Aller au contenu

Sarafian, «Le Bois de Vincennes»

éd. Parenthèses, coll. Arménies, Marseille

éd. Paren­thèses, coll. Armé­nies, Mar­seille

Il s’agit du «Bois de Vin­cennes» («Vén­sé­ni andare»*) de Nigo­ghos Sara­fian**, dit Nico­las Sara­fian, poète majeur de la dia­spo­ra armé­nienne. Né à bord d’un bateau fai­sant route de Constan­ti­nople (Tur­quie) à Var­na (Bul­ga­rie), un dimanche de Pâques, Sara­fian n’aura pu s’enraciner nulle part. Le lit­to­ral de la mer Noire, comme plus tard le bois de Vin­cennes, seront pour lui les lieux pri­vi­lé­giés où il se sen­ti­ra proche de sa patrie, de l’humanité, tout en étant seul au bout du monde, aban­don­né de tous, pareil à un condam­né à mort qui ignore sa faute : «Je regarde mon pays de la rive étran­gère et je suis étran­ger comme Armé­nien; étran­ger au monde en même temps… Mes poèmes sont mou­vants comme la mer. Mon pays est tou­jours deux, je me sens deux avec lui», écrit-il***. Sa famille pro­ve­nait de la ville chré­tienne d’Agn**** (l’actuelle Kema­liye) qu’elle avait dû fuir au moment des mas­sacres dili­gen­tés par le sul­tan Abdül­ha­mid II, sur­nom­mé «le sul­tan rouge», en 1895-1896. Et elle dis­pa­rais­sait en par­tie dans le géno­cide de 1915. Il ren­con­tra la lit­té­ra­ture sur les bancs des écoles armé­niennes de Var­na et Constan­ti­nople, où ensei­gnaient les grands maîtres, les Hagop Ocha­gan, les Vahan Tékéyan, qui avaient échap­pé d’une façon ou d’une autre à ces car­nages. Mais avec les attaques kéma­listes de 1922, qui ache­vaient l’œuvre d’extermination com­men­cée des décen­nies aupa­ra­vant, Sara­fian, comme bon nombre de ses pairs, aban­don­na Constan­ti­nople à jamais et gagna la France par la Bul­ga­rie, la Rou­ma­nie, le reste de l’Europe, les­té d’une unique valise, l’adresse d’une église armé­nienne ou celle d’un proche à la main. «Notre patrie nous a échap­pé, elle a glis­sé sous nos pieds nous pro­je­tant à la mer. Mais c’est la meilleure occa­sion pour apprendre à nager», écrit-il*****. Débu­tait une vie sacri­fiée à la folie d’écrire. À sa façon, toute l’œuvre poé­tique de Sara­fian tente de médi­ter sur l’expérience de l’Arménien à l’étranger, de celui qui n’a nulle part où jeter l’ancre, nul port tran­quille et sûr : «Des­tin de celui qui est né hors de son pays. Je ne puis m’en éloi­gner, et pour­tant je sais que cette sépa­ra­tion est indis­pen­sable pour créer de grandes choses. La vie hale­tante nous attend. Les années passent rapi­de­ment. Et toutes ces années ont lais­sé leur amer­tume», écrit-il******.

«Je regarde mon pays de la rive étran­gère et je suis étran­ger comme Armé­nien; étran­ger au monde en même temps»

Voi­ci un pas­sage qui don­ne­ra une idée du style du «Bois de Vin­cennes» : «Le bois de Vin­cennes est ensor­ce­leur. L’espace est abo­li. Au bord de la Marne — Var­na. Le temps est sus­pen­du devant les corps nus, allon­gés là. Et quand l’un d’entre eux se secoue et se met à tour­ner au rythme d’une danse moderne, vous voyez un sau­vage déli­rant, pos­sé­dé par les démons. Vous com­pre­nez notre siècle. L’espace est abo­li. Et l’homme qui regarde les nageurs et les bateaux qui glissent voit en même temps une image ancienne, où, quand il était enfant, étran­ger, dans une petite ville, dans une école étran­gère, il appre­nait la langue étran­gère — celle de sa patrie en esprit»*******.

Consultez cette bibliographie succincte en langue française

  • «Le Paris des étran­gers : depuis un siècle» (éd. Impri­me­rie natio­nale, coll. Notre Siècle, Paris)
  • «Nos Terres d’enfance : l’Arménie des sou­ve­nirs» (éd. Paren­thèses, coll. Dia­spo­rales, Mar­seille)
  • Kri­kor Bele­dian, «Cin­quante Ans de lit­té­ra­ture armé­nienne en France : du même à l’autre» (éd. du Centre natio­nal de la recherche scien­ti­fique (CNRS), Paris).

* En armé­nien occi­den­tal «Վենսենի անտառը». Haut

** En armé­nien occi­den­tal Նիկողոս Սարաֆեան. Haut

*** Dans Bele­dian, «Cin­quante Ans de lit­té­ra­ture armé­nienne en France», p. 428. Haut

**** En armé­nien occi­den­tal Ակն. Par­fois trans­crit Agĕn ou Akn. Ville fon­dée, au début du XIe siècle apr. J.-C., par des Armé­niens qui vinrent s’établir en Asie Mineure avec le roi Sénék‘érim. Haut

***** Dans id. p. 7. Haut

****** «Le Bois de Vin­cennes», p. 67. Haut

******* p. 22. Haut