Comptes rendus sur la littérature ancienne et moderne de toutes les nations

Mot-clefbouddhisme : sujet

Bashô, « Seigneur ermite : l’intégrale des haïkus »

éd. La Table ronde, Paris

Il s’agit des haïkus de Matsuo Bashô *, figure illustre de la poésie japonaise (XVIIe siècle apr. J.-C.). Par son éthique de vie, encore plus que par son œuvre elle-même, ce fils de samouraï a imposé la forme actuelle du haïku, mais surtout il en a défini la manière, l’esprit : légèreté, recherche de simplicité, extrême respect pour la nature, et ce quelque chose qu’on ne peut définir facilement et qu’il faut sentir — une élégance intérieure, comme revêtue de pudeur discrète, qui est foncièrement japonaise. Son poème de la rainette est un fameux exemple du saut par lequel le haïku se débarrasse de l’artificiel pour atteindre la sobriété nue : « Vieil étang / une rainette y plongeant / chuchotis de l’eau » **. Ce haïku traduit et d’autres sont le premier ouvrage par lequel la poésie et la pensée asiatiques viennent jusqu’à Mme Marguerite Yourcenar qui a quinze ans : « Ce livre exquis a été l’équivalent pour moi d’une porte entrebâillée ; elle ne s’est plus jamais refermée depuis », écrit-elle dans une lettre datée de 1955. En 1982, pendant ses trois mois passés au Japon, elle suit sur les sentiers étroits la trace de Bashô ; et tandis qu’un ami japonais, qui la guide, commence à lui traduire « Elles mourront bientôt… », elle l’interrompt en citant par cœur la chute : « et pourtant n’en montrent rien / chant des cigales ». « Peut-être son plus beau poème », précise-t-elle dans un petit article intitulé « Bashô sur la route ». À Kyôto, elle visite la hutte qui a hébergé notre poète vers la fin de sa vie — Rakushisha *** (« la chaumière où tombent les kakis » ****) qui lui « fait penser à la légère dépouille d’une cigale ». À l’intérieur, si on peut parler d’intérieur dans un lieu si ouvert aux intempéries, rien ou presque pour se protéger du passage des saisons, si présentes justement dans l’œuvre de Bashô « par les inconvénients et les malaises qu’elles apportent autant que par l’extase des yeux et de l’esprit que dispense leur beauté », comme explique Mme Yourcenar. Quant au maître lui-même : « Cet homme ambulant », écrit-elle, « qui a intitulé l’un de ses essais “Souvenirs d’un squelette exposé aux intempéries” voyage moins pour s’instruire… que pour subir. Subir est une faculté japonaise, poussée parfois jusqu’au masochisme [!], mais l’émotion et la connaissance chez Bashô naissent de cette soumission à l’événement ou à l’incident : la pluie, le vent, les longues marches, les ascensions sur les sentiers gelés des montagnes, les gîtes de hasard, comme celui de l’octroi à Shitomae où il partage une pièce au plancher de terre battue avec un cheval qui urine toute la nuit… » Sous des apparences de promenades aventureuses, ces pèlerinages éveillaient sa pensée et mettaient sa vie en conformité avec la haute idée qu’il se faisait du haïku : « Le vent me transperce / résigné à y laisser mes os / je pars en voyage » Lisez la suite›

* En japonais 松尾芭蕉. Autrefois transcrit Matsoura Bacho, Matsura Basho, Matsouo Bashô ou Matsuwo Bashô.

** En japonais « 古池や蛙飛こむ水のおと ».

*** En japonais 落柿舎.

**** Parfois traduit « la villa où tombent les kakis », « villa aux kakis tombés » ou « la maison des kakis tombés à terre ».

« Le Livre de la récompense des bienfaits secrets »

XIXe siècle

Il s’agit du « Livre de la récompense des bienfaits secrets » (« Yin zhi wen » *), petit traité édifiant, que les taoïstes attribuent à une de leurs divinités nommée Wenchangdijun **. On n’y trouve aucune référence réelle à la doctrine du taoïsme, mais un certain nombre d’injonctions morales et de maximes ayant pour but d’enseigner au lecteur ce qu’il doit faire pour atteindre à la perfection et ce qu’il doit éviter pour ne pas devenir criminel. Le nom de l’auteur est inconnu. Le style offre les plus grandes analogies avec celui du « Livre des récompenses et des peines ». « Aide le malheureux [comme on] secourt le poisson abandonné sur un chemin sec. Délivre celui qui est en péril [comme on] délivre l’oiseau pris dans un lacet à mailles serrées. Aie pitié de l’orphelin ; sois compatissant pour la veuve ; honore les vieillards ; aie pitié des pauvres ; apporte des habits et de la nourriture pour ceux qui, sur les routes, ont faim et froid » ***. Voilà quelques-unes des sentences de cet opuscule, où l’influence du bouddhisme se fait souvent sentir. Non seulement le nom du Bouddha y est prononcé une fois (« prosterne-toi devant Bouddha et prie dans les livres sacrés » ****), mais on y reconnaît plusieurs emprunts évidents à la doctrine du réformateur indien. C’est ainsi que l’auteur du « Livre » insiste sur la compassion, l’assistance au prochain, l’interdiction de faire subir aucun mauvais traitement à tout ce qui a vie dans la nature. Ce sont ces mêmes raisons qui l’ont porté à recommander non seulement d’aimer nos semblables, mais d’aimer les créatures animées, les poissons, les insectes, les vers de terre — en un mot, tout ce qui respire, qui se meut ou qui croît : « En marchant, regarde toujours s’il n’y a point, sous tes pas, des insectes et des fourmis, que par mégarde tu pourrais écraser » *****. Toutes ces créatures, malgré leur différence de grandeur ou de forme, ont quelque chose en commun, qui est l’amour de la vie, et que l’homme ne peut contrarier sans devenir méchant. Lisez la suite›

* En chinois « 陰騭文 ». Autrefois transcrit « In tchy̆ wen », « Yin-tchi-wen », « Yin Chih Wen » ou « Yin-chih-wăn ».

** En chinois 文昌帝君. Autrefois transcrit Wen Tchhang Ti Kiun, Wen-tchang Ti-kiun, Wen-chang Ti-kyüin, Wen Chang Ti Kun, Wen-chang-ti-chün, Wan-chang Te-cheun ou Wăn-chang Te-keun.

*** p. 4.

**** id.

***** p. 5.

Faxian, « Mémoire sur les pays bouddhiques »

éd. Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque chinoise, Paris

Il s’agit du « Mémoire sur les pays bouddhiques » * (« Fo guo ji » **) de Faxian ***. La vaste littérature de la Chine contient une série de biographies et de mémoires où se trouvent relatés les voyages d’éminents moines bouddhistes qui — à des dates différentes, mais comprises pour la plupart entre le Ve et le VIIe siècle — sortirent de leur propre patrie (la Chine) pour se rendre dans celle de leur Dieu (l’Inde), en bravant des difficultés insurmontables : « Ils sont allés jusqu’aux limites du monde et ils ont vu là où toutes choses finissent » ****. L’immense entreprise sino-indienne de ces pèlerins, qui s’en allaient chercher une idée plus claire de leur foi, doit être saluée comme une des manifestations les plus évidentes de l’« humanisme », puisqu’elle permit à deux civilisations autonomes — quoique jamais complètement isolées — de s’interpénétrer. Non contents de remonter, sur les pas du Bouddha, jusqu’aux lieux saints de l’Inde, ces hommes d’action et d’étude apprenaient le sanscrit et se procuraient des masses de manuscrits, qu’ils emmenaient avec eux à leur retour et qu’ils se dévouaient le reste de leur vie à traduire, entourés de disciples. Leur importance dans l’histoire spirituelle de l’Asie fut inouïe. N’eût été leur rôle de médiateurs, le sentiment bouddhique ne se fût sans doute jamais perpétué en Chine. Pourtant, les périls et les dangers que rencontraient ces voyageurs, en s’aventurant par-delà l’Himalaya, auraient pu décourager même les plus vaillants. Ceux qui passaient par terre devaient traverser des déserts épouvantables où la route à suivre était marquée par les ossements des bêtes et des gens qui y avaient trouvé la mort ; ceux qui, à l’inverse, choisissaient la voie de mer hasardaient leur vie sur de lourdes jonques qui sombraient corps et bien au premier gros temps. L’un d’eux ***** déclare en préambule de sa « Relation sur les moines éminents qui allèrent chercher la Loi dans les contrées de l’Ouest » : « Considérons depuis les temps anciens ceux qui [partis de Chine] ont été à l’étranger en faisant peu de cas de la vie et en se sacrifiant pour la Loi… Tous comptaient revenir, [et] cependant, la voie triomphante était semée de difficultés ; les lieux saints étaient éloignés et vastes. Pour des dizaines qui verdirent et fleurirent, et pour plusieurs qui entreprirent, il y en eut à peine un qui noua ses fruits et donna des résultats véritables, et il y en eut peu qui achevèrent leur œuvre. La vraie cause en fut les immensités des déserts pierreux du pays de l’Éléphant [c’est-à-dire l’Inde] et l’éclat du soleil qui crache son ardeur ; ou les masses d’eau des vagues soulevées par le poisson gigantesque ». Lisez la suite›

* Autrefois traduit « Relation des royaumes bouddhiques ».

** En chinois « 佛國記 ». Autrefois transcrit « Foĕ kouĕ ki », « Foe kue ki », « Fo kouo ki » ou « Fo kuo chi ». Également connu sous le titre de « 法顯傳 » (« Fa xian zhuan »), c’est-à-dire « Biographie de Faxian ». Autrefois transcrit « Fa-hien-tch’ouen », « Fa-hien tchouan » ou « Fa-hsien chuan ».

*** En chinois 法顯. Parfois transcrit Fă Hian, Fah-hiyan, Fa-hein, Fa-hien ou Fa-hsien.

**** Dans Lévy, « Les Pèlerins chinois en Inde ».

***** Yijing.

Huili et Yancong, « Histoire de la vie de Xuanzang et de ses voyages dans l’Inde, depuis l’an 629 jusqu’en 645 »

XIXe siècle

Il s’agit de la « Biographie de Xuanzang », ou littéralement « Biographie du Maître des Trois Corbeilles de la Loi du monastère de la Grande Bienveillance » * (« Da ci en si san zang fa shi zhuan » **) de Huili *** et Yancong ****. La vaste littérature de la Chine contient une série de biographies et de mémoires où se trouvent relatés les voyages d’éminents moines bouddhistes qui — à des dates différentes, mais comprises pour la plupart entre le Ve et le VIIe siècle — sortirent de leur propre patrie (la Chine) pour se rendre dans celle de leur Dieu (l’Inde), en bravant des difficultés insurmontables : « Ils sont allés jusqu’aux limites du monde et ils ont vu là où toutes choses finissent » *****. L’immense entreprise sino-indienne de ces pèlerins, qui s’en allaient chercher une idée plus claire de leur foi, doit être saluée comme une des manifestations les plus évidentes de l’« humanisme », puisqu’elle permit à deux civilisations autonomes — quoique jamais complètement isolées — de s’interpénétrer. Non contents de remonter, sur les pas du Bouddha, jusqu’aux lieux saints de l’Inde, ces hommes d’action et d’étude apprenaient le sanscrit et se procuraient des masses de manuscrits, qu’ils emmenaient avec eux à leur retour et qu’ils se dévouaient le reste de leur vie à traduire, entourés de disciples. Leur importance dans l’histoire spirituelle de l’Asie fut inouïe. N’eût été leur rôle de médiateurs, le sentiment bouddhique ne se fût sans doute jamais perpétué en Chine. Pourtant, les périls et les dangers que rencontraient ces voyageurs, en s’aventurant par-delà l’Himalaya, auraient pu décourager même les plus vaillants. Ceux qui passaient par terre devaient traverser des déserts épouvantables où la route à suivre était marquée par les ossements des bêtes et des gens qui y avaient trouvé la mort ; ceux qui, à l’inverse, choisissaient la voie de mer hasardaient leur vie sur de lourdes jonques qui sombraient corps et bien au premier gros temps. L’un d’eux ****** déclare en préambule de sa « Relation sur les moines éminents qui allèrent chercher la Loi dans les contrées de l’Ouest » : « Considérons depuis les temps anciens ceux qui [partis de Chine] ont été à l’étranger en faisant peu de cas de la vie et en se sacrifiant pour la Loi… Tous comptaient revenir, [et] cependant, la voie triomphante était semée de difficultés ; les lieux saints étaient éloignés et vastes. Pour des dizaines qui verdirent et fleurirent, et pour plusieurs qui entreprirent, il y en eut à peine un qui noua ses fruits et donna des résultats véritables, et il y en eut peu qui achevèrent leur œuvre. La vraie cause en fut les immensités des déserts pierreux du pays de l’Éléphant [c’est-à-dire l’Inde] et l’éclat du soleil qui crache son ardeur ; ou les masses d’eau des vagues soulevées par le poisson gigantesque ». Lisez la suite›

* Autrefois traduit « Histoire de la vie de Hiouen-thsang », « Histoire du Maître de la Loi des Trois Corbeilles du couvent de la Grande Bienfaisance », « La Vie de Maître Sanzang du monastère de la Grande Bienveillance », « Biographie du Maître Tripiṭaka du temple de la Grande Compassion » ou « Biographie du Maître de la Loi des Trois Corbeilles du monastère de la Grande Compassion ».

** En chinois « 大慈恩寺三藏法師傳 ». Autrefois transcrit « Ta-ts’e-’en-sse-san-thsang-fa-sse-tch’ouen », « Ta-ts’eu-ngen-sseu san-tsang fa-che tchouan », « Ta-tz’u-en-szu san-tsang fa-shih chuan » ou « Ta-tz’u-en-ssu san-tsang fa-shih chuan ». Également connu sous le titre allongé de « 大唐大慈恩寺三藏法師傳 » (« Da Tang da ci en si san zang fa shi zhuan »), c’est-à-dire « Biographie du Maître des Trois Corbeilles de la Loi résidant au monastère de la Grande Bienveillance à l’époque des grands Tang ».

*** En chinois 慧立. Parfois transcrit Hoeï-li, Houei-li, Kwui Li ou Hwui-li.

**** En chinois 彥悰. Parfois transcrit Yen-thsang, Yen-thsong, Yen-ts’ong ou Yen Ts’ung.

***** Dans Lévy, « Les Pèlerins chinois en Inde ».

****** Yijing.

Xuanzang, « Mémoires sur les contrées occidentales. Tome II. Livres IX à XII »

XIXe siècle

Il s’agit des « Mémoires sur les contrées de l’Ouest * à l’époque des grands Tang » ** (« Da Tang xi yu ji » ***) de Xuanzang ****. La vaste littérature de la Chine contient une série de biographies et de mémoires où se trouvent relatés les voyages d’éminents moines bouddhistes qui — à des dates différentes, mais comprises pour la plupart entre le Ve et le VIIe siècle — sortirent de leur propre patrie (la Chine) pour se rendre dans celle de leur Dieu (l’Inde), en bravant des difficultés insurmontables : « Ils sont allés jusqu’aux limites du monde et ils ont vu là où toutes choses finissent » *****. L’immense entreprise sino-indienne de ces pèlerins, qui s’en allaient chercher une idée plus claire de leur foi, doit être saluée comme une des manifestations les plus évidentes de l’« humanisme », puisqu’elle permit à deux civilisations autonomes — quoique jamais complètement isolées — de s’interpénétrer. Non contents de remonter, sur les pas du Bouddha, jusqu’aux lieux saints de l’Inde, ces hommes d’action et d’étude apprenaient le sanscrit et se procuraient des masses de manuscrits, qu’ils emmenaient avec eux à leur retour et qu’ils se dévouaient le reste de leur vie à traduire, entourés de disciples. Leur importance dans l’histoire spirituelle de l’Asie fut inouïe. N’eût été leur rôle de médiateurs, le sentiment bouddhique ne se fût sans doute jamais perpétué en Chine. Pourtant, les périls et les dangers que rencontraient ces voyageurs, en s’aventurant par-delà l’Himalaya, auraient pu décourager même les plus vaillants. Ceux qui passaient par terre devaient traverser des déserts épouvantables où la route à suivre était marquée par les ossements des bêtes et des gens qui y avaient trouvé la mort ; ceux qui, à l’inverse, choisissaient la voie de mer hasardaient leur vie sur de lourdes jonques qui sombraient corps et bien au premier gros temps. L’un d’eux ****** déclare en préambule de sa « Relation sur les moines éminents qui allèrent chercher la Loi dans les contrées de l’Ouest » : « Considérons depuis les temps anciens ceux qui [partis de Chine] ont été à l’étranger en faisant peu de cas de la vie et en se sacrifiant pour la Loi… Tous comptaient revenir, [et] cependant, la voie triomphante était semée de difficultés ; les lieux saints étaient éloignés et vastes. Pour des dizaines qui verdirent et fleurirent, et pour plusieurs qui entreprirent, il y en eut à peine un qui noua ses fruits et donna des résultats véritables, et il y en eut peu qui achevèrent leur œuvre. La vraie cause en fut les immensités des déserts pierreux du pays de l’Éléphant [c’est-à-dire l’Inde] et l’éclat du soleil qui crache son ardeur ; ou les masses d’eau des vagues soulevées par le poisson gigantesque ». Lisez la suite›

* L’Asie centrale et l’Inde, situées à l’ouest de l’Empire chinois.

** Autrefois traduit « Mémoires sur les contrées occidentales, composés sous la dynastie des grands Thang ».

*** En chinois « 大唐西域記 ». Autrefois transcrit « Ta-Thang-si-yu-ki », « Ta-Thang-hsi-yu-tchi » ou « Ta T’ang hsi-yü chi ». Également connu sous le titre abrégé de « 西域記 ». Autrefois transcrit « Hsi-yü-chih ».

**** En chinois 玄奘. Parfois transcrit Hiuen-tchoang, Hiuen Tsiang, Hiouen-thsang, Hiuan-tsang, Hsuang-tsang, Hsüan-tsang, Hwen Thsang, Hüan Chwang, Yuan Chwang ou Zuanzang.

***** Dans Lévy, « Les Pèlerins chinois en Inde ».

****** Yijing.

Xuanzang, « Mémoires sur les contrées occidentales. Tome I. Livres I à VIII »

XIXe siècle

Il s’agit des « Mémoires sur les contrées de l’Ouest * à l’époque des grands Tang » ** (« Da Tang xi yu ji » ***) de Xuanzang ****. La vaste littérature de la Chine contient une série de biographies et de mémoires où se trouvent relatés les voyages d’éminents moines bouddhistes qui — à des dates différentes, mais comprises pour la plupart entre le Ve et le VIIe siècle — sortirent de leur propre patrie (la Chine) pour se rendre dans celle de leur Dieu (l’Inde), en bravant des difficultés insurmontables : « Ils sont allés jusqu’aux limites du monde et ils ont vu là où toutes choses finissent » *****. L’immense entreprise sino-indienne de ces pèlerins, qui s’en allaient chercher une idée plus claire de leur foi, doit être saluée comme une des manifestations les plus évidentes de l’« humanisme », puisqu’elle permit à deux civilisations autonomes — quoique jamais complètement isolées — de s’interpénétrer. Non contents de remonter, sur les pas du Bouddha, jusqu’aux lieux saints de l’Inde, ces hommes d’action et d’étude apprenaient le sanscrit et se procuraient des masses de manuscrits, qu’ils emmenaient avec eux à leur retour et qu’ils se dévouaient le reste de leur vie à traduire, entourés de disciples. Leur importance dans l’histoire spirituelle de l’Asie fut inouïe. N’eût été leur rôle de médiateurs, le sentiment bouddhique ne se fût sans doute jamais perpétué en Chine. Pourtant, les périls et les dangers que rencontraient ces voyageurs, en s’aventurant par-delà l’Himalaya, auraient pu décourager même les plus vaillants. Ceux qui passaient par terre devaient traverser des déserts épouvantables où la route à suivre était marquée par les ossements des bêtes et des gens qui y avaient trouvé la mort ; ceux qui, à l’inverse, choisissaient la voie de mer hasardaient leur vie sur de lourdes jonques qui sombraient corps et bien au premier gros temps. L’un d’eux ****** déclare en préambule de sa « Relation sur les moines éminents qui allèrent chercher la Loi dans les contrées de l’Ouest » : « Considérons depuis les temps anciens ceux qui [partis de Chine] ont été à l’étranger en faisant peu de cas de la vie et en se sacrifiant pour la Loi… Tous comptaient revenir, [et] cependant, la voie triomphante était semée de difficultés ; les lieux saints étaient éloignés et vastes. Pour des dizaines qui verdirent et fleurirent, et pour plusieurs qui entreprirent, il y en eut à peine un qui noua ses fruits et donna des résultats véritables, et il y en eut peu qui achevèrent leur œuvre. La vraie cause en fut les immensités des déserts pierreux du pays de l’Éléphant [c’est-à-dire l’Inde] et l’éclat du soleil qui crache son ardeur ; ou les masses d’eau des vagues soulevées par le poisson gigantesque ». Lisez la suite›

* L’Asie centrale et l’Inde, situées à l’ouest de l’Empire chinois.

** Autrefois traduit « Mémoires sur les contrées occidentales, composés sous la dynastie des grands Thang ».

*** En chinois « 大唐西域記 ». Autrefois transcrit « Ta-Thang-si-yu-ki », « Ta-Thang-hsi-yu-tchi » ou « Ta T’ang hsi-yü chi ». Également connu sous le titre abrégé de « 西域記 ». Autrefois transcrit « Hsi-yü-chih ».

**** En chinois 玄奘. Parfois transcrit Hiuen-tchoang, Hiuen Tsiang, Hiouen-thsang, Hiuan-tsang, Hsuang-tsang, Hsüan-tsang, Hwen Thsang, Hüan Chwang, Yuan Chwang ou Zuanzang.

***** Dans Lévy, « Les Pèlerins chinois en Inde ».

****** Yijing.

« Deux Chapitres extraits des mémoires de Yijing sur son voyage dans l’Inde »

dans « Journal asiatique », sér. 8, vol. 12, p. 411-439

Il s’agit d’une traduction partielle de la « Relation sur le bouddhisme, envoyée des mers du Sud » * (« Nan hai ji gui nei fa zhuan » **) de Yijing ***. La vaste littérature de la Chine contient une série de biographies et de mémoires où se trouvent relatés les voyages d’éminents moines bouddhistes qui — à des dates différentes, mais comprises pour la plupart entre le Ve et le VIIe siècle — sortirent de leur propre patrie (la Chine) pour se rendre dans celle de leur Dieu (l’Inde), en bravant des difficultés insurmontables : « Ils sont allés jusqu’aux limites du monde et ils ont vu là où toutes choses finissent » ****. L’immense entreprise sino-indienne de ces pèlerins, qui s’en allaient chercher une idée plus claire de leur foi, doit être saluée comme une des manifestations les plus évidentes de l’« humanisme », puisqu’elle permit à deux civilisations autonomes — quoique jamais complètement isolées — de s’interpénétrer. Non contents de remonter, sur les pas du Bouddha, jusqu’aux lieux saints de l’Inde, ces hommes d’action et d’étude apprenaient le sanscrit et se procuraient des masses de manuscrits, qu’ils emmenaient avec eux à leur retour et qu’ils se dévouaient le reste de leur vie à traduire, entourés de disciples. Leur importance dans l’histoire spirituelle de l’Asie fut inouïe. N’eût été leur rôle de médiateurs, le sentiment bouddhique ne se fût sans doute jamais perpétué en Chine. Pourtant, les périls et les dangers que rencontraient ces voyageurs, en s’aventurant par-delà l’Himalaya, auraient pu décourager même les plus vaillants. Ceux qui passaient par terre devaient traverser des déserts épouvantables où la route à suivre était marquée par les ossements des bêtes et des gens qui y avaient trouvé la mort ; ceux qui, à l’inverse, choisissaient la voie de mer hasardaient leur vie sur de lourdes jonques qui sombraient corps et bien au premier gros temps. L’un d’eux ***** déclare en préambule de sa « Relation sur les moines éminents qui allèrent chercher la Loi dans les contrées de l’Ouest » : « Considérons depuis les temps anciens ceux qui [partis de Chine] ont été à l’étranger en faisant peu de cas de la vie et en se sacrifiant pour la Loi… Tous comptaient revenir, [et] cependant, la voie triomphante était semée de difficultés ; les lieux saints étaient éloignés et vastes. Pour des dizaines qui verdirent et fleurirent, et pour plusieurs qui entreprirent, il y en eut à peine un qui noua ses fruits et donna des résultats véritables, et il y en eut peu qui achevèrent leur œuvre. La vraie cause en fut les immensités des déserts pierreux du pays de l’Éléphant [c’est-à-dire l’Inde] et l’éclat du soleil qui crache son ardeur ; ou les masses d’eau des vagues soulevées par le poisson gigantesque ». Lisez la suite›

* Autrefois traduit « Histoire de la loi intérieure, envoyée de la mer du Sud » ou « Mémoire sur la loi intérieure, envoyé des mers du Sud ».

** En chinois « 南海寄歸內法傳 ». Autrefois transcrit « Nan-haï-khi-koueï-neï-fa-tch’ouen », « Nan hai ki kouei nei fa tchouan », « Nan-hai-ki-koei-nei-fa-tchoan » ou « Nan-hai-chi-kuei-nai-fa-ch’uan ».

*** En chinois 義淨. Parfois transcrit I-tsing, Yi-tsing, Y-tsing, I-tshing, Yi Ching ou I-ching.

**** Dans Lévy, « Les Pèlerins chinois en Inde ».

***** Yijing.

Yijing, « Mémoire composé à l’époque de la grande dynastie T’ang sur les religieux éminents qui allèrent chercher la Loi dans les pays d’Occident »

XIXe siècle

Il s’agit de la « Relation sur les moines éminents qui allèrent chercher la Loi dans les contrées de l’Ouest * à l’époque des grands Tang » ** (« Da Tang xi yu qiu fa gao seng zhuan » ***) de Yijing ****. La vaste littérature de la Chine contient une série de biographies et de mémoires où se trouvent relatés les voyages d’éminents moines bouddhistes qui — à des dates différentes, mais comprises pour la plupart entre le Ve et le VIIe siècle — sortirent de leur propre patrie (la Chine) pour se rendre dans celle de leur Dieu (l’Inde), en bravant des difficultés insurmontables : « Ils sont allés jusqu’aux limites du monde et ils ont vu là où toutes choses finissent » *****. L’immense entreprise sino-indienne de ces pèlerins, qui s’en allaient chercher une idée plus claire de leur foi, doit être saluée comme une des manifestations les plus évidentes de l’« humanisme », puisqu’elle permit à deux civilisations autonomes — quoique jamais complètement isolées — de s’interpénétrer. Non contents de remonter, sur les pas du Bouddha, jusqu’aux lieux saints de l’Inde, ces hommes d’action et d’étude apprenaient le sanscrit et se procuraient des masses de manuscrits, qu’ils emmenaient avec eux à leur retour et qu’ils se dévouaient le reste de leur vie à traduire, entourés de disciples. Leur importance dans l’histoire spirituelle de l’Asie fut inouïe. N’eût été leur rôle de médiateurs, le sentiment bouddhique ne se fût sans doute jamais perpétué en Chine. Pourtant, les périls et les dangers que rencontraient ces voyageurs, en s’aventurant par-delà l’Himalaya, auraient pu décourager même les plus vaillants. Ceux qui passaient par terre devaient traverser des déserts épouvantables où la route à suivre était marquée par les ossements des bêtes et des gens qui y avaient trouvé la mort ; ceux qui, à l’inverse, choisissaient la voie de mer hasardaient leur vie sur de lourdes jonques qui sombraient corps et bien au premier gros temps. L’un d’eux ****** déclare en préambule de sa « Relation sur les moines éminents qui allèrent chercher la Loi dans les contrées de l’Ouest » : « Considérons depuis les temps anciens ceux qui [partis de Chine] ont été à l’étranger en faisant peu de cas de la vie et en se sacrifiant pour la Loi… Tous comptaient revenir, [et] cependant, la voie triomphante était semée de difficultés ; les lieux saints étaient éloignés et vastes. Pour des dizaines qui verdirent et fleurirent, et pour plusieurs qui entreprirent, il y en eut à peine un qui noua ses fruits et donna des résultats véritables, et il y en eut peu qui achevèrent leur œuvre. La vraie cause en fut les immensités des déserts pierreux du pays de l’Éléphant [c’est-à-dire l’Inde] et l’éclat du soleil qui crache son ardeur ; ou les masses d’eau des vagues soulevées par le poisson gigantesque ». Lisez la suite›

* L’Asie centrale et l’Inde, situées à l’ouest de l’Empire chinois.

** Autrefois traduit « Récit de l’éminent moine T’ang qui voyagea vers la région occidentale en quête de la Loi » ou « Mémoire composé à l’époque de la grande dynastie T’ang sur les religieux éminents qui allèrent chercher la Loi dans les pays d’Occident ».

*** En chinois « 大唐西域求法高僧傳 ». Autrefois transcrit « Ta-T’ang-si-yu-k’ieou-fa-kao-seng-tchoan », « Ta T’ang si yu k’ieou fa kao seng tchouan » ou « Ta T’ang hsi-yü ch’iu-fa kao-sêng ch’uan ». Également connu sous le titre abrégé de « 求法高僧傳 ». Autrefois transcrit « Khieou-fa-kao-seng-tch’ouen », « Kieou-fa-kao-seng-tchuen » ou « Kau-fa-kao-sang-chuen ».

**** En chinois 義淨. Parfois transcrit I-tsing, Yi-tsing, Y-tsing, I-tshing, Yi Ching ou I-ching.

***** Dans Lévy, « Les Pèlerins chinois en Inde ».

****** Yijing.

« Harṣa Vardhana, empereur et poète de l’Inde septentrionale (606-648 apr. J.-C.) : étude sur sa vie et son temps »

éd. J.-B. Istas, Louvain

Il s’agit de l’« Hymne aux huit grands temples sacrés » (« Aṣṭa mahâ śrî caitya stotra » *) et autres poésies du roi Soleil-de-vertu (Śîlâditya **), plus célèbre dans l’histoire et la littérature de l’Inde sous le nom de Harṣa ou Harṣa Vardhana ***. La figure de ce roi — dramaturge, poète, ami naturel des religions et des lettres — est, avec celle d’Aśoka, l’une des mieux connues et des plus nettement dessinées de l’Inde classique. Outre ses monnaies et inscriptions, deux témoignages de première main nous renseignent sur lui. Le courtisan Bâṇa, qui bénéficia de ses largesses, a rédigé sa vie romancée sous le titre de « La Geste de Harṣa » (« Harṣacarita ») — une vie qui s’arrête, cependant, inopinément au huitième chapitre, soit que le biographe l’ait laissée inachevée, soit que les siècles en aient fait disparaître les dernières pages. À ce témoignage s’ajoute celui du pèlerin chinois Xuanzang, qui passa en Inde plus de douze ans, et qui nous a donné, dans les « Mémoires » relatifs à son voyage, de nombreux détails sur un roi qui fut, à la fois, son hôte et ami. Le portrait concordant dressé par ces documents nous représente Harṣa à la tête d’une armée formidable, qui ne comptait pas moins de soixante mille éléphants et cent mille hommes de cavalerie ; mais loin d’abuser de sa puissance, il était au contraire aussi pacifique qu’il était pieux. « Et par sa sage administration, il répandit partout l’union et la paix ; il… pratiqua le bien au point d’oublier le sommeil et le manger », rapporte Xuanzang ****. « Dans les villes — grandes et petites — des cinq Indes *****, dans les villages, dans les carrefours, au croisement des chemins, il fit bâtir des maisons de secours, où l’on déposait des aliments, des breuvages et des médicaments pour les donner en aumône aux voyageurs… et aux indigents. Ces distributions bienfaisantes ne cessaient jamais. » Rempli de zèle pour la foi du Bouddha, Harṣa était en même temps rempli de tolérance pour toute spiritualité. Il convoquait régulièrement une espèce de grande assemblée de tous les religieux versés dans les livres, pour laquelle il épuisait le trésor et les magasins de l’État. Ce mélange d’indulgence et de libéralité royale perce à jour également dans les œuvres littéraires qui lui sont attribuées — trois pièces de théâtre et deux poésies, et qui achèvent de nous faire connaître un roi dont la vertu rayonna de feux et de splendeur non seulement en Inde, mais à l’étranger. Lisez la suite›

* Autrefois transcrit « Aṣṭa-mahā-çrī-caitya-stotra », « Aṣṭhaṃahāśri caityastotra » ou « Ashta-maha-sri-chaitya-stotra ».

** Parfois transcrit Çîlâditya.

*** Autrefois transcrit Harça, Harcha ou Harsha.

**** « Mémoires sur les contrées occidentales », liv. V, ch. 61.

***** Les Chinois comptaient cinq Indes correspondant aux quatre points cardinaux avec, au milieu, l’Inde centrale.

« Le Vieil Homme qui vendait du thé : excentricité et retrait du monde dans le Japon du XVIIIe siècle »

éd. du Cerf, coll. Les Conférences de l’École pratique des hautes études, Paris

éd. du Cerf, coll. Les Conférences de l’École pratique des hautes études, Paris

Il s’agit de Baisaô *, vendeur de thé et ermite du XVIIIe siècle apr. J.-C., sorte de Diogène japonais. Je dois d’abord dire que cet homme se consacra à la vente de thé, non pour l’amour de l’argent, mais pour parvenir à l’Éveil et accomplir la Voie. Il était le disciple du maître zen Kerin **, le supérieur du monastère du Ryûshin-ji. En sa onzième année, il entra en religion et, sous la houlette de Kerin, il apprit les « Entretiens de Confucius » et étudia le zen. Passé sa vingt-deuxième année, il fut affligé de terribles maux de ventre qui le laissaient sans répit. Alors, donnant un libre cours à son dépit, et tandis que sa maladie le rongeait toujours, il partit en voyage, tantôt à l’ouest, tantôt à l’est, en divers endroits du Japon, et rendit visite à de nombreux moines éminents, sans s’attarder chez aucun. Par la suite, il s’en retourna dans sa province de Hizen où, comme par le passé, il servit son maître Kerin pendant quatorze années. Mais à la mort de celui-ci, il refusa la succession du monastère et, ayant remis la charge à un condisciple, il s’enfuit à Kyôto. Là, il se mit à vendre du thé pour éviter de mourir de faim. Cherchant les lieux les plus connus pour leurs cerisiers au printemps, les sites les plus remarquables pour leurs érables à l’automne, il louait un minuscule emplacement, montait une échoppe, faisait infuser son thé et attendait les clients. Sa barbe était fort longue et descendait plus bas que ses genoux ; il se vêtait de vieux habits élimés, n’ayant l’apparence ni d’un moine, ni d’une personne du vulgaire. Aussi, en peu de temps, le surnom de Baisaô (« vieux marchand de thé ») fut-il sur les lèvres de toutes les personnes élégantes et raffinées de la capitale. Lisez la suite›

* En japonais 売茶翁 ou 賣茶翁. Parfois transcrit Maisaô. Également connu sous les surnoms de Kô Yûgai (高遊外) et de Gekkai Genshô (月海元昭). Parfois transcrit Gekkai Ganshô.

** En japonais 化霖.

« Entretiens de Lin-tsi »

éd. Fayard, coll. Documents spirituels, Paris

éd. Fayard, coll. Documents spirituels, Paris

Il s’agit des « Entretiens de Linji » (« Linji yulu » *, ou plus simplement « Linji lu » **). L’école de Linji Yixuan ***, maître zen, est connue par ce recueil de paroles composé après la mort du maître. Rebelle à tout savoir, farouche à toute vision intellectuelle qu’elle décrivait comme une « taie sur l’œil » cette école devint célèbre en Chine au IXe et Xe siècle apr. J.-C. avant de se répandre au Japon où elle persiste jusqu’à nos jours sous le nom d’école Rinzai. L’usage du bâton (en chinois « bang », en japonais « bô » ****) et de l’exclamation « khât ! » (en japonais « katsu ! » *****) est caractéristique de Linji, lequel frappait ses disciples et leur criait, comme s’il désirait les faire parvenir d’un coup à la réalisation subite. Dans des termes virulents, qui allaient jusqu’au blasphème, il prêchait le meurtre spirituel et le renversement de toutes les valeurs : « Si vous rencontrez un Bouddha, tuez le Bouddha ! Si vous rencontrez un patriarche, tuez le patriarche ! » ****** Et plus loin : « Je vous le dis : il n’y a pas de Bouddha, il n’y a pas de Loi ; pas de pratiques à cultiver, pas de fruits à éprouver. Que voulez-vous donc tant chercher auprès d’autrui ?… Qu’est-ce qui vous manque ? C’est vous, adeptes, qui êtes là devant mes yeux, c’est vous-mêmes qui ne différez en rien du Bouddha-patriarche ! Mais vous n’avez pas confiance, et vous cherchez au-dehors » *******. Lui demandait-on quel était le bien le plus précieux pour l’homme, Linji répondait : « Se tenir dans l’ordinaire et sans affaires : chier et pisser, se vêtir et manger » ********. Et aussi : « Être sans affaires et rester assis dans [son] monastère, les pieds croisés au coin de [sa] banquette » *********. À chaque page, cet idéal de l’homme sans affaires se retrouve, poussé jusqu’à la puérilité. J’avoue, pour ma part, qu’il ne me convainc pas. Car, même à supposer que l’homme qui se garde de rien faire soit le plus heureux, ne vaut-il pas mieux être honnête et utile, qu’heureux et sans affaires ? L’homme de bien n’a-t-il pas droit, comme les autres, au noble travail ? Ne peut-il pas se subordonner à une grande cause sociale, au lieu de jouir dans son coin sans se soucier que ce soit aux dépens des autres ? La fin divine doit-elle donc être une fin égoïste ? Lisez la suite›

* En chinois « 臨濟語錄 ». Parfois transcrit « Lintsi yulou » ou « Lin-chi yü-lu ».

** En chinois « 臨濟錄 ». Parfois transcrit « Lintsi lou » ou « Lin-chi lu ».

*** En chinois 臨濟義玄. Autrefois transcrit Lin-tsi Yi-hiuan ou Lin-chi I-hsüan.

**** .

***** .

****** sect. 20.

******* sect. 21.

******** sect. 13.

********* sect. 18.

« Les Inscriptions d’Asoka »

éd. Les Belles Lettres, coll. La Voix de l’Inde, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. La Voix de l’Inde, Paris

Il s’agit des « Inscriptions d’Aśoka », un magnifique ensemble d’inscriptions gravées sur des rochers et des piliers en plusieurs endroits du sous-continent indien. Ce sont les plus anciennes inscriptions qu’on y ait découvertes ; elles sont habituellement rédigées dans l’idiome de l’endroit, et il est frappant de trouver, outre le mâgadhî, deux langues étrangères : le grec et l’araméen. Elles contiennent des édits royaux empreints du bouddhisme le plus pur, et ayant pour but de prescrire la pratique d’une bienveillance qui s’étend sur tous les êtres vivants. L’auteur, parlant de lui à la troisième personne, se donne le titre de « roi » (« raya » ou « raja ») et les surnoms de Priyadraśi * (« au regard amical ») et de Devanaṃpriya (« ami des dieux »). Le vrai nom du monarque n’apparaît nulle part ; mais nous savons grâce à d’autres sources que l’Empereur Aśoka **, fondateur de la domination du bouddhisme dans l’Inde, portait ces deux surnoms. On pourrait objecter que ce ne sont là que des épithètes convenues, qui auraient pu être portées par plus d’un monarque indien. Cependant, voici ce qui achève de confirmer l’identification avec Aśoka : Dans le XIIIe édit, l’auteur nomme, parmi ses voisins, un certain Aṃtiyoko, « roi grec », et un peu plus à l’ouest, quatre autres rois : Turamaye, Aṃtikini, Maka et Alikasudaro ***. La réunion de ces noms rend leur identité hors de doute : ce sont Antiochos II, Ptolémée II, Antigone II, Magas et Alexandre II, lesquels régnaient au IIIe siècle av. J.-C. C’est précisément l’époque à laquelle, sous le sceptre d’Aśoka, le bouddhisme s’imposait comme un mouvement spirituel majeur, à la faveur de l’exemple personnel de l’Empereur. Lisez la suite›

* Parfois transcrit Piādasi, Piyadasi, Priyadarshi, Priyadarśi, Piyadarsi, Priyadrashi, Priyadraśi, Priyadarśin ou Priyadarshin. En grec Piodassès (Πιοδάσσης).

** Parfois transcrit Açoka ou Ashoka.

*** « Merveilleuse surprise dans ce monde hindou, si fermé en apparence aux actions du dehors, si oublieux en tous cas de ses relations avec les peuples étrangers », ajoute Émile Senart.

Kumârajîva, Sengzhao et Daosheng, « Introduction aux pratiques de la non-dualité : commentaire du “Soûtra de la Liberté inconcevable” »

éd. Fayard, coll. Trésors du bouddhisme, Paris

éd. Fayard, coll. Trésors du bouddhisme, Paris

Il s’agit du « Commentaire sur “L’Enseignement de Vimalakîrti” » (« Zhu “Weimojie Jing” » *) par Kumârajîva ** et par ses disciples, Sengzhao *** et Daosheng ****. L’arrivée de Kumârajîva à Ch’ang-an ***** en 402 apr. J.-C. inaugure la période indianiste du bouddhisme chinois. À partir de cette date, les Chinois ne se contentent plus d’avoir une idée approximative de la pensée venue d’ailleurs, mais ils se lancent dans de grands travaux d’exégèse et de traduction directement du sanscrit, pour lesquels ils font appel à des moines venus de l’Inde ou de la Sérinde ******. Né à Kucha, l’une des principales étapes de la Route de la soie, Kumârajîva reçoit une formation qui lui permettra de jouer un rôle déterminant dans cette indianisation. Dès son arrivée au grand temple de Chang’an, où il est invité par le souverain Yao Xing, Kumârajîva s’attelle à une série impressionnante de traductions, qui rejetteront dans l’ombre tous les travaux précédents et qui seront pour beaucoup dans l’acclimatation durable du bouddhisme en Asie. « En prenant en considération les révisions d’ouvrages déjà traduits et ses traductions inédites, Kumarajiva aurait “transmis” plus de cinquante œuvres, comptant plus de trois cents volumes… Si nous… considérons que Kumârajîva est décédé en 409, on arrive à la conclusion que, durant ses huits années de résidence à Ch’ang-an, il devait traduire environ un chapitre tous les dix jours », dit M. Daisaku Ikeda *******. Selon les préfaces faites par ses disciples, Kumârajîva traduisait à voix haute, tout en commentant, en présence d’une assemblée de mille deux cents moines et laïcs, comprenant tout ce que le bouddhisme comptait alors de plus cultivé en Chine, les raisons pour lesquelles il avait traduit d’une manière plutôt que d’une autre ; il exposait, en outre, les sens profonds cachés dans le texte sanscrit. On prétend que le souverain Yao Xing assistait à certaines des séances : « Le souverain en personne tenait en main le texte des anciennes traductions des soûtras, y relevant les erreurs, s’enquérant de la signification générale du passage, et contribuant ainsi à éclairer les doctrines de la secte » ********. On prétend aussi que les membres présents, qui recevaient la traduction et le commentaire, étaient transportés de bonheur, éprouvant le sentiment de se trouver sur les sommets des montagnes Kunlun par une belle journée claire, regardant le monde s’étendant sous leurs pieds. Lisez la suite›

* En chinois « 注維摩詰經 ».

** En sanscrit कुमारजीव (Kumārajīva), en chinois 鳩摩羅什 (Jiumoluoshi).

*** En chinois 僧肇. Autrefois transcrit Seng-tchao ou Seng-chao.

**** En chinois 道生. Autrefois transcrit Tao-cheng ou Tao-sheng.

***** Aujourd’hui Xi’an (西安).

****** La Sérinde correspond à l’actuelle Région autonome ouïghoure du Xinjiang.

******* « Le Bouddhisme en Chine », p. 60.

******** Dans « Le Bouddhisme en Chine », p. 62.

« L’Enseignement de Vimalakīrti, “Vimalakīrtinirdeśa” »

éd. Publications universitaires-Institut orientaliste, coll. Bibliothéque du Muséon, Louvain

éd. Publications universitaires-Institut orientaliste, coll. Bibliothéque du Muséon, Louvain

Il s’agit d’une traduction indirecte de « L’Enseignement de Vimalakîrti » (« Vimalakîrti Nirdeśa » *) ou « Soûtra de Vimalakîrti » (« Vimalakîrti Sûtra » **) ou « La Liberté inconcevable » (« Acintya Vimokṣa » ***). Ce livre est au canon bouddhique ce que le « Livre de l’Ecclésiaste » est à la Bible juive, je veux dire un chef-d’œuvre de scepticisme, de fatalisme, de modernité surtout, et qui s’adresse aux athées aussi bien qu’aux croyants, sans distinction d’écoles ou de races. « Tout est impermanent, c’est-à-dire transitoire, douloureux et vide. » Tel est le résumé de l’ouvrage. Cette conclusion, le saint Vimalakîrti (« Gloire sans tache ») la tire des expériences les plus diverses. Il s’y complaît ; il en fait le refrain continuel de sa pensée. Le monde présente à ses yeux une série de phénomènes, toujours les mêmes, où « absolument rien n’a été produit, n’est produit et ne sera produit ; absolument rien n’a disparu, ne disparaît et ne disparaîtra » ****. Toute tentative pour améliorer les choses humaines est chimérique, « le corps ne durant pas longtemps… pareil à la bulle d’eau ; le corps étant issu de la soif des passions… pareil au mirage » *****. Toute dualité est fausse et illusoire. Les contraires se concilient, ce qui est impensable et indicible. Aussi, « les sons et les idées sont sans emploi » ******. On croirait lire Tchouang-tseu. « “L’Enseignement de Vimalakîrti” est une œuvre d’art », dit un sinologue *******. « La mise en scène est conduite avec une habileté de dramaturge… Le paradoxe, l’ironie sont maniés de main de maître, comme dans le célèbre épisode de Śâriputra, ce saint des saints… qu’une déesse maligne couvre de fleurs dont il ne peut se dépêtrer, et qui finit par se voir changé en femme. » Cette histoire et d’autres semblables, faites pour scandaliser les orthodoxes indiens, amusèrent et charmèrent les Tibétains et les Chinois qui lisaient « L’Enseignement de Vimalakîrti » dans une dizaine d’excellentes traductions. La plus ancienne d’entre elles fut celle effectuée par Zhi Qian ******** entre 222 et 229 apr. J.-C. à Nankin. Le texte de l’original sanscrit, regardé comme perdu, fut retrouvé en 1999 dans la bibliothèque du Potala, au Tibet. Lisez la suite›

* En sanscrit « विमलकीर्ति निर्देश ». Parfois transcrit « Vimalakîrtti Nirdéça » ou « Vimalakirti-nirdesha ».

** En sanscrit « विमलकीर्ति सूत्र ».

*** En sanscrit « अचिन्त्य विमोक्ष ».

**** p. 166.

***** p. 132-133.

****** p. 317.

******* M. Paul Demiéville.

******** En chinois 支謙. Autrefois transcrit Tche K’ien ou Chih Ch’ien.

Chômei, « Histoires de conversion »

éd. Publications orientalistes de France, coll. Tama, Cergy

éd. Publications orientalistes de France, coll. Tama, Cergy

Il s’agit de Kamo no Chômei *, essayiste et moine japonais (XIIe-XIIIe siècle apr. J.-C.). Vers sa vingtième année, étant devenu orphelin, il perdit en même temps l’espoir d’hériter de l’office paternel — celui de gardien du fameux temple de Kamo, à Kyôto. Il se voua, dès lors, à la poésie et à la musique. Vers sa trente-cinquième année, fort du succès que remporta auprès de l’Empereur son recueil poétique, le « Recueil de Chômei » (« Chômei-shû » **), il reprit l’espoir de se procurer la fonction de son père ; mais il manquait de soutiens, et les intrigues de la Cour l’éloignèrent définitivement de la succession et du palais. Cette déception personnelle, ainsi que les désastres et les calamités qui vinrent frapper le Japon au même moment (grand incendie de Kyôto en 1177, épouvantables famines suivies d’épidémies en 1181-1182, tremblement de terre en 1185), furent autant d’occasions pour Chômei de ressentir l’instabilité des choses humaines, lesquelles lui faisaient penser « à la rosée sur le liseron du matin… : la rosée a beau demeurer, elle ne dure jamais jusqu’au soir » ***. « Au fond, toutes les entreprises humaines sont stupides et vaines », se dit-il **** ; et au milieu de ces horreurs, s’étant rasé la tête, il se retira dans une petite cabane de dix pieds carrés, sur le mont Hino *****. Et même si, sur l’invitation du shôgun Sanetomo, son frère en poésie et en malheur, il alla passer un peu de temps à Kamakura, il revint bien vite à la solitude de son ermitage. C’est là qu’il composa ses trois grands essais : 1o « Notes sans titre » (« Mumyô-shô » ******), livre de critique poétique ; 2o « Histoires de conversion » (« Hosshinshû » *******), ouvrage d’édification bouddhique, plein d’anecdotes sur les personnes entrées en religion et ayant renoncé au siècle ; et surtout 3o « Notes de ma cabane de moine » (« Hôjô-ki » ********), journal intime méditant sur la vanité du monde (« mujô » *********) et le caractère éphémère de tout ce qui existe. Cette dernière œuvre, malgré sa taille modeste, demeure un des grands chefs-d’œuvre du genre « zuihitsu » ********** (« essais au fil du pinceau ») : « Après les “Notes de l’oreiller” et en attendant le “Cahier des heures oisives”, il constitue [un] des meilleurs livres d’impressions que nous ait laissés la littérature japonaise », explique Michel Revon. « Chômei ne se contente pas de noter, à la fortune du pinceau, des observations ou des pensées disparates, il veut philosopher, écrire d’une manière suivie… Et son charmant écrit, si dénué de toute prétention, n’en devient pas moins un exposé magistral de la sagesse pessimiste. » Lisez la suite›

* En japonais 鴨長明. Autrefois transcrit Tchômei ou Choumei. Chômei est la lecture à la chinoise des caractères 長明, qui se lisent Nagaakira à la japonaise. On disait, paraît-il, Nagaakira à l’époque de l’auteur ; mais l’usage en a décidé autrement.

** En japonais « 長明集 », inédit en français.

*** « Notes de ma cabane de moine », p. 12.

**** id. p. 14.

***** En japonais 日野山.

****** En japonais « 無名抄 ». Autrefois transcrit « Moumiôçô ».

******* En japonais « 発心集 ».

******** En japonais « 方丈記 ». Autrefois transcrit « Hôdjôki », « Hôziôki » ou « Houjouki ».

********* En japonais 無常.

********** En japonais 随筆. Autrefois transcrit « zouï-hitsou ».

Chômei, « Notes sans titre, “Mumyôshô” : propos sur les poètes et la poésie »

éd. Le Bruit du temps, Paris

éd. Le Bruit du temps, Paris

Il s’agit de Kamo no Chômei *, essayiste et moine japonais (XIIe-XIIIe siècle apr. J.-C.). Vers sa vingtième année, étant devenu orphelin, il perdit en même temps l’espoir d’hériter de l’office paternel — celui de gardien du fameux temple de Kamo, à Kyôto. Il se voua, dès lors, à la poésie et à la musique. Vers sa trente-cinquième année, fort du succès que remporta auprès de l’Empereur son recueil poétique, le « Recueil de Chômei » (« Chômei-shû » **), il reprit l’espoir de se procurer la fonction de son père ; mais il manquait de soutiens, et les intrigues de la Cour l’éloignèrent définitivement de la succession et du palais. Cette déception personnelle, ainsi que les désastres et les calamités qui vinrent frapper le Japon au même moment (grand incendie de Kyôto en 1177, épouvantables famines suivies d’épidémies en 1181-1182, tremblement de terre en 1185), furent autant d’occasions pour Chômei de ressentir l’instabilité des choses humaines, lesquelles lui faisaient penser « à la rosée sur le liseron du matin… : la rosée a beau demeurer, elle ne dure jamais jusqu’au soir » ***. « Au fond, toutes les entreprises humaines sont stupides et vaines », se dit-il **** ; et au milieu de ces horreurs, s’étant rasé la tête, il se retira dans une petite cabane de dix pieds carrés, sur le mont Hino *****. Et même si, sur l’invitation du shôgun Sanetomo, son frère en poésie et en malheur, il alla passer un peu de temps à Kamakura, il revint bien vite à la solitude de son ermitage. C’est là qu’il composa ses trois grands essais : 1o « Notes sans titre » (« Mumyô-shô » ******), livre de critique poétique ; 2o « Histoires de conversion » (« Hosshinshû » *******), ouvrage d’édification bouddhique, plein d’anecdotes sur les personnes entrées en religion et ayant renoncé au siècle ; et surtout 3o « Notes de ma cabane de moine » (« Hôjô-ki » ********), journal intime méditant sur la vanité du monde (« mujô » *********) et le caractère éphémère de tout ce qui existe. Cette dernière œuvre, malgré sa taille modeste, demeure un des grands chefs-d’œuvre du genre « zuihitsu » ********** (« essais au fil du pinceau ») : « Après les “Notes de l’oreiller” et en attendant le “Cahier des heures oisives”, il constitue [un] des meilleurs livres d’impressions que nous ait laissés la littérature japonaise », explique Michel Revon. « Chômei ne se contente pas de noter, à la fortune du pinceau, des observations ou des pensées disparates, il veut philosopher, écrire d’une manière suivie… Et son charmant écrit, si dénué de toute prétention, n’en devient pas moins un exposé magistral de la sagesse pessimiste. » Lisez la suite›

* En japonais 鴨長明. Autrefois transcrit Tchômei ou Choumei. Chômei est la lecture à la chinoise des caractères 長明, qui se lisent Nagaakira à la japonaise. On disait, paraît-il, Nagaakira à l’époque de l’auteur ; mais l’usage en a décidé autrement.

** En japonais « 長明集 », inédit en français.

*** « Notes de ma cabane de moine », p. 12.

**** id. p. 14.

***** En japonais 日野山.

****** En japonais « 無名抄 ». Autrefois transcrit « Moumiôçô ».

******* En japonais « 発心集 ».

******** En japonais « 方丈記 ». Autrefois transcrit « Hôdjôki », « Hôziôki » ou « Houjouki ».

********* En japonais 無常.

********** En japonais 随筆. Autrefois transcrit « zouï-hitsou ».

Chômei, « Notes de ma cabane de moine »

éd. Le Bruit du temps, Paris

éd. Le Bruit du temps, Paris

Il s’agit de Kamo no Chômei *, essayiste et moine japonais (XIIe-XIIIe siècle apr. J.-C.). Vers sa vingtième année, étant devenu orphelin, il perdit en même temps l’espoir d’hériter de l’office paternel — celui de gardien du fameux temple de Kamo, à Kyôto. Il se voua, dès lors, à la poésie et à la musique. Vers sa trente-cinquième année, fort du succès que remporta auprès de l’Empereur son recueil poétique, le « Recueil de Chômei » (« Chômei-shû » **), il reprit l’espoir de se procurer la fonction de son père ; mais il manquait de soutiens, et les intrigues de la Cour l’éloignèrent définitivement de la succession et du palais. Cette déception personnelle, ainsi que les désastres et les calamités qui vinrent frapper le Japon au même moment (grand incendie de Kyôto en 1177, épouvantables famines suivies d’épidémies en 1181-1182, tremblement de terre en 1185), furent autant d’occasions pour Chômei de ressentir l’instabilité des choses humaines, lesquelles lui faisaient penser « à la rosée sur le liseron du matin… : la rosée a beau demeurer, elle ne dure jamais jusqu’au soir » ***. « Au fond, toutes les entreprises humaines sont stupides et vaines », se dit-il **** ; et au milieu de ces horreurs, s’étant rasé la tête, il se retira dans une petite cabane de dix pieds carrés, sur le mont Hino *****. Et même si, sur l’invitation du shôgun Sanetomo, son frère en poésie et en malheur, il alla passer un peu de temps à Kamakura, il revint bien vite à la solitude de son ermitage. C’est là qu’il composa ses trois grands essais : 1o « Notes sans titre » (« Mumyô-shô » ******), livre de critique poétique ; 2o « Histoires de conversion » (« Hosshinshû » *******), ouvrage d’édification bouddhique, plein d’anecdotes sur les personnes entrées en religion et ayant renoncé au siècle ; et surtout 3o « Notes de ma cabane de moine » (« Hôjô-ki » ********), journal intime méditant sur la vanité du monde (« mujô » *********) et le caractère éphémère de tout ce qui existe. Cette dernière œuvre, malgré sa taille modeste, demeure un des grands chefs-d’œuvre du genre « zuihitsu » ********** (« essais au fil du pinceau ») : « Après les “Notes de l’oreiller” et en attendant le “Cahier des heures oisives”, il constitue [un] des meilleurs livres d’impressions que nous ait laissés la littérature japonaise », explique Michel Revon. « Chômei ne se contente pas de noter, à la fortune du pinceau, des observations ou des pensées disparates, il veut philosopher, écrire d’une manière suivie… Et son charmant écrit, si dénué de toute prétention, n’en devient pas moins un exposé magistral de la sagesse pessimiste. » Lisez la suite›

* En japonais 鴨長明. Autrefois transcrit Tchômei ou Choumei. Chômei est la lecture à la chinoise des caractères 長明, qui se lisent Nagaakira à la japonaise. On disait, paraît-il, Nagaakira à l’époque de l’auteur ; mais l’usage en a décidé autrement.

** En japonais « 長明集 », inédit en français.

*** « Notes de ma cabane de moine », p. 12.

**** id. p. 14.

***** En japonais 日野山.

****** En japonais « 無名抄 ». Autrefois transcrit « Moumiôçô ».

******* En japonais « 発心集 ».

******** En japonais « 方丈記 ». Autrefois transcrit « Hôdjôki », « Hôziôki » ou « Houjouki ».

********* En japonais 無常.

********** En japonais 随筆. Autrefois transcrit « zouï-hitsou ».

« Un Moine de la secte Kegon à l’époque de Kamakura : Myōe (1173-1232) et le “Journal de ses rêves” »

éd. École française d’Extrême-Orient, coll. Publications de l’École française d’Extrême-Orient, Paris

éd. École française d’Extrême-Orient, coll. Publications de l’École française d’Extrême-Orient, Paris

Il s’agit du « Journal des rêves » (« Yume no ki » *) que le moine bouddhiste Myôe ** a tenu depuis l’âge de dix-neuf ans jusqu’à sa mort, à l’âge de cinquante-neuf ans. On possède des fragments de ce « Journal » sous forme de rouleaux, de fascicules reliés et de feuillets ; ils étaient entreposés par Myôe lui-même dans un coffret en bois, qu’il portait toujours sur lui ; il n’y mettait que des objets précieux qu’il ne voulait pas divulguer au grand public. Sorte de chronique onirique, ce « Journal » se compose de rêves (« yume » ***), d’apparitions ou de visions au cours d’exercices religieux (« kôsô » ****), et de fantasmes ou d’hallucinations (« maboroshi » *****) ; c’est le plus ancien, sinon le seul, document de ce genre au Japon (XIIe-XIIIe siècle). Écrit sans grande portée métaphysique ni visée littéraire, il contient plus de superstition que de foi ; plus de naïveté que d’enseignement ; il fait sourire plus qu’il n’édifie. On y apprend, par exemple, que Myôe conçut par deux fois le projet de se rendre dans la patrie du Bouddha, aux Indes, et qu’il fit même ses bagages ; mais, à cause d’un rêve funeste qu’il eut au dernier moment, il y renonça par deux fois. Et heureusement ; sinon, il aurait pu se faire dévorer par un tigre du Bengale. Pour calmer le dépit que lui causèrent ces annulations, il pratiqua la méditation sur l’île de Taka-shima (« l’île aux Faucons »), en se disant que l’eau des Indes, par je ne sais quel miracle géographique, devait venir jusqu’à cette île. On cite ce mot de lui : « Il n’est pas une pierre [de cette île] sur laquelle je ne me sois assis [pour méditer] » ******. Il emporta une de ces pierres dans ses bagages, et avant de mourir, il lui adressa un poème d’adieu :

« Quand je serai mort,
Si à personne tu ne peux t’attacher,
Envole-toi vite
Et retourne en ton pays,
Ô ! ma pierre de l’île aux Faucons
 » Lisez la suite›

* En japonais « 夢記 ».

** En japonais 明恵.

*** En japonais .

**** En japonais 好相.

***** En japonais .

****** Dans Ninomiya Masayuki, « La Pensée de Kobayashi Hideo », p. 212.

« L’Étonnante Aventure du pauvre musicien »

dans Artaud, « Œuvres complètes. Tome I » (éd. Gallimard, Paris), p. 206-210

dans Artaud, « Œuvres complètes. Tome I » (éd. Gallimard, Paris), p. 206-210

Il s’agit d’« Une mélodie secrète au “biwa” fait pleurer des fantômes » (« Biwa no hikyoku yûrei wo nakashimu » *), une des plus belles légendes du folklore japonais, plus connue sous le titre de « Hôichi le Sans-oreilles » (« Mimi-nashi Hôichi » **). Tirée d’un recueil d’histoires étranges publié en 1782 à Kyôto ***, la légende de « Hôichi le Sans-oreilles » n’est, de façon paradoxale, familière aux Japonais que dans la version rédigée en 1903 par un écrivain étranger : Lafcadio Hearn. Traducteur de Gautier, de Maupassant, de Balzac, de Mérimée, de Flaubert, de Baudelaire, de Loti, Hearn naquit dans les îles Ioniennes. Son père était un médecin irlandais dans l’armée britannique, sa mère — une Grecque de très bonne famille. Ils avaient dû s’épouser en cachette. « Deux races, deux nations, deux religions marquèrent l’enfant de leur empreinte et, très tôt, elles ancrèrent en lui ce cosmopolitisme qui devait lui permettre de substituer un jour une terre d’élection à son pays d’origine » ****. Mais l’Angleterre ayant cédé les îles Ioniennes à la Grèce, son père regagna Dublin avec femme et enfant. La chose se passa mal. Sa mère, transie par ce climat gris et froid, si différent de la blancheur de sa Grèce natale, prit la fuite ; son père fit annuler le mariage, se remaria et partit en Inde. Hearn, abandonné et sans parents, fut adopté par une vieille tante catholique, extrêmement dévote, qui lui faire des études dans un monastère en France, puis l’envoya à dix-neuf ans en Amérique. On le vit surgir à Cincinnati comme correcteur dans un journal. On l’employa à des reportages, où il se montra d’une habileté surprenante. Son talent d’écrivain ayant enfin percé, il prit le chemin de La Louisiane. En 1878, celle-ci avait encore un parfum bien français. On le voit dans les articles de Hearn, dont beaucoup parlent de la France, mais aussi de Martinique, d’Haïti, de l’île Maurice, de Guyane. Et puis, comme toujours avec Hearn, il lui fallut des horizons encore plus lointains. La grande exposition japonaise, qui eut lieu à La Nouvelle-Orléans en 1885, lui inspira en premier l’idée de s’embarquer pour le Japon. Ce fut à quarante ans qu’il arriva au pays du Soleil levant, pauvre, apatride, précipité là où la destinée l’appelait, sans but dans l’existence. Il en commença une autre, entièrement nouvelle. Et d’abord, il se fit Japonais. Lisez la suite›

* En japonais « 琵琶秘曲泣幽霊 ».

** En japonais « 耳なし芳一 ».

*** Ce recueil s’intitule « Les Histoires étranges à savourer chez soi », ou « Gayû kidan » (« 臥遊奇談 »).

**** Stefan Zweig, « Hommes et Destins ».

Saigyô, « Poèmes de ma hutte de montagne »

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moundarren, Millemont

Il s’agit de Satô Norikiyo *, poète et moine très cher au peuple japonais (XIIe siècle apr. J.-C.), plus connu sous le surnom de Saigyô ** (« allant au Paradis de l’Ouest »). Issu d’une famille militaire, à l’âge de vingt-deux ans, Saigyô renonça au siècle, abandonna sa famille, et quitta ses fonctions au Palais pour la raison que voici : Un jour, à l’heure où le soleil s’inclinait, il était sorti avec un de ses amis intimes, du nom de Noriyasu, Officier de la Garde des Portes. En chemin, Noriyasu déclara ceci : « Ces derniers temps, je ne sais pourquoi, j’ai le sentiment que toute chose n’est que songe et illusion, et si ce jourd’hui je suis en vie, je n’ose espérer l’être demain encore. Las, quel pourrait être mon recours ? Mon plus cher désir serait de quitter ma maison, de changer mon état et d’aller vivre en quelque montagne écartée ! » *** En entendant ce discours prononcé avec les accents de la vérité, Saigyô se demanda, le cœur dolent, pour quelle raison son ami parlait de la sorte ; et le matin suivant, comme il allait prendre de ses nouvelles, il trouva, près du portail, une foule de gens fort agités, et à l’intérieur, de même, l’on entendait des voix de gens qui clamaient leur douleur ; inquiet, il hâta le pas, se demandant ce qui se passait : « Monseigneur, cette nuit, est mort dans son sommeil ! » ****, lui dit-on, et il aperçut l’épouse et la mère de Noriyasu, étendues face contre terre, l’une aux pieds, l’autre au chevet du défunt, abîmées dans les larmes. À cette vue, tournant le dos au monde, Saigyô entra en religion pour pérégriner à travers le pays entier de province en province, de monastère en monastère ; puis, pensant avoir trouvé dans les montagnes de l’Ouest le lieu propice à un secret ermitage où se livrer aux pratiques de la Voie du Bouddha, il y construisit une hutte de branchage où, après avoir mené une vie solitaire dans un dépouillement extrême de toutes choses, il mourut très saintement. Lisez la suite›

* En japonais 佐藤義清. Autrefois transcrit Satô Yoshikiyo.

** En japonais 西行. Autrefois transcrit Saïghyô.

*** « La Légende de Saïgyô », p. 22.

**** id. p. 23.

« La Légende de Saïgyô »

éd. Publications orientalistes de France, coll. Tama, Cergy

éd. Publications orientalistes de France, coll. Tama, Cergy

Il s’agit de Satô Norikiyo *, poète et moine très cher au peuple japonais (XIIe siècle apr. J.-C.), plus connu sous le surnom de Saigyô ** (« allant au Paradis de l’Ouest »). Issu d’une famille militaire, à l’âge de vingt-deux ans, Saigyô renonça au siècle, abandonna sa famille, et quitta ses fonctions au Palais pour la raison que voici : Un jour, à l’heure où le soleil s’inclinait, il était sorti avec un de ses amis intimes, du nom de Noriyasu, Officier de la Garde des Portes. En chemin, Noriyasu déclara ceci : « Ces derniers temps, je ne sais pourquoi, j’ai le sentiment que toute chose n’est que songe et illusion, et si ce jourd’hui je suis en vie, je n’ose espérer l’être demain encore. Las, quel pourrait être mon recours ? Mon plus cher désir serait de quitter ma maison, de changer mon état et d’aller vivre en quelque montagne écartée ! » *** En entendant ce discours prononcé avec les accents de la vérité, Saigyô se demanda, le cœur dolent, pour quelle raison son ami parlait de la sorte ; et le matin suivant, comme il allait prendre de ses nouvelles, il trouva, près du portail, une foule de gens fort agités, et à l’intérieur, de même, l’on entendait des voix de gens qui clamaient leur douleur ; inquiet, il hâta le pas, se demandant ce qui se passait : « Monseigneur, cette nuit, est mort dans son sommeil ! » ****, lui dit-on, et il aperçut l’épouse et la mère de Noriyasu, étendues face contre terre, l’une aux pieds, l’autre au chevet du défunt, abîmées dans les larmes. À cette vue, tournant le dos au monde, Saigyô entra en religion pour pérégriner à travers le pays entier de province en province, de monastère en monastère ; puis, pensant avoir trouvé dans les montagnes de l’Ouest le lieu propice à un secret ermitage où se livrer aux pratiques de la Voie du Bouddha, il y construisit une hutte de branchage où, après avoir mené une vie solitaire dans un dépouillement extrême de toutes choses, il mourut très saintement. Lisez la suite›

* En japonais 佐藤義清. Autrefois transcrit Satô Yoshikiyo.

** En japonais 西行. Autrefois transcrit Saïghyô.

*** « La Légende de Saïgyô », p. 22.

**** id. p. 23.