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«Contes et Légendes annamites»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit d’une antho­lo­gie de la lit­té­ra­ture popu­laire du Viêt-nam. Long­temps dédai­gnée par les let­trés, parce qu’elle ne menait pas aux car­rières man­da­ri­nales, cette lit­té­ra­ture avait tou­jours été culti­vée par l’effort ano­nyme du peuple. Ain­si donc, à côté de la lit­té­ra­ture offi­cielle, qui chan­tait en vers savants les hommes et les choses de la Chine, il exis­tait une lit­té­ra­ture popu­laire, en grande par­tie orale, qui expri­mait sous une forme tan­tôt naïve et simple, tan­tôt nar­quoise et volon­tiers humo­ris­tique, l’âme popu­laire du Viêt-nam. «Tan­dis que les let­trés s’enfermaient dans leur tour d’ivoire et se plai­saient à com­po­ser des vers chi­nois qui, ici, res­semblent bien aux vers latins, ou à com­men­ter les vieux clas­siques, le peuple tra­vaillait à for­mer la langue et à pro­duire cette riche lit­té­ra­ture popu­laire com­po­sée de dic­tons, de pro­verbes, de sen­tences, de dis­tiques, de phrases, locu­tions et expres­sions plus ou moins asso­nan­cées por­tant des allu­sions aux faits du pas­sé ou aux cou­tumes locales, et sur­tout de chan­sons, de ces belles et douces chan­sons qui s’élèvent les nuits d’été du fond des paillotes ou de l’immensité des rizières et des étangs et semblent se réper­cu­ter dans l’espace jusqu’à la cime fris­son­nante des bam­bous. Elles sont, ces chan­sons, d’un charme infi­ni, d’une sua­vi­té pro­fonde. Qui­conque a enten­du une fois chan­ter par des repi­queuses de riz du del­ta ton­ki­nois ou des sam­pa­nières de la rivière de Huê des chan­sons comme celle-ci :

Mon­tagne, ô mon­tagne, pour­quoi êtes-vous si haute?
Vous cachez le soleil et vous me cachez le visage de mon bien-aimé!

n’oubliera jamais cet accent d’indéfinissable mélan­co­lie lamar­ti­nienne qui révèle le fonds de poé­sie de la race, en même temps qu’il montre l’excellence de la langue capable d’exprimer de tels sen­ti­ments», dit très bien Phạm Quỳnh

«Les Aïnous des îles Kouriles»

dans « Journal of the College of Science, Imperial University of Tokyo », vol. 42, p. 1-337

dans «Jour­nal of the Col­lege of Science, Impe­rial Uni­ver­si­ty of Tokyo», vol. 42, p. 1-337

Il s’agit de contes tra­di­tion­nels des Aïnous*. À l’instar des Amé­rin­diens, ce qui reste aujourd’hui du peuple aïnou, autre­fois si remar­quable et si épris de liber­té, est exclu­si­ve­ment et misé­ra­ble­ment can­ton­né dans les réserves de l’île de Hok­kai­dô; il est en voie d’extinction, aban­don­né à un sort peu enviable, qu’il ne mérite pas. Avant l’établissement des Japo­nais, le ter­ri­toire aïnou s’étendait de l’île de Hok­kai­dô, appe­lée Ezo, jusqu’aux deux pro­lon­ge­ments de cette île, égre­nés comme des cha­pe­lets, se déployant l’un vers le Nord-Ouest, l’autre vers le Nord-Est : l’île de Sakha­line, appe­lée Kita-Ezo**Ezo du Nord»); et l’archipel des Kou­riles, appe­lé Oku-Ezo***Ezo des confins»). Ce n’est qu’au début du XVIIe siècle que l’État japo­nais inves­tit un daï­mio à Mat­su­mae, mais celui-ci se conten­tait en quelque sorte de mon­ter la garde contre les Aïnous. Il n’avait aucune idée sérieuse du ter­ri­toire de ces «hommes poi­lus» («kebi­to»****) dont il igno­rait tout ou à peu près tout, et il inter­di­sait à ses sujets de s’y aven­tu­rer loin ou d’y entre­prendre quoi que ce soit, rap­porte le père de Ange­lis. Terres par­fai­te­ment négli­geables et négli­gées, ces îles furent la seule par­tie du globe qui échap­pa à l’activité infa­ti­gable du capi­taine Cook. Et à ce titre, elles pro­vo­quèrent la curio­si­té de La Pérouse, qui, depuis son départ de France, brû­lait d’impatience d’être le pre­mier à y avoir abor­dé. En 1787, les fré­gates sous son com­man­de­ment mouillèrent devant Sakha­line, et les Fran­çais, des­cen­dus à terre, entrèrent en contact avec «une race d’hommes dif­fé­rente de celle des Japo­nais, des Chi­nois, des Kamt­cha­dales et des Tar­tares dont ils ne sont sépa­rés que par un canal»*****. C’étaient les Aïnous. Quoique n’ayant jamais abor­dé aux Kou­riles, La Pérouse éta­blit avec cer­ti­tude, d’après la rela­tion de Kra­ché­nin­ni­kov et l’identité du voca­bu­laire com­po­sé par ce Russe avec celui qu’il recueillit sur place, que les habi­tants des Kou­riles, ceux de Sakha­line et de Hok­kai­dô avaient «une ori­gine com­mune». Leurs manières douces et graves et leur intel­li­gence éten­due firent impres­sion sur La Pérouse, qui les com­pa­ra à celles des Euro­péens ins­truits : «Nous par­vînmes à leur faire com­prendre que nous dési­rions qu’ils figu­rassent la forme de leur pays et de celui des Mand­chous. Alors, un des vieillards se leva, et avec le bout de sa pique, il figu­ra la côte de Tar­ta­rie à l’Ouest, cou­rant à peu près [du] Nord [au] Sud. À l’Est, vis-à-vis et dans la même direc­tion, il figu­ra… son propre pays; il avait lais­sé entre la Tar­ta­rie et son île un détroit, et se tour­nant vers nos vais­seaux qu’on aper­ce­vait du rivage, il mar­qua, par un trait, qu’on pou­vait y pas­ser… Sa saga­ci­té pour devi­ner toutes nos ques­tions était extrême, mais moindre encore que celle d’un second insu­laire, âgé à peu près de trente ans, qui, voyant que les figures tra­cées sur le sable s’effaçaient, prit un de nos crayons avec du papier. Il y figu­ra son île [et tra­ça] par des traits le nombre de jour­nées de pirogue néces­saire pour se rendre du lieu où nous étions [jusqu’à] l’embouchure du Séga­lien******»

* On ren­contre aus­si les gra­phies Aïnos et Ainu. Ce terme signi­fie «être humain» dans la langue du même nom. Haut

** En japo­nais 北蝦夷. Haut

*** En japo­nais 奥蝦夷. Par­fois trans­crit Oku-Yezo, Oko-Ieso ou Okou-Yes­so. Haut

**** En japo­nais 毛人. Haut

***** «Le Voyage de Lapé­rouse (1785-1788). Tome II», p. 387. Haut

****** L’actuel fleuve Amour. Haut

«Tombent, tombent les gouttes d’argent : chants du peuple aïnou»

éd. Gallimard, coll. L’Aube des peuples, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. L’Aube des peuples, Paris

Il s’agit de chants tra­di­tion­nels des Aïnous*. À l’instar des Amé­rin­diens, ce qui reste aujourd’hui du peuple aïnou, autre­fois si remar­quable et si épris de liber­té, est exclu­si­ve­ment et misé­ra­ble­ment can­ton­né dans les réserves de l’île de Hok­kai­dô; il est en voie d’extinction, aban­don­né à un sort peu enviable, qu’il ne mérite pas. Avant l’établissement des Japo­nais, le ter­ri­toire aïnou s’étendait de l’île de Hok­kai­dô, appe­lée Ezo, jusqu’aux deux pro­lon­ge­ments de cette île, égre­nés comme des cha­pe­lets, se déployant l’un vers le Nord-Ouest, l’autre vers le Nord-Est : l’île de Sakha­line, appe­lée Kita-Ezo**Ezo du Nord»); et l’archipel des Kou­riles, appe­lé Oku-Ezo***Ezo des confins»). Ce n’est qu’au début du XVIIe siècle que l’État japo­nais inves­tit un daï­mio à Mat­su­mae, mais celui-ci se conten­tait en quelque sorte de mon­ter la garde contre les Aïnous. Il n’avait aucune idée sérieuse du ter­ri­toire de ces «hommes poi­lus» («kebi­to»****) dont il igno­rait tout ou à peu près tout, et il inter­di­sait à ses sujets de s’y aven­tu­rer loin ou d’y entre­prendre quoi que ce soit, rap­porte le père de Ange­lis. Terres par­fai­te­ment négli­geables et négli­gées, ces îles furent la seule par­tie du globe qui échap­pa à l’activité infa­ti­gable du capi­taine Cook. Et à ce titre, elles pro­vo­quèrent la curio­si­té de La Pérouse, qui, depuis son départ de France, brû­lait d’impatience d’être le pre­mier à y avoir abor­dé. En 1787, les fré­gates sous son com­man­de­ment mouillèrent devant Sakha­line, et les Fran­çais, des­cen­dus à terre, entrèrent en contact avec «une race d’hommes dif­fé­rente de celle des Japo­nais, des Chi­nois, des Kamt­cha­dales et des Tar­tares dont ils ne sont sépa­rés que par un canal»*****. C’étaient les Aïnous. Quoique n’ayant jamais abor­dé aux Kou­riles, La Pérouse éta­blit avec cer­ti­tude, d’après la rela­tion de Kra­ché­nin­ni­kov et l’identité du voca­bu­laire com­po­sé par ce Russe avec celui qu’il recueillit sur place, que les habi­tants des Kou­riles, ceux de Sakha­line et de Hok­kai­dô avaient «une ori­gine com­mune». Leurs manières douces et graves et leur intel­li­gence éten­due firent impres­sion sur La Pérouse, qui les com­pa­ra à celles des Euro­péens ins­truits : «Nous par­vînmes à leur faire com­prendre que nous dési­rions qu’ils figu­rassent la forme de leur pays et de celui des Mand­chous. Alors, un des vieillards se leva, et avec le bout de sa pique, il figu­ra la côte de Tar­ta­rie à l’Ouest, cou­rant à peu près [du] Nord [au] Sud. À l’Est, vis-à-vis et dans la même direc­tion, il figu­ra… son propre pays; il avait lais­sé entre la Tar­ta­rie et son île un détroit, et se tour­nant vers nos vais­seaux qu’on aper­ce­vait du rivage, il mar­qua, par un trait, qu’on pou­vait y pas­ser… Sa saga­ci­té pour devi­ner toutes nos ques­tions était extrême, mais moindre encore que celle d’un second insu­laire, âgé à peu près de trente ans, qui, voyant que les figures tra­cées sur le sable s’effaçaient, prit un de nos crayons avec du papier. Il y figu­ra son île [et tra­ça] par des traits le nombre de jour­nées de pirogue néces­saire pour se rendre du lieu où nous étions [jusqu’à] l’embouchure du Séga­lien******»

* On ren­contre aus­si les gra­phies Aïnos et Ainu. Ce terme signi­fie «être humain» dans la langue du même nom. Haut

** En japo­nais 北蝦夷. Haut

*** En japo­nais 奥蝦夷. Par­fois trans­crit Oku-Yezo, Oko-Ieso ou Okou-Yes­so. Haut

**** En japo­nais 毛人. Haut

***** «Le Voyage de Lapé­rouse (1785-1788). Tome II», p. 387. Haut

****** L’actuel fleuve Amour. Haut

Volney, «Considérations sur la guerre actuelle des Turcs»

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit des «Consi­dé­ra­tions sur la guerre actuelle des Turcs» de Constan­tin-Fran­çois de Chas­sebœuf, voya­geur et lit­té­ra­teur fran­çais, plus connu sous le sur­nom de Vol­ney (XVIIIe-XIXe siècle). Il per­dit sa mère à deux ans et fut lais­sé entre les mains d’une vieille parente, qui l’abandonna dans un petit col­lège d’Ancenis. Le régime de ce col­lège était fort mau­vais, et la san­té des enfants y était à peine soi­gnée; le direc­teur était un homme bru­tal, qui ne par­lait qu’en gron­dant et ne gron­dait qu’en frap­pant. Vol­ney souf­frait d’autant plus que son père ne venait jamais le voir et ne parais­sait jamais avoir pour lui cette sol­li­ci­tude que témoigne un père envers son fils. L’enfant avan­çait pour­tant dans ses études et était à la tête de ses classes. Soit par nature, soit par suite de l’abandon de son père, soit les deux, il se plai­sait dans la médi­ta­tion soli­taire et taci­turne, et son génie n’attendait que d’être libé­ré pour se déve­lop­per et pour prendre un essor rapide. L’occasion ne tar­da pas à se pré­sen­ter : une modique somme d’argent lui échut. Il réso­lut de l’employer à acqué­rir, dans un grand voyage, un fonds de connais­sances nou­velles. La Syrie et l’Égypte lui parurent les pays les plus propres aux obser­va­tions his­to­riques et morales dont il vou­lait s’occuper. «Je me sépa­re­rai», se pro­mit-il*, «des socié­tés cor­rom­pues; je m’éloignerai des palais où l’âme se déprave par la satié­té, et des cabanes où elle s’avilit par la misère; j’irai dans la soli­tude vivre par­mi les ruines; j’interrogerai les monu­ments anciens… par quels mobiles s’élèvent et s’abaissent les Empires; de quelles causes naissent la pros­pé­ri­té et les mal­heurs des nations; sur quels prin­cipes enfin doivent s’établir la paix des socié­tés et le bon­heur des hommes.» Mais pour visi­ter ces pays avec fruit, il fal­lait en connaître la langue : «Sans la langue, l’on ne sau­rait appré­cier le génie et le carac­tère d’une nation : la tra­duc­tion des inter­prètes n’a jamais l’effet d’un entre­tien direct», pen­sait-il**. Cette dif­fi­cul­té ne rebu­ta point Vol­ney. Au lieu d’apprendre l’arabe en Europe, il alla s’enfermer durant huit mois dans un couvent du Liban, jusqu’à ce qu’il fût en état de par­ler cette langue com­mune à tant d’Orientaux.

* «Les Ruines», p. 19. Haut

** «Pré­face à “Voyage en Syrie et en Égypte”». Haut

Volney, «Leçons d’histoire, prononcées à l’École normale en l’an III de la République française»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit des «Leçons d’histoire» de Constan­tin-Fran­çois de Chas­sebœuf, voya­geur et lit­té­ra­teur fran­çais, plus connu sous le sur­nom de Vol­ney (XVIIIe-XIXe siècle). Il per­dit sa mère à deux ans et fut lais­sé entre les mains d’une vieille parente, qui l’abandonna dans un petit col­lège d’Ancenis. Le régime de ce col­lège était fort mau­vais, et la san­té des enfants y était à peine soi­gnée; le direc­teur était un homme bru­tal, qui ne par­lait qu’en gron­dant et ne gron­dait qu’en frap­pant. Vol­ney souf­frait d’autant plus que son père ne venait jamais le voir et ne parais­sait jamais avoir pour lui cette sol­li­ci­tude que témoigne un père envers son fils. L’enfant avan­çait pour­tant dans ses études et était à la tête de ses classes. Soit par nature, soit par suite de l’abandon de son père, soit les deux, il se plai­sait dans la médi­ta­tion soli­taire et taci­turne, et son génie n’attendait que d’être libé­ré pour se déve­lop­per et pour prendre un essor rapide. L’occasion ne tar­da pas à se pré­sen­ter : une modique somme d’argent lui échut. Il réso­lut de l’employer à acqué­rir, dans un grand voyage, un fonds de connais­sances nou­velles. La Syrie et l’Égypte lui parurent les pays les plus propres aux obser­va­tions his­to­riques et morales dont il vou­lait s’occuper. «Je me sépa­re­rai», se pro­mit-il*, «des socié­tés cor­rom­pues; je m’éloignerai des palais où l’âme se déprave par la satié­té, et des cabanes où elle s’avilit par la misère; j’irai dans la soli­tude vivre par­mi les ruines; j’interrogerai les monu­ments anciens… par quels mobiles s’élèvent et s’abaissent les Empires; de quelles causes naissent la pros­pé­ri­té et les mal­heurs des nations; sur quels prin­cipes enfin doivent s’établir la paix des socié­tés et le bon­heur des hommes.» Mais pour visi­ter ces pays avec fruit, il fal­lait en connaître la langue : «Sans la langue, l’on ne sau­rait appré­cier le génie et le carac­tère d’une nation : la tra­duc­tion des inter­prètes n’a jamais l’effet d’un entre­tien direct», pen­sait-il**. Cette dif­fi­cul­té ne rebu­ta point Vol­ney. Au lieu d’apprendre l’arabe en Europe, il alla s’enfermer durant huit mois dans un couvent du Liban, jusqu’à ce qu’il fût en état de par­ler cette langue com­mune à tant d’Orientaux.

* «Les Ruines», p. 19. Haut

** «Pré­face à “Voyage en Syrie et en Égypte”». Haut

Rosny, «L’Énigme de Givreuse • La Haine surnaturelle»

éd. Bibliothèque nationale de France, coll. Les Orpailleurs, Paris

éd. Biblio­thèque natio­nale de France, coll. Les Orpailleurs, Paris

Il s’agit de «L’Énigme de Givreuse» et autres œuvres de Joseph-Hen­ri Ros­ny. Sous le pseu­do­nyme de Ros­ny se masque la col­la­bo­ra­tion lit­té­raire entre deux frères : Joseph-Hen­ri-Hono­ré Boëx et Séra­phin-Jus­tin-Fran­çois Boëx. Ils naquirent, l’aîné en 1856, le jeune en 1859, d’une famille fran­çaise, hol­lan­daise et espa­gnole ins­tal­lée en Bel­gique. Ces ori­gines diverses, leur ins­tinct de curio­si­té, un âpre amour de la lutte — les Ros­ny étaient d’une rare vigueur mus­cu­laire —, leur han­tise de la pré­his­toire, et jusque la fas­ci­na­tion qu’exerçaient sur eux les terres inhos­pi­ta­lières et sau­vages, firent naître chez eux le rêve de rejoindre les tri­bus indiennes qui han­taient encore les éten­dues loin­taines du Cana­da. Londres d’abord et Paris ensuite n’étaient dans leur tête qu’une escale; mais le des­tin les y fixa pour la vie et fit d’eux des pri­son­niers de ces villes tita­nesques que les Ros­ny allaient fouiller en pro­fon­deur, avec toute la pas­sion que sus­citent des contrées incon­nues, des contrées humaines et bru­tales. Ils péné­trèrent dans les fau­bourgs sor­dides; ils connurent les four­naises, les usines, les fabriques farouches et repous­santes, cra­chant leurs noires fumées dans le ciel, les dépo­toirs à perte de vue, autour des­quels grouillaient des hommes de fer et de feu. Cette vision exal­tait les Ros­ny jusqu’aux larmes : «Le front contre sa vitre, il contem­plait le fau­bourg sinistre, les hautes che­mi­nées d’usine, avec l’impression d’une tue­rie lente et invin­cible. Aurait-on le temps de sau­ver les hommes?… De vastes espé­rances ba­layaient cette crainte»*. À jamais éga­rés des tri­bus indiennes, les regret­tant de tout cœur, les Ros­ny se conso­lèrent en créant une poé­tique des villes, à laquelle on doit leurs meilleures pages. L’impression qu’un autre tire d’une forêt vierge, d’une savane, d’une jungle, d’un abîme d’herbes, de ramures et de fauves, ils la tirèrent, aus­si vierge, du remous de la civi­li­sa­tion indus­trielle. Le sif­fle­ment des sirènes, le reten­tis­se­ment des enclumes, la rumeur des foules devint pour eux un bruit aus­si reli­gieux que l’appel des cloches. L’aspect féroce, puis­sant des tra­vailleurs, à la sor­tie des ate­liers, leur évo­qua les temps pri­mi­tifs où les pre­miers hommes se débat­taient dans des com­bats vio­lents contre les forces élé­men­taires de la nature. Dans leurs romans sociaux, qui rejoignent d’ailleurs leurs récits pré­his­to­riques et scien­ti­fiques, puisqu’ils étu­dient et pré­voient «tout l’antique mys­tère»** des deve­nirs de la vie — dans leurs romans sociaux, dis-je, les Ros­ny font voir que «la forêt vierge et les grandes indus­tries ne sont pas des choses oppo­sées, ce sont des choses ana­logues»; qu’un «mor­ceau de Paris, où s’entasse la gran­deur de nos sem­blables, doit faire pal­pi­ter les artistes autant que la chute du Rhin à Schaff­house»***; que l’œuvre des hommes est non moins belle et mons­trueuse que celle de la nature — ou plu­tôt il est impos­sible de sépa­rer l’une de l’autre.

* «La Vague rouge». Haut

** «L’Aube du futur». Haut

*** «La Vague rouge». Haut

Rosny, «La Mort de la Terre et Autres Contes»

éd. Bibliothèque nationale de France, coll. Les Orpailleurs, Paris

éd. Biblio­thèque natio­nale de France, coll. Les Orpailleurs, Paris

Il s’agit de «La Mort de la Terre» et autres œuvres de Joseph-Hen­ri Ros­ny. Sous le pseu­do­nyme de Ros­ny se masque la col­la­bo­ra­tion lit­té­raire entre deux frères : Joseph-Hen­ri-Hono­ré Boëx et Séra­phin-Jus­tin-Fran­çois Boëx. Ils naquirent, l’aîné en 1856, le jeune en 1859, d’une famille fran­çaise, hol­lan­daise et espa­gnole ins­tal­lée en Bel­gique. Ces ori­gines diverses, leur ins­tinct de curio­si­té, un âpre amour de la lutte — les Ros­ny étaient d’une rare vigueur mus­cu­laire —, leur han­tise de la pré­his­toire, et jusque la fas­ci­na­tion qu’exerçaient sur eux les terres inhos­pi­ta­lières et sau­vages, firent naître chez eux le rêve de rejoindre les tri­bus indiennes qui han­taient encore les éten­dues loin­taines du Cana­da. Londres d’abord et Paris ensuite n’étaient dans leur tête qu’une escale; mais le des­tin les y fixa pour la vie et fit d’eux des pri­son­niers de ces villes tita­nesques que les Ros­ny allaient fouiller en pro­fon­deur, avec toute la pas­sion que sus­citent des contrées incon­nues, des contrées humaines et bru­tales. Ils péné­trèrent dans les fau­bourgs sor­dides; ils connurent les four­naises, les usines, les fabriques farouches et repous­santes, cra­chant leurs noires fumées dans le ciel, les dépo­toirs à perte de vue, autour des­quels grouillaient des hommes de fer et de feu. Cette vision exal­tait les Ros­ny jusqu’aux larmes : «Le front contre sa vitre, il contem­plait le fau­bourg sinistre, les hautes che­mi­nées d’usine, avec l’impression d’une tue­rie lente et invin­cible. Aurait-on le temps de sau­ver les hommes?… De vastes espé­rances ba­layaient cette crainte»*. À jamais éga­rés des tri­bus indiennes, les regret­tant de tout cœur, les Ros­ny se conso­lèrent en créant une poé­tique des villes, à laquelle on doit leurs meilleures pages. L’impression qu’un autre tire d’une forêt vierge, d’une savane, d’une jungle, d’un abîme d’herbes, de ramures et de fauves, ils la tirèrent, aus­si vierge, du remous de la civi­li­sa­tion indus­trielle. Le sif­fle­ment des sirènes, le reten­tis­se­ment des enclumes, la rumeur des foules devint pour eux un bruit aus­si reli­gieux que l’appel des cloches. L’aspect féroce, puis­sant des tra­vailleurs, à la sor­tie des ate­liers, leur évo­qua les temps pri­mi­tifs où les pre­miers hommes se débat­taient dans des com­bats vio­lents contre les forces élé­men­taires de la nature. Dans leurs romans sociaux, qui rejoignent d’ailleurs leurs récits pré­his­to­riques et scien­ti­fiques, puisqu’ils étu­dient et pré­voient «tout l’antique mys­tère»** des deve­nirs de la vie — dans leurs romans sociaux, dis-je, les Ros­ny font voir que «la forêt vierge et les grandes indus­tries ne sont pas des choses oppo­sées, ce sont des choses ana­logues»; qu’un «mor­ceau de Paris, où s’entasse la gran­deur de nos sem­blables, doit faire pal­pi­ter les artistes autant que la chute du Rhin à Schaff­house»***; que l’œuvre des hommes est non moins belle et mons­trueuse que celle de la nature — ou plu­tôt il est impos­sible de sépa­rer l’une de l’autre.

* «La Vague rouge». Haut

** «L’Aube du futur». Haut

*** «La Vague rouge». Haut

Volney, «La Loi naturelle, ou Principes physiques de la morale»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de «La Loi natu­relle, ou Prin­cipes phy­siques de la morale»* de Constan­tin-Fran­çois de Chas­sebœuf, voya­geur et lit­té­ra­teur fran­çais, plus connu sous le sur­nom de Vol­ney (XVIIIe-XIXe siècle). Il per­dit sa mère à deux ans et fut lais­sé entre les mains d’une vieille parente, qui l’abandonna dans un petit col­lège d’Ancenis. Le régime de ce col­lège était fort mau­vais, et la san­té des enfants y était à peine soi­gnée; le direc­teur était un homme bru­tal, qui ne par­lait qu’en gron­dant et ne gron­dait qu’en frap­pant. Vol­ney souf­frait d’autant plus que son père ne venait jamais le voir et ne parais­sait jamais avoir pour lui cette sol­li­ci­tude que témoigne un père envers son fils. L’enfant avan­çait pour­tant dans ses études et était à la tête de ses classes. Soit par nature, soit par suite de l’abandon de son père, soit les deux, il se plai­sait dans la médi­ta­tion soli­taire et taci­turne, et son génie n’attendait que d’être libé­ré pour se déve­lop­per et pour prendre un essor rapide. L’occasion ne tar­da pas à se pré­sen­ter : une modique somme d’argent lui échut. Il réso­lut de l’employer à acqué­rir, dans un grand voyage, un fonds de connais­sances nou­velles. La Syrie et l’Égypte lui parurent les pays les plus propres aux obser­va­tions his­to­riques et morales dont il vou­lait s’occuper. «Je me sépa­re­rai», se pro­mit-il**, «des socié­tés cor­rom­pues; je m’éloignerai des palais où l’âme se déprave par la satié­té, et des cabanes où elle s’avilit par la misère; j’irai dans la soli­tude vivre par­mi les ruines; j’interrogerai les monu­ments anciens… par quels mobiles s’élèvent et s’abaissent les Empires; de quelles causes naissent la pros­pé­ri­té et les mal­heurs des nations; sur quels prin­cipes enfin doivent s’établir la paix des socié­tés et le bon­heur des hommes.» Mais pour visi­ter ces pays avec fruit, il fal­lait en connaître la langue : «Sans la langue, l’on ne sau­rait appré­cier le génie et le carac­tère d’une nation : la tra­duc­tion des inter­prètes n’a jamais l’effet d’un entre­tien direct», pen­sait-il***. Cette dif­fi­cul­té ne rebu­ta point Vol­ney. Au lieu d’apprendre l’arabe en Europe, il alla s’enfermer durant huit mois dans un couvent du Liban, jusqu’à ce qu’il fût en état de par­ler cette langue com­mune à tant d’Orientaux.

* Éga­le­ment connu sous le titre de «Caté­chisme du citoyen fran­çais». Haut

** «Les Ruines», p. 19. Haut

*** «Pré­face à “Voyage en Syrie et en Égypte”». Haut

García Márquez, «Cent Ans de solitude : roman»

éd. du Seuil, coll. Points, Paris

éd. du Seuil, coll. Points, Paris

Il s’agit de «Cent Ans de soli­tude» («Cien Años de sole­dad») de M. Gabriel García Már­quez (XXe-XXIe siècle). Au point de départ des œuvres de M. García Már­quez, il y a Macon­do, ce vil­lage mythique de l’Amérique latine, qui res­semble bien à l’Aracataca réelle, sans l’être tout à fait — ce vil­lage qui, à l’origine, n’était qu’«une ruelle avec une rivière à l’une de ses extré­mi­tés»* et qui, suite à la fièvre bana­nière, aux puan­teurs, à la vora­ci­té, à la cor­rup­tion ame­nées par la Uni­ted Fruit Com­pa­ny, se trans­for­ma en une de ces villes infâmes de Sodome et Gomorrhe «qui ont ces­sé de rendre ser­vice à la créa­tion»**. Vers 1910, quand les Yan­kees y débar­quèrent pour la pre­mière fois, avec leurs lan­gou­reuses épouses por­tant de grands cha­peaux de gaze, nul ne savait encore ce que ces nou­veaux venus venaient y cher­cher. Dotés de moyens autre­fois réser­vés à Dieu, les Yan­kees modi­fièrent le régime des pluies, pré­ci­pi­tèrent le cycle des récoltes et firent sor­tir la rivière du lit qu’elle occu­pait depuis tou­jours. Et pour qu’ils pussent trou­ver dans cet endroit toute la digni­té due à de beaux et riches sei­gneurs, et qu’ils n’eussent pas à endu­rer la cha­leur, l’insalubrité, les pri­va­tions du vil­lage, ils s’en bâtirent un autre, avec des rues bor­dées de pal­miers, avec des mai­sons aux fenêtres grilla­gées, aux pis­cines bleu-tur­quoise et aux pelouses pleines de cailles et de paons. Autour de ce para­dis de rêve s’étendait, comme autour d’un pou­lailler, une clô­ture élec­tri­fiée, sur­pro­té­gée par les rondes inces­santes de Noirs armés de fusils et de chiens de garde. De l’autre côté, les cam­pe­ments où s’entassaient les mil­liers d’ouvriers de la com­pa­gnie bana­nière n’étaient que de minables abris à toit de palme, mon­tés sur des pieux et sans murs où, la nuit, des nuées de mous­tiques ache­vaient la sai­gnée des exploi­tés. Pour ces ouvriers qui arri­vaient sans maî­tresses, les Yan­kees firent amé­na­ger des bor­dels encore plus vastes que le vil­lage, «et par un glo­rieux mer­cre­di, ils firent venir tout un convoi d’inimaginables putains, femelles baby­lo­niennes rom­pues à des pro­cé­dés immé­mo­riaux et pour­vues de toutes sortes d’onguents et acces­soires pour sti­mu­ler les désar­més, dégour­dir les timides, assou­vir les voraces»***. La putas­se­rie s’étendit à cer­taines familles natives, dont les filles finirent par se vendre au contre­maître enjô­leur pour quelques pesos.

* En espa­gnol «un cal­le­jón con un río en un extre­mo». Haut

** En espa­gnol «que han deja­do de pres­tar ser­vi­cio a la crea­ción». Haut

*** En espa­gnol «y un miér­coles de glo­ria, lle­va­ron un tren car­ga­do de putas inve­rosí­miles, hem­bras babiló­ni­cas adies­tra­das en recur­sos inme­mo­riales, y pro­vis­tas de toda clase de ungüen­tos y dis­po­si­ti­vos para esti­mu­lar a los inermes, des­pa­bi­lar a los tími­dos, saciar a los voraces». Haut

García Márquez, «Douze Contes vagabonds»

éd. Grasset-Librairie générale française, coll. Le Livre de poche, Paris

éd. Gras­set-Librai­rie géné­rale fran­çaise, coll. Le Livre de poche, Paris

Il s’agit de «Douze Contes vaga­bonds» («Doce Cuen­tos per­egri­nos») de M. Gabriel García Már­quez (XXe-XXIe siècle). Au point de départ des œuvres de M. García Már­quez, il y a Macon­do, ce vil­lage mythique de l’Amérique latine, qui res­semble bien à l’Aracataca réelle, sans l’être tout à fait — ce vil­lage qui, à l’origine, n’était qu’«une ruelle avec une rivière à l’une de ses extré­mi­tés»* et qui, suite à la fièvre bana­nière, aux puan­teurs, à la vora­ci­té, à la cor­rup­tion ame­nées par la Uni­ted Fruit Com­pa­ny, se trans­for­ma en une de ces villes infâmes de Sodome et Gomorrhe «qui ont ces­sé de rendre ser­vice à la créa­tion»**. Vers 1910, quand les Yan­kees y débar­quèrent pour la pre­mière fois, avec leurs lan­gou­reuses épouses por­tant de grands cha­peaux de gaze, nul ne savait encore ce que ces nou­veaux venus venaient y cher­cher. Dotés de moyens autre­fois réser­vés à Dieu, les Yan­kees modi­fièrent le régime des pluies, pré­ci­pi­tèrent le cycle des récoltes et firent sor­tir la rivière du lit qu’elle occu­pait depuis tou­jours. Et pour qu’ils pussent trou­ver dans cet endroit toute la digni­té due à de beaux et riches sei­gneurs, et qu’ils n’eussent pas à endu­rer la cha­leur, l’insalubrité, les pri­va­tions du vil­lage, ils s’en bâtirent un autre, avec des rues bor­dées de pal­miers, avec des mai­sons aux fenêtres grilla­gées, aux pis­cines bleu-tur­quoise et aux pelouses pleines de cailles et de paons. Autour de ce para­dis de rêve s’étendait, comme autour d’un pou­lailler, une clô­ture élec­tri­fiée, sur­pro­té­gée par les rondes inces­santes de Noirs armés de fusils et de chiens de garde. De l’autre côté, les cam­pe­ments où s’entassaient les mil­liers d’ouvriers de la com­pa­gnie bana­nière n’étaient que de minables abris à toit de palme, mon­tés sur des pieux et sans murs où, la nuit, des nuées de mous­tiques ache­vaient la sai­gnée des exploi­tés. Pour ces ouvriers qui arri­vaient sans maî­tresses, les Yan­kees firent amé­na­ger des bor­dels encore plus vastes que le vil­lage, «et par un glo­rieux mer­cre­di, ils firent venir tout un convoi d’inimaginables putains, femelles baby­lo­niennes rom­pues à des pro­cé­dés immé­mo­riaux et pour­vues de toutes sortes d’onguents et acces­soires pour sti­mu­ler les désar­més, dégour­dir les timides, assou­vir les voraces»***. La putas­se­rie s’étendit à cer­taines familles natives, dont les filles finirent par se vendre au contre­maître enjô­leur pour quelques pesos.

* En espa­gnol «un cal­le­jón con un río en un extre­mo». Haut

** En espa­gnol «que han deja­do de pres­tar ser­vi­cio a la crea­ción». Haut

*** En espa­gnol «y un miér­coles de glo­ria, lle­va­ron un tren car­ga­do de putas inve­rosí­miles, hem­bras babiló­ni­cas adies­tra­das en recur­sos inme­mo­riales, y pro­vis­tas de toda clase de ungüen­tos y dis­po­si­ti­vos para esti­mu­lar a los inermes, des­pa­bi­lar a los tími­dos, saciar a los voraces». Haut

García Márquez, «Le Général dans son labyrinthe : roman»

éd. Grasset-Librairie générale française, coll. Le Livre de poche, Paris

éd. Gras­set-Librai­rie géné­rale fran­çaise, coll. Le Livre de poche, Paris

Il s’agit du «Géné­ral dans son laby­rinthe» («El Gene­ral en su labe­rin­to») de M. Gabriel García Már­quez (XXe-XXIe siècle). Au point de départ des œuvres de M. García Már­quez, il y a Macon­do, ce vil­lage mythique de l’Amérique latine, qui res­semble bien à l’Aracataca réelle, sans l’être tout à fait — ce vil­lage qui, à l’origine, n’était qu’«une ruelle avec une rivière à l’une de ses extré­mi­tés»* et qui, suite à la fièvre bana­nière, aux puan­teurs, à la vora­ci­té, à la cor­rup­tion ame­nées par la Uni­ted Fruit Com­pa­ny, se trans­for­ma en une de ces villes infâmes de Sodome et Gomorrhe «qui ont ces­sé de rendre ser­vice à la créa­tion»**. Vers 1910, quand les Yan­kees y débar­quèrent pour la pre­mière fois, avec leurs lan­gou­reuses épouses por­tant de grands cha­peaux de gaze, nul ne savait encore ce que ces nou­veaux venus venaient y cher­cher. Dotés de moyens autre­fois réser­vés à Dieu, les Yan­kees modi­fièrent le régime des pluies, pré­ci­pi­tèrent le cycle des récoltes et firent sor­tir la rivière du lit qu’elle occu­pait depuis tou­jours. Et pour qu’ils pussent trou­ver dans cet endroit toute la digni­té due à de beaux et riches sei­gneurs, et qu’ils n’eussent pas à endu­rer la cha­leur, l’insalubrité, les pri­va­tions du vil­lage, ils s’en bâtirent un autre, avec des rues bor­dées de pal­miers, avec des mai­sons aux fenêtres grilla­gées, aux pis­cines bleu-tur­quoise et aux pelouses pleines de cailles et de paons. Autour de ce para­dis de rêve s’étendait, comme autour d’un pou­lailler, une clô­ture élec­tri­fiée, sur­pro­té­gée par les rondes inces­santes de Noirs armés de fusils et de chiens de garde. De l’autre côté, les cam­pe­ments où s’entassaient les mil­liers d’ouvriers de la com­pa­gnie bana­nière n’étaient que de minables abris à toit de palme, mon­tés sur des pieux et sans murs où, la nuit, des nuées de mous­tiques ache­vaient la sai­gnée des exploi­tés. Pour ces ouvriers qui arri­vaient sans maî­tresses, les Yan­kees firent amé­na­ger des bor­dels encore plus vastes que le vil­lage, «et par un glo­rieux mer­cre­di, ils firent venir tout un convoi d’inimaginables putains, femelles baby­lo­niennes rom­pues à des pro­cé­dés immé­mo­riaux et pour­vues de toutes sortes d’onguents et acces­soires pour sti­mu­ler les désar­més, dégour­dir les timides, assou­vir les voraces»***. La putas­se­rie s’étendit à cer­taines familles natives, dont les filles finirent par se vendre au contre­maître enjô­leur pour quelques pesos.

* En espa­gnol «un cal­le­jón con un río en un extre­mo». Haut

** En espa­gnol «que han deja­do de pres­tar ser­vi­cio a la crea­ción». Haut

*** En espa­gnol «y un miér­coles de glo­ria, lle­va­ron un tren car­ga­do de putas inve­rosí­miles, hem­bras babiló­ni­cas adies­tra­das en recur­sos inme­mo­riales, y pro­vis­tas de toda clase de ungüen­tos y dis­po­si­ti­vos para esti­mu­lar a los inermes, des­pa­bi­lar a los tími­dos, saciar a los voraces». Haut

García Márquez, «La Mala Hora : roman»

éd. Grasset-Librairie générale française, coll. Le Livre de poche, Paris

éd. Gras­set-Librai­rie géné­rale fran­çaise, coll. Le Livre de poche, Paris

Il s’agit de «La Mala Hora» de M. Gabriel García Már­quez (XXe-XXIe siècle). Au point de départ des œuvres de M. García Már­quez, il y a Macon­do, ce vil­lage mythique de l’Amérique latine, qui res­semble bien à l’Aracataca réelle, sans l’être tout à fait — ce vil­lage qui, à l’origine, n’était qu’«une ruelle avec une rivière à l’une de ses extré­mi­tés»* et qui, suite à la fièvre bana­nière, aux puan­teurs, à la vora­ci­té, à la cor­rup­tion ame­nées par la Uni­ted Fruit Com­pa­ny, se trans­for­ma en une de ces villes infâmes de Sodome et Gomorrhe «qui ont ces­sé de rendre ser­vice à la créa­tion»**. Vers 1910, quand les Yan­kees y débar­quèrent pour la pre­mière fois, avec leurs lan­gou­reuses épouses por­tant de grands cha­peaux de gaze, nul ne savait encore ce que ces nou­veaux venus venaient y cher­cher. Dotés de moyens autre­fois réser­vés à Dieu, les Yan­kees modi­fièrent le régime des pluies, pré­ci­pi­tèrent le cycle des récoltes et firent sor­tir la rivière du lit qu’elle occu­pait depuis tou­jours. Et pour qu’ils pussent trou­ver dans cet endroit toute la digni­té due à de beaux et riches sei­gneurs, et qu’ils n’eussent pas à endu­rer la cha­leur, l’insalubrité, les pri­va­tions du vil­lage, ils s’en bâtirent un autre, avec des rues bor­dées de pal­miers, avec des mai­sons aux fenêtres grilla­gées, aux pis­cines bleu-tur­quoise et aux pelouses pleines de cailles et de paons. Autour de ce para­dis de rêve s’étendait, comme autour d’un pou­lailler, une clô­ture élec­tri­fiée, sur­pro­té­gée par les rondes inces­santes de Noirs armés de fusils et de chiens de garde. De l’autre côté, les cam­pe­ments où s’entassaient les mil­liers d’ouvriers de la com­pa­gnie bana­nière n’étaient que de minables abris à toit de palme, mon­tés sur des pieux et sans murs où, la nuit, des nuées de mous­tiques ache­vaient la sai­gnée des exploi­tés. Pour ces ouvriers qui arri­vaient sans maî­tresses, les Yan­kees firent amé­na­ger des bor­dels encore plus vastes que le vil­lage, «et par un glo­rieux mer­cre­di, ils firent venir tout un convoi d’inimaginables putains, femelles baby­lo­niennes rom­pues à des pro­cé­dés immé­mo­riaux et pour­vues de toutes sortes d’onguents et acces­soires pour sti­mu­ler les désar­més, dégour­dir les timides, assou­vir les voraces»***. La putas­se­rie s’étendit à cer­taines familles natives, dont les filles finirent par se vendre au contre­maître enjô­leur pour quelques pesos.

* En espa­gnol «un cal­le­jón con un río en un extre­mo». Haut

** En espa­gnol «que han deja­do de pres­tar ser­vi­cio a la crea­ción». Haut

*** En espa­gnol «y un miér­coles de glo­ria, lle­va­ron un tren car­ga­do de putas inve­rosí­miles, hem­bras babiló­ni­cas adies­tra­das en recur­sos inme­mo­riales, y pro­vis­tas de toda clase de ungüen­tos y dis­po­si­ti­vos para esti­mu­lar a los inermes, des­pa­bi­lar a los tími­dos, saciar a los voraces». Haut

García Márquez, «L’Automne du patriarche : roman»

éd. B. Grasset, Paris

éd. B. Gras­set, Paris

Il s’agit de «L’Automne du patriarche» («El Otoño del patriar­ca») de M. Gabriel García Már­quez (XXe-XXIe siècle). Au point de départ des œuvres de M. García Már­quez, il y a Macon­do, ce vil­lage mythique de l’Amérique latine, qui res­semble bien à l’Aracataca réelle, sans l’être tout à fait — ce vil­lage qui, à l’origine, n’était qu’«une ruelle avec une rivière à l’une de ses extré­mi­tés»* et qui, suite à la fièvre bana­nière, aux puan­teurs, à la vora­ci­té, à la cor­rup­tion ame­nées par la Uni­ted Fruit Com­pa­ny, se trans­for­ma en une de ces villes infâmes de Sodome et Gomorrhe «qui ont ces­sé de rendre ser­vice à la créa­tion»**. Vers 1910, quand les Yan­kees y débar­quèrent pour la pre­mière fois, avec leurs lan­gou­reuses épouses por­tant de grands cha­peaux de gaze, nul ne savait encore ce que ces nou­veaux venus venaient y cher­cher. Dotés de moyens autre­fois réser­vés à Dieu, les Yan­kees modi­fièrent le régime des pluies, pré­ci­pi­tèrent le cycle des récoltes et firent sor­tir la rivière du lit qu’elle occu­pait depuis tou­jours. Et pour qu’ils pussent trou­ver dans cet endroit toute la digni­té due à de beaux et riches sei­gneurs, et qu’ils n’eussent pas à endu­rer la cha­leur, l’insalubrité, les pri­va­tions du vil­lage, ils s’en bâtirent un autre, avec des rues bor­dées de pal­miers, avec des mai­sons aux fenêtres grilla­gées, aux pis­cines bleu-tur­quoise et aux pelouses pleines de cailles et de paons. Autour de ce para­dis de rêve s’étendait, comme autour d’un pou­lailler, une clô­ture élec­tri­fiée, sur­pro­té­gée par les rondes inces­santes de Noirs armés de fusils et de chiens de garde. De l’autre côté, les cam­pe­ments où s’entassaient les mil­liers d’ouvriers de la com­pa­gnie bana­nière n’étaient que de minables abris à toit de palme, mon­tés sur des pieux et sans murs où, la nuit, des nuées de mous­tiques ache­vaient la sai­gnée des exploi­tés. Pour ces ouvriers qui arri­vaient sans maî­tresses, les Yan­kees firent amé­na­ger des bor­dels encore plus vastes que le vil­lage, «et par un glo­rieux mer­cre­di, ils firent venir tout un convoi d’inimaginables putains, femelles baby­lo­niennes rom­pues à des pro­cé­dés immé­mo­riaux et pour­vues de toutes sortes d’onguents et acces­soires pour sti­mu­ler les désar­més, dégour­dir les timides, assou­vir les voraces»***. La putas­se­rie s’étendit à cer­taines familles natives, dont les filles finirent par se vendre au contre­maître enjô­leur pour quelques pesos.

* En espa­gnol «un cal­le­jón con un río en un extre­mo». Haut

** En espa­gnol «que han deja­do de pres­tar ser­vi­cio a la crea­ción». Haut

*** En espa­gnol «y un miér­coles de glo­ria, lle­va­ron un tren car­ga­do de putas inve­rosí­miles, hem­bras babiló­ni­cas adies­tra­das en recur­sos inme­mo­riales, y pro­vis­tas de toda clase de ungüen­tos y dis­po­si­ti­vos para esti­mu­lar a los inermes, des­pa­bi­lar a los tími­dos, saciar a los voraces». Haut