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Mot-clefvietnamien

pays, gen­ti­lé ou langue

«Contes et Légendes annamites»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit d’une antho­lo­gie de la lit­té­ra­ture popu­laire du Viêt-nam. Long­temps dédai­gnée par les let­trés, parce qu’elle ne menait pas aux car­rières man­da­ri­nales, cette lit­té­ra­ture avait tou­jours été culti­vée par l’effort ano­nyme du peuple. Ain­si donc, à côté de la lit­té­ra­ture offi­cielle, qui chan­tait en vers savants les hommes et les choses de la Chine, il exis­tait une lit­té­ra­ture popu­laire, en grande par­tie orale, qui expri­mait sous une forme tan­tôt naïve et simple, tan­tôt nar­quoise et volon­tiers humo­ris­tique, l’âme popu­laire du Viêt-nam. «Tan­dis que les let­trés s’enfermaient dans leur tour d’ivoire et se plai­saient à com­po­ser des vers chi­nois qui, ici, res­semblent bien aux vers latins, ou à com­men­ter les vieux clas­siques, le peuple tra­vaillait à for­mer la langue et à pro­duire cette riche lit­té­ra­ture popu­laire com­po­sée de dic­tons, de pro­verbes, de sen­tences, de dis­tiques, de phrases, locu­tions et expres­sions plus ou moins asso­nan­cées por­tant des allu­sions aux faits du pas­sé ou aux cou­tumes locales, et sur­tout de chan­sons, de ces belles et douces chan­sons qui s’élèvent les nuits d’été du fond des paillotes ou de l’immensité des rizières et des étangs et semblent se réper­cu­ter dans l’espace jusqu’à la cime fris­son­nante des bam­bous. Elles sont, ces chan­sons, d’un charme infi­ni, d’une sua­vi­té pro­fonde. Qui­conque a enten­du une fois chan­ter par des repi­queuses de riz du del­ta ton­ki­nois ou des sam­pa­nières de la rivière de Huê des chan­sons comme celle-ci :

Mon­tagne, ô mon­tagne, pour­quoi êtes-vous si haute?
Vous cachez le soleil et vous me cachez le visage de mon bien-aimé!

n’oubliera jamais cet accent d’indéfinissable mélan­co­lie lamar­ti­nienne qui révèle le fonds de poé­sie de la race, en même temps qu’il montre l’excellence de la langue capable d’exprimer de tels sen­ti­ments», dit très bien Phạm Quỳnh

Pham Duy Khiêm, «Ma Mère : roman»

manuscrit

manus­crit

Il s’agit de «Ma Mère» de M. Pham Duy Khiêm*, écri­vain viet­na­mien d’expression fran­çaise. Né en 1908, orphe­lin de bonne heure, M. Pham Duy Khiêm dut à ses efforts assi­dus de rem­por­ter, au lycée Albert-Sar­raut de Hanoï, tous les prix d’excellence. Après le bac­ca­lau­réat clas­sique, qu’il fut le pre­mier Viet­na­mien à pas­ser, il par­tit en France ter­mi­ner ses études, en pauvre bour­sier. Sa situa­tion d’étudiant sans foyer, ori­gi­naire des colo­nies, eut un contre­coup affec­tif à tra­vers un amour impos­sible avec une jeune Pari­sienne nom­mée Syl­vie. Sous le pseu­do­nyme de Nam Kim, il évo­qua avec beau­coup de sen­si­bi­li­té dans «Nam et Syl­vie» la nais­sance de cette pas­sion qui parais­sait d’emblée vouée à l’échec. Cet amour débou­cha sur­tout sur un atta­che­ment immuable à la France, et M. Pham Duy Khiêm ne ren­tra au Viêt-nam qu’avec une lourde appré­hen­sion, presque une angoisse, qu’il faut être né sur un sol étran­ger pour com­prendre : «Aucun homme», dit-il**, «ne peut, sans une cer­taine mélan­co­lie, s’éloigner pour tou­jours peut-être d’un lieu où il a beau­coup vécu, qu’il s’agisse ou non d’un pays comme la France, d’une ville comme Paris. Si par la même occa­sion il se sépare de ses années d’étudiant et de sa jeu­nesse, ce n’est pas une tris­tesse vague qu’il res­sent, mais un déchi­re­ment secret». À la veille de la Seconde Guerre, par un geste que plu­sieurs de ses com­pa­triotes prirent très mal et que peu d’entre eux imi­tèrent, M. Pham Duy Khiêm s’engagea dans l’armée fran­çaise. Ses amis lui écri­virent pour lui en deman­der les rai­sons; il les expo­sa dans «La Place d’un homme : de Hanoï à La Cour­tine» : «Il y a péril, un homme se lève — pour­quoi lui deman­der des rai­sons? C’est plu­tôt à ceux qui se tiennent cois à four­nir les rai­sons qu’ils auraient pour s’abstenir», dit-il***. «Je n’aime pas la guerre, je n’aime pas la vie mili­taire; mais nous sommes en guerre, et je ne sau­rais demeu­rer ailleurs. Il ne s’agit point d’un choix entre France et Annam. Il s’agit seule­ment de savoir la place d’un [homme] comme moi, en ce moment. Elle est ici; et je dois l’occuper, quelque dan­ge­reuse qu’elle soit».

* En viet­na­mien Phạm Duy Khiêm. Haut

** «Nam et Syl­vie», p. 3. Haut

*** «La Place d’un homme : de Hanoï à La Cour­tine», p. 12 & 120. Haut

«Histoire de Quỳnh»

dans « Bulletin de la Société d’enseignement mutuel du Tonkin », vol. 7, nº 2, p. 153-199

dans «Bul­le­tin de la Socié­té d’enseignement mutuel du Ton­kin», vol. 7, no 2, p. 153-199

Il s’agit de la ver­sion viet­na­mienne de «La Légende de Xieng Mieng» («hnăṅ­sœ̄ jyṅ hmyṅ2»*). Entre facé­tie, comé­die bur­lesque et humour impu­dique, don­nant lieu à une satire effron­tée de la socié­té féo­dale, «La Légende de Xieng Mieng» ren­ferme des épi­sodes d’une plai­san­te­rie certes peu décente, mais à laquelle se plaisent les cam­pa­gnards du Sud-Est asia­tique. Ceux qui la jugent sévè­re­ment devraient son­ger à Gui­gnol, à Till l’Espiègle ou aux ouvrages d’un Rabe­lais. En réa­li­té, il y a là-dedans une gouaille robuste et opti­miste, et les per­son­nages qui en font les frais sont des types d’hommes détes­tés par le peuple des cam­pagnes : le char­la­tan, le man­da­rin cor­rom­pu, le let­tré igno­rant, le bonze débau­ché, jusqu’à l’Empereur de Chine; tous des vices per­son­ni­fiés, vic­times des farces et des atti­tudes pro­vo­cantes de Xieng Mieng. Com­ment carac­té­ri­ser ce der­nier? Quelque chose comme un mau­vais plai­sant, un bate­leur, un his­trion auquel on accor­dait beau­coup d’insolence et de ruse. Il jouait le rôle des fous de nos anciens rois. D’ailleurs, selon la ver­sion lao­tienne, il était le bouf­fon même de la Cour du roi de Tha­vaa­raa­va­dii. Je dis «selon la ver­sion lao­tienne», car comme dit M. Jacques Népote**, «cette his­toire n’est pas un iso­lat : elle se retrouve dans la plu­part des pays d’Asie du Sud-Est, et avec le même suc­cès, le héros por­tant seule­ment un nom dif­fé­rent : Si Tha­non Say au Siam, Thmenh Chey*** au Cam­bodge, Trạng Quỳnh au Viêt-nam, Ida Tala­ga à Bali, et bien d’autres encore». Le roi de Tha­vaa­raa­va­dii, donc, était res­té long­temps sans enfant. Il eut enfin un fils; mais les astro­logues pré­dirent que le prince mour­rait en sa dou­zième année, à moins que le roi n’adoptât un enfant né à la même heure que son fils. Et le roi d’adopter Xieng Mieng, enfant de basse extrac­tion qui devint le double affreux du prince.

* En lao­tien «ໜັງສືຊຽງໝ້ຽງ». Par­fois trans­crit «Sieng Mieng», «Siang Miang», «Xiang Miang», «Xien-Mien», «Sieng Hmieng2» ou «jyṅ hmyṅ2». Haut

** «Varia­tions sur un thème du bouf­fon royal en Asie du Sud-Est pénin­su­laire». Haut

*** «Thmenh le Vic­to­rieux». Par­fois trans­crit Tmeñ Jai, Tmen Chéi ou Tmenh Chey. Haut

Nguyễn Trãi, «Proclamation sur la pacification des Ngô, “Bình Ngô đại cáo”»

dans « Nguyễn Trãi, l’une des plus belles figures de l’histoire et de la littérature vietnamiennes », éd. en Langues étrangères, Hanoï

dans «Nguyễn Trãi, l’une des plus belles figures de l’histoire et de la lit­té­ra­ture viet­na­miennes», éd. en Langues étran­gères, Hanoï

Il s’agit de la «Grande Pro­cla­ma­tion de la paci­fi­ca­tion des Chi­nois»*Bình Ngô đại cáo») de Nguyễn Trãi, let­tré viet­na­mien (XIVe-XVe siècle) qui mar­qua de son génie poli­tique et mili­taire la guerre d’indépendance menée contre les Chi­nois. Son père, Nguyễn Phi Khanh, était grand man­da­rin à la Cour. Quand les armées chi­noises des Ming enva­hirent le pays, il fut arrê­té avec plu­sieurs autres digni­taires et envoyé en exil à Nan­kin. Nguyễn Trãi sui­vit le cor­tège des pri­son­niers jusqu’à la fron­tière. Bra­vant le joug, les entraves et les coups de ses geô­liers, le grand man­da­rin ordon­na à son fils : «Tu ne dois pas pleu­rer la sépa­ra­tion d’un père et de son fils. Pleure sur­tout l’humiliation de ton peuple. Quand tu seras en âge, venge-moi!»** Nguyễn Trãi gran­dit. Il tint la pro­messe solen­nelle faite à son père, en ras­sem­blant le peuple entier autour de Lê Lợi, qui chas­sa les Ming avant de deve­nir Empe­reur du Viêt-nam. Hélas! la dynas­tie des Lê ain­si fon­dée prit vite ombrage des conseils et de la noto­rié­té de Nguyễn Trãi. Écar­té d’une Cour qu’il venait de conduire à la vic­toire, notre patriote se fit ermite et poète : «Je ne cours point après les hon­neurs ni ne recherche les pré­bendes; [je] ne suis ni joyeux de gagner ni triste de perdre. Les eaux hori­zonnent ma fenêtre, les mon­tagnes — ma porte. Les poèmes emplissent mon sac, l’alcool — ma gourde… Que reste-t-il de ceux que l’ambition talon­nait sans répit? Des tombes à l’abandon sous l’herbe épaisse»***. Toute sa vie, Nguyễn Trãi eut cette seule pré­oc­cu­pa­tion : l’amour de la patrie qui, dans son cœur, était insé­pa­rable de l’amour du peuple. Res­tant assis, ser­rant une froide cou­ver­ture sur lui, il pas­sait des nuits sans som­meil, son­geant com­ment rele­ver le pays et pro­cu­rer au peuple une paix durable après ces longues guerres : «Dans mon cœur, une seule pré­oc­cu­pa­tion sub­siste : les affaires du pays. Toutes les nuits, je veille jusqu’aux pre­miers tin­te­ments de cloche»****. On tient géné­ra­le­ment la «Grande Pro­cla­ma­tion de la paci­fi­ca­tion des Chi­nois» pour le chef-d’œuvre de Nguyễn Trãi, dans lequel, aujourd’hui encore, chaque Viet­na­mien recon­naît avec émo­tion l’une des sources les plus rafraî­chis­santes de son iden­ti­té natio­nale : «Notre patrie, le Grand Viêt, depuis tou­jours, était terre de vieille culture. Terre du Sud, elle a ses fleuves, ses mon­tagnes, ses mœurs et ses cou­tumes dis­tincts de ceux du Nord…» Mais son «Recueil de poèmes en langue natio­nale» qui décrit, avec par­fois une teinte d’amertume, les charmes de la vie ver­tueuse et soli­taire, et qui change en tableaux enchan­teurs les scènes de la nature sau­vage et négli­gée, m’apparaît comme étant le plus réus­si et le plus propre à être goû­té d’un public étran­ger.

* Par­fois tra­duit «Grande Pro­cla­ma­tion au sujet de la vic­toire sur les Ngô» ou «Grande Pro­cla­ma­tion sur la paci­fi­ca­tion des Ngô». Haut

** Dans Dương Thu Hương, «Les Col­lines d’eucalyptus : roman». Haut

*** «Recueil de poèmes en langue natio­nale», p. 200. Haut

**** id. p. 132. Haut

Tản Đà (Nguyễn Khắc Hiếu), «Le Petit Rêve : roman»

éd. Decrescenzo, coll. Roman, Fuveau

éd. Decres­cen­zo, coll. Roman, Fuveau

Il s’agit du «Petit Rêve» («Giấc mộng con») de Nguyễn Khắc Hiếu, poète, roman­cier et jour­na­liste viet­na­mien (XIXe-XXe siècle) qui se don­na le sur­nom de Tản Đà, en asso­ciant le nom de la mon­tagne Tản Viên à celui de la rivière Đà près des­quelles il naquit. Sa mère l’éleva seule. Bien qu’égarée dans le quar­tier mal famé des chan­teuses, c’était une excel­lente can­ta­trice, une artiste recher­chée, et même très ver­sée en lit­té­ra­ture. Il héri­ta d’elle cette cadence, cette har­mo­nie musi­cale dont il se dis­tin­gua. Autant en prose, il était d’un esprit mal­adroit et lourd; autant en poé­sie, il savait tirer de la langue viet­na­mienne, si musi­cale en elle-même, un effet inéga­lé. «Ses poé­sies, publiées dans la presse et trans­mises de bouche à l’oreille, domi­naient sans par­tage jusqu’à l’avènement de la “Nou­velle poé­sie” au début des années 1930…», dit Mme Nguyen Phuong Ngoc*. «La sim­pli­ci­té des mots, proche des chants popu­laires… la sin­cé­ri­té des sen­ti­ments expri­més, une… poé­tique exempte de dis­cours mora­li­sa­teur — tout cela est sans doute le secret du suc­cès de Tản Đà dans une socié­té colo­niale en tran­si­tion.» Mais le mépris abso­lu de l’argent pré­ci­pi­ta Tản Đà au comble de la misère. Il était pro­digue et aimait la bonne chère, quoiqu’il — ou parce qu’il — était tou­jours dans le besoin. À tra­vers ses poches per­cées s’engouffrait le peu qui devait pour­voir à sa femme et ses huit enfants. Un jour, après des demandes réité­rées et pres­santes de son pro­prié­taire pour payer le loyer, Tản Đà dut se rendre à Saï­gon pour se pro­cu­rer la somme néces­saire. Mais vers onze heures du soir, il revint avec un canard rôti, une bou­teille de rhum, et quelques autres vic­tuailles. Dès la porte, il dit à ses amis sur un ton déses­pé­ré : «Tout est per­du!» Ils lui deman­dèrent ce qui n’allait pas, et il répon­dit avec aplomb : «Je n’ai pu emprun­ter que vingt piastres, tout à fait insuf­fi­santes pour payer le loyer. Aus­si ai-je pré­fé­ré ache­ter quelque chose à boire, ce qui nous a coû­té un peu plus de dix piastres»**. Voi­ci la manière dont il s’exprime dans un poème inti­tu­lé «Encore ivre» («Lại say») : «Je sais bien que c’est mal de tom­ber dans l’ivresse. Tant pis! Je recon­nais mon tort, mais ne puis m’empêcher… Ne vois-je pas la Terre ivre qui roule sur elle-même, et le Soleil dont le visage ruti­lant tra­hit l’ivresse? Qui en rit?»

* «Pré­face au “Petit Rêve”». Haut

** «Poèmes», p. 11. Haut

Nguyễn Đình Chiểu, «“Dương Từ Hà Mậu” : un pamphlet longtemps censuré»

éd. J. Ouaknine, Montreuil-sous-Bois

éd. J. Ouak­nine, Mon­treuil-sous-Bois

Il s’agit du «Dương Từ-Hà Mậu» de Nguyễn Đình Chiểu, éga­le­ment connu sous le sur­nom de Đồ Chiểu («le bache­lier Chiểu»), poète viet­na­mien, confu­cia­niste enga­gé. Il naquit au vil­lage de Tân Thới for­mant actuel­le­ment l’un des quar­tiers de Saï­gon. En 1847, il se ren­dit à la capi­tale Hué avec l’intention de se pré­sen­ter au concours de licen­cié, qui devait avoir lieu deux ans plus tard. Mais la nou­velle de la mort de sa mère, sur­ve­nue entre-temps, lui cau­sa une telle dou­leur qu’ayant aban­don­né toute idée de pas­ser le concours, il renon­ça à la gloire lit­té­raire et retour­na dans son vil­lage pour se livrer entiè­re­ment au deuil. Cepen­dant, en cours de route, un second mal­heur le frap­pa : il devint aveugle; et mal­gré les soins don­nés par les méde­cins, ses yeux ne purent être sau­vés. À son retour, les vil­la­geois ne l’en prièrent pas moins d’ouvrir une école sur ce qu’ils avaient enten­du dire de ses hautes connais­sances. Ce fut pro­ba­ble­ment vers cette époque qu’il lut — ou plu­tôt se fit lire par quelques étu­diants — le trai­té chi­nois inti­tu­lé «Manuel de l’Ouest»; et voyant, dans ce qui y était dit, une inci­ta­tion à pro­mou­voir les devoirs d’attachement et de recon­nais­sance non seule­ment envers nos parents, mais envers tous les hommes — au rebours des boud­dhistes qui cher­chaient à s’en déta­cher — il y pui­sa le sujet d’un poème mora­li­sa­teur : le «Lục Vân Tiên». Il le fit suivre bien­tôt d’un pam­phlet en vers : le «Dương Từ-Hà Mậu», met­tant en scène deux per­son­nages : un boud­dhiste Dương Từ et un catho­lique Hà Mậu; mais le dis­cours y est quel­que­fois si âpre­ment et si vio­lem­ment anti­re­li­gieux, qu’il est désap­prou­vé par ceux mêmes qui en par­tagent les convic­tions confu­céennes.

Pham Duy Khiêm, «Nam et Sylvie : roman»

éd. Plon, Paris

éd. Plon, Paris

Il s’agit de «Nam et Syl­vie» de M. Pham Duy Khiêm*, écri­vain viet­na­mien d’expression fran­çaise. Né en 1908, orphe­lin de bonne heure, M. Pham Duy Khiêm dut à ses efforts assi­dus de rem­por­ter, au lycée Albert-Sar­raut de Hanoï, tous les prix d’excellence. Après le bac­ca­lau­réat clas­sique, qu’il fut le pre­mier Viet­na­mien à pas­ser, il par­tit en France ter­mi­ner ses études, en pauvre bour­sier. Sa situa­tion d’étudiant sans foyer, ori­gi­naire des colo­nies, eut un contre­coup affec­tif à tra­vers un amour impos­sible avec une jeune Pari­sienne nom­mée Syl­vie. Sous le pseu­do­nyme de Nam Kim, il évo­qua avec beau­coup de sen­si­bi­li­té dans «Nam et Syl­vie» la nais­sance de cette pas­sion qui parais­sait d’emblée vouée à l’échec. Cet amour débou­cha sur­tout sur un atta­che­ment immuable à la France, et M. Pham Duy Khiêm ne ren­tra au Viêt-nam qu’avec une lourde appré­hen­sion, presque une angoisse, qu’il faut être né sur un sol étran­ger pour com­prendre : «Aucun homme», dit-il**, «ne peut, sans une cer­taine mélan­co­lie, s’éloigner pour tou­jours peut-être d’un lieu où il a beau­coup vécu, qu’il s’agisse ou non d’un pays comme la France, d’une ville comme Paris. Si par la même occa­sion il se sépare de ses années d’étudiant et de sa jeu­nesse, ce n’est pas une tris­tesse vague qu’il res­sent, mais un déchi­re­ment secret». À la veille de la Seconde Guerre, par un geste que plu­sieurs de ses com­pa­triotes prirent très mal et que peu d’entre eux imi­tèrent, M. Pham Duy Khiêm s’engagea dans l’armée fran­çaise. Ses amis lui écri­virent pour lui en deman­der les rai­sons; il les expo­sa dans «La Place d’un homme : de Hanoï à La Cour­tine» : «Il y a péril, un homme se lève — pour­quoi lui deman­der des rai­sons? C’est plu­tôt à ceux qui se tiennent cois à four­nir les rai­sons qu’ils auraient pour s’abstenir», dit-il***. «Je n’aime pas la guerre, je n’aime pas la vie mili­taire; mais nous sommes en guerre, et je ne sau­rais demeu­rer ailleurs. Il ne s’agit point d’un choix entre France et Annam. Il s’agit seule­ment de savoir la place d’un [homme] comme moi, en ce moment. Elle est ici; et je dois l’occuper, quelque dan­ge­reuse qu’elle soit».

* En viet­na­mien Phạm Duy Khiêm. Haut

** «Nam et Syl­vie», p. 3. Haut

*** «La Place d’un homme : de Hanoï à La Cour­tine», p. 12 & 120. Haut

Pham Duy Khiêm, «La Place d’un homme : de Hanoï à La Courtine»

éd. Plon, Paris

éd. Plon, Paris

Il s’agit de «La Place d’un homme : de Hanoï à La Cour­tine» de M. Pham Duy Khiêm*, écri­vain viet­na­mien d’expression fran­çaise. Né en 1908, orphe­lin de bonne heure, M. Pham Duy Khiêm dut à ses efforts assi­dus de rem­por­ter, au lycée Albert-Sar­raut de Hanoï, tous les prix d’excellence. Après le bac­ca­lau­réat clas­sique, qu’il fut le pre­mier Viet­na­mien à pas­ser, il par­tit en France ter­mi­ner ses études, en pauvre bour­sier. Sa situa­tion d’étudiant sans foyer, ori­gi­naire des colo­nies, eut un contre­coup affec­tif à tra­vers un amour impos­sible avec une jeune Pari­sienne nom­mée Syl­vie. Sous le pseu­do­nyme de Nam Kim, il évo­qua avec beau­coup de sen­si­bi­li­té dans «Nam et Syl­vie» la nais­sance de cette pas­sion qui parais­sait d’emblée vouée à l’échec. Cet amour débou­cha sur­tout sur un atta­che­ment immuable à la France, et M. Pham Duy Khiêm ne ren­tra au Viêt-nam qu’avec une lourde appré­hen­sion, presque une angoisse, qu’il faut être né sur un sol étran­ger pour com­prendre : «Aucun homme», dit-il**, «ne peut, sans une cer­taine mélan­co­lie, s’éloigner pour tou­jours peut-être d’un lieu où il a beau­coup vécu, qu’il s’agisse ou non d’un pays comme la France, d’une ville comme Paris. Si par la même occa­sion il se sépare de ses années d’étudiant et de sa jeu­nesse, ce n’est pas une tris­tesse vague qu’il res­sent, mais un déchi­re­ment secret». À la veille de la Seconde Guerre, par un geste que plu­sieurs de ses com­pa­triotes prirent très mal et que peu d’entre eux imi­tèrent, M. Pham Duy Khiêm s’engagea dans l’armée fran­çaise. Ses amis lui écri­virent pour lui en deman­der les rai­sons; il les expo­sa dans «La Place d’un homme : de Hanoï à La Cour­tine» : «Il y a péril, un homme se lève — pour­quoi lui deman­der des rai­sons? C’est plu­tôt à ceux qui se tiennent cois à four­nir les rai­sons qu’ils auraient pour s’abstenir», dit-il***. «Je n’aime pas la guerre, je n’aime pas la vie mili­taire; mais nous sommes en guerre, et je ne sau­rais demeu­rer ailleurs. Il ne s’agit point d’un choix entre France et Annam. Il s’agit seule­ment de savoir la place d’un [homme] comme moi, en ce moment. Elle est ici; et je dois l’occuper, quelque dan­ge­reuse qu’elle soit».

* En viet­na­mien Phạm Duy Khiêm. Haut

** «Nam et Syl­vie», p. 3. Haut

*** «La Place d’un homme : de Hanoï à La Cour­tine», p. 12 & 120. Haut

«Nguyễn Bỉnh Khiêm, porte-parole de la sagesse populaire : le “Bạch-vân am quốc-ngữ thi-tập”»

dans « Bulletin de la Société des études indochinoises », vol. 49, nº 4

dans «Bul­le­tin de la Socié­té des études indo­chi­noises», vol. 49, no 4

Il s’agit du «Recueil des poèmes en langue natio­nale de la Retraite des nuages blancs» («Bạch Vân quốc ngữ thi tập») de Nguyễn Bỉnh Khiêm* (XVe-XVIe siècle apr. J.-C.). L’époque où vécut Nguyễn Bỉnh Khiêm vit une guerre civile par­ta­ger le Viêt-nam en deux. L’usurpation du trône des Lê par les Mạc ame­na de longues décen­nies de troubles, au cours des­quelles s’opposèrent les par­ti­sans des deux dynas­ties. Ministre intègre et grand poète, Nguyễn Bỉnh Khiêm sut se main­te­nir au-des­sus de la mêlée. Sa pro­fonde culture, son mépris des hon­neurs, son amour du peuple, sa sagesse, sa répu­ta­tion de devin, enfin, en impo­saient à tous les clans poli­tiques, qui venaient le consul­ter dans son ermi­tage rus­tique, appe­lé Retraite des nuages blancs (Bạch Vân**). «Qui pour­suit les hon­neurs se sou­met à leurs chaînes; seule la vie dans la retraite pro­cure des joies mer­veilleuses», disait Nguyễn Bỉnh Khiêm (poème 9). Pré­fé­rant la libre insou­ciance, il se sen­tait étran­ger à tous les biens; gloire et richesse ne l’imprégnaient plus. Sa for­tune entière tenait dans ce coin de nature, dans cet ermi­tage loin de «la pous­sière rose du monde» (poème 55). Comme ser­vi­teurs, il ne lui res­tait que quelques «ran­gées d’orangers et de man­da­ri­niers» (poème 55); comme amis fidèles, que «les monts et les fleuves de chez nous» (poème 1); comme lampe allu­mée, que «la lune, à la porte» (poème 73). Lorsqu’il avait soif, il buvait le thé des col­lines, tout fumant de vapeur. Avait-il chaud? Il s’asseyait près de la fenêtre ouverte sur la véran­da. Ain­si s’écoulaient ses jours bien­heu­reux et légers. «Labou­rer pour man­ger, creu­ser pour boire, se conten­ter de son sort; quant aux affaires de ce monde, ne pas savoir si l’on en est aux Han, ou bien aux Ts’in» : telle fut sa devise (poème 55). Il lais­sa à sa mort de nom­breux poèmes en chi­nois clas­sique; mais c’est le «Recueil des poèmes en langue natio­nale de la Retraite des nuages blancs» qui a ren­du immor­tel le sou­ve­nir de cet homme qui a tout fait pour se faire oublier. «Poète qui fuit les abs­trac­tions, Nguyễn Bỉnh Khiêm est sur­tout le phi­lo­sophe de l’art de vivre, non certes de l’opportunisme, ni même du désir de tran­quilli­té à tout prix, mais d’un cer­tain “ins­tinct du bon­heur” fon­dé sur la sagesse, le res­pect et l’amour d’autrui, la vie en com­mu­nion avec la nature… Comme Nguyễn Trãi, il était un adepte du [zen]. Mais, tan­dis que Nguyễn Trãi pui­sait dans la médi­ta­tion des forces pour l’action, Nguyễn Bỉnh Khiêm, lui, contem­plait en spec­ta­teur les évé­ne­ments exté­rieurs, aspi­rant seule­ment à jouer le rôle d’observateur, [ou] tout au plus, celui de conseiller»

* Éga­le­ment connu sous le sur­nom de Trạng Trình («le pre­mier doc­teur Trình»). Haut

** Nom emprun­té à «L’Œuvre com­plète» de Tchouang-tseu : «En temps de paix, le saint prend part à la pros­pé­ri­té de tous; en temps de trouble, il cultive sa ver­tu et se retire dans l’oisiveté. Au bout de mille ans, fati­gué de ce monde, il le quitte, monte vers le ciel, che­vauche les nuages blancs». Haut

Hô Chi Minh (Nguyên Ai Quôc), «Le Procès de la colonisation française et Autres Textes de jeunesse»

éd. Le Temps des cerises, Pantin

éd. Le Temps des cerises, Pan­tin

Il s’agit du «Pro­cès de la colo­ni­sa­tion fran­çaise», des «Reven­di­ca­tions du peuple anna­mite» et autres textes de jeu­nesse d’Hô Chi Minh*. Ain­si que l’a remar­qué un bio­graphe d’Hô Chi Minh**, «tout ce qui touche à la vie du futur pré­sident de la Répu­blique démo­cra­tique du Viêt-nam jusqu’en 1941 est frag­men­taire, approxi­ma­tif, contro­ver­sé». À ce jour, aucune étude sys­té­ma­tique n’a été entre­prise, aucune publi­ca­tion exhaus­tive n’a été faite sur la période pari­sienne du célèbre révo­lu­tion­naire viet­na­mien, période pour­tant déci­sive en ce qui concerne sa for­ma­tion idéo­lo­gique — la vie dans un entre­sol de la rue du Mar­ché-des-Patriarches, la fré­quen­ta­tion assi­due de la Biblio­thèque natio­nale, «où il s’installait de 10 à 17 heures, presque chaque jour»***, les mee­tings guet­tés par la police, les articles pour «L’Humanité», «La Revue com­mu­niste», «Le Liber­taire», etc., enfin, la fon­da­tion du «Paria», jour­nal anti­co­lo­nia­liste, dont il fut à la fois le direc­teur et le plus fécond des contri­bu­teurs****. Les dates mêmes de cette période sont pleines d’obscurités, si étrange que cela puisse paraître, s’agissant d’une des per­son­na­li­tés les plus en vue de tout le XXe siècle. Rejoi­gnit-il Paris en 1917, comme le sup­posent la plu­part de ses bio­graphes, ou en 1919, année de ses pre­miers articles signés? En tout cas, la pre­mière révé­la­tion qu’il eut en arri­vant, c’est qu’en France aus­si il y avait des ouvriers exploi­tés — des gens qui pou­vaient prendre par­ti pour le peuple viet­na­mien. C’est là que lui vint à l’esprit cette image de la sang­sue capi­ta­liste, si fameuse depuis «Le Pro­cès» : «Le capi­ta­lisme est une sang­sue ayant une ven­touse appli­quée sur le pro­lé­ta­riat de la métro­pole, et une autre sur le pro­lé­ta­riat des colo­nies. Si l’on veut tuer la bête, on doit cou­per les deux ven­touses à la fois». Alors, il s’attacha aux pro­lé­taires fran­çais par le double lien de l’intérêt et de l’affection; et le jour où, après de longues décen­nies, la sépa­ra­tion fatale, inévi­table, se fit entre les colo­ni­sa­teurs et les colo­ni­sés, la France per­dit en lui un sujet, mais conser­va un ami, un allié, un confrère. «En se récla­mant de la pro­tec­tion du peuple fran­çais», dit Hô Chi Minh dans «Les Reven­di­ca­tions du peuple anna­mite», «le peuple anna­mite, bien loin de s’humilier, s’honore au contraire : car il sait que le peuple fran­çais repré­sente la liber­té et la jus­tice, et ne renon­ce­ra jamais à son sublime idéal de fra­ter­ni­té uni­ver­selle. En consé­quence, en écou­tant la voix des oppri­més, le peuple fran­çais fera son devoir envers la France et envers l’humanité».

* Éga­le­ment connu sous le sur­nom de Nguyên Ai Quôc. «Nguyên, c’est le patro­nyme le plus répan­du en Annam…; “Ai”, le pré­fixe qui signi­fie l’affection; “Quôc”, la patrie», dit M. Jean Lacou­ture. Autre­fois trans­crit Nguyen Ai Quac. Haut

** M. Jean Lacou­ture. Haut

*** Louis Rou­baud, «Viêt-nam : la tra­gé­die indo­chi­noise; sui­vi d’autres écrits sur le colo­nia­lisme». Haut

**** Les contri­bu­teurs du «Paria» se com­po­saient entiè­re­ment de mili­tants ori­gi­naires des colo­nies, qui venaient, béné­vo­le­ment, après leurs heures de tra­vail. Haut

«L’Expérience poétique et l’Itinéraire spirituel de Hàn Mạc Tử»

éd. Đường Mới (La Voie nouvelle), Paris

éd. Đường Mới (La Voie nou­velle), Paris

Il s’agit de M. Nguyễn Trọng Trí, plus connu sous le sur­nom de Hàn Mặc Tử («l’Homme du Pin­ceau et de l’Encre»*), poète viet­na­mien. Né à Lệ Mỹ, quar­tier catho­lique de la ville de Đồng Hới, il reçut à sa confir­ma­tion le nom de Fran­çois Trí. D’après son frère, il fut un gar­çon vigou­reux, espiègle et tur­bu­lent, pas­sion­né d’exercices phy­siques, jusqu’au jour où, se bai­gnant comme il avait cou­tume de le faire, il fut empor­té au large et faillit se noyer. Dès lors, il devint crain­tif et taci­turne, et s’enferma dans la biblio­thèque de la ville, au point que ses amis le sur­nom­mèrent «l’opiomane des livres». Bien­tôt le jour­na­lisme lit­té­raire le ten­ta, et quit­tant la mai­son fami­liale, il par­tit à Saï­gon. Mais à la fin de l’année 1936, il consta­ta avec stu­peur l’apparition des pre­miers symp­tômes de la lèpre. Au mal­heur de l’implacable réa­li­té d’une mala­die répu­tée incu­rable s’ajouta pour M. Hàn Mặc Tử la cruelle néces­si­té de renon­cer au mariage qu’il pro­je­tait. Fai­sant appel à la méde­cine tra­di­tion­nelle, fuyant les contrôles sani­taires, ne don­nant plus signe de vie à ses parents et amis, le malade s’isola suc­ces­si­ve­ment dans dif­fé­rents gîtes de misère. C’était un grand effort pour lui d’écrire de ses mains rétrac­tées; il fris­son­nait de froid; il déli­rait. Avant sa mort, il rédi­gea de nom­breux poèmes, qui peuvent être divi­sés en deux périodes dis­tinctes : durant la pre­mière, le poète chan­ta l’amour — un amour trop sou­vent char­nel, qui sen­tait le désir frus­tré et l’appétit inas­sou­vi; durant la seconde, tout oppo­sée à l’autre, il chan­ta avec fer­veur la beau­té de la reli­gion chré­tienne. «Tous les poètes en ce monde doivent se concen­trer en Dieu et y pui­ser leur ins­pi­ra­tion», dit-il quelque part**. «Le poète n’est pas un homme ordi­naire. Inves­ti d’une mis­sion divine, il doit uti­li­ser ses talents pour glo­ri­fier l’Être Suprême et révé­ler aux hommes la beau­té de la poé­sie afin qu’ils puissent s’en rendre compte et en jouir. Les poètes qui ne savent pas mettre leur talent au ser­vice du Bien et du Beau en seront pri­vés en ver­tu d’une sanc­tion divine, au su et au vu de tout le monde.» Le mou­rant fut fina­le­ment emme­né à la lépro­se­rie de Qui Hòa, et mal­gré les soins les plus atten­tifs qui lui furent pro­di­gués par les sœurs de Saint-Fran­çois d’Assise, il ren­dit l’âme le 11 novembre 1940. Un poème en fran­çais, tra­cé à grand-peine, trou­vé dans ses vête­ments, remer­ciait le dévoue­ment inlas­sable de ces reli­gieuses : «Anges du ciel, anges de Dieu, anges de Paix et de Gaie­té… ver­sez avec effu­sion les ver­tus, le cou­rage et le bon­heur par­mi les ser­vantes de Dieu. — Fran­çois Trí».

* On ren­contre aus­si la gra­phie Hàn Mạc Tử qui signi­fie «l’Homme der­rière le Rideau Gla­cé». Haut

** Lettre inti­tu­lée «Quan niệm thơ» et adres­sée à son ami Hoàng Trọng Miên. Haut

«Hàn Mặc Tử : un malheureux prodige»

dans « Des Poètes de ma terre lointaine », éd. Publibook, Paris, p. 23-43

dans «Des Poètes de ma terre loin­taine», éd. Publi­book, Paris, p. 23-43

Il s’agit de M. Nguyễn Trọng Trí, plus connu sous le sur­nom de Hàn Mặc Tử («l’Homme du Pin­ceau et de l’Encre»*), poète viet­na­mien. Né à Lệ Mỹ, quar­tier catho­lique de la ville de Đồng Hới, il reçut à sa confir­ma­tion le nom de Fran­çois Trí. D’après son frère, il fut un gar­çon vigou­reux, espiègle et tur­bu­lent, pas­sion­né d’exercices phy­siques, jusqu’au jour où, se bai­gnant comme il avait cou­tume de le faire, il fut empor­té au large et faillit se noyer. Dès lors, il devint crain­tif et taci­turne, et s’enferma dans la biblio­thèque de la ville, au point que ses amis le sur­nom­mèrent «l’opiomane des livres». Bien­tôt le jour­na­lisme lit­té­raire le ten­ta, et quit­tant la mai­son fami­liale, il par­tit à Saï­gon. Mais à la fin de l’année 1936, il consta­ta avec stu­peur l’apparition des pre­miers symp­tômes de la lèpre. Au mal­heur de l’implacable réa­li­té d’une mala­die répu­tée incu­rable s’ajouta pour M. Hàn Mặc Tử la cruelle néces­si­té de renon­cer au mariage qu’il pro­je­tait. Fai­sant appel à la méde­cine tra­di­tion­nelle, fuyant les contrôles sani­taires, ne don­nant plus signe de vie à ses parents et amis, le malade s’isola suc­ces­si­ve­ment dans dif­fé­rents gîtes de misère. C’était un grand effort pour lui d’écrire de ses mains rétrac­tées; il fris­son­nait de froid; il déli­rait. Avant sa mort, il rédi­gea de nom­breux poèmes, qui peuvent être divi­sés en deux périodes dis­tinctes : durant la pre­mière, le poète chan­ta l’amour — un amour trop sou­vent char­nel, qui sen­tait le désir frus­tré et l’appétit inas­sou­vi; durant la seconde, tout oppo­sée à l’autre, il chan­ta avec fer­veur la beau­té de la reli­gion chré­tienne. «Tous les poètes en ce monde doivent se concen­trer en Dieu et y pui­ser leur ins­pi­ra­tion», dit-il quelque part**. «Le poète n’est pas un homme ordi­naire. Inves­ti d’une mis­sion divine, il doit uti­li­ser ses talents pour glo­ri­fier l’Être Suprême et révé­ler aux hommes la beau­té de la poé­sie afin qu’ils puissent s’en rendre compte et en jouir. Les poètes qui ne savent pas mettre leur talent au ser­vice du Bien et du Beau en seront pri­vés en ver­tu d’une sanc­tion divine, au su et au vu de tout le monde.» Le mou­rant fut fina­le­ment emme­né à la lépro­se­rie de Qui Hòa, et mal­gré les soins les plus atten­tifs qui lui furent pro­di­gués par les sœurs de Saint-Fran­çois d’Assise, il ren­dit l’âme le 11 novembre 1940. Un poème en fran­çais, tra­cé à grand-peine, trou­vé dans ses vête­ments, remer­ciait le dévoue­ment inlas­sable de ces reli­gieuses : «Anges du ciel, anges de Dieu, anges de Paix et de Gaie­té… ver­sez avec effu­sion les ver­tus, le cou­rage et le bon­heur par­mi les ser­vantes de Dieu. — Fran­çois Trí».

* On ren­contre aus­si la gra­phie Hàn Mạc Tử qui signi­fie «l’Homme der­rière le Rideau Gla­cé». Haut

** Lettre inti­tu­lée «Quan niệm thơ» et adres­sée à son ami Hoàng Trọng Miên. Haut

Nguyễn Trãi, «Instructions aux enfants pour qu’ils se conduisent vertueusement, “Dạy con ở cho có đức”»

dans Maurice Durand, « Introduction à la littérature vietnamienne » (éd. G.-P. Maisonneuve et Larose, coll. UNESCO-Introduction aux littératures orientales, Paris), p. 66-69

dans Mau­rice Durand, «Intro­duc­tion à la lit­té­ra­ture viet­na­mienne» (éd. G.-P. Mai­son­neuve et Larose, coll. UNES­CO-Intro­duc­tion aux lit­té­ra­tures orien­tales, Paris), p. 66-69

Il s’agit d’une tra­duc­tion par­tielle des «Ins­truc­tions fami­liales mises en vers»*Gia huấn ca») de Nguyễn Trãi, let­tré viet­na­mien (XIVe-XVe siècle) qui mar­qua de son génie poli­tique et mili­taire la guerre d’indépendance menée contre les Chi­nois. Son père, Nguyễn Phi Khanh, était grand man­da­rin à la Cour. Quand les armées chi­noises des Ming enva­hirent le pays, il fut arrê­té avec plu­sieurs autres digni­taires et envoyé en exil à Nan­kin. Nguyễn Trãi sui­vit le cor­tège des pri­son­niers jusqu’à la fron­tière. Bra­vant le joug, les entraves et les coups de ses geô­liers, le grand man­da­rin ordon­na à son fils : «Tu ne dois pas pleu­rer la sépa­ra­tion d’un père et de son fils. Pleure sur­tout l’humiliation de ton peuple. Quand tu seras en âge, venge-moi!»** Nguyễn Trãi gran­dit. Il tint la pro­messe solen­nelle faite à son père, en ras­sem­blant le peuple entier autour de Lê Lợi, qui chas­sa les Ming avant de deve­nir Empe­reur du Viêt-nam. Hélas! la dynas­tie des Lê ain­si fon­dée prit vite ombrage des conseils et de la noto­rié­té de Nguyễn Trãi. Écar­té d’une Cour qu’il venait de conduire à la vic­toire, notre patriote se fit ermite et poète : «Je ne cours point après les hon­neurs ni ne recherche les pré­bendes; [je] ne suis ni joyeux de gagner ni triste de perdre. Les eaux hori­zonnent ma fenêtre, les mon­tagnes — ma porte. Les poèmes emplissent mon sac, l’alcool — ma gourde… Que reste-t-il de ceux que l’ambition talon­nait sans répit? Des tombes à l’abandon sous l’herbe épaisse»***. Toute sa vie, Nguyễn Trãi eut cette seule pré­oc­cu­pa­tion : l’amour de la patrie qui, dans son cœur, était insé­pa­rable de l’amour du peuple. Res­tant assis, ser­rant une froide cou­ver­ture sur lui, il pas­sait des nuits sans som­meil, son­geant com­ment rele­ver le pays et pro­cu­rer au peuple une paix durable après ces longues guerres : «Dans mon cœur, une seule pré­oc­cu­pa­tion sub­siste : les affaires du pays. Toutes les nuits, je veille jusqu’aux pre­miers tin­te­ments de cloche»****. On tient géné­ra­le­ment la «Grande Pro­cla­ma­tion de la paci­fi­ca­tion des Chi­nois» pour le chef-d’œuvre de Nguyễn Trãi, dans lequel, aujourd’hui encore, chaque Viet­na­mien recon­naît avec émo­tion l’une des sources les plus rafraî­chis­santes de son iden­ti­té natio­nale : «Notre patrie, le Grand Viêt, depuis tou­jours, était terre de vieille culture. Terre du Sud, elle a ses fleuves, ses mon­tagnes, ses mœurs et ses cou­tumes dis­tincts de ceux du Nord…» Mais son «Recueil de poèmes en langue natio­nale» qui décrit, avec par­fois une teinte d’amertume, les charmes de la vie ver­tueuse et soli­taire, et qui change en tableaux enchan­teurs les scènes de la nature sau­vage et négli­gée, m’apparaît comme étant le plus réus­si et le plus propre à être goû­té d’un public étran­ger.

* Par­fois tra­duit «Chant d’instructions fami­liales», «Ins­truc­tions fami­liales mises en poé­sie», «Poème sur l’éducation fami­liale» ou «Édu­ca­tion fami­liale ver­si­fiée». Haut

** Dans Dương Thu Hương, «Les Col­lines d’eucalyptus : roman». Haut

*** «Recueil de poèmes en langue natio­nale», p. 200. Haut

**** id. p. 132. Haut