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Sarafian, «Le Livre de la sagesse»

dans Stéphane Cermakian, « Poétique de l’exil : Friedrich Hölderlin, Arthur Rimbaud et Nigoghos Sarafian » (éd. Classiques Garnier, coll. Littérature • Histoire • Politique, Paris), p. 337-346

dans Sté­phane Cer­ma­kian, «Poé­tique de l’exil : Frie­drich Höl­der­lin, Arthur Rim­baud et Nigo­ghos Sara­fian» (éd. Clas­siques Gar­nier, coll. Lit­té­ra­ture • His­toire • Poli­tique, Paris), p. 337-346

Il s’agit d’une tra­duc­tion par­tielle de «Cita­delle» («Mitch­na­pert»*) de Nigo­ghos Sara­fian**, dit Nico­las Sara­fian, poète majeur de la dia­spo­ra armé­nienne. Né à bord d’un bateau fai­sant route de Constan­ti­nople (Tur­quie) à Var­na (Bul­ga­rie), un dimanche de Pâques, Sara­fian n’aura pu s’enraciner nulle part. Le lit­to­ral de la mer Noire, comme plus tard le bois de Vin­cennes, seront pour lui les lieux pri­vi­lé­giés où il se sen­ti­ra proche de sa patrie, de l’humanité, tout en étant seul au bout du monde, aban­don­né de tous, pareil à un condam­né à mort qui ignore sa faute : «Je regarde mon pays de la rive étran­gère et je suis étran­ger comme Armé­nien; étran­ger au monde en même temps… Mes poèmes sont mou­vants comme la mer. Mon pays est tou­jours deux, je me sens deux avec lui», écrit-il***. Sa famille pro­ve­nait de la ville chré­tienne d’Agn**** (l’actuelle Kema­liye) qu’elle avait dû fuir au moment des mas­sacres dili­gen­tés par le sul­tan Abdül­ha­mid II, sur­nom­mé «le sul­tan rouge», en 1895-1896. Et elle dis­pa­rais­sait en par­tie dans le géno­cide de 1915. Il ren­con­tra la lit­té­ra­ture sur les bancs des écoles armé­niennes de Var­na et Constan­ti­nople, où ensei­gnaient les grands maîtres, les Hagop Ocha­gan, les Vahan Tékéyan, qui avaient échap­pé d’une façon ou d’une autre à ces car­nages. Mais avec les attaques kéma­listes de 1922, qui ache­vaient l’œuvre d’extermination com­men­cée des décen­nies aupa­ra­vant, Sara­fian, comme bon nombre de ses pairs, aban­don­na Constan­ti­nople à jamais et gagna la France par la Bul­ga­rie, la Rou­ma­nie, le reste de l’Europe, les­té d’une unique valise, l’adresse d’une église armé­nienne ou celle d’un proche à la main. «Notre patrie nous a échap­pé, elle a glis­sé sous nos pieds nous pro­je­tant à la mer. Mais c’est la meilleure occa­sion pour apprendre à nager», écrit-il*****. Débu­tait une vie sacri­fiée à la folie d’écrire. À sa façon, toute l’œuvre poé­tique de Sara­fian tente de médi­ter sur l’expérience de l’Arménien à l’étranger, de celui qui n’a nulle part où jeter l’ancre, nul port tran­quille et sûr : «Des­tin de celui qui est né hors de son pays. Je ne puis m’en éloi­gner, et pour­tant je sais que cette sépa­ra­tion est indis­pen­sable pour créer de grandes choses. La vie hale­tante nous attend. Les années passent rapi­de­ment. Et toutes ces années ont lais­sé leur amer­tume», écrit-il

* En armé­nien occi­den­tal «Միջնաբերդ». Haut

** En armé­nien occi­den­tal Նիկողոս Սարաֆեան. Haut

*** Dans Bele­dian, «Cin­quante Ans de lit­té­ra­ture armé­nienne en France», p. 428. Haut

**** En armé­nien occi­den­tal Ակն. Par­fois trans­crit Agĕn ou Akn. Ville fon­dée, au début du XIe siècle apr. J.-C., par des Armé­niens qui vinrent s’établir en Asie Mineure avec le roi Sénék‘érim. Haut

***** Dans id. p. 7. Haut

Sarafian, «Le Bois de Vincennes»

éd. Parenthèses, coll. Arménies, Marseille

éd. Paren­thèses, coll. Armé­nies, Mar­seille

Il s’agit du «Bois de Vin­cennes» («Vén­sé­ni andare»*) de Nigo­ghos Sara­fian**, dit Nico­las Sara­fian, poète majeur de la dia­spo­ra armé­nienne. Né à bord d’un bateau fai­sant route de Constan­ti­nople (Tur­quie) à Var­na (Bul­ga­rie), un dimanche de Pâques, Sara­fian n’aura pu s’enraciner nulle part. Le lit­to­ral de la mer Noire, comme plus tard le bois de Vin­cennes, seront pour lui les lieux pri­vi­lé­giés où il se sen­ti­ra proche de sa patrie, de l’humanité, tout en étant seul au bout du monde, aban­don­né de tous, pareil à un condam­né à mort qui ignore sa faute : «Je regarde mon pays de la rive étran­gère et je suis étran­ger comme Armé­nien; étran­ger au monde en même temps… Mes poèmes sont mou­vants comme la mer. Mon pays est tou­jours deux, je me sens deux avec lui», écrit-il***. Sa famille pro­ve­nait de la ville chré­tienne d’Agn**** (l’actuelle Kema­liye) qu’elle avait dû fuir au moment des mas­sacres dili­gen­tés par le sul­tan Abdül­ha­mid II, sur­nom­mé «le sul­tan rouge», en 1895-1896. Et elle dis­pa­rais­sait en par­tie dans le géno­cide de 1915. Il ren­con­tra la lit­té­ra­ture sur les bancs des écoles armé­niennes de Var­na et Constan­ti­nople, où ensei­gnaient les grands maîtres, les Hagop Ocha­gan, les Vahan Tékéyan, qui avaient échap­pé d’une façon ou d’une autre à ces car­nages. Mais avec les attaques kéma­listes de 1922, qui ache­vaient l’œuvre d’extermination com­men­cée des décen­nies aupa­ra­vant, Sara­fian, comme bon nombre de ses pairs, aban­don­na Constan­ti­nople à jamais et gagna la France par la Bul­ga­rie, la Rou­ma­nie, le reste de l’Europe, les­té d’une unique valise, l’adresse d’une église armé­nienne ou celle d’un proche à la main. «Notre patrie nous a échap­pé, elle a glis­sé sous nos pieds nous pro­je­tant à la mer. Mais c’est la meilleure occa­sion pour apprendre à nager», écrit-il*****. Débu­tait une vie sacri­fiée à la folie d’écrire. À sa façon, toute l’œuvre poé­tique de Sara­fian tente de médi­ter sur l’expérience de l’Arménien à l’étranger, de celui qui n’a nulle part où jeter l’ancre, nul port tran­quille et sûr : «Des­tin de celui qui est né hors de son pays. Je ne puis m’en éloi­gner, et pour­tant je sais que cette sépa­ra­tion est indis­pen­sable pour créer de grandes choses. La vie hale­tante nous attend. Les années passent rapi­de­ment. Et toutes ces années ont lais­sé leur amer­tume», écrit-il

* En armé­nien occi­den­tal «Վենսենի անտառը». Haut

** En armé­nien occi­den­tal Նիկողոս Սարաֆեան. Haut

*** Dans Bele­dian, «Cin­quante Ans de lit­té­ra­ture armé­nienne en France», p. 428. Haut

**** En armé­nien occi­den­tal Ակն. Par­fois trans­crit Agĕn ou Akn. Ville fon­dée, au début du XIe siècle apr. J.-C., par des Armé­niens qui vinrent s’établir en Asie Mineure avec le roi Sénék‘érim. Haut

***** Dans id. p. 7. Haut

Hugo, «Les Chants du crépuscule • Les Voix intérieures • Les Rayons et les Ombres»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit des «Rayons et les Ombres» et autres œuvres de Vic­tor Hugo (XIXe siècle). Il faut recon­naître que Hugo est non seule­ment le pre­mier en rang des écri­vains de langue fran­çaise, depuis que cette langue a été fixée; mais le seul qui ait un droit vrai­ment abso­lu à ce titre d’écrivain dans sa pleine accep­tion. Toutes les caté­go­ries de l’histoire lit­té­raire se trouvent en lui déjouées. La cri­tique qui vou­drait démê­ler cette figure tita­nique, stu­pé­fiante, tenant quelque chose de la divi­ni­té, est en pré­sence du pro­blème le plus inso­luble. Fut-il poète, roman­cier ou pen­seur? Fut-il spi­ri­tua­liste ou réa­liste? Il fut tout cela et plus encore. Cet homme lais­sa l’empreinte de ses pas sur tous les che­mins de l’esprit, ser­vit de com­man­dant dans toutes les luttes de l’art; de sorte qu’aucune des familles qui se par­tagent l’espèce humaine au phy­sique et au moral ne peut se l’attribuer entiè­re­ment. Avec sa mort, c’est tout un monde cyclo­péen d’idées, d’impressions qui s’en va; un conti­nent de gra­nit qui se détache avec fra­cas. «Si j’ouvre un livre de Vic­tor Hugo au hasard, car on ne sau­rait choi­sir», écrit Jules Renard*, «il est… une mon­tagne, une mer, ce qu’on vou­dra, excep­té quelque chose à quoi puissent se com­pa­rer les autres hommes.» «Qui pour­rait dire : “J’aime ceci ou cela dans Hugo”?», demande Édouard Dru­mont**. «Comme l’océan, comme la mon­tagne, comme la forêt, ce génie éveille l’idée de l’infini. Ce qu’on aime dans l’océan, ce n’est point une vague, ce sont des vagues inces­sam­ment renou­ve­lées; ce qu’on aime dans la forêt, ce n’est point un arbre ou une feuille, ce sont ces mil­liers d’arbres et ces mil­liers de feuilles qui confondent leur ver­dure et leur bruit.»

* «Jour­nal», le 13 juillet 1893. Haut

** Dans «Vic­tor Hugo devant l’opinion». Haut

Hugo, «Les Orientales • Les Feuilles d’automne»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit des «Feuilles d’automne» et autres œuvres de Vic­tor Hugo (XIXe siècle). Il faut recon­naître que Hugo est non seule­ment le pre­mier en rang des écri­vains de langue fran­çaise, depuis que cette langue a été fixée; mais le seul qui ait un droit vrai­ment abso­lu à ce titre d’écrivain dans sa pleine accep­tion. Toutes les caté­go­ries de l’histoire lit­té­raire se trouvent en lui déjouées. La cri­tique qui vou­drait démê­ler cette figure tita­nique, stu­pé­fiante, tenant quelque chose de la divi­ni­té, est en pré­sence du pro­blème le plus inso­luble. Fut-il poète, roman­cier ou pen­seur? Fut-il spi­ri­tua­liste ou réa­liste? Il fut tout cela et plus encore. Cet homme lais­sa l’empreinte de ses pas sur tous les che­mins de l’esprit, ser­vit de com­man­dant dans toutes les luttes de l’art; de sorte qu’aucune des familles qui se par­tagent l’espèce humaine au phy­sique et au moral ne peut se l’attribuer entiè­re­ment. Avec sa mort, c’est tout un monde cyclo­péen d’idées, d’impressions qui s’en va; un conti­nent de gra­nit qui se détache avec fra­cas. «Si j’ouvre un livre de Vic­tor Hugo au hasard, car on ne sau­rait choi­sir», écrit Jules Renard*, «il est… une mon­tagne, une mer, ce qu’on vou­dra, excep­té quelque chose à quoi puissent se com­pa­rer les autres hommes.» «Qui pour­rait dire : “J’aime ceci ou cela dans Hugo”?», demande Édouard Dru­mont**. «Comme l’océan, comme la mon­tagne, comme la forêt, ce génie éveille l’idée de l’infini. Ce qu’on aime dans l’océan, ce n’est point une vague, ce sont des vagues inces­sam­ment renou­ve­lées; ce qu’on aime dans la forêt, ce n’est point un arbre ou une feuille, ce sont ces mil­liers d’arbres et ces mil­liers de feuilles qui confondent leur ver­dure et leur bruit.»

* «Jour­nal», le 13 juillet 1893. Haut

** Dans «Vic­tor Hugo devant l’opinion». Haut

Hugo, «Odes et Ballades»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit des «Odes et Bal­lades» et autres œuvres de Vic­tor Hugo (XIXe siècle). Il faut recon­naître que Hugo est non seule­ment le pre­mier en rang des écri­vains de langue fran­çaise, depuis que cette langue a été fixée; mais le seul qui ait un droit vrai­ment abso­lu à ce titre d’écrivain dans sa pleine accep­tion. Toutes les caté­go­ries de l’histoire lit­té­raire se trouvent en lui déjouées. La cri­tique qui vou­drait démê­ler cette figure tita­nique, stu­pé­fiante, tenant quelque chose de la divi­ni­té, est en pré­sence du pro­blème le plus inso­luble. Fut-il poète, roman­cier ou pen­seur? Fut-il spi­ri­tua­liste ou réa­liste? Il fut tout cela et plus encore. Cet homme lais­sa l’empreinte de ses pas sur tous les che­mins de l’esprit, ser­vit de com­man­dant dans toutes les luttes de l’art; de sorte qu’aucune des familles qui se par­tagent l’espèce humaine au phy­sique et au moral ne peut se l’attribuer entiè­re­ment. Avec sa mort, c’est tout un monde cyclo­péen d’idées, d’impressions qui s’en va; un conti­nent de gra­nit qui se détache avec fra­cas. «Si j’ouvre un livre de Vic­tor Hugo au hasard, car on ne sau­rait choi­sir», écrit Jules Renard*, «il est… une mon­tagne, une mer, ce qu’on vou­dra, excep­té quelque chose à quoi puissent se com­pa­rer les autres hommes.» «Qui pour­rait dire : “J’aime ceci ou cela dans Hugo”?», demande Édouard Dru­mont**. «Comme l’océan, comme la mon­tagne, comme la forêt, ce génie éveille l’idée de l’infini. Ce qu’on aime dans l’océan, ce n’est point une vague, ce sont des vagues inces­sam­ment renou­ve­lées; ce qu’on aime dans la forêt, ce n’est point un arbre ou une feuille, ce sont ces mil­liers d’arbres et ces mil­liers de feuilles qui confondent leur ver­dure et leur bruit.»

* «Jour­nal», le 13 juillet 1893. Haut

** Dans «Vic­tor Hugo devant l’opinion». Haut

Sayyâb, «Le Golfe et le Fleuve : poèmes»

éd. Sindbad-Actes Sud, coll. UNESCO d’œuvres représentatives-La Petite Bibliothèque de Sindbad, Arles

éd. Sind­bad-Actes Sud, coll. UNESCO d’œuvres repré­sen­ta­tives-La Petite Biblio­thèque de Sind­bad, Arles

Il s’agit de M. Badr Cha­ker es-Sayyâb*, poète ira­kien, qui a affran­chi la poé­sie arabe de deux mille ans de métrique pour la sou­mettre aux contraintes de la vie nou­velle (XXe siècle). À l’âge de six ans, il perd sa mère; et son père s’étant rema­rié, il est recueilli par son grand-père. Ce sera pour le poète un pre­mier choc dont il ne se remet­tra jamais, et le début d’une démarche nos­tal­gique qui l’accompagnera tout au long de sa vie, abré­gée subi­te­ment par la mala­die. Cette démarche, c’est la recherche de sa mère, et au-delà, celle de son petit vil­lage natal de Djay­koûr** qu’il assi­mile à l’authenticité, à la terre «[de] l’enfance, [de] l’adolescence qui une fois fut»***. Cette terre parée de rires, de chants et de par­fums repré­sente pour M. Sayyâb une sorte d’Éden dont il n’a été éloi­gné que par «le choc métal­lique de l’argent» et «la rumeur des machines»****. Comme Sind­bad le Marin ou Ulysse sur son bateau, han­té par le désir du retour, M. Sayyâb s’imagine la nuit embar­quer sur le crois­sant de lune et «péré­gri­ner avec des nuages pour voiles et l’impossible pour tout port»*****. Comme Achille qui aime­rait mille fois mieux être, sur terre, aux gages d’un pauvre homme, que de régner sur les ombres, M. Sayyâb pré­fère être «un enfant affa­mé, en larmes dans la nuit d’Irak, [plu­tôt que] ce mort qui n’eut jamais de la vie qu’un spec­tacle»******. On voit que c’est en mélan­geant mythe antique et temps modernes que M. Sayyâb pro­duit l’alliage de sa poé­sie : «L’expression directe de ce qui n’est pas poé­sie», dit-il*******, «ne peut deve­nir poé­tique. Où est alors la solu­tion? En réponse, le poète ira vers le mythe, [les] légendes qui ont gar­dé leur inten­si­té et leur fraî­cheur; il s’en ser­vi­ra comme maté­riaux pour bâtir les mondes qui défie­ront la logique de l’or et de l’acier». Enfin, notons le contraste que M. Sayyâb se plaît à faire entre la ville et le vil­lage : Paris, le paran­gon des villes, la cité des cités, est un lieu du vice, où «des hommes pris de vin sortent leurs cou­teaux», où «l’air se crispe sous l’éclat de rire des putains»; tan­dis que Djay­koûr est une source de l’innocence «avec un hori­zon de fleurs dans un vase, astres bleus et rouges d’un rêve d’enfant»

* En arabe بدر شاكر السياب. Autre­fois trans­crit Badr Šākir al-Sayyāb, Badr Sha­ker al-Sayyab, Badr Cha­kir al-Sayyab ou Badr Sha­kir as-Sayyab. Haut

** En arabe جيكور. Par­fois trans­crit Ǧaykūr, Jay­kour ou Jay­kur. Haut

*** Poème «La Mai­son de mon grand-père». Haut

**** Poème «L’Élégie de Djay­koûr». Haut

***** Poème «La Mai­son de mon grand-père». Haut

****** Poème «Iqbâl et la Nuit». Haut

******* Dans «Les Cahiers de l’Oronte», p. 90. Haut

Sayyâb, «Les Poèmes de Djaykoûr»

éd. Fata Morgana, Saint-Clément-de-Rivière

éd. Fata Mor­ga­na, Saint-Clé­ment-de-Rivière

Il s’agit de M. Badr Cha­ker es-Sayyâb*, poète ira­kien, qui a affran­chi la poé­sie arabe de deux mille ans de métrique pour la sou­mettre aux contraintes de la vie nou­velle (XXe siècle). À l’âge de six ans, il perd sa mère; et son père s’étant rema­rié, il est recueilli par son grand-père. Ce sera pour le poète un pre­mier choc dont il ne se remet­tra jamais, et le début d’une démarche nos­tal­gique qui l’accompagnera tout au long de sa vie, abré­gée subi­te­ment par la mala­die. Cette démarche, c’est la recherche de sa mère, et au-delà, celle de son petit vil­lage natal de Djay­koûr** qu’il assi­mile à l’authenticité, à la terre «[de] l’enfance, [de] l’adolescence qui une fois fut»***. Cette terre parée de rires, de chants et de par­fums repré­sente pour M. Sayyâb une sorte d’Éden dont il n’a été éloi­gné que par «le choc métal­lique de l’argent» et «la rumeur des machines»****. Comme Sind­bad le Marin ou Ulysse sur son bateau, han­té par le désir du retour, M. Sayyâb s’imagine la nuit embar­quer sur le crois­sant de lune et «péré­gri­ner avec des nuages pour voiles et l’impossible pour tout port»*****. Comme Achille qui aime­rait mille fois mieux être, sur terre, aux gages d’un pauvre homme, que de régner sur les ombres, M. Sayyâb pré­fère être «un enfant affa­mé, en larmes dans la nuit d’Irak, [plu­tôt que] ce mort qui n’eut jamais de la vie qu’un spec­tacle»******. On voit que c’est en mélan­geant mythe antique et temps modernes que M. Sayyâb pro­duit l’alliage de sa poé­sie : «L’expression directe de ce qui n’est pas poé­sie», dit-il*******, «ne peut deve­nir poé­tique. Où est alors la solu­tion? En réponse, le poète ira vers le mythe, [les] légendes qui ont gar­dé leur inten­si­té et leur fraî­cheur; il s’en ser­vi­ra comme maté­riaux pour bâtir les mondes qui défie­ront la logique de l’or et de l’acier». Enfin, notons le contraste que M. Sayyâb se plaît à faire entre la ville et le vil­lage : Paris, le paran­gon des villes, la cité des cités, est un lieu du vice, où «des hommes pris de vin sortent leurs cou­teaux», où «l’air se crispe sous l’éclat de rire des putains»; tan­dis que Djay­koûr est une source de l’innocence «avec un hori­zon de fleurs dans un vase, astres bleus et rouges d’un rêve d’enfant»

* En arabe بدر شاكر السياب. Autre­fois trans­crit Badr Šākir al-Sayyāb, Badr Sha­ker al-Sayyab, Badr Cha­kir al-Sayyab ou Badr Sha­kir as-Sayyab. Haut

** En arabe جيكور. Par­fois trans­crit Ǧaykūr, Jay­kour ou Jay­kur. Haut

*** Poème «La Mai­son de mon grand-père». Haut

**** Poème «L’Élégie de Djay­koûr». Haut

***** Poème «La Mai­son de mon grand-père». Haut

****** Poème «Iqbâl et la Nuit». Haut

******* Dans «Les Cahiers de l’Oronte», p. 90. Haut

Rákóczi, «L’Autobiographie d’un prince rebelle. Confession • Mémoires»

éd. Corvina, Budapest

éd. Cor­vi­na, Buda­pest

Il s’agit de la «Confes­sion d’un pécheur» («Confes­sio pec­ca­to­ris») et des «Mémoires» de Fran­çois II Rákóc­zi*, prince de Hon­grie, fervent admi­ra­teur et ami de la France à tel point qu’en mou­rant il vou­lut que son cœur repo­sât en terre fran­çaise (XVIIe-XVIIIe siècle). Rákóc­zi mérite le titre d’écrivain de langue fran­çaise; car c’est dans cette langue qu’il expri­ma les aspi­ra­tions sécu­laires du peuple hon­grois : le grand amour de la liber­té et le désir de voir la patrie déli­vrée du joug étran­ger. Lorsqu’en l’an 1707, la Hon­grie, mena­cée d’une ger­ma­ni­sa­tion com­plète par l’Autriche, se révol­ta contre les Habs­bourg, Rákóc­zi fut pous­sé à la lutte à la fois par le fait d’une volon­té supé­rieure et par la sienne propre. Le peuple et, en même temps, le des­tin dont il avait héri­té l’appelaient impé­rieu­se­ment à conduire ce com­bat qu’il savait pour­tant inégal. Il tour­na ses regards vers Louis XIV qui lui envoya, outre des secours en argent, d’éminents stra­tèges et ingé­nieurs qui don­nèrent à la Cour magyare une allure ver­saillaise. La «Confes­sion» et les «Mémoires» furent écrits en France, où ce prince mal­heu­reux vint se réfu­gier après l’échec de l’indépendance hon­groise. Il y séjour­na de l’an 1712 à 1717, d’abord comme hôte de Louis XIV, à Ver­sailles, puis comme résident du couvent des camal­dules, à Gros­bois. Il assis­ta aux repré­sen­ta­tions des pièces de Racine et Molière, il visi­ta les gale­ries, il fit la connais­sance de Saint-Simon qui dit du couvent des camal­dules «que Rákóc­zi n’y voyait presque per­sonne, vivait très fru­ga­le­ment dans une grande péni­tence, au pain et à l’eau une ou deux fois la semaine, et assi­du à tous les offices du jour et de la nuit». Peu d’hommes pleu­rèrent la mort du Roi-Soleil avec plus de sin­cé­ri­té que Rákóc­zi. Cette mort mar­qua, d’ailleurs, la perte de son der­nier espoir, et même si, sur l’invitation du Sul­tan turc, il se ren­dit à Constan­ti­nople pour orga­ni­ser une armée appe­lée à recom­men­cer la guerre contre l’Autriche, les cir­cons­tances ne lui per­mirent pas de réa­li­ser son grand rêve, et il mou­rut dans l’émigration et dans l’obscurité.

* En hon­grois II Rákóc­zi Ferenc. Autre­fois trans­crit Ragok­zy, Rakoc­zy, Ragot­zi, Ragot­sy, Ragots­ki ou Ragots­ky. Haut

Rimbaud, «Œuvres : des Ardennes au désert»

éd. Pocket, coll. Pocket classiques, Paris

éd. Pocket, coll. Pocket clas­siques, Paris

Il s’agit d’Arthur Rim­baud, poète fran­çais (XIXe siècle). Les bêtises se sont accu­mu­lées sur le compte de Rim­baud, mais peut-être qu’il est cou­pable de les avoir per­mises, et de ne pas avoir ren­du impos­sibles cer­taines inter­pré­ta­tions extra­va­gantes, en se plai­sant, dans la seconde par­tie de son œuvre, à faire des phrases sans suite, des phrases d’un esprit fou, détra­qué, déré­glé, des phrases dont il se réser­vait la tra­duc­tion, et dont il disait : «Ça dit ce que ça dit, lit­té­ra­le­ment et dans tous les sens»*; «Je notais l’inexprimable, je fixais des ver­tiges»**; «J’ai seul la clef de cette parade sau­vage»***; etc. Mais nous n’avons pas envie de nous décou­ra­ger d’avance. Nous avons envie, au contraire, de savoir, très déci­dé­ment, à quoi nous en tenir sur cette seconde par­tie si contro­ver­sée. La bonne méthode est d’aller pas à pas, com­men­çant par le viol de Rim­baud. Et d’abord, qu’est-ce qui per­met de par­ler de viol? Un de ses poèmes le per­met, qui porte le titre du «Cœur v[i]olé», et qui repro­duit, avec des mots qui ne s’inventent pas, les scènes abo­mi­nables aux­quelles Rim­baud a été obli­gé de se sou­mettre sous la vio­lence des ignobles indi­vi­dus au milieu des­quels il s’est trou­vé en pleine Com­mune de Paris (mai 1871), lui si jeune :

«Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur cou­vert de capo­ral :
Ils y lancent des jets de soupe,
Mon triste cœur bave à la poupe :
Sous les quo­li­bets de la troupe
Qui pousse un rire géné­ral,
Mon triste cœur bave à la poupe,
Mon cœur cou­vert de capo­ral!
Ithy­phal­liques et piou­piesques,
Leurs quo­li­bets l’ont dépra­vé!
», etc.

* À sa mère, à pro­pos d’«Une Sai­son en enfer». Haut

** «Alchi­mie du Verbe». Haut

*** «Parade». Haut

Hugo, «Notre-Dame de Paris. Tome II»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de «Notre-Dame de Paris» et autres œuvres de Vic­tor Hugo (XIXe siècle). Il faut recon­naître que Hugo est non seule­ment le pre­mier en rang des écri­vains de langue fran­çaise, depuis que cette langue a été fixée; mais le seul qui ait un droit vrai­ment abso­lu à ce titre d’écrivain dans sa pleine accep­tion. Toutes les caté­go­ries de l’histoire lit­té­raire se trouvent en lui déjouées. La cri­tique qui vou­drait démê­ler cette figure tita­nique, stu­pé­fiante, tenant quelque chose de la divi­ni­té, est en pré­sence du pro­blème le plus inso­luble. Fut-il poète, roman­cier ou pen­seur? Fut-il spi­ri­tua­liste ou réa­liste? Il fut tout cela et plus encore. Cet homme lais­sa l’empreinte de ses pas sur tous les che­mins de l’esprit, ser­vit de com­man­dant dans toutes les luttes de l’art; de sorte qu’aucune des familles qui se par­tagent l’espèce humaine au phy­sique et au moral ne peut se l’attribuer entiè­re­ment. Avec sa mort, c’est tout un monde cyclo­péen d’idées, d’impressions qui s’en va; un conti­nent de gra­nit qui se détache avec fra­cas. «Si j’ouvre un livre de Vic­tor Hugo au hasard, car on ne sau­rait choi­sir», écrit Jules Renard*, «il est… une mon­tagne, une mer, ce qu’on vou­dra, excep­té quelque chose à quoi puissent se com­pa­rer les autres hommes.» «Qui pour­rait dire : “J’aime ceci ou cela dans Hugo”?», demande Édouard Dru­mont**. «Comme l’océan, comme la mon­tagne, comme la forêt, ce génie éveille l’idée de l’infini. Ce qu’on aime dans l’océan, ce n’est point une vague, ce sont des vagues inces­sam­ment renou­ve­lées; ce qu’on aime dans la forêt, ce n’est point un arbre ou une feuille, ce sont ces mil­liers d’arbres et ces mil­liers de feuilles qui confondent leur ver­dure et leur bruit.»

* «Jour­nal», le 13 juillet 1893. Haut

** Dans «Vic­tor Hugo devant l’opinion». Haut

Hugo, «Notre-Dame de Paris. Tome I»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de «Notre-Dame de Paris» et autres œuvres de Vic­tor Hugo (XIXe siècle). Il faut recon­naître que Hugo est non seule­ment le pre­mier en rang des écri­vains de langue fran­çaise, depuis que cette langue a été fixée; mais le seul qui ait un droit vrai­ment abso­lu à ce titre d’écrivain dans sa pleine accep­tion. Toutes les caté­go­ries de l’histoire lit­té­raire se trouvent en lui déjouées. La cri­tique qui vou­drait démê­ler cette figure tita­nique, stu­pé­fiante, tenant quelque chose de la divi­ni­té, est en pré­sence du pro­blème le plus inso­luble. Fut-il poète, roman­cier ou pen­seur? Fut-il spi­ri­tua­liste ou réa­liste? Il fut tout cela et plus encore. Cet homme lais­sa l’empreinte de ses pas sur tous les che­mins de l’esprit, ser­vit de com­man­dant dans toutes les luttes de l’art; de sorte qu’aucune des familles qui se par­tagent l’espèce humaine au phy­sique et au moral ne peut se l’attribuer entiè­re­ment. Avec sa mort, c’est tout un monde cyclo­péen d’idées, d’impressions qui s’en va; un conti­nent de gra­nit qui se détache avec fra­cas. «Si j’ouvre un livre de Vic­tor Hugo au hasard, car on ne sau­rait choi­sir», écrit Jules Renard*, «il est… une mon­tagne, une mer, ce qu’on vou­dra, excep­té quelque chose à quoi puissent se com­pa­rer les autres hommes.» «Qui pour­rait dire : “J’aime ceci ou cela dans Hugo”?», demande Édouard Dru­mont**. «Comme l’océan, comme la mon­tagne, comme la forêt, ce génie éveille l’idée de l’infini. Ce qu’on aime dans l’océan, ce n’est point une vague, ce sont des vagues inces­sam­ment renou­ve­lées; ce qu’on aime dans la forêt, ce n’est point un arbre ou une feuille, ce sont ces mil­liers d’arbres et ces mil­liers de feuilles qui confondent leur ver­dure et leur bruit.»

* «Jour­nal», le 13 juillet 1893. Haut

** Dans «Vic­tor Hugo devant l’opinion». Haut

Hugo, «Han d’Islande»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de «Han d’Islande» et autres œuvres de Vic­tor Hugo (XIXe siècle). Il faut recon­naître que Hugo est non seule­ment le pre­mier en rang des écri­vains de langue fran­çaise, depuis que cette langue a été fixée; mais le seul qui ait un droit vrai­ment abso­lu à ce titre d’écrivain dans sa pleine accep­tion. Toutes les caté­go­ries de l’histoire lit­té­raire se trouvent en lui déjouées. La cri­tique qui vou­drait démê­ler cette figure tita­nique, stu­pé­fiante, tenant quelque chose de la divi­ni­té, est en pré­sence du pro­blème le plus inso­luble. Fut-il poète, roman­cier ou pen­seur? Fut-il spi­ri­tua­liste ou réa­liste? Il fut tout cela et plus encore. Cet homme lais­sa l’empreinte de ses pas sur tous les che­mins de l’esprit, ser­vit de com­man­dant dans toutes les luttes de l’art; de sorte qu’aucune des familles qui se par­tagent l’espèce humaine au phy­sique et au moral ne peut se l’attribuer entiè­re­ment. Avec sa mort, c’est tout un monde cyclo­péen d’idées, d’impressions qui s’en va; un conti­nent de gra­nit qui se détache avec fra­cas. «Si j’ouvre un livre de Vic­tor Hugo au hasard, car on ne sau­rait choi­sir», écrit Jules Renard*, «il est… une mon­tagne, une mer, ce qu’on vou­dra, excep­té quelque chose à quoi puissent se com­pa­rer les autres hommes.» «Qui pour­rait dire : “J’aime ceci ou cela dans Hugo”?», demande Édouard Dru­mont**. «Comme l’océan, comme la mon­tagne, comme la forêt, ce génie éveille l’idée de l’infini. Ce qu’on aime dans l’océan, ce n’est point une vague, ce sont des vagues inces­sam­ment renou­ve­lées; ce qu’on aime dans la forêt, ce n’est point un arbre ou une feuille, ce sont ces mil­liers d’arbres et ces mil­liers de feuilles qui confondent leur ver­dure et leur bruit.»

* «Jour­nal», le 13 juillet 1893. Haut

** Dans «Vic­tor Hugo devant l’opinion». Haut

Hugo, «L’Art d’être grand-père»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de «L’Art d’être grand-père» et autres œuvres de Vic­tor Hugo (XIXe siècle). Il faut recon­naître que Hugo est non seule­ment le pre­mier en rang des écri­vains de langue fran­çaise, depuis que cette langue a été fixée; mais le seul qui ait un droit vrai­ment abso­lu à ce titre d’écrivain dans sa pleine accep­tion. Toutes les caté­go­ries de l’histoire lit­té­raire se trouvent en lui déjouées. La cri­tique qui vou­drait démê­ler cette figure tita­nique, stu­pé­fiante, tenant quelque chose de la divi­ni­té, est en pré­sence du pro­blème le plus inso­luble. Fut-il poète, roman­cier ou pen­seur? Fut-il spi­ri­tua­liste ou réa­liste? Il fut tout cela et plus encore. Cet homme lais­sa l’empreinte de ses pas sur tous les che­mins de l’esprit, ser­vit de com­man­dant dans toutes les luttes de l’art; de sorte qu’aucune des familles qui se par­tagent l’espèce humaine au phy­sique et au moral ne peut se l’attribuer entiè­re­ment. Avec sa mort, c’est tout un monde cyclo­péen d’idées, d’impressions qui s’en va; un conti­nent de gra­nit qui se détache avec fra­cas. «Si j’ouvre un livre de Vic­tor Hugo au hasard, car on ne sau­rait choi­sir», écrit Jules Renard*, «il est… une mon­tagne, une mer, ce qu’on vou­dra, excep­té quelque chose à quoi puissent se com­pa­rer les autres hommes.» «Qui pour­rait dire : “J’aime ceci ou cela dans Hugo”?», demande Édouard Dru­mont**. «Comme l’océan, comme la mon­tagne, comme la forêt, ce génie éveille l’idée de l’infini. Ce qu’on aime dans l’océan, ce n’est point une vague, ce sont des vagues inces­sam­ment renou­ve­lées; ce qu’on aime dans la forêt, ce n’est point un arbre ou une feuille, ce sont ces mil­liers d’arbres et ces mil­liers de feuilles qui confondent leur ver­dure et leur bruit.»

* «Jour­nal», le 13 juillet 1893. Haut

** Dans «Vic­tor Hugo devant l’opinion». Haut