Comptes rendus sur la littérature ancienne et moderne de toutes les nations

La Borderie, « Le Discours du voyage de Constantinople (1542) »

éd. H. Champion, coll. Textes de la Renaissance, Paris

éd. H. Champion, coll. Textes de la Renaissance, Paris

Il s’agit du « Discours du voyage de Constantinople », poème de Bertrand de La Borderie *. Diplomate distingué et passable poète, La Borderie a laissé très peu de renseignements sur sa vie, exception faite pour la brève période de sa mission en Europe orientale, racontée dans le « Discours du voyage de Constantinople ». Dans les éditions originales de ses poèmes, on ne trouve ni préfaces ni lettres ni notes de bas de page — sources si précieuses de renseignements sur d’autres auteurs de la Renaissance. On ignore même l’année où il est né. Dans un passage du « Discours » **, il laisse entendre qu’il fut orphelin dès son enfance : « Car dès le temps de ma jeunesse tendre, [la Fortune s’était accoutumée] à me nuire, et pour plus tôt à ses fins arriver, [elle m’avait] privé du ferme espoir que moi — faible — [j’]avais mis [dans mes] parents et amis, faisant leur vie en guerre terminée ». Il n’avait qu’« un seul ami, un mien prochain parent », l’ambassadeur Jean de La Forest, qui fut chargé en 1535 de conclure le traité d’alliance entre François Ier, roi de France, et le sultan Soliman. La Borderie fut bientôt envoyé le rejoindre « dans la bossue Albanie » ; mais parvenu à destination, il apprit qu’il était arrivé trop tard. Il dut changer d’itinéraire et mettre le cap sur Constantinople avec la flotte de Bertrand d’Ornesan, amiral des mers du Levant. En 1537, le voilà entré dans la capitale turque qu’il trouva digne d’être comparée à Paris : « Au grand Paris égale en quantité, mais non si bien bâtie et habitée » ***. Il en visita les monuments et s’arrêta surtout à Sainte-Sophie, sans « pouvoir d’elle rendre bon compte, car ce sujet toutes langues surmonte ». Il en donna la toute première description en langue française — et ce en vers, bien qu’en vers assez plats et qui n’ont pas dû lui coûter, je crois, de grands efforts — dans le « Discours » paru en 1542. La même année, La Borderie chanta l’infidélité féminine dans un poème intitulé « L’Amie de Cour ». Cette Amie était une coquette, adepte de la galanterie et de ses avantages matériels, bien plus que de l’Amour. Elle cherchait l’attention de tous les hommes, mais ne voulait s’attacher à personne ; elle feignait de les aimer tous et n’en aimait aucun. Elle considérait — et voulait qu’on considérât avec elle — l’Amour tant vanté comme une folie funeste, une chimère d’imagination, une pensée de poète : « Je m’[étonne] », dit-elle ****, « de tant de fols esprits se [lamentant] d’Amour être [épris], de tant de voix piteuses et dolentes, qui font plainte des peines violentes qu’un dieu d’Aimer (comme ils disent) leur cause : je ne saurais bien entendre la cause ». Ce poème fit du bruit et provoqua une foule de contreparties : Antoine Héroët répliqua par « La Parfaite Amie », Charles Fontaine par « La Contre-amie de Cour », Paul Angier par « L’Honnête Amant », Almanque Papillon par « Le Nouvel Amour ». Cette dispute littéraire, dite « querelle des Amies », opposant la coquette heureuse de faire usage de ses charmes pour dominer ses amants à la tenante d’un Amour platonique, sauva quelque temps le nom de La Borderie d’un oubli complet.

Voici un passage qui donnera une idée du style du « Discours du voyage de Constantinople » :
« Il me faudrait un [livre] infini…
[Pour] vous ouvrir… qui sont ces janissaires,
Comment ils sont par la Grèce levés
Dès leur enfance, et de la loi privés ;
Conséquemment, [pour] vous rendre raison
De tous [les gens] qui sont en la maison
De ce grand Turc, de son obéissance,
De ses trésors, de toute sa puissance,
De son accueil trop plus
***** grave qu’humain
Quand étrangers lui vont baiser la main,
De ses déduits
******, de ses garçons infâmes,
De ses jardins, de ses quatre cents femmes
 » *******.

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* À ne pas confondre avec Jean Boiceau de La Borderie, jurisconsulte français, qui vécut à la même époque.

** v. 289-296.

*** v. 1599-1600.

**** v. 1-6.

***** « Trop plus » signifie « beaucoup plus ».

****** « Déduit » signifie « ce qui divertit, ce qui distrait ; plaisir, jeu ».

******* v. 1721-1738.