Comptes rendus sur la littérature ancienne et moderne de toutes les nations

« Le Vieil Homme qui vendait du thé : excentricité et retrait du monde dans le Japon du XVIIIe siècle »

éd. du Cerf, coll. Les Conférences de l’École pratique des hautes études, Paris

éd. du Cerf, coll. Les Conférences de l’École pratique des hautes études, Paris

Il s’agit de Baisaô *, vendeur de thé et ermite du XVIIIe siècle apr. J.-C., sorte de Diogène japonais. Je dois d’abord dire que cet homme se consacra à la vente de thé, non pour l’amour de l’argent, mais pour parvenir à l’Éveil et accomplir la Voie. Il était le disciple le plus éminent du maître zen Kerin **, le supérieur du monastère du Ryûshin-ji. En sa onzième année, il entra en religion et, sous la houlette de Kerin, il lut les « Entretiens de Confucius » et étudia le zen. Passé sa vingt-deuxième année, il fut affligé de terribles maux de ventre qui le laissaient sans répit. Alors, donnant un libre cours à son dépit, et tandis que sa maladie le rongeait toujours, il partit en voyage, tantôt à l’ouest, tantôt à l’est, en divers endroits du Japon, et rendit visite à de nombreux moines éminents, sans s’attarder chez aucun. Par la suite, il s’en retourna dans sa province de Hizen où, comme par le passé, il servit son maître Kerin pendant quatorze années. Mais à la mort de celui-ci, il refusa la succession du monastère et, ayant remis la charge à un condisciple, il s’enfuit à Kyôto. Là, il se mit à vendre du thé pour éviter de mourir de faim. Cherchant les lieux les plus connus pour leurs cerisiers au printemps, les sites les plus remarquables pour leurs érables à l’automne, il louait un minuscule emplacement, montait une échoppe, faisait infuser son thé et attendait les clients. Sa barbe était fort longue et descendait plus bas que ses genoux ; il se vêtait de vieux habits élimés, n’ayant l’apparence ni d’un moine, ni d’une personne du vulgaire. Aussi, en peu de temps, le surnom de Baisaô (« vieux marchand de thé ») fut-il sur les lèvres de toutes les personnes élégantes et raffinées de la capitale.

« Mon cœur jamais ne s’est attaché aux choses de ce monde flottant »

Ces personnes avaient beau dire qu’il était étrange de vendre du thé, le désir de Baisaô ne résidait pas dans le thé ; il en empruntait simplement la pratique. Baisaô servait tout le monde, sans faire aucune distinction entre les personnes de rang important et celles du commun, et il narrait avec une douce lenteur les diverses histoires du monde. Ainsi, on le trouvait disponible et ouvert. Quand on l’interrogeait sur lui-même, il disait en riant : « Depuis toujours, je fus pauvre ; et, ayant traversé ces dernières années en me contentant de vendre du thé pour vivre, je n’ai jamais eu la moindre envie de prendre femme ou de manger du poisson. Mon cœur jamais ne s’est attaché aux choses de ce monde flottant… ; mais, à la capitale, nombreux sont les endroits où la forme des monts, le cours des rivières retiennent mon cœur. C’est pourquoi, sans que j’y puisse mais, mes pas s’y sont arrêtés » ***. Et plus loin : « Vendre du thé est l’affaire des enfants, des gens seuls, et c’est l’activité la plus méprisée en ce monde ; mais ce que les gens méprisent, je le tiens moi comme la plus haute des valeurs » ****. En tant qu’homme de lettres, Baisaô ne laissa qu’un mince recueil de poésies, les « Hymnes de Baisaô » (« Baisaô gego » *****), ainsi qu’une étude sur l’histoire du thé en Chine et au Japon, qui commence par ces mots : « Le thé est apparu aux temps de l’empereur Shennong, et l’histoire de sa transmission fut fort longue. Sous les Tang, Lu Yu composa son “Classique”, et Lu Tong — son poème » ******.

Voici un passage qui donnera une idée du style des « Hymnes de Baisaô » :
« Au comble de l’embarras, sans une seule chose à moi,
Une vie entière de noble pauvreté, pure et légère.
Seule la lune à minuit paraît à ma pauvre fenêtre,
Éclaire un fragment d’esprit zen et s’en retourne
 » *******.

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* En japonais 売茶翁 ou 賣茶翁. Parfois transcrit Maisaô. Également connu sous les surnoms de Kô Yûgai (高遊外) et de Gekkai Genshô (月海元昭). Parfois transcrit Gekkai Ganshô.

** En japonais 化霖.

*** p. 82.

**** p. 104.

***** En japonais « 売茶翁偈語 ». Parfois transcrit « Maisaô gego ».

****** p. 86.

******* p. 121.