Comptes rendus sur la littérature ancienne et moderne de toutes les nations

Homère, « Iliade »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de « L’Iliade » * d’Homère **. « Le chantre des exploits héroïques, l’interprète des dieux, le second soleil dont s’éclairait la Grèce, la lumière des Muses, la voix toujours jeune du monde entier, Homère, il est là, étranger, sous le sable de ce rivage », dit une épigramme funéraire ***. On sait qu’Alexandre de Macédoine portait toujours avec lui une copie des chants d’Homère, et qu’il consacrait à la garde de ce trésor une cassette précieuse, enrichie d’or et de pierreries, trouvée parmi les effets du roi Darius. Alexandre mourut ; l’immense empire qu’il avait rassemblé pour un instant tomba en ruines ; mais partout où avaient volé les semences de la culture grecque, les chants d’Homère avaient fait le voyage mystérieux. Partout, sur les bords de la Méditerranée, on parlait grec, on écrivait avec les lettres grecques, et nulle part davantage que dans cette ville à l’embouchure du Nil, qui portait le nom de son fondateur : Alexandrie. « C’est là que se faisaient les précieuses copies des chants, là que s’écrivaient ces savants commentaires, dont la plupart ont péri six ou sept siècles plus tard avec la fameuse bibliothèque d’Alexandrie, que fit brûler le calife Omar, ce bienfaiteur des écoliers », dit Friedrich Spielhagen ****. Les Romains recueillirent, autant qu’il était possible à un peuple guerrier et ignorant, l’héritage du génie grec. Et c’était Homère qu’on mettait entre les mains du jeune Romain comme élément de son éducation, et dont il continuait plus tard l’étude dans les hautes écoles d’Athènes. Si Eschyle dit que ses tragédies ne sont que « les reliefs des grands festins d’Homère » *****, on peut le dire avec encore plus de raison des Romains, qui s’invitent chez Homère et reviennent avec une croûte à gruger ou un morceau de cartilage des mets qu’on a servis.

« Il n’y a point d’écrivain dont les ouvrages aient tant occupé la postérité »

« Il n’y a point d’écrivain dont les ouvrages aient tant occupé la postérité ; il n’y en a point dont la personne soit moins connue. Un adorateur d’Homère pourrait dire que ce poète ressemble à la Divinité, que l’on ne connaît que par ses œuvres », dit La Harpe ******. On ne sait pas bien précisément où Homère est né, ni même s’il a existé. L’encyclopédie Souda fait monter à vingt le nombre des villes qui se disputaient l’honneur d’être sa patrie. Des savants ont écrit là-dessus de gros volumes qui ne nous ont rien appris. Et qu’importe, après tout, quelle terre puisse se vanter d’avoir produit Homère ? Il suffit que l’humanité entière se réclame de cet homme fameux, de ce chantre universel qui appartient davantage au siècle qui l’a formé qu’au pays qui l’a vu naître. Comme dit Sohrab Sepehri :

« Écoute, le plus lointain oiseau du monde chante.
La nuit est fluide, une, béante…
Écoute, de loin le sentier hèle tes pas…
Dessille tes paupières, chausse-toi et viens.
Et viens jusqu’à ce lieu…
Où le temps s’assiéra près de toi sur une motte de terre,
Où la nuit [absorbera en elle] ta silhouette comme un fragment de chant
 » *******.

Il n’existe pas moins de trente-deux traductions françaises de « L’Iliade », mais s’il fallait n’en choisir qu’une seule, je choisirais celle de Charles-Marie Leconte de Lisle.

« Ἆ δείλ’, ἦ δὴ πολλὰ κάκ’ ἄνσχεο σὸν κατὰ θυμόν.
Πῶς ἔτλης ἐπὶ νῆας Ἀχαιῶν ἐλθέμεν οἶος
Ἀνδρὸς ἐς ὀφθαλμοὺς ὅς τοι πολέας τε καὶ ἐσθλοὺς
Υἱέας ἐξενάριξα ; σιδήρειόν νύ τοι ἦτορ.
Ἀλλ’ ἄγε δὴ κατ’ ἄρ’ ἕζευ ἐπὶ θρόνου, ἄλγεα δ’ ἔμπης
Ἐν θυμῷ κατακεῖσθαι ἐάσομεν ἀχνύμενοί περ·
Οὐ γάρ τις πρῆξις πέλεται κρυεροῖο γόοιο·
Ὡς γὰρ ἐπεκλώσαντο θεοὶ δειλοῖσι βροτοῖσι
Ζώειν ἀχνυμένοις· αὐτοὶ δέ τ’ ἀκηδέες εἰσί.
 »
— Passage dans la langue originale

« Ah ! malheureux ! Certes, tu as subi des peines sans nombre dans ton cœur. Comment as-tu osé venir seul vers les nefs des Akhaiens et soutenir la vue de l’homme qui t’a tué tant de braves enfants ? Ton cœur est de fer. Mais prends ce siège, et, bien qu’affligés, laissons nos douleurs s’apaiser, car le deuil ne nous rend rien. Les Dieux ont destiné les misérables mortels à vivre pleins de tristesse, et, seuls, ils n’ont point de soucis. ******** »
— Passage dans la traduction de Leconte de Lisle

« Malheureux ! Quels tourments ton âme a-t-elle supportés !
Tu as osé aller tout seul aux nefs des Achéens
Et t’offrir aux regards de celui qui t’a fait périr
Tant de fils valeureux ! Aurais-tu donc un cœur de fer ?
Allons ! Viens t’asseoir sur ce siège, et malgré tant de peines,
Laissons dormir notre souffrance au plus profond de nous.
À quoi bon pousser des sanglots qui vous glacent le cœur ?
Tel est le sort que les dieux filent aux pauvres mortels :
Vivre dans le chagrin, alors qu’eux restent sans souci. »
— Passage dans la traduction de M. Frédéric Mugler (éd. Actes Sud, coll. Babel, Arles)

« Ah ! malheureux ! c’est vrai, tu supportas bien des maux dans le fond de ton cœur. Comment as-tu pu oser aller vers les nefs des Achéens, seul, devant les yeux d’un homme, mes yeux à moi, qui t’ai tué tant de nobles fils ? Tu as un cœur de fer. Mais, voyons, prends place sur un siège. De toute façon, laissons les douleurs au repos étendues dans nos cœurs, quelle que soit notre affliction. Il n’est nul profit au frisson glacé des sanglots. Tel est le sort que les dieux ont filé pour les infortunés mortels : vivre dans les afflictions ; tandis qu’eux-mêmes sont dans l’insouciance. »
— Passage dans la traduction de M. Louis Bardollet (éd. R. Laffont, coll. Bouquins, Paris)

« Malheureux, tu as déjà enduré bien des peines ! Mais comment as-tu osé venir seul jusqu’en ces lieux et te présenter à celui qui t’a ravi de si vaillants fils ? Ah ! tu portes un cœur de fer. Repose-toi sur ce siège ; et quelle que soit notre affliction, renfermons-la dans notre âme : on ne gagne rien à gémir sans cesse. Les dieux ont destiné les faibles humains à vivre dans la douleur : eux seuls sont exempts de soucis et de larmes. »
— Passage dans la traduction d’Eugène Bareste (XIXe siècle)

« Malheureux ! Que de peines auras-tu endurées dans ton cœur ! Comment donc as-tu osé venir, seul, aux nefs achéennes, pour m’affronter, moi, l’homme qui t’a tué tant de si vaillants fils ? Vraiment ton cœur est de fer. Allons ! viens, prends place sur un siège ; laissons dormir nos douleurs dans nos âmes, quel que soit notre chagrin. On ne gagne rien aux plaintes qui glacent les cœurs, puisque tel est le sort que les dieux ont filé aux pauvres mortels : vivre dans le chagrin, tandis qu’ils demeurent, eux, exempts de tout souci. »
— Passage dans la traduction de Paul Mazon (éd. Les Belles Lettres, Paris)

« Ah ! malheureux, tu as supporté bien des maux dans ton cœur ! Comment as-tu osé venir seul vers les vaisseaux des Grecs, et paraître aux yeux de l’homme qui t’a tué tant et de si valeureux fils ? Tu as certes un cœur de fer. Mais allons, assieds-toi sur ce siège : quelque affligés que nous soyons, laissons les douleurs reposer au fond de notre âme : car rien ne sert de gémir amèrement. En effet, les dieux ont destiné les misérables mortels à vivre dans la peine ; eux seuls sont exempts de soucis. »
— Passage dans la traduction d’Émile Pessonneaux (XIXe siècle)

« Ah ! malheureux, tu as, certes, souffert bien des maux en ton cœur ! Comment eus-tu le courage de venir aux vaisseaux achéens, tout seul, sous les yeux de l’homme, de moi, qui t’ai tué bien des fils excellents ? Il est donc de fer, ton cœur ? Mais allons, assieds-toi sur ce trône, et nos douleurs, de toute façon, laissons-les reposer en notre âme, malgré notre affliction. Car ils ne servent de rien, les gémissements qui nous glacent. Tel est le destin filé par les dieux aux mortels misérables : vivre affligés ; eux seuls n’ont point de souci. »
— Passage dans la traduction d’Eugène Lasserre (éd. Garnier-Flammarion, Paris)

« Infortuné… tu as enduré bien des peines dans ton âme. Comment, seul, es-tu venu jusqu’aux vaisseaux des Grecs en présence du guerrier qui t’a ravi tant de fils, et de si vaillants ? Sans doute tu portes un cœur d’airain. Mais viens, repose-toi sur ce siège ; quelles que soient nos douleurs, renfermons-les dans notre âme : il n’est aucun profit à retirer de l’amère tristesse. Les dieux en filant les destinées des pauvres mortels ont voulu qu’ils vécussent dans la peine ; eux seuls sont exempts de soins. »
— Passage dans la traduction de Jean-Baptiste Dugas-Montbel (XIXe siècle)

« Infortuné vieillard, tu as en ton esprit
Souffert de grands travaux ! De quelle hardiesse
Oses-tu venir seul aux vaisseaux de la Grèce ?
Et comme as-tu le cœur de comparaître aux yeux
D’un qui t’a mis à mort tant d’enfants vertueux ?
Tu as un cœur de fer. Viens te seoir, je te prie,
Et bien que nous soyons battus de fâcherie,
Donnons quelque répit à nos grièves douleurs :
Il n’y a nul profit aux plaintes ni aux pleurs.
Les Dieux ont destiné les hommes déplorables
À n’avoir que des maux, à vivre misérables :
Mais eux, ils sont exempts de soucis et d’ennuis… »
— Passage dans la traduction de Salomon Certon (XVIIe siècle)

« Ah ! malheureux ! Que de maux n’as-tu pas endurés dans ton âme,
En osant venir aux vaisseaux achéens, solitaire,
Sous mes yeux à moi, le guerrier, qui vins pour occire
Tous tes fils vaillants ! C’est un cœur de fer qui t’anime !
Mais allons ! Assieds-toi sur ce trône. Laissons dans notre âme
Reposer les douleurs, si grande que soit la souffrance.
On ne gagne rien à la lamentation glaciale.
Ainsi les dieux filèrent aux faibles hommes-qui-meurent
Une vie de souffrance — un souci qu’eux-mêmes ignorent ! »
— Passage dans la traduction de M. Philippe Brunet (éd. du Seuil, Paris)

« Malheureux ! À combien de douleurs votre âme est en proie ! Mais qui peut vous avoir inspiré un dessein aussi hardi ? Quelle est donc la trempe de votre cœur, ô vous qui n’avez pas craint de traverser seul le camp de vos ennemis, et de vous présenter aux yeux du meurtrier de vos enfants ? Asseyez-vous et donnons quelque trêve à nos chagrins. Les Dieux ne nous ont point placés sur la terre, pour y goûter un bonheur sans mélange ; les seuls immortels sont exempts de peines et jouissent d’une éternelle et parfaite félicité. »
— Passage dans la traduction de Louis-Guillaume-René Cordier de Launay (XVIIIe siècle)

« Ah ! Certes, malheureux, que de peines déjà ton âme a supportées ! Et comment as-tu bien osé venir tout seul aux nefs des Achéens pour me rencontrer, moi, l’homme qui t’a tué tant de valeureux fils ? Ton cœur est donc de fer ! Mais allons ! Assieds-toi sur ce siège et laissons, malgré tous nos chagrins, la souffrance dormir au fond de notre cœur. À quoi bon les sanglots, qui font frissonner l’âme, puisque tel est le sort que les dieux ont filé pour les pauvres mortels : vivre dans la douleur, alors qu’eux seuls, ils sont exempts de tout souci. »
— Passage dans la traduction de M. Robert Flacelière (éd. Gallimard, coll. Bibliothèque de la Pléiade, Paris)

« Ah, malheureux prince, par quelles épreuves terribles avez-vous passé ! Comment avez-vous osé venir seul dans le camp des Grecs, et soutenir la présence d’un homme qui a ôté la vie à un si grand nombre de vos enfants dont la valeur était l’appui de vos peuples ! Il faut que vous ayez un cœur d’airain ; mais asseyez-vous sur ce siège et donnons quelque trêve à notre affliction : à quoi servent les regrets et les plaintes ? Les Dieux ont voulu que les chagrins et les larmes composassent le tissu de la vie des misérables mortels, et seuls ils vivent exempts de toutes sortes de peines… »
— Passage dans la traduction d’Anne Lefebvre Dacier (XVIIIe siècle)

« Ah, malheureux ! vous avez supporté bien des maux dans votre cœur. Comment avez-vous osé venir seul vers les vaisseaux des Grecs, et paraître aux yeux d’un homme qui vous a tué tant de fils, et de si courageux ? Vous avez certes un cœur de fer. Mais allons, asseyez-vous sur ce siège, et quelles que soient nos douleurs, laissons-les reposer dans notre âme ; car les gémissements ne servent à rien. Les Dieux ont décrété que les malheureux mortels vivraient dans l’affliction : eux seuls sont exempts de soucis. »
— Passage dans la traduction d’Henry Trianon (XIXe siècle)

« Ah ! pauvre infortuné, tu as souffert beaucoup :
Mais comme as-tu osé t’en venir à ce coup *********,
Tout seul, devers celui qui a privé de vie
Tous tes braves enfants ou la plus grand-partie ?
Ton cœur est bien de fer ! Sus, viens te reposer,
Assis-toi et laissons nos douleurs s’apaiser :
Il n’y a nul profit en nos plaintes amères :
Les Dieux ont commandé aux Parques filandières
De filer tel destin aux hommes malheureux
Qu’ils vécussent en peine et travaux rigoureux :
Eux vivent sans souci, et rien n’est qui leur nuise… »
— Passage dans la traduction d’Hugues Salel et Amadys Jamyn (XVIe siècle)

« Hélas !… que de malheurs vous poursuivent ! Quoi ! vous traversez seul un camp ennemi pour paraître devant le destructeur de votre race ! Mais levez-vous ; cessons de gémir et de nous plaindre : nos jours sont entremêlés de disgrâces ; tel est l’ordre des Dieux qui jouissent seuls d’un bonheur parfait. »
— Passage dans la traduction de Paul-Jérémie Bitaubé, 1re version (XVIIIe siècle)

« Ah ! mortel infortuné… que de peines tu as soutenues ! Quoi ! traverser seul tout un camp ennemi, et paraître devant le destructeur de ta nombreuse et vaillante race ! Ton cœur est d’airain. Mais repose-toi sur ce siège, et, quelle que soit notre douleur, renfermons-la dans notre sein ; nous nous livrerions vainement aux plaintes amères. Les dieux ont voulu que les jours des misérables mortels fussent tissus de disgrâces ; seuls ils jouissent d’un bonheur parfait. »
— Passage dans la traduction de Paul-Jérémie Bitaubé, 2e version (XVIIIe siècle)

« Infortuné… ta constance a été éprouvée par de cruelles douleurs. Assez courageux pour oser seul, sans escorte, pénétrer dans le camp des Grecs, implorer la clémence de celui qui t’a privé du plus grand nombre de tes fils ; ton cœur est d’acier. Prends place sur ce trône. Suspends l’expression de la douleur qui nous accable l’un et l’autre : un deuil éternel ne remédierait point à nos maux. À l’abri des soins qui nous agitent, les heureux immortels ont fait des douleurs le partage de l’humanité. Passer leurs jours dans la tristesse, c’est le destin des hommes. »
— Passage dans la traduction de Pierre-Louis-Claude Gin (XVIIIe siècle)

« Ô prince infortuné !
À combien de revers le sort t’a condamné !
Quoi ! Seul parmi les Grecs, dans la nuit ténébreuse
Chercher le destructeur de ta race nombreuse !
Ah ! ton cœur est d’airain. Renfermons nos douleurs,
Vieillard ! Sachons souffrir : l’homme est né pour les pleurs !
Le destin des dieux seuls d’heureux jours se compose. »
— Passage dans la traduction de Charles-Hubert Millevoye (XIXe siècle)

« Ah ! malheureux ! tu as en vérité souffert de bien des maux dans le fond de ton cœur. Comment as-tu osé, vers les nefs achéennes, venir ainsi tout seul, sous les yeux de l’homme qui t’a tué tant de valeureux fils ? Il faut que tu aies un cœur de fer. Mais allons ! Assieds-toi sur ce siège, et laissons tout à fait, malgré notre affliction, reposer nos douleurs au fond de notre cœur, car les larmes qui glacent n’ont aucune efficace. Tel est le sort que les dieux ont filé pour les pauvres mortels : vivre dans l’affliction ; mais eux demeurent exempts de tout souci. »
— Passage dans la traduction de Mario Meunier (éd. A. Michel, Paris)

« Déplorable monarque… Que de malheurs accablent ta vieillesse ! Comment as-tu osé venir seul, au milieu d’une flotte ennemie, affronter les regards d’un mortel qui t’a ravi tant de fils, dignes soutiens de ton empire ? Il faut que ton cœur soit armé de fer et d’acier. Viens, viens t’asseoir sur ce trône ; laissons au fond de nos cœurs reposer nos ennuis ; d’inutiles larmes ne changeront point le cours de nos destinées.

Seuls, tranquilles au sein d’un bonheur inaltérable, les Dieux ont formé de douleurs et de peines le cercle de nos jours. »
— Passage dans la traduction du prince Charles-François Le Brun (XVIIIe siècle)

« Infortuné vieillard, quels ne sont pas tes maux !
Comment, seul, as-tu pu venir en ma présence,
Moi qui, tuant tes fils, t’ai fait tant de souffrance !
Ton âme est donc de fer, puisqu’ici tu parais !
Prends ce siège et t’assieds. Malgré tous nos regrets,
Sachons en notre cœur renfermer notre peine ;
La douleur est amère, et la plainte est bien vaine.
Les dieux nous ont tissu la trame du chagrin,
Gardant pour eux la paix de leur séjour divin. »
— Passage dans la traduction de Jules Barthélémy Saint-Hilaire (XIXe siècle)

« Infortuné ! Oui, ton âme a souffert de cruels maux. Comment as-tu osé venir seul près des vaisseaux des Grecs, devant un homme qui t’a privé de fils si nombreux, si vaillants ? Sans doute tu as un cœur de fer. Mais, crois-moi, repose-toi sur ce siège. Quelles que soient nos afflictions, renfermons-les dans nos âmes ; car de quelle utilité sont les pleurs ? Vivre dans la douleur, tel est le sort que les dieux ont fait aux misérables mortels ; eux seuls sont exempts de soucis. »
— Passage dans la traduction de Pierre Giguet (XIXe siècle)

« Infortuné ! Quels maux endura ton courage !
Comment, jusqu’en ces lieux te frayant un passage,
Viens-tu, seul, implorer ce mortel dont le bras
Te ravit tant de fils fameux dans les combats ?
Oui, ton cœur est de fer… Mais assieds-toi ; comprime
L’excès d’une douleur, hélas ! trop légitime.
Pourquoi toujours gémir ? Tel est l’arrêt des Dieux :
La souffrance pour nous, et le bonheur pour eux. »
— Passage dans la traduction d’Anne Bignan (XIXe siècle)

« Que n’as-tu point souffert, ô vieillard déplorable !
Tu viens, bravant la mort au milieu de nos camps,
Chercher le meurtrier de tes nombreux enfants !
Parmi tes ennemis te voilà sans défense,
Seul !… Ô noble courage ! Ô céleste constance !
Ton cœur est-il armé d’un invincible airain ?
Repose-toi ; calmons notre cruel chagrin ;
C’est verser trop longtemps des larmes inutiles.
Seuls toujours fortunés, seuls constamment tranquilles,
Les dieux, en épanchant le fleuve de nos jours,
De peines, de douleurs, en ont grossi le cours. »
— Passage dans la traduction d’Étienne Aignan (XIXe siècle)

« Priam, soyez tranquille,
Respectons les destins et cessons de gémir,
Qu’ils soient toujours présents à notre souvenir !
Les dieux dans leurs faveurs ainsi que dans leurs haines
Prodiguent aux humains les plaisirs et les peines… »
— Passage dans la traduction du baron de Beaumanoir (XVIIIe siècle)

« “Il est vrai que vous êtes bien malheureux, vous qui possédez un si grand royaume. Combien de maux n’avez-vous pas eus déjà à souffrir ; mais comment avez-vous osé venir seul dans le camp de vos ennemis, en présence d’un homme qui a ôté la vie à un si grand nombre de vos fils ? J’admire votre courage et votre hardiesse”. Il voulait le faire asseoir auprès de lui ; mais comme Priam s’en excusait, il continua de lui parler. “Quelque sujet de tristesse que nous ayons, nous devons tâcher à vaincre notre douleur ; nos plaintes et nos regrets nous sont inutiles. Les Dieux n’ont pas voulu que les hommes menassent une vie exempte d’affliction.” »
— Passage dans la traduction de l’abbé de La Valterie (XVIIe siècle)

« Pauvre infortuné, tu as souffert maintes traverses : mais comment as-tu osé venir seul trouver celui qui a donné la mort à tes enfants ? Tu as un cœur de fer. Sus, viens-toi reposer, laissons calmer nos orages et apaiser nos douleurs ; aussi bien les larmes et les plaintes ne servent de rien. Les Dieux ont ordonné que les hommes vivraient ainsi misérables et qu’ils seraient assujettis à plusieurs événements différents. »
— Passage dans la traduction de François Du Souhait (XVIIe siècle)

« Ah ! que votre infortune est horrible et pressante !
Monarque déplorable, à mes vaisseaux sanglants,
Comment avez-vous pu porter vos pas tremblants,
Et vous exposer seul, par une noble audace,
Aux yeux du destructeur de votre illustre race ?
Reposez-vous, vieillard, et calmez vos esprits,
Au fond de notre cœur, endormons les ennuis.
Que nous servent les cris, quand le sort nous outrage ?
Des malheureux mortels la peine est le partage.
Tel est l’ordre des Dieux ; les biens purs et parfaits,
Les plaisirs éternels pour eux seuls furent faits. »
— Passage dans la traduction de Guillaume de Rochefort, 1re version (XVIIIe siècle)

« “De vos douleurs”, dit-il, “que la voix est pressante !
Comment avez-vous pu, trop déplorable roi,
Venir au camp des Grecs, paraître devant moi,
Et vous exposer seul, par une noble audace,
Aux yeux du destructeur de votre illustre race ?
Reposez-vous, vieillard, et calmez vos esprits,
Au fond de notre cœur, endormons les ennuis.
Que nous servent les cris, quand le sort nous outrage ?
Des malheureux mortels la peine est le partage.
Tel est l’ordre des Dieux ; les biens purs et parfaits,
Les plaisirs éternels pour eux seuls furent faits.” »
— Passage dans la traduction de Guillaume de Rochefort, 2e version (XVIIIe siècle)

« Ah, malheureux ! Oui, ton cœur a supporté bien des maux ! Comment as-tu osé venir vers les vaisseaux des Grecs, seul, te présenter aux yeux d’un homme qui t’a tué tant de valeureux fils ? Tu as vraiment un cœur de fer ! Mais voyons, repose-toi sur ce siège, et laissons nos chagrins sommeiller au fond de notre cœur, quel qu’en soit l’objet : car rien ne sert de verser des pleurs amers. C’est ainsi que les dieux ont condamné les misérables mortels à vivre dans l’affliction : eux seuls sont exempts de chagrins. »
— Passage dans la traduction de Charles Leprévost (XIXe siècle)

« Infortuné, que de malheurs tu as endurés dans ton cœur !
Comment as-tu osé venir aux nefs des Achéens, seul,
Sous les yeux d’un homme qui de nombreux et braves
Fils t’[a] tués ? De fer as-tu donc le cœur ?
Allons, assieds-toi sur ce siège. Les douleurs, toutefois,
Dans le cœur laissons reposer malgré notre affliction.
Aucun avantage il n’y a au glaçant ululement.
Ainsi ont filé les dieux pour les malheureux mortels :
Vivre affligés, tandis qu’eux sont exempts de soucis. »
— Passage dans la traduction de M. Michel Melgarejo (éd. Bookelis, Aix-en-Provence)

« Ah infelix, certe jam multa mala tolerasti tuo in animo.
Quomodo tolerasti in naves Achivorum venire solus,
Viri in oculos, qui tibi multosque et bonos
Filios interfecit ? Ferreus tibi animus.
Sed age, jam [deside] in solio ; dolores tamen
In animo jacere sinamus tristes :
Non enim aliqua utilitas est frigidi luctus.
Sicut enim noverunt Dei miseris mortalibus,
Vivere tristes ; ipsi autem sine cura sunt. »
— Passage dans la traduction latine d’Andreas Divus (XVIe siècle)

« Ah miser, certe jam multa mala pateris tuo in animo.
Quo pacto ausus es ad naves venire Græcorum solus,
Viri ante oculos, [qui] tibi multos et bonos
Filios spoliavit ? Ferreum certe tibi cor.
Sed age, jam deside in sedem ; dolores autem consimiliter
In animo opprimi sinemus tristati quamvis :
Non enim aliqua utilitas est vehementis luctus.
Sic enim voluerunt Dii miseris mortalibus,
Vivere tristatos ; ipsi vero absque dolore sunt. »
— Passage dans la traduction latine d’Andreas Divus, revue par Nikolaus Brylinger (XVIe siècle)

« Ah miser, certe jam multa mala tolerasti tuo in animo.
Quomodo sustinuisti ad naves Achivorum venire solus,
Viri ante oculos, qui tibi multosque et bonos
Filios interfeci ? Ferreus tibi animus.
Sed age, jam conside in sede ; dolores tamen
In animo residere sinamus tristes licet :
Non enim aliqua utilitas est frigidi luctus.
Sic enim voluerunt Dii miseris mortalibus,
Vivere tristes ; ipsi vero sine cura sunt. »
— Passage dans la traduction latine d’Andreas Divus, revue par Jean Crespin (XVIe siècle)

« Ah miser, certe jam multa mala tolerasti tuo in animo.
Quo pacto ausus es ad naves Achivorum venire solus,
Viri ante oculos, qui tibi multos et fortes
Filios interfeci ? Ferreum certe tibi cor.
Sed age, jam deside in solio ; dolores autem
In animo residere sinamus tristes licet :
Nullus enim profectus est tristis luctus.
Sic enim destinarunt Dii miseris mortalibus,
Ut vivant tristes ; ipsi vero sine curis sunt. »
— Passage dans la traduction latine d’Andreas Divus, revue par François Portus (XVIe siècle)

« Ah miser, certe jam multa mala tolerasti tuo in animo.
Quomodo sustinuisti ad naves Achivorum venire solus,
Viri ante oculos, qui tibi multosque et strenuos
Filios interfeci ? Ferreus tibi animus.
Sed age, jam conside in sede ; dolores tamen
In animo residere sinamus tristes licet :
Non enim aliqua utilitas est frigidi luctus.
Sic enim destinarunt Dii miseris mortalibus,
Ut vivant tristes ; ipsi vero sine cura sunt. »
— Passage dans la traduction latine d’Andreas Divus, revue par Hubert van Giffen, dit Obertus Giphanius (XVIe siècle)

« Ah miser, certe jam multa mala tolerasti tuo in animo.
Quomodo sustinuisti ad naves Achivorum venire solus,
Viri in conspectum, qui tibi multosque et strenuos
Filios interfeci ? Ferreum certe tibi cor.
Sed age, jam conside in sede ; dolores autem prorsus
In animo residere sinamus, dolentes licet :
Nullus enim profectus est tristis luctus.
Sic enim fato tribuunt Dii miseris mortalibus,
Ut vivant tristes ; ipsi vero sine curis sunt. »
— Passage dans la traduction latine d’Andreas Divus, revue par Jean-Henri Lederlin et Stephan Bergler (XVIIIe siècle)

« Heu miser, heu multos animo perpesse dolores !
Ausus es ad naves te ferre huc solus Achæas,
Atque viro coram te sistere, qui tibi totque
Tamque bonos stravi leto inter prœlia gnatos ?
Firma tibi ferri duro stant robore corda.
Verum age, jam conside. Alto sub pectore curas,
Quæ cruciant animum, tristes residere sinamus.
Quid prosit luctu et longæ indulgere querelæ ?
Dii fatum hoc miseris dederunt mortalibus, ægri
Ut curis vivant, curis vacui omnibus ipsi. »
— Passage dans la traduction latine de Raimondo Cunich (XVIIIe siècle)

« Heu nimium miser, adversisque exercite fatis !
Qui solus Danaumque rates, aususque furentis
Ora subire viri, qui tot tibi funere gnatos
Sustulit ? E durone rigent tibi pectora ferro ?
Verum age, jam conside sedens, luctumque premamus,
Ingentesque animo curas, sævosque dolores.
Nam quid enim lugere juvat ? Mortalibus ægris
Hoc onus impositum nascentibus, ut breve vitæ
Tempus agant flentes ; curæ expers vita Deorum est. »
— Passage dans la traduction latine de Francisco Javier Alegre (XVIIIe siècle)

« Ah miser, extremo longævæ in tempore vitæ,
Tot mala, tot casus tristes, tot passe labores :
Quo pacto, quo præsidio, quo numine fretus,
Ausus es Argivas procul huc accedere naves,
Castra inimica petens ? Potuisti denique vultus
Aspectumque viri, qui te tot reddidit orbum
Pignoribus, perferre senex ? Tibi ferrea credam
Pectora sunt. Verum mihi nunc assiste, parumper
Hoc mecum in solio residens, curam atque dolores
Comprime, nil prosunt lachrimæ sine fine profusæ.
Sic etenim statuere Dei mortalibus ægris,
Ut vitam mœrore refertam et luctibus ægram
Traducant : sine tristitia cœlestibus ævum
Omne sit, et nullos possint sentire dolores. »
— Passage dans la traduction latine d’Helius Eobanus Hessus (XVIe siècle)

« Infelix totiens casus expertus acerbos,
Fare age nunc, qua mente senex, quo pectore solus
Castra inimica petis ? Potuisti ferre tyranni
Aspectum, qui tot natorum tradidit orco
Illustres animas ? Equidem tua ferrea credam
Pectora, nunc una paulum hic assiste, quiescant
Hæ lachrimæ, pater infelix, quid fundis inanes
Conquestus ? Sic Diis placitum : tristissima fato
Hæc data sors homini, ut miseris in luctibus ævum
Exigat, at nullos Superi novere dolores. »
— Passage dans la traduction latine de Niccolò della Valle (XVIe siècle)

« Ah infelix, tam multa mala perpessus, quonam pacto huc ad Achivorum naves venire, et ejus conspectum qui tot et tantos filios tibi interemit, ferre potuisti ? Ferreus profecto es. Sed age hoc in solio sedeas, dolores tristi animo premamus : neque enim ulli usui sunt nimii fletus. Sic neverunt Dii miseris mortalibus, ut in mœrore vivendum sit. Ipsi omni carent tristitia. »
— Passage dans la traduction latine de Laurent Valla (XVIe siècle)

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* En grec « Ἰλιάς ».

** En grec Ὅμηρος.

*** En grec « Ἡρώων κάρυκ’ ἀρετᾶς, μακάρων δὲ προφήταν, Ἑλλάνων βιοτᾷ δεύτερον ἀέλιον, Μουσῶν φέγγος Ὅμηρον, ἀγήραντον στόμα κόσμου παντός, ἁλιρροθία, ξεῖνε, κέκευθε κόνις ». Antipater de Sidon dans « Anthologie grecque, d’après le manuscrit palatin ».

**** « Homère », p. 513.

***** En grec « τεμάχη τῶν Ὁμήρου μεγάλων δείπνων ». Athénée, « Banquet des savants ».

****** « Cours de littérature ancienne et moderne. Tome I », p. 55.

******* « Oasis d’émeraude ; introduction et traduction de Daryush Shayegan », p. 14.

******** « Achille pleure encore Patrocle en traînant le cadavre de son meurtrier, et mêle aux larmes de l’amitié les larmes de la rage. Mais il pleure aussi en rendant au vieux Priam le corps de son malheureux fils ; il s’attendrit sur cet infortuné vieillard, et menace encore en s’attendrissant. Ainsi, de ce mélange de sensibilité et de fureur, de férocité et de pitié, de cet ascendant qu’on aime à voir à un homme sur les autres hommes, et de ces faiblesses qu’on aime à retrouver dans ce qui est grand, se forme le caractère le plus poétique qu’on ait jamais imaginé », dit La Harpe (p. 58).

********* C’est-à-dire à ce coup de désespoir, à cette action désespérée.