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Volney, «Considérations sur la guerre actuelle des Turcs»

XVIIIᵉ siècle

XVIIIe siècle

Il s’agit des «Consi­dé­ra­tions sur la guerre actuelle des Turcs» de Constan­tin-Fran­çois de Chas­sebœuf, voya­geur et lit­té­ra­teur fran­çais, plus connu sous le sur­nom de Vol­ney (XVIIIe-XIXe siècle). Il per­dit sa mère à deux ans et fut lais­sé entre les mains d’une vieille parente, qui l’abandonna dans un petit col­lège d’Ancenis. Le régime de ce col­lège était fort mau­vais, et la san­té des enfants y était à peine soi­gnée; le direc­teur était un homme bru­tal, qui ne par­lait qu’en gron­dant et ne gron­dait qu’en frap­pant. Vol­ney souf­frait d’autant plus que son père ne venait jamais le voir et ne parais­sait jamais avoir pour lui cette sol­li­ci­tude que témoigne un père envers son fils. L’enfant avan­çait pour­tant dans ses études et était à la tête de ses classes. Soit par nature, soit par suite de l’abandon de son père, soit les deux, il se plai­sait dans la médi­ta­tion soli­taire et taci­turne, et son génie n’attendait que d’être libé­ré pour se déve­lop­per et pour prendre un essor rapide. L’occasion ne tar­da pas à se pré­sen­ter : une modique somme d’argent lui échut. Il réso­lut de l’employer à acqué­rir, dans un grand voyage, un fonds de connais­sances nou­velles. La Syrie et l’Égypte lui parurent les pays les plus propres aux obser­va­tions his­to­riques et morales dont il vou­lait s’occuper. «Je me sépa­re­rai», se pro­mit-il*, «des socié­tés cor­rom­pues; je m’éloignerai des palais où l’âme se déprave par la satié­té, et des cabanes où elle s’avilit par la misère; j’irai dans la soli­tude vivre par­mi les ruines; j’interrogerai les monu­ments anciens… par quels mobiles s’élèvent et s’abaissent les Empires; de quelles causes naissent la pros­pé­ri­té et les mal­heurs des nations; sur quels prin­cipes enfin doivent s’établir la paix des socié­tés et le bon­heur des hommes.» Mais pour visi­ter ces pays avec fruit, il fal­lait en connaître la langue : «Sans la langue, l’on ne sau­rait appré­cier le génie et le carac­tère d’une nation : la tra­duc­tion des inter­prètes n’a jamais l’effet d’un entre­tien direct», pen­sait-il**. Cette dif­fi­cul­té ne rebu­ta point Vol­ney. Au lieu d’apprendre l’arabe en Europe, il alla s’enfermer durant huit mois dans un couvent du Liban, jusqu’à ce qu’il fût en état de par­ler cette langue com­mune à tant d’Orientaux.

* «Les Ruines», p. 19. Haut

** «Pré­face à “Voyage en Syrie et en Égypte”». Haut

Volney, «Leçons d’histoire, prononcées à l’École normale en l’an III de la République française»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit des «Leçons d’histoire» de Constan­tin-Fran­çois de Chas­sebœuf, voya­geur et lit­té­ra­teur fran­çais, plus connu sous le sur­nom de Vol­ney (XVIIIe-XIXe siècle). Il per­dit sa mère à deux ans et fut lais­sé entre les mains d’une vieille parente, qui l’abandonna dans un petit col­lège d’Ancenis. Le régime de ce col­lège était fort mau­vais, et la san­té des enfants y était à peine soi­gnée; le direc­teur était un homme bru­tal, qui ne par­lait qu’en gron­dant et ne gron­dait qu’en frap­pant. Vol­ney souf­frait d’autant plus que son père ne venait jamais le voir et ne parais­sait jamais avoir pour lui cette sol­li­ci­tude que témoigne un père envers son fils. L’enfant avan­çait pour­tant dans ses études et était à la tête de ses classes. Soit par nature, soit par suite de l’abandon de son père, soit les deux, il se plai­sait dans la médi­ta­tion soli­taire et taci­turne, et son génie n’attendait que d’être libé­ré pour se déve­lop­per et pour prendre un essor rapide. L’occasion ne tar­da pas à se pré­sen­ter : une modique somme d’argent lui échut. Il réso­lut de l’employer à acqué­rir, dans un grand voyage, un fonds de connais­sances nou­velles. La Syrie et l’Égypte lui parurent les pays les plus propres aux obser­va­tions his­to­riques et morales dont il vou­lait s’occuper. «Je me sépa­re­rai», se pro­mit-il*, «des socié­tés cor­rom­pues; je m’éloignerai des palais où l’âme se déprave par la satié­té, et des cabanes où elle s’avilit par la misère; j’irai dans la soli­tude vivre par­mi les ruines; j’interrogerai les monu­ments anciens… par quels mobiles s’élèvent et s’abaissent les Empires; de quelles causes naissent la pros­pé­ri­té et les mal­heurs des nations; sur quels prin­cipes enfin doivent s’établir la paix des socié­tés et le bon­heur des hommes.» Mais pour visi­ter ces pays avec fruit, il fal­lait en connaître la langue : «Sans la langue, l’on ne sau­rait appré­cier le génie et le carac­tère d’une nation : la tra­duc­tion des inter­prètes n’a jamais l’effet d’un entre­tien direct», pen­sait-il**. Cette dif­fi­cul­té ne rebu­ta point Vol­ney. Au lieu d’apprendre l’arabe en Europe, il alla s’enfermer durant huit mois dans un couvent du Liban, jusqu’à ce qu’il fût en état de par­ler cette langue com­mune à tant d’Orientaux.

* «Les Ruines», p. 19. Haut

** «Pré­face à “Voyage en Syrie et en Égypte”». Haut

Nguyễn Trãi, «Proclamation sur la pacification des Ngô, “Bình Ngô đại cáo”»

dans « Nguyễn Trãi, l’une des plus belles figures de l’histoire et de la littérature vietnamiennes », éd. en Langues étrangères, Hanoï

dans «Nguyễn Trãi, l’une des plus belles figures de l’histoire et de la lit­té­ra­ture viet­na­miennes», éd. en Langues étran­gères, Hanoï

Il s’agit de la «Grande Pro­cla­ma­tion de la paci­fi­ca­tion des Chi­nois»*Bình Ngô đại cáo») de Nguyễn Trãi, let­tré viet­na­mien (XIVe-XVe siècle) qui mar­qua de son génie poli­tique et mili­taire la guerre d’indépendance menée contre les Chi­nois. Son père, Nguyễn Phi Khanh, était grand man­da­rin à la Cour. Quand les armées chi­noises des Ming enva­hirent le pays, il fut arrê­té avec plu­sieurs autres digni­taires et envoyé en exil à Nan­kin. Nguyễn Trãi sui­vit le cor­tège des pri­son­niers jusqu’à la fron­tière. Bra­vant le joug, les entraves et les coups de ses geô­liers, le grand man­da­rin ordon­na à son fils : «Tu ne dois pas pleu­rer la sépa­ra­tion d’un père et de son fils. Pleure sur­tout l’humiliation de ton peuple. Quand tu seras en âge, venge-moi!»** Nguyễn Trãi gran­dit. Il tint la pro­messe solen­nelle faite à son père, en ras­sem­blant le peuple entier autour de Lê Lợi, qui chas­sa les Ming avant de deve­nir Empe­reur du Viêt-nam. Hélas! la dynas­tie des Lê ain­si fon­dée prit vite ombrage des conseils et de la noto­rié­té de Nguyễn Trãi. Écar­té d’une Cour qu’il venait de conduire à la vic­toire, notre patriote se fit ermite et poète : «Je ne cours point après les hon­neurs ni ne recherche les pré­bendes; [je] ne suis ni joyeux de gagner ni triste de perdre. Les eaux hori­zonnent ma fenêtre, les mon­tagnes — ma porte. Les poèmes emplissent mon sac, l’alcool — ma gourde… Que reste-t-il de ceux que l’ambition talon­nait sans répit? Des tombes à l’abandon sous l’herbe épaisse»***. Toute sa vie, Nguyễn Trãi eut cette seule pré­oc­cu­pa­tion : l’amour de la patrie qui, dans son cœur, était insé­pa­rable de l’amour du peuple. Res­tant assis, ser­rant une froide cou­ver­ture sur lui, il pas­sait des nuits sans som­meil, son­geant com­ment rele­ver le pays et pro­cu­rer au peuple une paix durable après ces longues guerres : «Dans mon cœur, une seule pré­oc­cu­pa­tion sub­siste : les affaires du pays. Toutes les nuits, je veille jusqu’aux pre­miers tin­te­ments de cloche»****. On tient géné­ra­le­ment la «Grande Pro­cla­ma­tion de la paci­fi­ca­tion des Chi­nois» pour le chef-d’œuvre de Nguyễn Trãi, dans lequel, aujourd’hui encore, chaque Viet­na­mien recon­naît avec émo­tion l’une des sources les plus rafraî­chis­santes de son iden­ti­té natio­nale : «Notre patrie, le Grand Viêt, depuis tou­jours, était terre de vieille culture. Terre du Sud, elle a ses fleuves, ses mon­tagnes, ses mœurs et ses cou­tumes dis­tincts de ceux du Nord…» Mais son «Recueil de poèmes en langue natio­nale» qui décrit, avec par­fois une teinte d’amertume, les charmes de la vie ver­tueuse et soli­taire, et qui change en tableaux enchan­teurs les scènes de la nature sau­vage et négli­gée, m’apparaît comme étant le plus réus­si et le plus propre à être goû­té d’un public étran­ger.

* Par­fois tra­duit «Grande Pro­cla­ma­tion au sujet de la vic­toire sur les Ngô» ou «Grande Pro­cla­ma­tion sur la paci­fi­ca­tion des Ngô». Haut

** Dans Dương Thu Hương, «Les Col­lines d’eucalyptus : roman». Haut

*** «Recueil de poèmes en langue natio­nale», p. 200. Haut

**** id. p. 132. Haut

Volney, «La Loi naturelle, ou Principes physiques de la morale»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de «La Loi natu­relle, ou Prin­cipes phy­siques de la morale»* de Constan­tin-Fran­çois de Chas­sebœuf, voya­geur et lit­té­ra­teur fran­çais, plus connu sous le sur­nom de Vol­ney (XVIIIe-XIXe siècle). Il per­dit sa mère à deux ans et fut lais­sé entre les mains d’une vieille parente, qui l’abandonna dans un petit col­lège d’Ancenis. Le régime de ce col­lège était fort mau­vais, et la san­té des enfants y était à peine soi­gnée; le direc­teur était un homme bru­tal, qui ne par­lait qu’en gron­dant et ne gron­dait qu’en frap­pant. Vol­ney souf­frait d’autant plus que son père ne venait jamais le voir et ne parais­sait jamais avoir pour lui cette sol­li­ci­tude que témoigne un père envers son fils. L’enfant avan­çait pour­tant dans ses études et était à la tête de ses classes. Soit par nature, soit par suite de l’abandon de son père, soit les deux, il se plai­sait dans la médi­ta­tion soli­taire et taci­turne, et son génie n’attendait que d’être libé­ré pour se déve­lop­per et pour prendre un essor rapide. L’occasion ne tar­da pas à se pré­sen­ter : une modique somme d’argent lui échut. Il réso­lut de l’employer à acqué­rir, dans un grand voyage, un fonds de connais­sances nou­velles. La Syrie et l’Égypte lui parurent les pays les plus propres aux obser­va­tions his­to­riques et morales dont il vou­lait s’occuper. «Je me sépa­re­rai», se pro­mit-il**, «des socié­tés cor­rom­pues; je m’éloignerai des palais où l’âme se déprave par la satié­té, et des cabanes où elle s’avilit par la misère; j’irai dans la soli­tude vivre par­mi les ruines; j’interrogerai les monu­ments anciens… par quels mobiles s’élèvent et s’abaissent les Empires; de quelles causes naissent la pros­pé­ri­té et les mal­heurs des nations; sur quels prin­cipes enfin doivent s’établir la paix des socié­tés et le bon­heur des hommes.» Mais pour visi­ter ces pays avec fruit, il fal­lait en connaître la langue : «Sans la langue, l’on ne sau­rait appré­cier le génie et le carac­tère d’une nation : la tra­duc­tion des inter­prètes n’a jamais l’effet d’un entre­tien direct», pen­sait-il***. Cette dif­fi­cul­té ne rebu­ta point Vol­ney. Au lieu d’apprendre l’arabe en Europe, il alla s’enfermer durant huit mois dans un couvent du Liban, jusqu’à ce qu’il fût en état de par­ler cette langue com­mune à tant d’Orientaux.

* Éga­le­ment connu sous le titre de «Caté­chisme du citoyen fran­çais». Haut

** «Les Ruines», p. 19. Haut

*** «Pré­face à “Voyage en Syrie et en Égypte”». Haut

Yi Hwang, «Étude de la sagesse en dix diagrammes»

éd. du Cerf, coll. Patrimoines-Confucianisme, Paris

éd. du Cerf, coll. Patri­moines-Confu­cia­nisme, Paris

Il s’agit de Yi Hwang*, un des néo-confu­cia­nistes les plus connus de la Corée; celui, en tout cas, qui contri­bua le plus à implan­ter dans ce pays, d’une manière par­fois doc­tri­naire et intran­si­geante, l’école chi­noise de Zhu Xi**. Pen­dant la pre­mière moi­tié de sa vie, Yi Hwang fit car­rière de fonc­tion­naire let­tré, et après plu­sieurs pro­mo­tions, il acquit une répu­ta­tion d’intégrité et de cou­rage. Mais son inté­rêt était ailleurs que dans la vie active, et comme en 1543 apr. J.-C. il était tom­bé malade, il ache­ta les «Œuvres com­plètes» de Zhu Xi, dont il ne connais­sait pas encore le conte­nu, et il déci­da de se construire à T’oegye*** un petit ermi­tage et de se consa­crer à leur lec­ture. «Jour après jour je fer­mais ma porte, m’asseyais cal­me­ment et lisais les livres. Je réa­li­sai peu à peu com­bien le conte­nu en était savou­reux et com­bien leur sens n’avait pas de limites. Par ailleurs, j’éprouvais beau­coup d’émotions à la lec­ture des lettres», raconte-t-il****. Et ailleurs : «Ah! si seule­ment, dans ma jeu­nesse, je m’étais fer­me­ment déci­dé à vivre dans les endroits recu­lés, en construi­sant une hutte et en me consa­crant à étu­dier et à remé­dier aux défi­ciences de ma culture spi­ri­tuelle, j’aurais gagné trois décen­nies, ma san­té se serait amé­lio­rée, mon étude aurait por­té des fruits et aujourd’hui toutes les créa­tures ter­restres me rem­pli­raient de joie! Com­ment n’ai-je pas pu com­prendre cela…?»***** Cette seconde par­tie de sa vie, dévouée à l’étude, fut ponc­tuée de nom­breuses publi­ca­tions, où Yi Hwang sui­vit, jusque dans les plus minu­tieux détails, les ensei­gne­ments de Zhu Xi. Il faut avouer qu’il n’y offrait pas tou­jours la lar­geur d’esprit et l’accent propre et autoch­tone qui carac­té­ri­saient son grand contem­po­rain Yul­gok. Sa logique était claire et péné­trante, mais en ce qui concer­nait les ensei­gne­ments de Zhu Xi, il ne fai­sait aucun com­pro­mis, les éri­geant en stricte ortho­doxie. «Les résul­tats furent dévas­ta­teurs. La ver­sion de Yi Hwang du néo-confu­cia­nisme de Zhu Xi — idéo­lo­gie domi­nante de la Corée Chosŏn, à la fin du XVIe siècle — était par essence une doc­trine into­lé­rante. Ses adeptes furent par­ti­cu­liè­re­ment rapides à reje­ter et à sup­pri­mer les autres ensei­gne­ments… Cela abou­tit, à la fin, à la réduc­tion du monde à un “concept unique” et à la pré­oc­cu­pa­tion crois­sante de l’idéologie cor­recte, récom­pen­sant la sco­las­tique la plus aride ou bien l’orthodoxie.»

* En coréen 이황. Haut

** En chi­nois 朱熹. Autre­fois trans­crit Tchou Hi, Tchu Hi, Chu-hi ou Chu Hsi. Éga­le­ment connu sous le titre hono­ri­fique de Zhu Wen Gong (朱文公), c’est-à-dire «Zhu, prince de la lit­té­ra­ture». Autre­fois trans­crit Chu Ven Kum, Chu Wen-kung, Tchou-wen-koung ou Tchou Wen Kong. Haut

*** En coréen 퇴계. Haut

**** Dans Phi­lippe Thié­bault, «La Pen­sée coréenne», p. 136. Haut

***** Dans Tcho Hye-young, «Pré­face à l’“Étude de la sagesse en dix dia­grammes”», p. 15. Haut

Nguyễn Trãi, «Instructions aux enfants pour qu’ils se conduisent vertueusement, “Dạy con ở cho có đức”»

dans Maurice Durand, « Introduction à la littérature vietnamienne » (éd. G.-P. Maisonneuve et Larose, coll. UNESCO-Introduction aux littératures orientales, Paris), p. 66-69

dans Mau­rice Durand, «Intro­duc­tion à la lit­té­ra­ture viet­na­mienne» (éd. G.-P. Mai­son­neuve et Larose, coll. UNES­CO-Intro­duc­tion aux lit­té­ra­tures orien­tales, Paris), p. 66-69

Il s’agit d’une tra­duc­tion par­tielle des «Ins­truc­tions fami­liales mises en vers»*Gia huấn ca») de Nguyễn Trãi, let­tré viet­na­mien (XIVe-XVe siècle) qui mar­qua de son génie poli­tique et mili­taire la guerre d’indépendance menée contre les Chi­nois. Son père, Nguyễn Phi Khanh, était grand man­da­rin à la Cour. Quand les armées chi­noises des Ming enva­hirent le pays, il fut arrê­té avec plu­sieurs autres digni­taires et envoyé en exil à Nan­kin. Nguyễn Trãi sui­vit le cor­tège des pri­son­niers jusqu’à la fron­tière. Bra­vant le joug, les entraves et les coups de ses geô­liers, le grand man­da­rin ordon­na à son fils : «Tu ne dois pas pleu­rer la sépa­ra­tion d’un père et de son fils. Pleure sur­tout l’humiliation de ton peuple. Quand tu seras en âge, venge-moi!»** Nguyễn Trãi gran­dit. Il tint la pro­messe solen­nelle faite à son père, en ras­sem­blant le peuple entier autour de Lê Lợi, qui chas­sa les Ming avant de deve­nir Empe­reur du Viêt-nam. Hélas! la dynas­tie des Lê ain­si fon­dée prit vite ombrage des conseils et de la noto­rié­té de Nguyễn Trãi. Écar­té d’une Cour qu’il venait de conduire à la vic­toire, notre patriote se fit ermite et poète : «Je ne cours point après les hon­neurs ni ne recherche les pré­bendes; [je] ne suis ni joyeux de gagner ni triste de perdre. Les eaux hori­zonnent ma fenêtre, les mon­tagnes — ma porte. Les poèmes emplissent mon sac, l’alcool — ma gourde… Que reste-t-il de ceux que l’ambition talon­nait sans répit? Des tombes à l’abandon sous l’herbe épaisse»***. Toute sa vie, Nguyễn Trãi eut cette seule pré­oc­cu­pa­tion : l’amour de la patrie qui, dans son cœur, était insé­pa­rable de l’amour du peuple. Res­tant assis, ser­rant une froide cou­ver­ture sur lui, il pas­sait des nuits sans som­meil, son­geant com­ment rele­ver le pays et pro­cu­rer au peuple une paix durable après ces longues guerres : «Dans mon cœur, une seule pré­oc­cu­pa­tion sub­siste : les affaires du pays. Toutes les nuits, je veille jusqu’aux pre­miers tin­te­ments de cloche»****. On tient géné­ra­le­ment la «Grande Pro­cla­ma­tion de la paci­fi­ca­tion des Chi­nois» pour le chef-d’œuvre de Nguyễn Trãi, dans lequel, aujourd’hui encore, chaque Viet­na­mien recon­naît avec émo­tion l’une des sources les plus rafraî­chis­santes de son iden­ti­té natio­nale : «Notre patrie, le Grand Viêt, depuis tou­jours, était terre de vieille culture. Terre du Sud, elle a ses fleuves, ses mon­tagnes, ses mœurs et ses cou­tumes dis­tincts de ceux du Nord…» Mais son «Recueil de poèmes en langue natio­nale» qui décrit, avec par­fois une teinte d’amertume, les charmes de la vie ver­tueuse et soli­taire, et qui change en tableaux enchan­teurs les scènes de la nature sau­vage et négli­gée, m’apparaît comme étant le plus réus­si et le plus propre à être goû­té d’un public étran­ger.

* Par­fois tra­duit «Chant d’instructions fami­liales», «Ins­truc­tions fami­liales mises en poé­sie», «Poème sur l’éducation fami­liale» ou «Édu­ca­tion fami­liale ver­si­fiée». Haut

** Dans Dương Thu Hương, «Les Col­lines d’eucalyptus : roman». Haut

*** «Recueil de poèmes en langue natio­nale», p. 200. Haut

**** id. p. 132. Haut

Volney, «Les Ruines, ou Méditation sur les révolutions des Empires»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit des «Ruines, ou Médi­ta­tion sur les révo­lu­tions des Empires» de Constan­tin-Fran­çois de Chas­sebœuf, voya­geur et lit­té­ra­teur fran­çais, plus connu sous le sur­nom de Vol­ney (XVIIIe-XIXe siècle). Il per­dit sa mère à deux ans et fut lais­sé entre les mains d’une vieille parente, qui l’abandonna dans un petit col­lège d’Ancenis. Le régime de ce col­lège était fort mau­vais, et la san­té des enfants y était à peine soi­gnée; le direc­teur était un homme bru­tal, qui ne par­lait qu’en gron­dant et ne gron­dait qu’en frap­pant. Vol­ney souf­frait d’autant plus que son père ne venait jamais le voir et ne parais­sait jamais avoir pour lui cette sol­li­ci­tude que témoigne un père envers son fils. L’enfant avan­çait pour­tant dans ses études et était à la tête de ses classes. Soit par nature, soit par suite de l’abandon de son père, soit les deux, il se plai­sait dans la médi­ta­tion soli­taire et taci­turne, et son génie n’attendait que d’être libé­ré pour se déve­lop­per et pour prendre un essor rapide. L’occasion ne tar­da pas à se pré­sen­ter : une modique somme d’argent lui échut. Il réso­lut de l’employer à acqué­rir, dans un grand voyage, un fonds de connais­sances nou­velles. La Syrie et l’Égypte lui parurent les pays les plus propres aux obser­va­tions his­to­riques et morales dont il vou­lait s’occuper. «Je me sépa­re­rai», se pro­mit-il*, «des socié­tés cor­rom­pues; je m’éloignerai des palais où l’âme se déprave par la satié­té, et des cabanes où elle s’avilit par la misère; j’irai dans la soli­tude vivre par­mi les ruines; j’interrogerai les monu­ments anciens… par quels mobiles s’élèvent et s’abaissent les Empires; de quelles causes naissent la pros­pé­ri­té et les mal­heurs des nations; sur quels prin­cipes enfin doivent s’établir la paix des socié­tés et le bon­heur des hommes.» Mais pour visi­ter ces pays avec fruit, il fal­lait en connaître la langue : «Sans la langue, l’on ne sau­rait appré­cier le génie et le carac­tère d’une nation : la tra­duc­tion des inter­prètes n’a jamais l’effet d’un entre­tien direct», pen­sait-il**. Cette dif­fi­cul­té ne rebu­ta point Vol­ney. Au lieu d’apprendre l’arabe en Europe, il alla s’enfermer durant huit mois dans un couvent du Liban, jusqu’à ce qu’il fût en état de par­ler cette langue com­mune à tant d’Orientaux.

* «Les Ruines», p. 19. Haut

** «Pré­face à “Voyage en Syrie et en Égypte”». Haut

Nguyễn Trãi, «Recueil de poèmes en langue nationale»

éd. du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), Paris

éd. du Centre natio­nal de la recherche scien­ti­fique (CNRS), Paris

Il s’agit du «Recueil de poèmes en langue natio­nale»*Quốc âm thi tập») de Nguyễn Trãi, let­tré viet­na­mien (XIVe-XVe siècle) qui mar­qua de son génie poli­tique et mili­taire la guerre d’indépendance menée contre les Chi­nois. Son père, Nguyễn Phi Khanh, était grand man­da­rin à la Cour. Quand les armées chi­noises des Ming enva­hirent le pays, il fut arrê­té avec plu­sieurs autres digni­taires et envoyé en exil à Nan­kin. Nguyễn Trãi sui­vit le cor­tège des pri­son­niers jusqu’à la fron­tière. Bra­vant le joug, les entraves et les coups de ses geô­liers, le grand man­da­rin ordon­na à son fils : «Tu ne dois pas pleu­rer la sépa­ra­tion d’un père et de son fils. Pleure sur­tout l’humiliation de ton peuple. Quand tu seras en âge, venge-moi!»** Nguyễn Trãi gran­dit. Il tint la pro­messe solen­nelle faite à son père, en ras­sem­blant le peuple entier autour de Lê Lợi, qui chas­sa les Ming avant de deve­nir Empe­reur du Viêt-nam. Hélas! la dynas­tie des Lê ain­si fon­dée prit vite ombrage des conseils et de la noto­rié­té de Nguyễn Trãi. Écar­té d’une Cour qu’il venait de conduire à la vic­toire, notre patriote se fit ermite et poète : «Je ne cours point après les hon­neurs ni ne recherche les pré­bendes; [je] ne suis ni joyeux de gagner ni triste de perdre. Les eaux hori­zonnent ma fenêtre, les mon­tagnes — ma porte. Les poèmes emplissent mon sac, l’alcool — ma gourde… Que reste-t-il de ceux que l’ambition talon­nait sans répit? Des tombes à l’abandon sous l’herbe épaisse»***. Toute sa vie, Nguyễn Trãi eut cette seule pré­oc­cu­pa­tion : l’amour de la patrie qui, dans son cœur, était insé­pa­rable de l’amour du peuple. Res­tant assis, ser­rant une froide cou­ver­ture sur lui, il pas­sait des nuits sans som­meil, son­geant com­ment rele­ver le pays et pro­cu­rer au peuple une paix durable après ces longues guerres : «Dans mon cœur, une seule pré­oc­cu­pa­tion sub­siste : les affaires du pays. Toutes les nuits, je veille jusqu’aux pre­miers tin­te­ments de cloche»****. On tient géné­ra­le­ment la «Grande Pro­cla­ma­tion de la paci­fi­ca­tion des Chi­nois» pour le chef-d’œuvre de Nguyễn Trãi, dans lequel, aujourd’hui encore, chaque Viet­na­mien recon­naît avec émo­tion l’une des sources les plus rafraî­chis­santes de son iden­ti­té natio­nale : «Notre patrie, le Grand Viêt, depuis tou­jours, était terre de vieille culture. Terre du Sud, elle a ses fleuves, ses mon­tagnes, ses mœurs et ses cou­tumes dis­tincts de ceux du Nord…» Mais son «Recueil de poèmes en langue natio­nale» qui décrit, avec par­fois une teinte d’amertume, les charmes de la vie ver­tueuse et soli­taire, et qui change en tableaux enchan­teurs les scènes de la nature sau­vage et négli­gée, m’apparaît comme étant le plus réus­si et le plus propre à être goû­té d’un public étran­ger.

* Autre­fois tra­duit «Recueil des poé­sies en langue natio­nale» ou «Col­lec­tion de poèmes en langue natio­nale». Haut

** Dans Dương Thu Hương, «Les Col­lines d’eucalyptus : roman». Haut

*** «Recueil de poèmes en langue natio­nale», p. 200. Haut

**** id. p. 132. Haut