers le ciel, de même je rom­pis toute rela­tion… car jour et nuit je ne pen­sais qu’à employer jusqu’au bout mes indignes capa­ci­tés et j’appliquais tout mon cœur à m’acquitter de ma charge», dit-il****. Mais une dis­grâce qu’il s’attira en pre­nant la défense d’un mal­heu­reux, ou plu­tôt un mot cri­tique sur le goût de l’Empereur pour la magie*****, le fit tom­ber en dis­grâce et le condam­na à la cas­tra­tion. Sima Qian était si pauvre, qu’il ne fut pas en état de don­ner les deux cents onces d’argent pour se rédi­mer du sup­plice infa­mant. Ce mal­heur, qui assom­brit tout le reste de sa vie, ne fut pas sans exer­cer une pro­fonde influence sur sa pen­sée. Non seule­ment Sima Qian n’avait pas pu se rache­ter, mais per­sonne n’avait osé prendre sa défense. Aus­si loue-t-il fort dans ses «Mémoires his­to­riques» tous «ceux qui font peu de cas de leur propre vie pour aller au secours de l’homme de bien qui est en péril»******. Il approuve sou­vent aus­si des hommes qui avaient été calom­niés et mis au ban de la socié­té. Enfin, n’est-ce pas l’amertume de son propre cœur, aigri par la dou­leur, qui s’exprime dans ce cri : «Quand Zhu­fu Yan******* [mar­chait sur] le che­min des hon­neurs, tous les hauts digni­taires l’exaltaient; quand son renom fut abat­tu, et qu’il eut été mis à mort avec toute sa famille, les offi­ciers par­lèrent à l’envi de ses défauts; c’est déplo­rable!»

* En chi­nois «史記». Autre­fois trans­crit «Che Ki», «Se-ki», «Sée-ki», «Ssé-ki», «Schi Ki», «Shi Ki» ou «Shih Chi». Haut

** En chi­nois 司馬遷. Autre­fois trans­crit Sy-ma Ts’ien, Sémat­siene, Ssé­mat­sien, Se-ma Ts’ien, Sze-ma Csien, Sz’ma Ts’ien, Sze-ma Ts’ien, Sseû-ma Ts’ien, Sse-ma-thsien, Ssé ma Tsian ou Ssu-ma Ch’ien. Haut

*** En chi­nois 太史. Autre­fois trans­crit «t’ai che». Haut

**** «Lettre à Ren An» («報任安書»). Haut

***** Sima Qian avait cri­ti­qué tous les impos­teurs qui jouis­saient d’un grand cré­dit à la Cour grâce aux fables qu’ils débi­taient : tels étaient un magi­cien qui pré­ten­dait mon­trer les empreintes lais­sées par les pieds gigan­tesques d’êtres sur­na­tu­rels; un devin qui par­lait au nom de la prin­cesse des esprits, et en qui l’Empereur avait tant de confiance qu’il s’attablait seul avec lui; un char­la­tan qui pro­met­tait l’immortalité; etc. Haut

****** ch. 124. Haut

******* En chi­nois 主父偃. Autre­fois trans­crit Tchou-fou Yen ou Chu-fu Yen. L’Empereur Wu avait nom­mé, auprès de chaque roi, des conseillers qui étaient en réa­li­té des rap­por­teurs. Leur tâche était sou­vent périlleuse : le conseiller Zhu­fu Yan fut mis à mort avec toute sa famille à cause des faits qu’il avait rap­por­tés. Haut

«L’Extase du thé : poèmes»

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moun­dar­ren, Mil­le­mont

Il s’agit de poèmes clas­siques chi­nois sur le thé. C’est Li Po, au VIIIe siècle apr. J.-C., qui com­po­sa ce que l’on consi­dère comme le pre­mier poème sur le thé pour remer­cier son neveu, le moine Chung fu, qui lui avait offert du thé de la mon­tagne de la Source de jade. Le poète avait enten­du par­ler de cette mon­tagne qui regor­geait de grottes. À l’extérieur, au milieu des rochers, pous­saient des théiers. La Source de jade en asper­geait les racines et les branches de gouttes par­fu­mées. Seul un vieil homme venait cueillir leurs feuilles qui, quand on les buvait, toni­fiaient chair et os : il les séchait au soleil et les façon­nait en briques*. À l’âge de quatre-vingts ans pas­sés, son teint gar­dait la cou­leur des pêches et des prunes. Alors que Li Po voya­geait dans le Ching ling, le moine Chung fu, son neveu comme je l’ai dit plus haut, lui avait offert des dizaines de ces briques dont la forme res­sem­blait à une main humaine. On appe­lait ce thé «la main d’immortel». Un matin, assis, res­sen­tant encore les bien­faits de la bois­son, Li Po com­po­sa des vers superbes et une pré­face pour en faire l’éloge. C’est éga­le­ment au VIIIe siècle que naquit Lu Tung**, sur­nom­mé le «fou du thé». «Du matin au soir», explique M. Paul Butel***, «le maître [Lu Tung] ne fai­sait rien d’autre que de réci­ter des poèmes et de pré­pa­rer la bois­son dont il raf­fo­lait avec tant de pas­sion que quelques-uns de ses contem­po­rains le crurent fou. N’écrit-il pas “je ne m’intéresse nul­le­ment à l’immortalité, mais seule­ment au goût du thé”?». Autant Lu Yu est célèbre en prose pour son «Clas­sique du thé»; autant Lu Tung l’est en poé­sie pour son chant des «Sept tasses de thé»****, qui décrit remar­qua­ble­ment le plai­sir appor­té par les tasses suc­ces­sives de thé, depuis la pre­mière qui «humecte lèvres et gosier» jusqu’à la sep­tième qui pro­voque «un vent frais sous [les] ais­selles», c’est-à-dire une extase qua­si­ment reli­gieuse. Plus qu’une idéa­li­sa­tion de la manière de boire, le thé repré­sente chez lui une mys­tique de l’art de la vie, comme on le voit à son exis­tence recluse, sub­tile, loin d’une car­rière dans le fonc­tion­na­riat. Son théisme est un taoïsme dégui­sé.

* Le thé était jadis conser­vé sous forme de briques com­pres­sées, aus­si dures qu’une pierre, comme il s’en vend encore dans les pro­vinces orien­tales de la Rus­sie. Haut

** En chi­nois 盧仝. Par­fois trans­crit Lotung ou Lu Tong. Haut

*** «His­toire du thé», p. 22. Haut

**** En chi­nois «七碗茶». Par­fois tra­duit «Sept bols de thé». Ce chant n’est, en réa­li­té, que la par­tie cen­trale d’un long poème inti­tu­lé «Zou­bi Meng jia­nyi ji xin­cha» («走筆謝孟諫議寄新茶»), c’est-à-dire «Remer­cie­ments empres­sés adres­sés au cen­seur impé­rial Meng pour son cadeau de thé fraî­che­ment cou­pé». Haut

Tu Fu, «Œuvre poétique. Tome II. La Guerre civile (755-759)»

éd. Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque chinoise, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Biblio­thèque chi­noise, Paris

Il s’agit de l’«Œuvre poé­tique» de Tu Fu* qui se défi­nit par la sobrié­té des sen­ti­ments et l’exact réa­lisme des tableaux. Sans se per­mettre des com­men­taires trop per­son­nels, s’effaçant, dis­pa­rais­sant en tant qu’auteur devant ses poé­sies qui parlent d’elles-mêmes, Tu Fu peint les scènes fami­lières de la vie cou­rante, les misères du petit peuple en proie à la guerre, à la famine et aux injus­tices. Son «Œuvre poé­tique» adopte un ton égal et appa­rem­ment impas­sible, mais qu’un détail vient tout à coup rendre vivant, voire poi­gnant, grâce au choix de deux ou trois mots («der­rière les portes de laque rouge, viandes et vins empestent; sur les che­mins, les affa­més laissent leurs os gelés») aux­quels l’auteur sait don­ner leur valeur entière, et qu’on dirait écrits pour l’éternité. Tu Fu est, à ce titre, le plus clas­sique des poètes chi­nois, même s’il y en a d’autres dont le génie est supé­rieur au sien**. «Le trait prin­ci­pal de son talent, celui qui domine l’œuvre et vient le pre­mier à l’esprit cher­chant une impres­sion géné­rale, c’est le carac­tère conscient et comme réflé­chi de ses œuvres. Tu Fu est un artiste tou­jours sûr et conscient de ses moyens, sachant tou­jours par­fai­te­ment le but auquel il tend. Il n’a guère d’élans impré­vus, de digres­sions dues à des émo­tions spon­ta­né­ment écloses; il règle ses œuvres et leur effet avec la per­fec­tion d’un méca­nisme infaillible, ne lais­sant rien au hasard, n’omettant rien d’essentiel, n’ajoutant rien de super­flu… Mais ce sont là, pré­ci­sé­ment, les traits essen­tiels des prin­cipes de l’école clas­sique, les qua­li­tés idéales aux­quelles tend… la men­ta­li­té artis­tique des Tang***, période du clas­si­cisme chi­nois», dit M. Georges Mar­gou­liès.

* En chi­nois 杜甫. Par­fois trans­crit Du Fu, Dou-fou, Thou-fou, Thu Fu ou Tou Fou. Haut

** Li Po et Bai Juyi. Haut

*** De l’an 618 à l’an 907. Haut

«Écrits de Maître Wen, [ou] Livre de la pénétration du mystère»

éd. Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque chinoise, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Biblio­thèque chi­noise, Paris

Il s’agit de la ver­sion moderne du «Clas­sique de la péné­tra­tion du mys­tère»*Tongxuan zhen­jing»**), plus connu sous le titre de «Wen-zi»***, ouvrage attri­bué au phi­lo­sophe taoïste du même nom qui l’aurait com­po­sé pour éclair­cir les ensei­gne­ments de son maître Lao-tseu. En effet, beau­coup de pas­sages débutent par «Lao-tseu dit» et se veulent être un com­men­taire de ses théo­ries, mais un com­men­taire qui en four­ni­rait l’application pra­tique. Pour­tant, si l’on excepte les der­nières décen­nies, le «Wen-zi» n’a jamais vrai­ment rete­nu l’attention des let­trés chi­nois, qui éle­vaient des doutes sur son authen­ti­ci­té. Les Anciens n’ont légué à son sujet qu’une courte notice biblio­gra­phique (Ier siècle av. J.-C.) décri­vant l’ouvrage comme des dia­logues entre Wen-zi (Maître Wen), dis­ciple immé­diat de Lao-tseu, et le roi Ping. Or, le seul monarque suf­fi­sam­ment connu à avoir por­té ce nom étant Ping des Zhou****, qui vécut deux siècles avant (!) Lao-tseu, on a dès le départ sus­pec­té le «Wen-zi» de pré­tendre être plus ancien qu’il ne l’était. De plus, la ver­sion pre­mière, pré­sen­tée dans la notice, s’était per­due sous la dynas­tie des Han. Une ver­sion moderne parut par la suite, mais elle ne repré­sen­tait pas dans son inté­gri­té l’œuvre ori­gi­nale. Seul son cin­quième cha­pitre, inti­tu­lé «La Voie et la Ver­tu», était rédi­gé sous forme de dia­logues. Tout le reste mon­trait un carac­tère com­po­site et copiait ou imi­tait des pas­sages entiers du «Huai­nan zi» ou d’autres livres qui, réunis dans le sien, grin­çaient les uns contre les autres comme des dents ébré­chées. «Un faux a don­né nais­sance à un autre faux», concluait un let­tré chi­nois*****. Or, voi­ci qu’en 1973 on décou­vrit à Dingz­hou****** dans une tombe royale scel­lée en 55 av. J.-C. deux cent soixante-dix-sept tiges de bam­bou por­tant des bribes de la ver­sion ancienne du «Wen-zi». Un incen­die, pro­vo­qué par des pilleurs de tombe, les avait cal­ci­nées à demi, et leur état lais­sait si fort à dési­rer, qu’il fal­lut plus de vingt ans de tra­vail à l’équipe char­gée de leur déchif­fre­ment pour que parût la trans­crip­tion. Le «Wen-zi» sur tiges de bam­bou, loin de faire avan­cer la ques­tion de l’authenticité de l’œuvre, n’a fait que l’obscurcir davan­tage. Nous sommes en pré­sence de deux ver­sions dis­tinctes, rédi­gées par des auteurs dif­fé­rents, à des époques éloi­gnées l’une de l’autre.

* Autre­fois tra­duit «“King” appro­fon­dis­sant l’origine des choses». Haut

** En chi­nois «通玄真經». Autre­fois trans­crit «Toung-youèn tchin king», «T’ong-yuen-tchin-king» ou «T’ung hsüan chen ching». Haut

*** En chi­nois «文子». Autre­fois trans­crit «Wen-tze», «Wen-tzu» ou «Wen-tseu». Haut

**** En chi­nois 周平王. Haut

***** Liang Qichao (梁啟超). Haut

****** En chi­nois 定州. Ancien­ne­ment Dingxian (定縣). Haut

Tin-Tun-Ling, «La Petite Pantoufle, “Thou-sio-sié”»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du roman «La Petite Pan­toufle» («Thou-sio-sié»*) de Tin-Tun-Ling**, let­tré chi­nois exi­lé en France après la révolte des Tai­ping (XIXe siècle). On vit un jour, par une mati­née de prin­temps, ce Chi­nois, ce vrai Chi­nois de Chine, «por­tant une robe bario­lée de fleurs et de chi­mères, une longue queue dans le dos et un para­sol à la main»***, errer aux abords soli­taires de l’Odéon, à Paris, arrê­tant tous les pas­sants pour leur mon­trer une lettre sur laquelle un nom était écrit. «Encore un sourd-muet! Est-ce qu’ils vont por­ter un uni­forme main­te­nant?»****, disaient avec humeur les pas­sants, et aucun ne pre­nait seule­ment la peine de lire. Un seul, plus cha­ri­table, com­prit que le mal­heu­reux deman­dait qu’on le condui­sît à la rue Mon­sieur-le-Prince indi­quée sur l’enveloppe. Cette rue avait une tren­taine de numé­ros, et la lettre envoyait Tin-Tun-Ling au 169. On inter­ro­gea néan­moins tous les concierges, et il fut bien­tôt conclu que le nom de la per­sonne recher­chée était tout aus­si irréel que son adresse. Que faire de l’étranger? Le pas­sant cha­ri­table, qui dînait le soir même chez Théo­phile Gau­tier, eut l’idée géniale d’en faire part au célèbre écri­vain. Ce der­nier ado­rait l’Orient, et le voi­là aus­si­tôt atten­dri sur le sort de ce Chi­nois échoué sur le pavé de Paris : «Je me vois à Pékin, sans un sou», s’exclama Gau­tier*****, «ne sachant pas un mot de chi­nois et ayant, pour toute recom­man­da­tion, un aspect inso­lite qui ameute les foules à mes trousses et les chiens contre mes mol­lets!… Amène-moi ton Chi­nois. On tâche­ra de réunir pour lui un petit magot et de rapa­trier l’exilé. Viens déjeu­ner demain ici avec lui.» Le pas­sant, fidèle au ren­dez-vous, pré­sen­ta, le len­de­main, à la famille Gau­tier Tin-Tun-Ling, qui leur fit les saluts les plus res­pec­tueux. On essaya d’échanger quelques phrases avec lui; mais ce n’était pas com­mode, car le peu de fran­çais qu’il savait, il le pro­non­çait d’une façon inat­ten­due. Cepen­dant, quand il com­prit qu’on avait l’intention de lui four­nir les moyens de retour­ner dans son pays loin­tain, il mani­fes­ta une grande épou­vante : «Moi, pas tour­ner Chine!», s’écria-t-il******. Il était un ancien Tai­ping, qui avait conspi­ré. Il s’était bat­tu, et un de ses bras gar­dait la marque d’une affreuse bles­sure.

* En chi­nois «偸小鞋». Par­fois trans­crit «Tou xiao xie». Haut

** En chi­nois 丁敦齡. Par­fois trans­crit Ting Touen-Ling, Tin-Tun-Lin, Ting Tun-ling ou Ding Dun­ling. Haut

*** Armand Sil­vestre, «Por­traits et sou­ve­nirs». Haut

**** id. Haut

***** Dans Judith Gau­tier, «Le Second Rang du col­lier». Haut

****** id. Haut

«Le Livre de la récompense des bienfaits secrets»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit du «Livre de la récom­pense des bien­faits secrets» («Yin zhi wen»*), petit trai­té édi­fiant, que les taoïstes attri­buent à une de leurs divi­ni­tés nom­mée Wen­chang­di­jun**. On n’y trouve aucune réfé­rence réelle à la doc­trine du taoïsme, mais un cer­tain nombre d’injonctions morales et de maximes ayant pour but d’enseigner au lec­teur ce qu’il doit faire pour atteindre à la per­fec­tion et ce qu’il doit évi­ter pour ne pas deve­nir cri­mi­nel. Le nom de l’auteur est incon­nu. Le style offre les plus grandes ana­lo­gies avec celui du «Livre des récom­penses et des peines». «Aide le mal­heu­reux [comme on] secourt le pois­son aban­don­né sur un che­min sec. Délivre celui qui est en péril [comme on] délivre l’oiseau pris dans un lacet à mailles ser­rées. Aie pitié de l’orphelin; sois com­pa­tis­sant pour la veuve; honore les vieillards; aie pitié des pauvres; apporte des habits et de la nour­ri­ture pour ceux qui, sur les routes, ont faim et froid»***. Voi­là quelques-unes des sen­tences de cet opus­cule, où l’influence du boud­dhisme se fait sou­vent sen­tir. Non seule­ment le nom du Boud­dha y est pro­non­cé une fois («pros­terne-toi devant Boud­dha et prie dans les livres sacrés»****), mais on y recon­naît plu­sieurs emprunts évi­dents à la doc­trine du réfor­ma­teur indien. C’est ain­si que l’auteur du «Livre» insiste sur la com­pas­sion, l’assistance au pro­chain, l’interdiction de faire subir aucun mau­vais trai­te­ment à tout ce qui a vie dans la nature. Ce sont ces mêmes rai­sons qui l’ont por­té à recom­man­der non seule­ment d’aimer nos sem­blables, mais d’aimer les créa­tures ani­mées, les pois­sons, les insectes, les vers de terre — en un mot, tout ce qui res­pire, qui se meut ou qui croît : «En mar­chant, regarde tou­jours s’il n’y a point, sous tes pas, des insectes et des four­mis, que par mégarde tu pour­rais écra­ser»*****. Toutes ces créa­tures, mal­gré leur dif­fé­rence de gran­deur ou de forme, ont quelque chose en com­mun, qui est l’amour de la vie, et que l’homme ne peut contra­rier sans deve­nir méchant.

* En chi­nois «陰騭文». Autre­fois trans­crit «In tchy̆ wen», «Yin-tchi-wen», «Yin Chih Wen» ou «Yin-chih-wăn». Haut

** En chi­nois 文昌帝君. Autre­fois trans­crit Wen Tch­hang Ti Kiun, Wen-tchang Ti-kiun, Wen-chang Ti-kyüin, Wen Chang Ti Kun, Wen-chang-ti-chün, Wan-chang Te-cheun ou Wăn-chang Te-keun. Haut

*** p. 4. Haut

**** id. Haut

***** p. 5. Haut

Wu Cheng’en, «La Pérégrination vers l’Ouest, “Xiyou ji”. Tome II»

éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Biblio­thèque de la Pléiade, Paris

Il s’agit de «(Mémoire de) La Péré­gri­na­tion vers l’Ouest» («Xiyou ji»*), très célèbre roman-fleuve chi­nois, dont le per­son­nage cen­tral est un Singe pèle­rin. «La Péré­gri­na­tion vers l’Ouest» est, comme on le sait, une sorte de dédou­ble­ment ou de trans­po­si­tion bur­lesque de la péré­gri­na­tion vers l’Inde (réelle, celle-là) du moine Xuan­zang. Dès le début du IXe siècle, l’imagination popu­laire chi­noise s’était empa­rée des exploits de ce moine en marche, par­ti avec sa canne pour seul com­pa­gnon, tra­ver­sant fleuves et monts, cour­bé sous le poids des cen­taines de soû­tras boud­dhiques qu’il rame­nait dans une hotte d’osier, tel Pro­mé­thée rap­por­tant le feu sacré dans la conca­vi­té d’un roseau. «Xuan­zang est allé là où nul autre n’est allé, il a vu et enten­du ce que nul autre n’a jamais vu et enten­du. Seul, il tra­ver­sa de vastes éten­dues sans che­min, fré­quen­tées seule­ment par des fan­tômes démo­niaques. Cou­ra­geu­se­ment il grim­pa sur de fabu­leuses mon­tagnes… tou­jours refroi­dies par des vents gla­cés et par des neiges éter­nelles… Main­te­nant, il est reve­nu sain et sauf [dans] son pays natal et avec si grande quan­ti­té de pré­cieux tré­sors. Il y a, là, six cent cin­quante-sept ouvrages sacrés… dont cer­tains sont rem­plis de charmes… capables de faire envo­ler les puis­sances invi­sibles du mal»**. Ses «Mémoires» et sa «Bio­gra­phie» devinrent la source d’inspiration de nom­breuses légendes qui, mêlées à des contes ani­ma­liers, s’enrichirent peu à peu de créa­tures sur­na­tu­relles et de pro­diges. Déjà dans la «Chan­te­fable de la quête des soû­tras par Xuan­zang des grands Tang» («Da Tang San­zang qu jing shi­hua»***), datée du Xe ou XIe siècle, on voit entrer en scène un Roi des Singes, accom­pa­gnant le pèle­rin dans son voyage et contri­buant puis­sam­ment à sa réus­site — un Singe fabu­leux cal­qué, au moins en par­tie, sur le per­son­nage d’Hanumân dans le «Râmâyaṇa». Cer­taines pièces du théâtre des Yuan avaient aus­si pour sujet la quête des soû­tras. Et il exis­tait, sous ces mêmes Yuan, un roman inti­tu­lé «La Péré­gri­na­tion vers l’Ouest», mais qui est per­du, si l’on excepte un frag­ment dans la «Grande Ency­clo­pé­die Yongle»

* En chi­nois «西遊記». Autre­fois trans­crit «Xiyu­ji», «Hsi-yu chi», «Si you tsi», «Sy-yeou-ky» ou «Si yeou ki». Haut

** Dans Lévy, «Les Pèle­rins chi­nois en Inde», p. 362. Haut

*** En chi­nois «大唐三藏取經詩話». Haut