Mot-clef1600-1868 (époque d’Edo)

sujet

Saikaku, « Quatre Nouvelles. “L’Écritoire de poche” »

dans « Autour de Saikaku : le roman en Chine et au Japon aux XVIIe et XVIIIe siècles » (éd. Les Indes savantes, coll. Études japonaises, Paris), p. 113-122

Il s’agit d’une traduction partielle du « Futokoro suzuri »* (« L’Écritoire de poche ») d’Ihara Saikaku**, marchand japonais qui, après la mort de sa femme et de sa fille aveugle, se consacra à l’art du roman, où il devint un maître incontesté, et le plus habile des écrivains. On compare la vivacité et la rapidité de son style à celles que l’on éprouve en descendant un torrent dans une barque. À la naissance de Saikaku, en 1642, le Japon était entré dans une période de paix et de bon ordre, après plus de deux siècles de guerres civiles. Les fortifications rasées des villes avaient fait place à des quartiers de distraction, où les bourgeois mettaient à la poursuite du plaisir l’opiniâtreté et la passion qu’ils avaient autrefois apportées à la conquête de l’argent. L’œuvre de Saikaku, vaste fresque de ce « monde flottant » (« ukiyo »***), prend pour sujets les marchands, les vendeurs, les fabricants de tonneaux, les bouilleurs d’alcool de riz, les acteurs, les guerriers, les courtisanes. Les portraits de celles-ci surtout, très remarquables et très osés, allant jusqu’à la vulgarité, font qu’on considère Saikaku comme un pornographe ; en quoi, on a grand tort. Car si on lui enlève ce masque d’indécence, qui peut bien avoir contribué à faire de lui le plus populaire écrivain de son temps, mais qui n’est cependant qu’un masque, et le plus trompeur des masques, on verra un psychologue hors pair, lucide, mais plein d’humour, toujours à l’écoute du « cœur des gens de ce monde » (« yo no hito-gokoro »****) comme il dit lui-même*****. Avec lui, le Japon retrouve cette finesse d’observation qu’il n’avait plus atteinte depuis Murasaki-shikibu. « Dans ses ouvrages aussi francs qu’enjoués, Saikaku [décrit] tous les hasards doux et amers de ce monde de l’impermanence et de l’illusion dénoncé dans les sermons des bonzes. Mais les héros de Saikaku ne tentent pas de lui échapper, ils mettent leur sagesse à s’en accommoder, et leur ironie à n’en être pas dupes. D’avance, ils acceptent tout ce que les hasards de ce monde voudront bien leur donner — et le hasard n’est pas chiche envers eux… Ces récits, on le voit, sont francs, cyniques, salaces. Libertins ? Non, on n’y trouve jamais viol ni dol, jamais cet accent de révolte et de défi qui relève les noires prouesses du libertinage occidental, de Don Juan… à Sade. Pour être libres de leurs plaisirs, les héros de Saikaku n’ont pas à se [faire] scélérats », dit M. Maurice Pinguet

* En japonais « 懐硯 ». Haut

** En japonais 井原西鶴. Autrefois transcrit Ihara Saïkakou. Haut

*** En japonais « 浮世 ». Autrefois transcrit « oukiyo ». Haut

**** En japonais « 世の人心 ». Haut

***** Ihara Saikaku, « Saikaku oridome » (« Le Tissage interrompu de Saikaku »), inédit en français. Haut

Bashô, « Seigneur ermite : l’intégrale des haïkus »

éd. La Table ronde, Paris

Il s’agit des haïkus de Matsuo Bashô*, figure illustre de la poésie japonaise (XVIIe siècle apr. J.-C.). Par son éthique de vie, encore plus que par son œuvre elle-même, ce fils de samouraï a imposé la forme actuelle du haïku, mais surtout il en a défini la manière, l’esprit : légèreté, recherche de simplicité, extrême respect pour la nature, et ce quelque chose qu’on ne peut définir facilement et qu’il faut sentir — une élégance intérieure, comme revêtue de pudeur discrète, qui est foncièrement japonaise. Son poème de la rainette est un fameux exemple du saut par lequel le haïku se débarrasse de l’artificiel pour atteindre la sobriété nue : « Vieil étang / une rainette y plongeant / chuchotis de l’eau »**. Ce haïku traduit et d’autres sont le premier ouvrage par lequel la poésie et la pensée asiatiques viennent jusqu’à Mme Marguerite Yourcenar qui a quinze ans : « Ce livre exquis a été l’équivalent pour moi d’une porte entrebâillée ; elle ne s’est plus jamais refermée depuis », écrit-elle dans une lettre datée de 1955. En 1982, pendant ses trois mois passés au Japon, elle suit sur les sentiers étroits la trace de Bashô ; et tandis qu’un ami japonais, qui la guide, commence à lui traduire « Elles mourront bientôt… », elle l’interrompt en citant par cœur la chute : « et pourtant n’en montrent rien / chant des cigales ». « Peut-être son plus beau poème », précise-t-elle dans un petit article intitulé « Bashô sur la route ». À Kyôto, elle visite la hutte qui a hébergé notre poète vers la fin de sa vie — Rakushisha*** (« la chaumière où tombent les kakis »****) qui lui « fait penser à la légère dépouille d’une cigale ». À l’intérieur, si on peut parler d’intérieur dans un lieu si ouvert aux intempéries, rien ou presque pour se protéger du passage des saisons, si présentes justement dans l’œuvre de Bashô « par les inconvénients et les malaises qu’elles apportent autant que par l’extase des yeux et de l’esprit que dispense leur beauté », comme explique Mme Yourcenar. Quant au maître lui-même : « Cet homme ambulant », écrit-elle, « qui a intitulé l’un de ses essais “Souvenirs d’un squelette exposé aux intempéries” voyage moins pour s’instruire… que pour subir. Subir est une faculté japonaise, poussée parfois jusqu’au masochisme [!], mais l’émotion et la connaissance chez Bashô naissent de cette soumission à l’événement ou à l’incident : la pluie, le vent, les longues marches, les ascensions sur les sentiers gelés des montagnes, les gîtes de hasard, comme celui de l’octroi à Shitomae où il partage une pièce au plancher de terre battue avec un cheval qui urine toute la nuit… » Sous des apparences de promenades aventureuses, ces pèlerinages éveillaient sa pensée et mettaient sa vie en conformité avec la haute idée qu’il se faisait du haïku : « Le vent me transperce / résigné à y laisser mes os / je pars en voyage »

* En japonais 松尾芭蕉. Autrefois transcrit Matsoura Bacho, Matsura Basho, Matsouo Bashô ou Matsuwo Bashô. Haut

** En japonais « 古池や蛙飛こむ水のおと ». Haut

*** En japonais 落柿舎. Haut

**** Parfois traduit « la villa où tombent les kakis », « villa aux kakis tombés » ou « la maison des kakis tombés à terre ». Haut

« Chiyo-ni : une femme éprise de poésie »

éd. Pippa, coll. Kolam-Poésie, Paris

Il s’agit d’une traduction partielle de Kaga no Tchiyo-jo*, poétesse et nonne japonaise (XVIIIe siècle apr. J.-C.), également connue sous le surnom de Tchiyo-ni** (« Tchiyo la nonne »). Un maître du haïku, Roghennbô***, passa par la ville de province où habitait Tchiyo, encore toute jeune. « N’importe comment », pensa-t-elle, « je solliciterai d’un haïkiste aussi célèbre des conseils sur l’art de composer… » Et poussée par le démon de la poésie, elle s’en alla frapper à la porte de l’auberge et prier Roghennbô de lui donner une leçon de poésie. Fatigué par le long voyage, il lui dit de prendre l’encre et le papier et de composer quelque chose sur un sujet tout indiqué par la saison : le coucou. Puis, sans plus s’inquiéter d’elle, il commença à dormir en ronflant. Après avoir longuement réfléchi, Tchiyo composa une poésie et demanda timidement : « Excusez-moi, s’il vous plaît… — Qu’est-ce qu’il y a ? », dit le poète brusquement réveillé. Et toujours allongé, il lut la poésie qui lui était présentée sur un rouleau de papier. Il fut très surpris de voir qu’une fille de quinze ans était capable d’écrire avec tant de talent ; mais cachant son véritable sentiment, il déclara : « Voici une poésie qui n’a pas de sens. Compose donc quelque chose de plus vivant ». Et peu après, il se remit à ronfler. L’élève continua à méditer et à écrire. Elle composa vingt poésies, trente poésies, sans oser les montrer. À mesure que les heures s’écoulaient, des tas de papiers noircis s’entassaient. Ayant perdu la notion du temps, elle se désola : « Ah ! Dieu n’a pas voulu m’accorder le talent d’une vraie poétesse. Dès aujourd’hui, c’est fini ; je renonce complètement à écrire ». Au même instant, le son d’une cloche, venant on ne sait d’où, annonça l’arrivée de l’aurore. Roghennbô, qui était moine, se souleva d’un bond sur sa couche : « Comme j’ai bien dormi ! Mais… serait-ce déjà le matin ? »**** Au bruit de la voix qui frappait l’air, Tchiyo revint tout à coup à la réalité. Sans penser, désespérément, elle murmura cette exquise poésie :

« Coucou !
Coucou ! à ces mots,
Le jour est venu
 »

* En japonais 加賀千代女. Parfois transcrit Kaga no Chiyo-jo. Haut

** En japonais 千代尼. Parfois transcrit Chiyo-ni. Haut

*** En japonais 盧元坊. Parfois transcrit Rogenbō. Haut

**** « Une Poétesse japonaise au XVIIIe siècle : Kaga no Tchiyo-jo », p. 91-93. Haut

Issa, « Haïkus satiriques »

éd. Pippa, coll. Kolam-Poésie, Paris

Il s’agit de Kobayashi Issa*, poète japonais (XVIIIe-XIXe siècle). C’est le plus grand maître du haïku, plus grand encore que Bashô, non seulement par son génie, mais aussi par son immense sympathie pour la vie qui ne lui fut cependant pas clémente. Du filet de bave d’un escargot sous la pluie, il pouvait sur-le-champ faire des tercets, dont l’élégante aisance émerveillait hommes et dieux : « Petit escargot / grimpe doucement surtout / c’est le mont Fuji ! »** Et aussi : « Porte de branchages / pour remplacer la serrure / juste un escargot »***. Son village natal était dans la province de Shinano, caché dans un repli de montagne. La neige fondait seulement en été ; et dès le début de l’automne, le givre apparaissait. Issa avait deux ans quand il perdit sa mère. Cela le rendait triste d’entendre tous les autres enfants se moquer de lui, en chantant : « On reconnaît l’enfant sans mère partout, il se tient devant la porte en se mordant les doigts ». C’est pour cela qu’il ne se mêlait pas à leurs jeux, mais restait accroupi près des fagots de bois et des bottes de foin entassés dans les champs : « Viens donc avec moi / et amusons-nous un peu / moineau sans parents ! »**** Il avait sept ans quand son père se remaria avec une fille de paysan, sévère et décidée. Bien vite, elle prit en grippe Issa qui, selon elle, avait le défaut de vouloir étudier. Dès que le printemps arrivait, il devait travailler aux champs toute la journée, ramasser les légumes, faire les foins, mener les chevaux, et toute la soirée, assis près de la fenêtre dans le clair de lune, tresser des sandales et des sabots avec de la paille, sans qu’il lui restât le moindre moment pour lire. Sa belle-mère lui interdisait même de se servir de la lampe. Chaque fois qu’il pouvait s’échapper, il allait lire en cachette chez Nakamura Rokuzaemon*****, patron d’auberge et poète, toujours constant à lui témoigner de l’amitié. Issa avait onze ans quand sa belle-mère mit au monde un fils. À partir de ce jour-là, de dure, elle devint méchante. Elle l’obligea à s’occuper du bébé, et chaque fois que celui-ci pleurait, elle l’en rendait de quelque façon responsable. Il recevait des coups de bâton cent fois par jour, huit mille fois par mois. Une aube de printemps, dans sa quatorzième année, las de sa belle-mère et de ses colères plus coupantes que la bise de montagne, il quitta la maison où il était né et prit le chemin de la capitale. Son père l’accompagna jusqu’au village voisin et lui dit : « Ne fais rien qui puisse laisser les gens penser du mal de toi, et reviens bientôt me montrer ton tendre visage »

* En japonais 小林一茶. Haut

** En japonais « 蝸牛そろそろのぼれ富士の山 ». Haut

*** En japonais « 柴の戸や錠の代りにかたつむり ». Haut

**** En japonais « 我と来て遊べや親のない雀 ». Haut

***** En japonais 中村六左衛門. Haut

Issa, « Haïku »

éd. Verdier, Lagrasse

Il s’agit de Kobayashi Issa*, poète japonais (XVIIIe-XIXe siècle). C’est le plus grand maître du haïku, plus grand encore que Bashô, non seulement par son génie, mais aussi par son immense sympathie pour la vie qui ne lui fut cependant pas clémente. Du filet de bave d’un escargot sous la pluie, il pouvait sur-le-champ faire des tercets, dont l’élégante aisance émerveillait hommes et dieux : « Petit escargot / grimpe doucement surtout / c’est le mont Fuji ! »** Et aussi : « Porte de branchages / pour remplacer la serrure / juste un escargot »***. Son village natal était dans la province de Shinano, caché dans un repli de montagne. La neige fondait seulement en été ; et dès le début de l’automne, le givre apparaissait. Issa avait deux ans quand il perdit sa mère. Cela le rendait triste d’entendre tous les autres enfants se moquer de lui, en chantant : « On reconnaît l’enfant sans mère partout, il se tient devant la porte en se mordant les doigts ». C’est pour cela qu’il ne se mêlait pas à leurs jeux, mais restait accroupi près des fagots de bois et des bottes de foin entassés dans les champs : « Viens donc avec moi / et amusons-nous un peu / moineau sans parents ! »**** Il avait sept ans quand son père se remaria avec une fille de paysan, sévère et décidée. Bien vite, elle prit en grippe Issa qui, selon elle, avait le défaut de vouloir étudier. Dès que le printemps arrivait, il devait travailler aux champs toute la journée, ramasser les légumes, faire les foins, mener les chevaux, et toute la soirée, assis près de la fenêtre dans le clair de lune, tresser des sandales et des sabots avec de la paille, sans qu’il lui restât le moindre moment pour lire. Sa belle-mère lui interdisait même de se servir de la lampe. Chaque fois qu’il pouvait s’échapper, il allait lire en cachette chez Nakamura Rokuzaemon*****, patron d’auberge et poète, toujours constant à lui témoigner de l’amitié. Issa avait onze ans quand sa belle-mère mit au monde un fils. À partir de ce jour-là, de dure, elle devint méchante. Elle l’obligea à s’occuper du bébé, et chaque fois que celui-ci pleurait, elle l’en rendait de quelque façon responsable. Il recevait des coups de bâton cent fois par jour, huit mille fois par mois. Une aube de printemps, dans sa quatorzième année, las de sa belle-mère et de ses colères plus coupantes que la bise de montagne, il quitta la maison où il était né et prit le chemin de la capitale. Son père l’accompagna jusqu’au village voisin et lui dit : « Ne fais rien qui puisse laisser les gens penser du mal de toi, et reviens bientôt me montrer ton tendre visage »

* En japonais 小林一茶. Haut

** En japonais « 蝸牛そろそろのぼれ富士の山 ». Haut

*** En japonais « 柴の戸や錠の代りにかたつむり ». Haut

**** En japonais « 我と来て遊べや親のない雀 ». Haut

***** En japonais 中村六左衛門. Haut

Issa, « En village de miséreux : choix de poèmes »

éd. Gallimard, coll. Connaissance de l’Orient, Paris

Il s’agit de Kobayashi Issa*, poète japonais (XVIIIe-XIXe siècle). C’est le plus grand maître du haïku, plus grand encore que Bashô, non seulement par son génie, mais aussi par son immense sympathie pour la vie qui ne lui fut cependant pas clémente. Du filet de bave d’un escargot sous la pluie, il pouvait sur-le-champ faire des tercets, dont l’élégante aisance émerveillait hommes et dieux : « Petit escargot / grimpe doucement surtout / c’est le mont Fuji ! »** Et aussi : « Porte de branchages / pour remplacer la serrure / juste un escargot »***. Son village natal était dans la province de Shinano, caché dans un repli de montagne. La neige fondait seulement en été ; et dès le début de l’automne, le givre apparaissait. Issa avait deux ans quand il perdit sa mère. Cela le rendait triste d’entendre tous les autres enfants se moquer de lui, en chantant : « On reconnaît l’enfant sans mère partout, il se tient devant la porte en se mordant les doigts ». C’est pour cela qu’il ne se mêlait pas à leurs jeux, mais restait accroupi près des fagots de bois et des bottes de foin entassés dans les champs : « Viens donc avec moi / et amusons-nous un peu / moineau sans parents ! »**** Il avait sept ans quand son père se remaria avec une fille de paysan, sévère et décidée. Bien vite, elle prit en grippe Issa qui, selon elle, avait le défaut de vouloir étudier. Dès que le printemps arrivait, il devait travailler aux champs toute la journée, ramasser les légumes, faire les foins, mener les chevaux, et toute la soirée, assis près de la fenêtre dans le clair de lune, tresser des sandales et des sabots avec de la paille, sans qu’il lui restât le moindre moment pour lire. Sa belle-mère lui interdisait même de se servir de la lampe. Chaque fois qu’il pouvait s’échapper, il allait lire en cachette chez Nakamura Rokuzaemon*****, patron d’auberge et poète, toujours constant à lui témoigner de l’amitié. Issa avait onze ans quand sa belle-mère mit au monde un fils. À partir de ce jour-là, de dure, elle devint méchante. Elle l’obligea à s’occuper du bébé, et chaque fois que celui-ci pleurait, elle l’en rendait de quelque façon responsable. Il recevait des coups de bâton cent fois par jour, huit mille fois par mois. Une aube de printemps, dans sa quatorzième année, las de sa belle-mère et de ses colères plus coupantes que la bise de montagne, il quitta la maison où il était né et prit le chemin de la capitale. Son père l’accompagna jusqu’au village voisin et lui dit : « Ne fais rien qui puisse laisser les gens penser du mal de toi, et reviens bientôt me montrer ton tendre visage »

* En japonais 小林一茶. Haut

** En japonais « 蝸牛そろそろのぼれ富士の山 ». Haut

*** En japonais « 柴の戸や錠の代りにかたつむり ». Haut

**** En japonais « 我と来て遊べや親のない雀 ». Haut

***** En japonais 中村六左衛門. Haut

Issa, « “Ora ga haru”, Mon Année de printemps »

éd. C. Defaut, Nantes

Il s’agit de Kobayashi Issa*, poète japonais (XVIIIe-XIXe siècle). C’est le plus grand maître du haïku, plus grand encore que Bashô, non seulement par son génie, mais aussi par son immense sympathie pour la vie qui ne lui fut cependant pas clémente. Du filet de bave d’un escargot sous la pluie, il pouvait sur-le-champ faire des tercets, dont l’élégante aisance émerveillait hommes et dieux : « Petit escargot / grimpe doucement surtout / c’est le mont Fuji ! »** Et aussi : « Porte de branchages / pour remplacer la serrure / juste un escargot »***. Son village natal était dans la province de Shinano, caché dans un repli de montagne. La neige fondait seulement en été ; et dès le début de l’automne, le givre apparaissait. Issa avait deux ans quand il perdit sa mère. Cela le rendait triste d’entendre tous les autres enfants se moquer de lui, en chantant : « On reconnaît l’enfant sans mère partout, il se tient devant la porte en se mordant les doigts ». C’est pour cela qu’il ne se mêlait pas à leurs jeux, mais restait accroupi près des fagots de bois et des bottes de foin entassés dans les champs : « Viens donc avec moi / et amusons-nous un peu / moineau sans parents ! »**** Il avait sept ans quand son père se remaria avec une fille de paysan, sévère et décidée. Bien vite, elle prit en grippe Issa qui, selon elle, avait le défaut de vouloir étudier. Dès que le printemps arrivait, il devait travailler aux champs toute la journée, ramasser les légumes, faire les foins, mener les chevaux, et toute la soirée, assis près de la fenêtre dans le clair de lune, tresser des sandales et des sabots avec de la paille, sans qu’il lui restât le moindre moment pour lire. Sa belle-mère lui interdisait même de se servir de la lampe. Chaque fois qu’il pouvait s’échapper, il allait lire en cachette chez Nakamura Rokuzaemon*****, patron d’auberge et poète, toujours constant à lui témoigner de l’amitié. Issa avait onze ans quand sa belle-mère mit au monde un fils. À partir de ce jour-là, de dure, elle devint méchante. Elle l’obligea à s’occuper du bébé, et chaque fois que celui-ci pleurait, elle l’en rendait de quelque façon responsable. Il recevait des coups de bâton cent fois par jour, huit mille fois par mois. Une aube de printemps, dans sa quatorzième année, las de sa belle-mère et de ses colères plus coupantes que la bise de montagne, il quitta la maison où il était né et prit le chemin de la capitale. Son père l’accompagna jusqu’au village voisin et lui dit : « Ne fais rien qui puisse laisser les gens penser du mal de toi, et reviens bientôt me montrer ton tendre visage »

* En japonais 小林一茶. Haut

** En japonais « 蝸牛そろそろのぼれ富士の山 ». Haut

*** En japonais « 柴の戸や錠の代りにかたつむり ». Haut

**** En japonais « 我と来て遊べや親のない雀 ». Haut

***** En japonais 中村六左衛門. Haut

Issa, « Et pourtant, et pourtant : poèmes »

éd. Moundarren, Millemont

Il s’agit de Kobayashi Issa*, poète japonais (XVIIIe-XIXe siècle). C’est le plus grand maître du haïku, plus grand encore que Bashô, non seulement par son génie, mais aussi par son immense sympathie pour la vie qui ne lui fut cependant pas clémente. Du filet de bave d’un escargot sous la pluie, il pouvait sur-le-champ faire des tercets, dont l’élégante aisance émerveillait hommes et dieux : « Petit escargot / grimpe doucement surtout / c’est le mont Fuji ! »** Et aussi : « Porte de branchages / pour remplacer la serrure / juste un escargot »***. Son village natal était dans la province de Shinano, caché dans un repli de montagne. La neige fondait seulement en été ; et dès le début de l’automne, le givre apparaissait. Issa avait deux ans quand il perdit sa mère. Cela le rendait triste d’entendre tous les autres enfants se moquer de lui, en chantant : « On reconnaît l’enfant sans mère partout, il se tient devant la porte en se mordant les doigts ». C’est pour cela qu’il ne se mêlait pas à leurs jeux, mais restait accroupi près des fagots de bois et des bottes de foin entassés dans les champs : « Viens donc avec moi / et amusons-nous un peu / moineau sans parents ! »**** Il avait sept ans quand son père se remaria avec une fille de paysan, sévère et décidée. Bien vite, elle prit en grippe Issa qui, selon elle, avait le défaut de vouloir étudier. Dès que le printemps arrivait, il devait travailler aux champs toute la journée, ramasser les légumes, faire les foins, mener les chevaux, et toute la soirée, assis près de la fenêtre dans le clair de lune, tresser des sandales et des sabots avec de la paille, sans qu’il lui restât le moindre moment pour lire. Sa belle-mère lui interdisait même de se servir de la lampe. Chaque fois qu’il pouvait s’échapper, il allait lire en cachette chez Nakamura Rokuzaemon*****, patron d’auberge et poète, toujours constant à lui témoigner de l’amitié. Issa avait onze ans quand sa belle-mère mit au monde un fils. À partir de ce jour-là, de dure, elle devint méchante. Elle l’obligea à s’occuper du bébé, et chaque fois que celui-ci pleurait, elle l’en rendait de quelque façon responsable. Il recevait des coups de bâton cent fois par jour, huit mille fois par mois. Une aube de printemps, dans sa quatorzième année, las de sa belle-mère et de ses colères plus coupantes que la bise de montagne, il quitta la maison où il était né et prit le chemin de la capitale. Son père l’accompagna jusqu’au village voisin et lui dit : « Ne fais rien qui puisse laisser les gens penser du mal de toi, et reviens bientôt me montrer ton tendre visage »

* En japonais 小林一茶. Haut

** En japonais « 蝸牛そろそろのぼれ富士の山 ». Haut

*** En japonais « 柴の戸や錠の代りにかたつむり ». Haut

**** En japonais « 我と来て遊べや親のない雀 ». Haut

***** En japonais 中村六左衛門. Haut

« Le Vieil Homme qui vendait du thé : excentricité et retrait du monde dans le Japon du XVIIIe siècle »

éd. du Cerf, coll. Les Conférences de l’École pratique des hautes études, Paris

éd. du Cerf, coll. Les Conférences de l’École pratique des hautes études, Paris

Il s’agit de Baisaô*, vendeur de thé et ermite du XVIIIe siècle apr. J.-C., sorte de Diogène japonais. Je dois d’abord dire que cet homme se consacra à la vente de thé, non pour l’amour de l’argent, mais pour parvenir à l’Éveil et accomplir la Voie. Il était le disciple du maître zen Kerin**, le supérieur du monastère du Ryûshin-ji. En sa onzième année, il entra en religion et, sous la houlette de Kerin, il apprit les « Entretiens de Confucius » et étudia le zen. Passé sa vingt-deuxième année, il fut affligé de terribles maux de ventre qui le laissaient sans répit. Alors, donnant un libre cours à son dépit, et tandis que sa maladie le rongeait toujours, il partit en voyage, tantôt à l’Ouest, tantôt à l’Est, en divers endroits du Japon, et rendit visite à de nombreux moines éminents, sans s’attarder chez aucun. Par la suite, il s’en retourna dans sa province de Hizen où, comme par le passé, il servit son maître Kerin pendant quatorze années. Mais à la mort de celui-ci, il refusa la succession du monastère et, ayant remis la charge à un condisciple, il s’enfuit à Kyôto. Là, il se mit à vendre du thé pour éviter de mourir de faim. Cherchant les lieux les plus connus pour leurs cerisiers au printemps, les sites les plus remarquables pour leurs érables à l’automne, il louait un minuscule emplacement, montait une échoppe, faisait infuser son thé et attendait les clients. Sa barbe était fort longue et descendait plus bas que ses genoux ; il se vêtait de vieux habits élimés, n’ayant l’apparence ni d’un moine, ni d’une personne du vulgaire. Aussi, en peu de temps, le surnom de Baisaô (« vieux marchand de thé ») fut-il sur les lèvres de toutes les personnes élégantes et raffinées de la capitale.

* En japonais 売茶翁 ou 賣茶翁. Parfois transcrit Maisaô. Également connu sous les surnoms de Kô Yûgai (高遊外) et de Gekkai Genshô (月海元昭). Parfois transcrit Gekkai Ganshô. Haut

** En japonais 化霖. Haut

« Un Haïku satirique : le “senryû” »

éd. Publications orientalistes de France, coll. Bibliothèque japonaise, Paris

éd. Publications orientalistes de France, coll. Bibliothèque japonaise, Paris

Il s’agit d’une traduction partielle du « Tonneau de saule » (« Yanagidaru »*), de la « Fleur du bout » (« Suetsumuhana »**) et d’autres recueils de « senryû »*** (XVIIIe-XIXe siècle). Le « senryû » est un poème satirique ou érotique, de forme similaire au haïku. Mais si le haïku est la composition d’un gentilhomme sérieux, soucieux du qu’en-dira-t-on, le « senryû » est celle d’un bourgeois rieur et éhonté, livré à ses seuls plaisirs, passant des heures, à visage découvert, sous les lampions et les lanternes des quartiers de distraction. Ces quartiers, disparus seulement au XXe siècle, étaient de vraies curiosités à visiter, aussi intéressantes que les sanctuaires les plus fameux de l’Empire du Soleil levant. C’étaient des sortes d’îlots dans les villes mêmes, des coins soigneusement circonscrits « à la fois féeriques et lamentables… charmants, lumineux… et naïfs en leur immoralité »****, où s’offraient aux yeux des passants, assises dans des cages dorées et sur des nattes éblouissantes, des femmes somptueusement parées. Chaque ville possédait un quartier affecté à ces étalages. Celui d’Edo (Tôkyô), nommé le Yoshiwara*****, était le plus beau de l’Empire japonais : noblesse oblige. On ne s’y rendait pas sur l’impulsion du moment. Seul un provincial égaré dans la ville, ou un soldat de garnison, pouvait s’imaginer trouver satisfaction de la sorte. Le bourgeois éclairé et rompu aux plaisirs délicats savait qu’il fallait commencer par l’achat et la lecture approfondie du « Catalogue », où figuraient, avec un système de description élaboré, les noms et les rangs des courtisanes disponibles. « Rien des “Entretiens de Confucius” [il] ne comprend, mais [il] sait tout lire dans le “Catalogue” », dit un « senryû ». Le Yoshiwara étant loin du centre-ville, on s’y rendait le plus souvent en chaise à porteurs : le voyage ne coûtait pas cher, et on évitait la fatigue du chemin à pied. Mais on prenait la précaution de monter et de descendre à quelque distance de chez soi, pour ne pas se faire surprendre par son épouse soupçonneuse : « En plein [chemin], nez à nez avec l’épouse ; ah, calamité ! », dit un « senryû ». On pouvait alors tenter de se justifier : « Ce jour, je vais en prière sur la tombe d’un parent », mais l’épouse n’était pas dupe. D’où ce « senryû » : « Au milieu [du chemin] “lettre de séparation tu m’écris de suite !” » Quant au fils prodigue, pris en flagrant délit par ses parents : « Bouclé dans sa chambre, en rêve encore il parcourt le quartier des filles », dit un « senryû », en parodiant ce célèbre haïku composé par Bashô avant sa mort : « En rêve encore je parcours les landes désolées ».

* En japonais « 柳多留 ». Haut

** En japonais « 末摘花 ». Haut

*** En japonais 川柳. Haut

**** Matignon, « La Prostitution au Japon : le quartier du “Yoshiwara” de Tokio ». Haut

***** En japonais 吉原. Haut

« Haïku érotiques : extraits de la “Fleur du bout” et du “Tonneau de saule” »

éd. Ph. Picquier, coll. Picquier poche, Arles

éd. Ph. Picquier, coll. Picquier poche, Arles

Il s’agit d’une traduction partielle du « Tonneau de saule » (« Yanagidaru »*), de la « Fleur du bout » (« Suetsumuhana »**) et d’autres recueils de « senryû »*** (XVIIIe-XIXe siècle). Le « senryû » est un poème satirique ou érotique, de forme similaire au haïku. Mais si le haïku est la composition d’un gentilhomme sérieux, soucieux du qu’en-dira-t-on, le « senryû » est celle d’un bourgeois rieur et éhonté, livré à ses seuls plaisirs, passant des heures, à visage découvert, sous les lampions et les lanternes des quartiers de distraction. Ces quartiers, disparus seulement au XXe siècle, étaient de vraies curiosités à visiter, aussi intéressantes que les sanctuaires les plus fameux de l’Empire du Soleil levant. C’étaient des sortes d’îlots dans les villes mêmes, des coins soigneusement circonscrits « à la fois féeriques et lamentables… charmants, lumineux… et naïfs en leur immoralité »****, où s’offraient aux yeux des passants, assises dans des cages dorées et sur des nattes éblouissantes, des femmes somptueusement parées. Chaque ville possédait un quartier affecté à ces étalages. Celui d’Edo (Tôkyô), nommé le Yoshiwara*****, était le plus beau de l’Empire japonais : noblesse oblige. On ne s’y rendait pas sur l’impulsion du moment. Seul un provincial égaré dans la ville, ou un soldat de garnison, pouvait s’imaginer trouver satisfaction de la sorte. Le bourgeois éclairé et rompu aux plaisirs délicats savait qu’il fallait commencer par l’achat et la lecture approfondie du « Catalogue », où figuraient, avec un système de description élaboré, les noms et les rangs des courtisanes disponibles. « Rien des “Entretiens de Confucius” [il] ne comprend, mais [il] sait tout lire dans le “Catalogue” », dit un « senryû ». Le Yoshiwara étant loin du centre-ville, on s’y rendait le plus souvent en chaise à porteurs : le voyage ne coûtait pas cher, et on évitait la fatigue du chemin à pied. Mais on prenait la précaution de monter et de descendre à quelque distance de chez soi, pour ne pas se faire surprendre par son épouse soupçonneuse : « En plein [chemin], nez à nez avec l’épouse ; ah, calamité ! », dit un « senryû ». On pouvait alors tenter de se justifier : « Ce jour, je vais en prière sur la tombe d’un parent », mais l’épouse n’était pas dupe. D’où ce « senryû » : « Au milieu [du chemin] “lettre de séparation tu m’écris de suite !” » Quant au fils prodigue, pris en flagrant délit par ses parents : « Bouclé dans sa chambre, en rêve encore il parcourt le quartier des filles », dit un « senryû », en parodiant ce célèbre haïku composé par Bashô avant sa mort : « En rêve encore je parcours les landes désolées ».

* En japonais « 柳多留 ». Haut

** En japonais « 末摘花 ». Haut

*** En japonais 川柳. Haut

**** Matignon, « La Prostitution au Japon : le quartier du “Yoshiwara” de Tokio ». Haut

***** En japonais 吉原. Haut

« Courtisanes du Japon »

éd. Ph. Picquier, coll. Le Pavillon des corps curieux, Arles

éd. Ph. Picquier, coll. Le Pavillon des corps curieux, Arles

Il s’agit d’une traduction partielle du « Tonneau de saule » (« Yanagidaru »*), de la « Fleur du bout » (« Suetsumuhana »**) et d’autres recueils de « senryû »*** (XVIIIe-XIXe siècle). Le « senryû » est un poème satirique ou érotique, de forme similaire au haïku. Mais si le haïku est la composition d’un gentilhomme sérieux, soucieux du qu’en-dira-t-on, le « senryû » est celle d’un bourgeois rieur et éhonté, livré à ses seuls plaisirs, passant des heures, à visage découvert, sous les lampions et les lanternes des quartiers de distraction. Ces quartiers, disparus seulement au XXe siècle, étaient de vraies curiosités à visiter, aussi intéressantes que les sanctuaires les plus fameux de l’Empire du Soleil levant. C’étaient des sortes d’îlots dans les villes mêmes, des coins soigneusement circonscrits « à la fois féeriques et lamentables… charmants, lumineux… et naïfs en leur immoralité »****, où s’offraient aux yeux des passants, assises dans des cages dorées et sur des nattes éblouissantes, des femmes somptueusement parées. Chaque ville possédait un quartier affecté à ces étalages. Celui d’Edo (Tôkyô), nommé le Yoshiwara*****, était le plus beau de l’Empire japonais : noblesse oblige. On ne s’y rendait pas sur l’impulsion du moment. Seul un provincial égaré dans la ville, ou un soldat de garnison, pouvait s’imaginer trouver satisfaction de la sorte. Le bourgeois éclairé et rompu aux plaisirs délicats savait qu’il fallait commencer par l’achat et la lecture approfondie du « Catalogue », où figuraient, avec un système de description élaboré, les noms et les rangs des courtisanes disponibles. « Rien des “Entretiens de Confucius” [il] ne comprend, mais [il] sait tout lire dans le “Catalogue” », dit un « senryû ». Le Yoshiwara étant loin du centre-ville, on s’y rendait le plus souvent en chaise à porteurs : le voyage ne coûtait pas cher, et on évitait la fatigue du chemin à pied. Mais on prenait la précaution de monter et de descendre à quelque distance de chez soi, pour ne pas se faire surprendre par son épouse soupçonneuse : « En plein [chemin], nez à nez avec l’épouse ; ah, calamité ! », dit un « senryû ». On pouvait alors tenter de se justifier : « Ce jour, je vais en prière sur la tombe d’un parent », mais l’épouse n’était pas dupe. D’où ce « senryû » : « Au milieu [du chemin] “lettre de séparation tu m’écris de suite !” » Quant au fils prodigue, pris en flagrant délit par ses parents : « Bouclé dans sa chambre, en rêve encore il parcourt le quartier des filles », dit un « senryû », en parodiant ce célèbre haïku composé par Bashô avant sa mort : « En rêve encore je parcours les landes désolées ».

* En japonais « 柳多留 ». Haut

** En japonais « 末摘花 ». Haut

*** En japonais 川柳. Haut

**** Matignon, « La Prostitution au Japon : le quartier du “Yoshiwara” de Tokio ». Haut

***** En japonais 吉原. Haut

Gennai, « Histoire galante de Shidôken, “Fûryû Shidôken-den” »

éd. L’Asiathèque, coll. Bibliothèque de l’Institut des hautes études japonaises, Paris

éd. L’Asiathèque, coll. Bibliothèque de l’Institut des hautes études japonaises, Paris

Il s’agit de l’« Histoire galante de Shidôken » (« Fûryû Shidôken-den »*) de Hiraga Gennai**, satiriste japonais aux connaissances encyclopédiques (XVIIIe siècle), également connu sous le surnom de Fûrai Sanjin***. Sorte de Voltaire de son pays, il se livrait, en même temps qu’aux belles-lettres, à l’étude de la chimie, de la physique et de l’histoire naturelle, interrogeait les savants dans tous les genres, répétait leurs expériences ou en imaginait de nouvelles. Son « Histoire galante de Shidôken », où le voyage fictif est prétexte à des satires piquantes et mordantes contre la société de son temps, ne peut être comparée, à beaucoup d’égards, qu’aux histoires de « Micromégas » ou de « Candide ». Elles partagent les mêmes scènes vives et ingénieuses, la même imagination exaltée ; elles sont le même monument d’effronterie cynique érigé en faveur de l’athéisme. Le héros, Shidôken, est un vieil impénitent qui donne le fou rire aux visiteurs du temple d’Asakusa, à Edo, en racontant des propos burlesques ou licencieux. Il raconte comment, il y a longtemps, lorsqu’il était jeune, il fut détourné de la prêtrise par la révélation qu’il reçut d’un anachorète (« sennin »****), que le bouddhisme n’était qu’un fatras de croyances tout juste bonnes pour les vieilles femmes. L’anachorète lui offrit un éventail magique lui permettant de voyager de par le monde, en quête des plaisirs dont un vain ascétisme l’avait jusqu’alors privé : « Ceci est l’éventail où sont renfermés les secrets de mes enchantements », lui dit l’anachorète en le lui remettant*****. « Si tu veux t’envoler, il te servira d’ailes ; si tu veux franchir mers et fleuves, il deviendra navire ; grâce à lui, tu pourras connaître le lointain et le proche, et voir distinctement dans la pénombre… Toutefois, comme c’est dans le désir amoureux que les sentiments revêtent la plus grande intensité, il te faudra visiter particulièrement les quartiers de plaisir des différentes contrées. Au cours de tes voyages, il t’arrivera souvent des aventures plaisantes, mais aussi bien des malheurs. En aucun cas ceux-ci ne te doivent affliger… Salut ! »

* En japonais « 風流志道軒伝 ». Haut

** En japonais 平賀源内. Haut

*** En japonais 風来山人. Haut

**** En japonais 仙人. Haut

***** p. 12. Haut