Comptes rendus sur la littérature ancienne et moderne de toutes les nations

Mot-clefpoésie japonaise : sujet

Bashô, « Seigneur ermite : l’intégrale des haïkus »

éd. La Table ronde, Paris

Il s’agit des haïkus de Matsuo Bashô *, figure illustre de la poésie japonaise (XVIIe siècle apr. J.-C.). Par son éthique de vie, encore plus que par son œuvre elle-même, ce fils de samouraï a imposé la forme actuelle du haïku, mais surtout il en a défini la manière, l’esprit : légèreté, recherche de simplicité, extrême respect pour la nature, et ce quelque chose qu’on ne peut définir facilement et qu’il faut sentir — une élégance intérieure, comme revêtue de pudeur discrète, qui est foncièrement japonaise. Son poème de la rainette est un fameux exemple du saut par lequel le haïku se débarrasse de l’artificiel pour atteindre la sobriété nue : « Vieil étang / une rainette y plongeant / chuchotis de l’eau » **. Ce haïku traduit et d’autres sont le premier ouvrage par lequel la poésie et la pensée asiatiques viennent jusqu’à Mme Marguerite Yourcenar qui a quinze ans : « Ce livre exquis a été l’équivalent pour moi d’une porte entrebâillée ; elle ne s’est plus jamais refermée depuis », écrit-elle dans une lettre datée de 1955. En 1982, pendant ses trois mois passés au Japon, elle suit sur les sentiers étroits la trace de Bashô ; et tandis qu’un ami japonais, qui la guide, commence à lui traduire « Elles mourront bientôt… », elle l’interrompt en citant par cœur la chute : « et pourtant n’en montrent rien / chant des cigales ». « Peut-être son plus beau poème », précise-t-elle dans un petit article intitulé « Bashô sur la route ». À Kyôto, elle visite la hutte qui a hébergé notre poète vers la fin de sa vie — Rakushisha *** (« la chaumière où tombent les kakis » ****) qui lui « fait penser à la légère dépouille d’une cigale ». À l’intérieur, si on peut parler d’intérieur dans un lieu si ouvert aux intempéries, rien ou presque pour se protéger du passage des saisons, si présentes justement dans l’œuvre de Bashô « par les inconvénients et les malaises qu’elles apportent autant que par l’extase des yeux et de l’esprit que dispense leur beauté », comme explique Mme Yourcenar. Quant au maître lui-même : « Cet homme ambulant », écrit-elle, « qui a intitulé l’un de ses essais “Souvenirs d’un squelette exposé aux intempéries” voyage moins pour s’instruire… que pour subir. Subir est une faculté japonaise, poussée parfois jusqu’au masochisme [!], mais l’émotion et la connaissance chez Bashô naissent de cette soumission à l’événement ou à l’incident : la pluie, le vent, les longues marches, les ascensions sur les sentiers gelés des montagnes, les gîtes de hasard, comme celui de l’octroi à Shitomae où il partage une pièce au plancher de terre battue avec un cheval qui urine toute la nuit… » Sous des apparences de promenades aventureuses, ces pèlerinages éveillaient sa pensée et mettaient sa vie en conformité avec la haute idée qu’il se faisait du haïku : « Le vent me transperce / résigné à y laisser mes os / je pars en voyage » Lisez la suite›

* En japonais 松尾芭蕉. Autrefois transcrit Matsoura Bacho, Matsura Basho, Matsouo Bashô ou Matsuwo Bashô.

** En japonais « 古池や蛙飛こむ水のおと ».

*** En japonais 落柿舎.

**** Parfois traduit « la villa où tombent les kakis », « villa aux kakis tombés » ou « la maison des kakis tombés à terre ».

Shiki, « Un Lit de malade six pieds de long (5 mai-17 septembre 1902) »

éd. Les Belles Lettres, coll. Japon-Série Non fiction, Paris

Il s’agit du journal intime « Un Lit de malade six pieds de long » (« Byôshô rokushaku » *) de Masaoka Shiki, de son vrai nom Masaoka Tsunenori **, poète japonais. Il ne fut pas, je crois, un grand auteur ; mais on ne peut lui nier d’avoir renouvelé l’intérêt pour le haïku, dont il fit à la fois une arme offensive et un ferme bouclier dans sa lutte contre la tuberculose qui allait l’emporter à trente-cinq ans. Il cracha du sang dès 1889, ce qui lui inspira le pseudonyme de Shiki *** (« le Coucou »), oiseau qui, quand il chante, laisse apparaître sa gorge rougeoyante. Sa première tentative littéraire fut un roman au titre romantique, « La Capitale de la lune » (« Tsuki no miyako » ****), qu’il alla montrer à Kôda Rohan. Ce dernier, au faîte de sa gloire, montra une telle absence d’enthousiasme, que Shiki se livra au découragement et au désespoir et renonça tout à fait au roman ; mais étant un être impulsif, il prit alors une décision qui allait changer le reste de sa vie, puisque c’est au cours de cette année 1892 qu’il décida, d’une part, de se consacrer entièrement au haïku et, d’autre part, d’accepter un poste au journal « Nihon » (« Japon ») en tant que critique littéraire de poésie. Dans une colonne de ce quotidien, il développa pendant une décennie ses vues sur les poètes anciens. Sa critique fut inflexible jusqu’à la dureté, véhémente jusqu’à la colère. Il est même permis de se demander s’il n’était pas en proie à quelque démence lorsqu’il affirmait « que Ki no Tsurayuki en tant que poète était nul, et le “Kokin-shû” — une anthologie affreuse » ; ou bien « que les vers de Bashô contenaient le meilleur et le pire ». En même temps que ces articles théoriques, Shiki produisit ses propres haïkus et invita ses lecteurs à en faire tout autant : « Shiki s’[engagea] dans un travail, au fond, de poésie collective qui mérite d’être rappelé… Il demande aux lecteurs d’envoyer leurs textes. Il les publie, les critique. D’emblée, la création poétique n’est pas chose unique, mais chacun a le droit — et doit — composer dix, vingt, trente haïkus dans la même journée, et avec les mêmes mots, les mêmes images… Ce qui donne des centaines de poèmes qui seront publiés dans le journal… En l’espace de cinq ans, on verra ainsi se constituer des dizaines de groupes, pour ainsi dire dans toutes les régions du Japon », explique M. Jean-Jacques Origas *****. Aussitôt après la mort de Shiki, ces groupes se virent relégués dans l’oubli ; mais ils furent, un temps, le creuset de l’avant-gardisme et de la rénovation du haïku. Lisez la suite›

* En japonais « 病牀六尺 ».

** En japonais 正岡常規.

*** En japonais 子規. Parfois transcrit Chiki ou Šiki. Remarquez que l’idéogramme se retrouve à la fois dans Tsunenori et dans Shiki.

**** En japonais « 月の都 ». Titre emprunté au « Conte du coupeur de bambous ».

***** « Une Amitié », p. 159.

« Chiyo-ni : une femme éprise de poésie »

éd. Pippa, coll. Kolam-Poésie, Paris

Il s’agit d’une traduction partielle de Kaga no Tchiyo-jo *, poétesse et nonne japonaise (XVIIIe siècle apr. J.-C.), également connue sous le surnom de Tchiyo-ni ** (« Tchiyo la nonne »). Un maître du haïku, Roghennbô ***, passa par la ville de province où habitait Tchiyo, encore toute jeune. « N’importe comment », pensa-t-elle, « je solliciterai d’un haïkiste aussi célèbre des conseils sur l’art de composer… » Et poussée par le démon de la poésie, elle s’en alla frapper à la porte de l’auberge et prier Roghennbô de lui donner une leçon de poésie. Fatigué par le long voyage, il lui dit de prendre l’encre et le papier et de composer quelque chose sur un sujet tout indiqué par la saison : le coucou. Puis, sans plus s’inquiéter d’elle, il commença à dormir en ronflant. Après avoir longuement réfléchi, Tchiyo composa une poésie et demanda timidement : « Excusez-moi, s’il vous plaît… — Qu’est-ce qu’il y a ? », dit le poète brusquement réveillé. Et toujours allongé, il lut la poésie qui lui était présentée sur un rouleau de papier. Il fut très surpris de voir qu’une fille de quinze ans était capable d’écrire avec tant de talent ; mais cachant son véritable sentiment, il déclara : « Voici une poésie qui n’a pas de sens. Compose donc quelque chose de plus vivant ». Et peu après, il se remit à ronfler. L’élève continua à méditer et à écrire. Elle composa vingt poésies, trente poésies, sans oser les montrer. À mesure que les heures s’écoulaient, des tas de papiers noircis s’entassaient. Ayant perdu la notion du temps, elle se désola : « Ah ! Dieu n’a pas voulu m’accorder le talent d’une vraie poétesse. Dès aujourd’hui, c’est fini ; je renonce complètement à écrire ». Au même instant, le son d’une cloche, venant on ne sait d’où, annonça l’arrivée de l’aurore. Roghennbô, qui était moine, se souleva d’un bond sur sa couche : « Comme j’ai bien dormi ! Mais… serait-ce déjà le matin ? » **** Au bruit de la voix qui frappait l’air, Tchiyo revint tout à coup à la réalité. Sans penser, désespérément, elle murmura cette exquise poésie :

« Coucou !
Coucou ! à ces mots,
Le jour est venu
 » Lisez la suite›

* En japonais 加賀千代女. Parfois transcrit Kaga no Chiyo-jo.

** En japonais 千代尼. Parfois transcrit Chiyo-ni.

*** En japonais 盧元坊. Parfois transcrit Rogenbō.

**** « Une Poétesse japonaise au XVIIIe siècle : Kaga no Tchiyo-jo », p. 91-93.

Issa, « Haïkus satiriques »

éd. Pippa, coll. Kolam-Poésie, Paris

Il s’agit de Kobayashi Issa *, poète japonais (XVIIIe-XIXe siècle). C’est le plus grand maître du haïku, plus grand encore que Bashô, non seulement par son génie, mais aussi par son immense sympathie pour la vie qui ne lui fut cependant pas clémente. Sur un pauvre escargot allant sous la pluie, il savait sur-le-champ improviser des tercets, dont l’élégante aisance émerveillait hommes et dieux : « Petit escargot / grimpe doucement surtout / c’est le mont Fuji ! » ** Et aussi : « Porte de branchages / pour remplacer la serrure / juste un escargot » ***. Son village natal était dans la province de Shinano, caché dans un repli de montagne. La neige fondait seulement en été ; et dès le début de l’automne, le givre apparaissait. Issa avait deux ans quand il perdit sa mère. Cela le rendait triste d’entendre tous les autres enfants se moquer de lui, en chantant : « On reconnaît l’enfant sans mère partout, il se tient devant la porte en se mordant les doigts ». C’est pour cela qu’il ne se mêlait pas à leurs jeux, mais restait accroupi près des fagots de bois et des bottes de foin entassés dans les champs : « Viens donc avec moi / et amusons-nous un peu / moineau sans parents ! » **** Il avait sept ans quand son père se remaria avec une fille de paysan, sévère et décidée. Bien vite, elle prit en grippe Issa qui, selon elle, avait le défaut de vouloir étudier. Dès que le printemps arrivait, il devait travailler aux champs toute la journée, ramasser les légumes, faire les foins, mener les chevaux, et toute la soirée, assis près de la fenêtre dans le clair de lune, tresser des sandales et des sabots avec de la paille, sans qu’il lui restât le moindre moment pour lire. Sa belle-mère lui interdisait même de se servir de la lampe. Chaque fois qu’il pouvait s’échapper, il allait lire en cachette chez Nakamura Rokuzaemon *****, patron d’auberge et poète, toujours constant à lui témoigner de l’amitié. Issa avait onze ans quand sa belle-mère mit au monde un fils. À partir de ce jour-là, de dure, elle devint méchante. Elle l’obligea à s’occuper du bébé, et chaque fois que celui-ci pleurait, elle l’en rendait de quelque façon responsable. Il recevait des coups de bâton cent fois par jour, huit mille fois par mois. Une aube de printemps, dans sa quatorzième année, las de sa belle-mère et de ses colères plus coupantes que la bise de montagne, il quitta la maison où il était né et prit le chemin de la capitale. Son père l’accompagna jusqu’au village voisin et lui dit : « Ne fais rien qui puisse laisser les gens penser du mal de toi, et reviens bientôt me montrer ton tendre visage » Lisez la suite›

* En japonais 小林一茶.

** En japonais « 蝸牛そろそろのぼれ富士の山 ».

*** En japonais « 柴の戸や錠の代りにかたつむり ».

**** En japonais « 我と来て遊べや親のない雀 ».

***** En japonais 中村六左衛門.

Issa, « Haïku »

éd. Verdier, Lagrasse

Il s’agit de Kobayashi Issa *, poète japonais (XVIIIe-XIXe siècle). C’est le plus grand maître du haïku, plus grand encore que Bashô, non seulement par son génie, mais aussi par son immense sympathie pour la vie qui ne lui fut cependant pas clémente. Sur un pauvre escargot allant sous la pluie, il savait sur-le-champ improviser des tercets, dont l’élégante aisance émerveillait hommes et dieux : « Petit escargot / grimpe doucement surtout / c’est le mont Fuji ! » ** Et aussi : « Porte de branchages / pour remplacer la serrure / juste un escargot » ***. Son village natal était dans la province de Shinano, caché dans un repli de montagne. La neige fondait seulement en été ; et dès le début de l’automne, le givre apparaissait. Issa avait deux ans quand il perdit sa mère. Cela le rendait triste d’entendre tous les autres enfants se moquer de lui, en chantant : « On reconnaît l’enfant sans mère partout, il se tient devant la porte en se mordant les doigts ». C’est pour cela qu’il ne se mêlait pas à leurs jeux, mais restait accroupi près des fagots de bois et des bottes de foin entassés dans les champs : « Viens donc avec moi / et amusons-nous un peu / moineau sans parents ! » **** Il avait sept ans quand son père se remaria avec une fille de paysan, sévère et décidée. Bien vite, elle prit en grippe Issa qui, selon elle, avait le défaut de vouloir étudier. Dès que le printemps arrivait, il devait travailler aux champs toute la journée, ramasser les légumes, faire les foins, mener les chevaux, et toute la soirée, assis près de la fenêtre dans le clair de lune, tresser des sandales et des sabots avec de la paille, sans qu’il lui restât le moindre moment pour lire. Sa belle-mère lui interdisait même de se servir de la lampe. Chaque fois qu’il pouvait s’échapper, il allait lire en cachette chez Nakamura Rokuzaemon *****, patron d’auberge et poète, toujours constant à lui témoigner de l’amitié. Issa avait onze ans quand sa belle-mère mit au monde un fils. À partir de ce jour-là, de dure, elle devint méchante. Elle l’obligea à s’occuper du bébé, et chaque fois que celui-ci pleurait, elle l’en rendait de quelque façon responsable. Il recevait des coups de bâton cent fois par jour, huit mille fois par mois. Une aube de printemps, dans sa quatorzième année, las de sa belle-mère et de ses colères plus coupantes que la bise de montagne, il quitta la maison où il était né et prit le chemin de la capitale. Son père l’accompagna jusqu’au village voisin et lui dit : « Ne fais rien qui puisse laisser les gens penser du mal de toi, et reviens bientôt me montrer ton tendre visage » Lisez la suite›

* En japonais 小林一茶.

** En japonais « 蝸牛そろそろのぼれ富士の山 ».

*** En japonais « 柴の戸や錠の代りにかたつむり ».

**** En japonais « 我と来て遊べや親のない雀 ».

***** En japonais 中村六左衛門.

Issa, « En village de miséreux : choix de poèmes »

éd. Gallimard, coll. Connaissance de l’Orient, Paris

Il s’agit de Kobayashi Issa *, poète japonais (XVIIIe-XIXe siècle). C’est le plus grand maître du haïku, plus grand encore que Bashô, non seulement par son génie, mais aussi par son immense sympathie pour la vie qui ne lui fut cependant pas clémente. Sur un pauvre escargot allant sous la pluie, il savait sur-le-champ improviser des tercets, dont l’élégante aisance émerveillait hommes et dieux : « Petit escargot / grimpe doucement surtout / c’est le mont Fuji ! » ** Et aussi : « Porte de branchages / pour remplacer la serrure / juste un escargot » ***. Son village natal était dans la province de Shinano, caché dans un repli de montagne. La neige fondait seulement en été ; et dès le début de l’automne, le givre apparaissait. Issa avait deux ans quand il perdit sa mère. Cela le rendait triste d’entendre tous les autres enfants se moquer de lui, en chantant : « On reconnaît l’enfant sans mère partout, il se tient devant la porte en se mordant les doigts ». C’est pour cela qu’il ne se mêlait pas à leurs jeux, mais restait accroupi près des fagots de bois et des bottes de foin entassés dans les champs : « Viens donc avec moi / et amusons-nous un peu / moineau sans parents ! » **** Il avait sept ans quand son père se remaria avec une fille de paysan, sévère et décidée. Bien vite, elle prit en grippe Issa qui, selon elle, avait le défaut de vouloir étudier. Dès que le printemps arrivait, il devait travailler aux champs toute la journée, ramasser les légumes, faire les foins, mener les chevaux, et toute la soirée, assis près de la fenêtre dans le clair de lune, tresser des sandales et des sabots avec de la paille, sans qu’il lui restât le moindre moment pour lire. Sa belle-mère lui interdisait même de se servir de la lampe. Chaque fois qu’il pouvait s’échapper, il allait lire en cachette chez Nakamura Rokuzaemon *****, patron d’auberge et poète, toujours constant à lui témoigner de l’amitié. Issa avait onze ans quand sa belle-mère mit au monde un fils. À partir de ce jour-là, de dure, elle devint méchante. Elle l’obligea à s’occuper du bébé, et chaque fois que celui-ci pleurait, elle l’en rendait de quelque façon responsable. Il recevait des coups de bâton cent fois par jour, huit mille fois par mois. Une aube de printemps, dans sa quatorzième année, las de sa belle-mère et de ses colères plus coupantes que la bise de montagne, il quitta la maison où il était né et prit le chemin de la capitale. Son père l’accompagna jusqu’au village voisin et lui dit : « Ne fais rien qui puisse laisser les gens penser du mal de toi, et reviens bientôt me montrer ton tendre visage » Lisez la suite›

* En japonais 小林一茶.

** En japonais « 蝸牛そろそろのぼれ富士の山 ».

*** En japonais « 柴の戸や錠の代りにかたつむり ».

**** En japonais « 我と来て遊べや親のない雀 ».

***** En japonais 中村六左衛門.

Issa, « “Ora ga haru”, Mon Année de printemps »

éd. C. Defaut, Nantes

Il s’agit de Kobayashi Issa *, poète japonais (XVIIIe-XIXe siècle). C’est le plus grand maître du haïku, plus grand encore que Bashô, non seulement par son génie, mais aussi par son immense sympathie pour la vie qui ne lui fut cependant pas clémente. Sur un pauvre escargot allant sous la pluie, il savait sur-le-champ improviser des tercets, dont l’élégante aisance émerveillait hommes et dieux : « Petit escargot / grimpe doucement surtout / c’est le mont Fuji ! » ** Et aussi : « Porte de branchages / pour remplacer la serrure / juste un escargot » ***. Son village natal était dans la province de Shinano, caché dans un repli de montagne. La neige fondait seulement en été ; et dès le début de l’automne, le givre apparaissait. Issa avait deux ans quand il perdit sa mère. Cela le rendait triste d’entendre tous les autres enfants se moquer de lui, en chantant : « On reconnaît l’enfant sans mère partout, il se tient devant la porte en se mordant les doigts ». C’est pour cela qu’il ne se mêlait pas à leurs jeux, mais restait accroupi près des fagots de bois et des bottes de foin entassés dans les champs : « Viens donc avec moi / et amusons-nous un peu / moineau sans parents ! » **** Il avait sept ans quand son père se remaria avec une fille de paysan, sévère et décidée. Bien vite, elle prit en grippe Issa qui, selon elle, avait le défaut de vouloir étudier. Dès que le printemps arrivait, il devait travailler aux champs toute la journée, ramasser les légumes, faire les foins, mener les chevaux, et toute la soirée, assis près de la fenêtre dans le clair de lune, tresser des sandales et des sabots avec de la paille, sans qu’il lui restât le moindre moment pour lire. Sa belle-mère lui interdisait même de se servir de la lampe. Chaque fois qu’il pouvait s’échapper, il allait lire en cachette chez Nakamura Rokuzaemon *****, patron d’auberge et poète, toujours constant à lui témoigner de l’amitié. Issa avait onze ans quand sa belle-mère mit au monde un fils. À partir de ce jour-là, de dure, elle devint méchante. Elle l’obligea à s’occuper du bébé, et chaque fois que celui-ci pleurait, elle l’en rendait de quelque façon responsable. Il recevait des coups de bâton cent fois par jour, huit mille fois par mois. Une aube de printemps, dans sa quatorzième année, las de sa belle-mère et de ses colères plus coupantes que la bise de montagne, il quitta la maison où il était né et prit le chemin de la capitale. Son père l’accompagna jusqu’au village voisin et lui dit : « Ne fais rien qui puisse laisser les gens penser du mal de toi, et reviens bientôt me montrer ton tendre visage » Lisez la suite›

* En japonais 小林一茶.

** En japonais « 蝸牛そろそろのぼれ富士の山 ».

*** En japonais « 柴の戸や錠の代りにかたつむり ».

**** En japonais « 我と来て遊べや親のない雀 ».

***** En japonais 中村六左衛門.

Issa, « Et pourtant, et pourtant : poèmes »

éd. Moundarren, Millemont

Il s’agit de Kobayashi Issa *, poète japonais (XVIIIe-XIXe siècle). C’est le plus grand maître du haïku, plus grand encore que Bashô, non seulement par son génie, mais aussi par son immense sympathie pour la vie qui ne lui fut cependant pas clémente. Sur un pauvre escargot allant sous la pluie, il savait sur-le-champ improviser des tercets, dont l’élégante aisance émerveillait hommes et dieux : « Petit escargot / grimpe doucement surtout / c’est le mont Fuji ! » ** Et aussi : « Porte de branchages / pour remplacer la serrure / juste un escargot » ***. Son village natal était dans la province de Shinano, caché dans un repli de montagne. La neige fondait seulement en été ; et dès le début de l’automne, le givre apparaissait. Issa avait deux ans quand il perdit sa mère. Cela le rendait triste d’entendre tous les autres enfants se moquer de lui, en chantant : « On reconnaît l’enfant sans mère partout, il se tient devant la porte en se mordant les doigts ». C’est pour cela qu’il ne se mêlait pas à leurs jeux, mais restait accroupi près des fagots de bois et des bottes de foin entassés dans les champs : « Viens donc avec moi / et amusons-nous un peu / moineau sans parents ! » **** Il avait sept ans quand son père se remaria avec une fille de paysan, sévère et décidée. Bien vite, elle prit en grippe Issa qui, selon elle, avait le défaut de vouloir étudier. Dès que le printemps arrivait, il devait travailler aux champs toute la journée, ramasser les légumes, faire les foins, mener les chevaux, et toute la soirée, assis près de la fenêtre dans le clair de lune, tresser des sandales et des sabots avec de la paille, sans qu’il lui restât le moindre moment pour lire. Sa belle-mère lui interdisait même de se servir de la lampe. Chaque fois qu’il pouvait s’échapper, il allait lire en cachette chez Nakamura Rokuzaemon *****, patron d’auberge et poète, toujours constant à lui témoigner de l’amitié. Issa avait onze ans quand sa belle-mère mit au monde un fils. À partir de ce jour-là, de dure, elle devint méchante. Elle l’obligea à s’occuper du bébé, et chaque fois que celui-ci pleurait, elle l’en rendait de quelque façon responsable. Il recevait des coups de bâton cent fois par jour, huit mille fois par mois. Une aube de printemps, dans sa quatorzième année, las de sa belle-mère et de ses colères plus coupantes que la bise de montagne, il quitta la maison où il était né et prit le chemin de la capitale. Son père l’accompagna jusqu’au village voisin et lui dit : « Ne fais rien qui puisse laisser les gens penser du mal de toi, et reviens bientôt me montrer ton tendre visage » Lisez la suite›

* En japonais 小林一茶.

** En japonais « 蝸牛そろそろのぼれ富士の山 ».

*** En japonais « 柴の戸や錠の代りにかたつむり ».

**** En japonais « 我と来て遊べや親のない雀 ».

***** En japonais 中村六左衛門.

« Yosano Akiko (1878-1942) : le séjour à Paris d’une Japonaise en 1912 »

dans « Clio », vol. 28, p. 194-203

dans « Clio », vol. 28, p. 194-203

Il s’agit d’une traduction partielle de « Depuis Paris » (« Parii yori » *) de Yosano Akiko. En 1912, lorsqu’elle allait s’embarquer pour la France, Akiko était déjà l’auteur de dix recueils de poésies, dont la sensualité libérée de tout besoin de justification lui avait fait la réputation de pionnière de l’identité féminine au Japon. Elle n’avait qu’une seule idée en tête : rejoindre à Paris son époux, Yosano Tekkan. Celui-ci était parti quelques mois auparavant pour réaliser un rêve de toujours et tenter de dissiper une dépression nerveuse qui le menaçait. Il avait dirigé pendant huit ans une des revues littéraires les plus prestigieuses de Tôkyô, « Myôjô » ** (« L’Étoile du berger » ***), mais il l’avait perdue ; et, depuis ce jour, il errait dans la maison, tantôt mélancolique, tantôt agressif. Akiko était persuadée que ce n’était pas d’un médecin renommé que son mari avait besoin pour guérir, mais d’un voyage en France ; car il rêvait depuis longtemps déjà de séjourner dans ce pays, dont il avait publié les toutes premières traductions en langue japonaise. Le projet était financièrement infaisable, mais fut pourtant décidé. Pour réunir la somme nécessaire au voyage, Akiko calligraphia certains poèmes de son recueil « Cheveux emmêlés » sur une centaine de paravents en or, qu’elle vendit au prix fort. Le reste de l’argent fut fourni par des journaux, auxquels Tekkan et plus tard Akiko s’engagèrent d’envoyer régulièrement des articles une fois sur place. Deux ouvrages nous renseignent sur le séjour en France des deux époux : « Depuis Paris », qui regroupe les articles, les impressions de voyage, etc. envoyés pour être publiés dans ces journaux ; et « De l’été à l’automne » (« Natsu yori aki e » ****), recueil de poèmes, où Akiko raconte son bonheur de visiter la France dans des vers qui mériteraient d’être connus des Français :

« Joli mois de mai
Dans les champs de blé français
Aux couleurs de feu…
Coquelicot mon amant,
Coquelicot moi aussi !
 » Lisez la suite›

* En japonais « 巴里より ». Parfois transcrit « Pari yori ».

** En japonais « 明星 ».

*** Parfois traduit « L’Étoile du matin ».

**** En japonais « 夏より秋へ ».

« Choses dont parle Teika lorsqu’il parle d’amour : une lecture de la “Compétition poétique solitaire en cent tours de l’honorable Teika” »

dans « Ebisu », no 25, p. 91-151

Il s’agit de l’aristocrate japonais Fujiwara no Teika * (XIIe-XIIIe siècle), non seulement poète très fécond, encensé ou blâmé par ses contemporains pour son originalité ; mais aussi critique aux jugements duquel on s’en rapportait constamment, théoricien, éditeur d’œuvres anciennes, compilateur d’anthologies, auteur d’un journal tenu tout au long de sa vie dès sa dix-neuvième année — le « Meigetsu-ki » (« Journal de la lune claire »). Fils du poète Fujiwara no Shunzei **, héritier important d’une lignée d’érudits, Teika servit plusieurs Empereurs, et notamment Go-Toba Tennô, lequel le récompensa de son attachement en le mettant au nombre des compilateurs du « Nouveau Recueil de poésies de jadis et naguère » (« Shinkokin wakashû »). À cette époque, il avait déjà la réputation d’un poète très doué, mais pratiquant un style déconcertant : « J’ai été quelquefois reconnu et quelquefois critiqué », reconnaît-il lui-même ***, « mais, depuis le début, j’ai manqué de goût pour [les règles] et n’ai appris qu’à produire des choses que les autres n’acceptaient pas. L’enseignement de mon regretté père se limitait à : “La [règle] de la poésie ne se cherche pas dans un vaste savoir ou encore en remontant à un lointain passé : elle jaillit de notre propre cœur, et c’est par soi-même qu’on la comprend” ». En l’an 1209, le shôgun Sanetomo, âgé de dix-sept ans, demanda à Teika de corriger quelques poèmes qu’il lui avait envoyés. Teika fit accompagner la correction d’un traité pédagogique, « Poèmes excellents de notre temps » (« Kindai shûka » ****), le premier d’une série de traités qui allaient imposer ses vues poétiques pour des décennies au moins. On y apprend que la vraie poésie, c’est celle qui, tout en ne quittant pas les limites de la raison, s’affranchit des chemins battus : « Le style excellent en poésie », dit-il *****, « c’est le style de poème qui, ayant transcendé les différents éléments du sujet, n’insiste sur aucun ; qui, bien que ne semblant appartenir à aucun des dix styles en particulier, nous fasse l’effet de les contenir tous ». Infatigable en dépit d’une santé sans cesse chancelante, Teika se montra, par ailleurs, un très grand philologue. Les meilleures éditions conservées, et quelquefois les plus anciennes, des classiques de la littérature japonaise sont des copies de sa main ******. Pourtant, à tort ou à raison, ce qui a le plus contribué à le rendre illustre, c’est une petite anthologie connue sous le nom de « De cent poètes un poème », que tout Japonais sait par cœur pour avoir joué, dès sa tendre enfance, avec le jeu de cartes qui en est inspiré. Lisez la suite›

* En japonais 藤原定家. Parfois transcrit Foujiwara no Sadaïé.

** En japonais 藤原俊成. Parfois transcrit Toshinari.

*** « Fujiwara no Teika (1162-1241) et la Notion d’excellence en poésie », p. 70.

**** En japonais « 近代秀歌 ».

***** « Fujiwara no Teika (1162-1241) et la Notion d’excellence en poésie », p. 249.

****** C’est le cas en particulier du « Dit du genji », de l’« Ise monogatari », du « Kokin-shû », dont il colligea les divers manuscrits, et qu’il commenta en profondeur.

« Fujiwara no Teika (1162-1241) et la Notion d’excellence en poésie »

éd. Collège de France-Institut des hautes études japonaises, coll. Bibliothèque de l’Institut des hautes études japonaises, Paris

éd. Collège de France-Institut des hautes études japonaises, coll. Bibliothèque de l’Institut des hautes études japonaises, Paris

Il s’agit de l’aristocrate japonais Fujiwara no Teika * (XIIe-XIIIe siècle), non seulement poète très fécond, encensé ou blâmé par ses contemporains pour son originalité ; mais aussi critique aux jugements duquel on s’en rapportait constamment, théoricien, éditeur d’œuvres anciennes, compilateur d’anthologies, auteur d’un journal tenu tout au long de sa vie dès sa dix-neuvième année — le « Meigetsu-ki » (« Journal de la lune claire »). Fils du poète Fujiwara no Shunzei **, héritier important d’une lignée d’érudits, Teika servit plusieurs Empereurs, et notamment Go-Toba Tennô, lequel le récompensa de son attachement en le mettant au nombre des compilateurs du « Nouveau Recueil de poésies de jadis et naguère » (« Shinkokin wakashû »). À cette époque, il avait déjà la réputation d’un poète très doué, mais pratiquant un style déconcertant : « J’ai été quelquefois reconnu et quelquefois critiqué », reconnaît-il lui-même ***, « mais, depuis le début, j’ai manqué de goût pour [les règles] et n’ai appris qu’à produire des choses que les autres n’acceptaient pas. L’enseignement de mon regretté père se limitait à : “La [règle] de la poésie ne se cherche pas dans un vaste savoir ou encore en remontant à un lointain passé : elle jaillit de notre propre cœur, et c’est par soi-même qu’on la comprend” ». En l’an 1209, le shôgun Sanetomo, âgé de dix-sept ans, demanda à Teika de corriger quelques poèmes qu’il lui avait envoyés. Teika fit accompagner la correction d’un traité pédagogique, « Poèmes excellents de notre temps » (« Kindai shûka » ****), le premier d’une série de traités qui allaient imposer ses vues poétiques pour des décennies au moins. On y apprend que la vraie poésie, c’est celle qui, tout en ne quittant pas les limites de la raison, s’affranchit des chemins battus : « Le style excellent en poésie », dit-il *****, « c’est le style de poème qui, ayant transcendé les différents éléments du sujet, n’insiste sur aucun ; qui, bien que ne semblant appartenir à aucun des dix styles en particulier, nous fasse l’effet de les contenir tous ». Infatigable en dépit d’une santé sans cesse chancelante, Teika se montra, par ailleurs, un très grand philologue. Les meilleures éditions conservées, et quelquefois les plus anciennes, des classiques de la littérature japonaise sont des copies de sa main ******. Pourtant, à tort ou à raison, ce qui a le plus contribué à le rendre illustre, c’est une petite anthologie connue sous le nom de « De cent poètes un poème », que tout Japonais sait par cœur pour avoir joué, dès sa tendre enfance, avec le jeu de cartes qui en est inspiré. Lisez la suite›

* En japonais 藤原定家. Parfois transcrit Foujiwara no Sadaïé.

** En japonais 藤原俊成. Parfois transcrit Toshinari.

*** « Fujiwara no Teika (1162-1241) et la Notion d’excellence en poésie », p. 70.

**** En japonais « 近代秀歌 ».

***** « Fujiwara no Teika (1162-1241) et la Notion d’excellence en poésie », p. 249.

****** C’est le cas en particulier du « Dit du genji », de l’« Ise monogatari », du « Kokin-shû », dont il colligea les divers manuscrits, et qu’il commenta en profondeur.

« De cent poètes un poème : poèmes »

éd. Publications orientalistes de France, Aurillac

éd. Publications orientalistes de France, Aurillac

Il s’agit de l’anthologie « Ogura Hyakunin Isshu » *, plus connue sous le titre abrégé de « Hyakunin Isshu » ** (« De cent poètes un poème »). Peu de recueils jouissent au Japon d’une popularité égale à celle de l’anthologie « Hyakunin Isshu ». Elle fut rassemblée, semble-t-il, par l’aristocrate Fujiwara no Teika. Dans un journal qu’il a tenu tout au long de sa vie, le « Meigetsu-ki » *** (« Journal de la lune claire » ****), en date du 27 mai 1235, Teika dit avoir calligraphié cent morceaux sur des papiers de couleur pour en décorer les cloisons mobiles d’une maison de campagne à Ogura. Le plus étonnant est que ces cent poèmes ont fini par devenir le recueil familier de chaque maison japonaise. Dès la fin du XVIIe siècle, en effet, nous les voyons employés comme livre pour éduquer les jeunes filles, en même temps que comme jeu de cartes pour amuser la famille en général. Ce jeu de cartes, encore très populaire au Japon, consiste à deviner la fin d’un poème que récite un meneur : « On prend pour cela un paquet de deux cents cartes, appelées [justement] “Hyakunin Isshu”. Cent de ces cartes portent, chacune, un poème différent — ce sont des “waka”, odes de trente et une syllabes… — et le portrait de l’auteur : elles servent à la lecture à haute voix ; les cent autres cartes ne portent que les deux derniers vers de chaque poème : elles servent au jeu proprement dit. L’un des joueurs lit un “waka”, et tous les autres se penchent sur les cartes rangées à même le “tatami”, en scrutant le tas pour s’emparer rapidement de celle qui correspond au poème qu’on vient de lire », explique M. Shigeo Kimura Lisez la suite›

* En japonais « 小倉百人一首 ».

** En japonais « 百人一首 ». Autrefois transcrit « Hyakou-nin-is-syou » ou « Hyakouninn-isshou ».

*** En japonais « 明月記 », inédit en français. Autrefois transcrit « Méighétsou-ki ».

**** Parfois traduit « Notes (journalières) de la claire lune ».

Shiki, « Cent sept Haïku »

éd. Verdier, Lagrasse

éd. Verdier, Lagrasse

Il s’agit des haïkus de Masaoka Shiki, de son vrai nom Masaoka Tsunenori *, poète japonais. Il ne fut pas, je crois, un grand auteur ; mais on ne peut lui nier d’avoir renouvelé l’intérêt pour le haïku, dont il fit à la fois une arme offensive et un ferme bouclier dans sa lutte contre la tuberculose qui allait l’emporter à trente-cinq ans. Il cracha du sang dès 1889, ce qui lui inspira le pseudonyme de Shiki ** (« le Coucou »), oiseau qui, quand il chante, laisse apparaître sa gorge rougeoyante. Sa première tentative littéraire fut un roman au titre romantique, « La Capitale de la lune » (« Tsuki no miyako » ***), qu’il alla montrer à Kôda Rohan. Ce dernier, au faîte de sa gloire, montra une telle absence d’enthousiasme, que Shiki se livra au découragement et au désespoir et renonça tout à fait au roman ; mais étant un être impulsif, il prit alors une décision qui allait changer le reste de sa vie, puisque c’est au cours de cette année 1892 qu’il décida, d’une part, de se consacrer entièrement au haïku et, d’autre part, d’accepter un poste au journal « Nihon » (« Japon ») en tant que critique littéraire de poésie. Dans une colonne de ce quotidien, il développa pendant une décennie ses vues sur les poètes anciens. Sa critique fut inflexible jusqu’à la dureté, véhémente jusqu’à la colère. Il est même permis de se demander s’il n’était pas en proie à quelque démence lorsqu’il affirmait « que Ki no Tsurayuki en tant que poète était nul, et le “Kokin-shû” — une anthologie affreuse » ; ou bien « que les vers de Bashô contenaient le meilleur et le pire ». En même temps que ces articles théoriques, Shiki produisit ses propres haïkus et invita ses lecteurs à en faire tout autant : « Shiki s’[engagea] dans un travail, au fond, de poésie collective qui mérite d’être rappelé… Il demande aux lecteurs d’envoyer leurs textes. Il les publie, les critique. D’emblée, la création poétique n’est pas chose unique, mais chacun a le droit — et doit — composer dix, vingt, trente haïkus dans la même journée, et avec les mêmes mots, les mêmes images… Ce qui donne des centaines de poèmes qui seront publiés dans le journal… En l’espace de cinq ans, on verra ainsi se constituer des dizaines de groupes, pour ainsi dire dans toutes les régions du Japon », explique M. Jean-Jacques Origas ****. Aussitôt après la mort de Shiki, ces groupes se virent relégués dans l’oubli ; mais ils furent, un temps, le creuset de l’avant-gardisme et de la rénovation du haïku. Lisez la suite›

* En japonais 正岡常規.

** En japonais 子規. Parfois transcrit Chiki ou Šiki. Remarquez que l’idéogramme se retrouve à la fois dans Tsunenori et dans Shiki.

*** En japonais « 月の都 ». Titre emprunté au « Conte du coupeur de bambous ».

**** « Une Amitié », p. 159.

Shiki, « Le Mangeur de kakis qui aime les haïku : portrait et poèmes »

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moundarren, Millemont

Il s’agit des haïkus de Masaoka Shiki, de son vrai nom Masaoka Tsunenori *, poète japonais. Il ne fut pas, je crois, un grand auteur ; mais on ne peut lui nier d’avoir renouvelé l’intérêt pour le haïku, dont il fit à la fois une arme offensive et un ferme bouclier dans sa lutte contre la tuberculose qui allait l’emporter à trente-cinq ans. Il cracha du sang dès 1889, ce qui lui inspira le pseudonyme de Shiki ** (« le Coucou »), oiseau qui, quand il chante, laisse apparaître sa gorge rougeoyante. Sa première tentative littéraire fut un roman au titre romantique, « La Capitale de la lune » (« Tsuki no miyako » ***), qu’il alla montrer à Kôda Rohan. Ce dernier, au faîte de sa gloire, montra une telle absence d’enthousiasme, que Shiki se livra au découragement et au désespoir et renonça tout à fait au roman ; mais étant un être impulsif, il prit alors une décision qui allait changer le reste de sa vie, puisque c’est au cours de cette année 1892 qu’il décida, d’une part, de se consacrer entièrement au haïku et, d’autre part, d’accepter un poste au journal « Nihon » (« Japon ») en tant que critique littéraire de poésie. Dans une colonne de ce quotidien, il développa pendant une décennie ses vues sur les poètes anciens. Sa critique fut inflexible jusqu’à la dureté, véhémente jusqu’à la colère. Il est même permis de se demander s’il n’était pas en proie à quelque démence lorsqu’il affirmait « que Ki no Tsurayuki en tant que poète était nul, et le “Kokin-shû” — une anthologie affreuse » ; ou bien « que les vers de Bashô contenaient le meilleur et le pire ». En même temps que ces articles théoriques, Shiki produisit ses propres haïkus et invita ses lecteurs à en faire tout autant : « Shiki s’[engagea] dans un travail, au fond, de poésie collective qui mérite d’être rappelé… Il demande aux lecteurs d’envoyer leurs textes. Il les publie, les critique. D’emblée, la création poétique n’est pas chose unique, mais chacun a le droit — et doit — composer dix, vingt, trente haïkus dans la même journée, et avec les mêmes mots, les mêmes images… Ce qui donne des centaines de poèmes qui seront publiés dans le journal… En l’espace de cinq ans, on verra ainsi se constituer des dizaines de groupes, pour ainsi dire dans toutes les régions du Japon », explique M. Jean-Jacques Origas ****. Aussitôt après la mort de Shiki, ces groupes se virent relégués dans l’oubli ; mais ils furent, un temps, le creuset de l’avant-gardisme et de la rénovation du haïku. Lisez la suite›

* En japonais 正岡常規.

** En japonais 子規. Parfois transcrit Chiki ou Šiki. Remarquez que l’idéogramme se retrouve à la fois dans Tsunenori et dans Shiki.

*** En japonais « 月の都 ». Titre emprunté au « Conte du coupeur de bambous ».

**** « Une Amitié », p. 159.

« Un Haïku satirique : le “senryû” »

éd. Publications orientalistes de France, coll. Bibliothèque japonaise, Paris

éd. Publications orientalistes de France, coll. Bibliothèque japonaise, Paris

Il s’agit d’une traduction partielle du « Tonneau de saule » (« Yanagidaru » *), de la « Fleur du bout » (« Suetsumuhana » **) et d’autres recueils de « senryû » *** (XVIIIe-XIXe siècle). Le « senryû » est un poème satirique ou érotique, de forme similaire au haïku. Mais si le haïku est la composition d’un gentilhomme sérieux, soucieux du qu’en-dira-t-on, le « senryû » est celle d’un bourgeois rieur et éhonté, livré à ses seuls plaisirs, passant des heures, à visage découvert, sous les lampions et les lanternes des quartiers de distraction. Ces quartiers, disparus seulement au XXe siècle, étaient de vraies curiosités à visiter, aussi intéressantes que les sanctuaires les plus fameux de l’Empire du Soleil levant. C’étaient des sortes d’îlots dans les villes mêmes, des coins soigneusement circonscrits « à la fois féeriques et lamentables… charmants, lumineux… et naïfs en leur immoralité » ****, où s’offraient aux yeux des passants, assises dans des cages dorées et sur des nattes éblouissantes, des femmes somptueusement parées. Chaque ville possédait un quartier affecté à ces étalages. Celui d’Edo (Tôkyô), nommé le Yoshiwara *****, était le plus beau de l’Empire japonais : noblesse oblige. On ne s’y rendait pas sur l’impulsion du moment. Seul un provincial égaré dans la ville, ou un soldat de garnison, pouvait s’imaginer trouver satisfaction de la sorte. Le bourgeois éclairé et rompu aux plaisirs délicats savait qu’il fallait commencer par l’achat et la lecture approfondie du « Catalogue », où figuraient, avec un système de description élaboré, les noms et les rangs des courtisanes disponibles. « Rien des “Entretiens de Confucius” [il] ne comprend, mais [il] sait tout lire dans le “Catalogue” », dit un « senryû ». Le Yoshiwara étant loin du centre-ville, on s’y rendait le plus souvent en chaise à porteurs : le voyage ne coûtait pas cher, et on évitait la fatigue du chemin à pied. Mais on prenait la précaution de monter et de descendre à quelque distance de chez soi, pour ne pas se faire surprendre par son épouse soupçonneuse : « En plein [chemin], nez à nez avec l’épouse ; ah, calamité ! », dit un « senryû ». On pouvait alors tenter de se justifier : « Ce jour, je vais en prière sur la tombe d’un parent », mais l’épouse n’était pas dupe. D’où ce « senryû » : « Au milieu [du chemin] “lettre de séparation tu m’écris de suite !” » Quant au fils prodigue, pris en flagrant délit par ses parents : « Bouclé dans sa chambre, en rêve encore il parcourt le quartier des filles », dit un « senryû », en parodiant ce célèbre haïku composé par Bashô avant sa mort : « En rêve encore je parcours les landes désolées ». Lisez la suite›

* En japonais « 柳多留 ».

** En japonais « 末摘花 ».

*** En japonais 川柳.

**** Matignon, « La Prostitution au Japon : le quartier du “Yoshiwara” de Tokio ».

***** En japonais 吉原.

« Haïku érotiques : extraits de la “Fleur du bout” et du “Tonneau de saule” »

éd. Ph. Picquier, coll. Picquier poche, Arles

éd. Ph. Picquier, coll. Picquier poche, Arles

Il s’agit d’une traduction partielle du « Tonneau de saule » (« Yanagidaru » *), de la « Fleur du bout » (« Suetsumuhana » **) et d’autres recueils de « senryû » *** (XVIIIe-XIXe siècle). Le « senryû » est un poème satirique ou érotique, de forme similaire au haïku. Mais si le haïku est la composition d’un gentilhomme sérieux, soucieux du qu’en-dira-t-on, le « senryû » est celle d’un bourgeois rieur et éhonté, livré à ses seuls plaisirs, passant des heures, à visage découvert, sous les lampions et les lanternes des quartiers de distraction. Ces quartiers, disparus seulement au XXe siècle, étaient de vraies curiosités à visiter, aussi intéressantes que les sanctuaires les plus fameux de l’Empire du Soleil levant. C’étaient des sortes d’îlots dans les villes mêmes, des coins soigneusement circonscrits « à la fois féeriques et lamentables… charmants, lumineux… et naïfs en leur immoralité » ****, où s’offraient aux yeux des passants, assises dans des cages dorées et sur des nattes éblouissantes, des femmes somptueusement parées. Chaque ville possédait un quartier affecté à ces étalages. Celui d’Edo (Tôkyô), nommé le Yoshiwara *****, était le plus beau de l’Empire japonais : noblesse oblige. On ne s’y rendait pas sur l’impulsion du moment. Seul un provincial égaré dans la ville, ou un soldat de garnison, pouvait s’imaginer trouver satisfaction de la sorte. Le bourgeois éclairé et rompu aux plaisirs délicats savait qu’il fallait commencer par l’achat et la lecture approfondie du « Catalogue », où figuraient, avec un système de description élaboré, les noms et les rangs des courtisanes disponibles. « Rien des “Entretiens de Confucius” [il] ne comprend, mais [il] sait tout lire dans le “Catalogue” », dit un « senryû ». Le Yoshiwara étant loin du centre-ville, on s’y rendait le plus souvent en chaise à porteurs : le voyage ne coûtait pas cher, et on évitait la fatigue du chemin à pied. Mais on prenait la précaution de monter et de descendre à quelque distance de chez soi, pour ne pas se faire surprendre par son épouse soupçonneuse : « En plein [chemin], nez à nez avec l’épouse ; ah, calamité ! », dit un « senryû ». On pouvait alors tenter de se justifier : « Ce jour, je vais en prière sur la tombe d’un parent », mais l’épouse n’était pas dupe. D’où ce « senryû » : « Au milieu [du chemin] “lettre de séparation tu m’écris de suite !” » Quant au fils prodigue, pris en flagrant délit par ses parents : « Bouclé dans sa chambre, en rêve encore il parcourt le quartier des filles », dit un « senryû », en parodiant ce célèbre haïku composé par Bashô avant sa mort : « En rêve encore je parcours les landes désolées ». Lisez la suite›

* En japonais « 柳多留 ».

** En japonais « 末摘花 ».

*** En japonais 川柳.

**** Matignon, « La Prostitution au Japon : le quartier du “Yoshiwara” de Tokio ».

***** En japonais 吉原.

« Courtisanes du Japon »

éd. Ph. Picquier, coll. Le Pavillon des corps curieux, Arles

éd. Ph. Picquier, coll. Le Pavillon des corps curieux, Arles

Il s’agit d’une traduction partielle du « Tonneau de saule » (« Yanagidaru » *), de la « Fleur du bout » (« Suetsumuhana » **) et d’autres recueils de « senryû » *** (XVIIIe-XIXe siècle). Le « senryû » est un poème satirique ou érotique, de forme similaire au haïku. Mais si le haïku est la composition d’un gentilhomme sérieux, soucieux du qu’en-dira-t-on, le « senryû » est celle d’un bourgeois rieur et éhonté, livré à ses seuls plaisirs, passant des heures, à visage découvert, sous les lampions et les lanternes des quartiers de distraction. Ces quartiers, disparus seulement au XXe siècle, étaient de vraies curiosités à visiter, aussi intéressantes que les sanctuaires les plus fameux de l’Empire du Soleil levant. C’étaient des sortes d’îlots dans les villes mêmes, des coins soigneusement circonscrits « à la fois féeriques et lamentables… charmants, lumineux… et naïfs en leur immoralité » ****, où s’offraient aux yeux des passants, assises dans des cages dorées et sur des nattes éblouissantes, des femmes somptueusement parées. Chaque ville possédait un quartier affecté à ces étalages. Celui d’Edo (Tôkyô), nommé le Yoshiwara *****, était le plus beau de l’Empire japonais : noblesse oblige. On ne s’y rendait pas sur l’impulsion du moment. Seul un provincial égaré dans la ville, ou un soldat de garnison, pouvait s’imaginer trouver satisfaction de la sorte. Le bourgeois éclairé et rompu aux plaisirs délicats savait qu’il fallait commencer par l’achat et la lecture approfondie du « Catalogue », où figuraient, avec un système de description élaboré, les noms et les rangs des courtisanes disponibles. « Rien des “Entretiens de Confucius” [il] ne comprend, mais [il] sait tout lire dans le “Catalogue” », dit un « senryû ». Le Yoshiwara étant loin du centre-ville, on s’y rendait le plus souvent en chaise à porteurs : le voyage ne coûtait pas cher, et on évitait la fatigue du chemin à pied. Mais on prenait la précaution de monter et de descendre à quelque distance de chez soi, pour ne pas se faire surprendre par son épouse soupçonneuse : « En plein [chemin], nez à nez avec l’épouse ; ah, calamité ! », dit un « senryû ». On pouvait alors tenter de se justifier : « Ce jour, je vais en prière sur la tombe d’un parent », mais l’épouse n’était pas dupe. D’où ce « senryû » : « Au milieu [du chemin] “lettre de séparation tu m’écris de suite !” » Quant au fils prodigue, pris en flagrant délit par ses parents : « Bouclé dans sa chambre, en rêve encore il parcourt le quartier des filles », dit un « senryû », en parodiant ce célèbre haïku composé par Bashô avant sa mort : « En rêve encore je parcours les landes désolées ». Lisez la suite›

* En japonais « 柳多留 ».

** En japonais « 末摘花 ».

*** En japonais 川柳.

**** Matignon, « La Prostitution au Japon : le quartier du “Yoshiwara” de Tokio ».

***** En japonais 吉原.

Nakahara, « Poèmes »

éd. Ph. Picquier, Arles

éd. Ph. Picquier, Arles

Il s’agit des « Poèmes » de M. Nakahara Chûya *, poète japonais (XXe siècle) que ses compatriotes surnomment « le Rimbaud du Japon » (« Nihon no Rimbaud » **). Son attention s’est concentrée exclusivement sur la poésie française du monde moderne : celle des symbolistes, des dadaïstes, des surréalistes, des anarchistes en général ; celle de Rimbaud en particulier. Cette poésie était son domaine de prédilection : il la lisait, la copiait, la discutait avec ses amis et la traduisait en autodidacte, qui ne devait sa connaissance de la langue française qu’à lui-même. « Je ne pense pas qu’il existe quoi que ce soit dans ce bas monde en dehors de l’univers de cette poésie », disait-il ***. Et d’abord, il partageait avec Rimbaud le goût de la marche. Chez l’un comme chez l’autre, cette activité était étroitement liée à la création poétique. À l’âge où Rimbaud était parti pour la première fois de sa ville natale, Nakahara avait quitté la sienne. Il arpentait les rues de Kyôto et de Tôkyô, en emportant toujours avec lui du papier et des enveloppes timbrées, pour pouvoir coucher sur papier chaque idée sitôt qu’elle émergeait de son esprit et l’envoyer immédiatement par la poste à ses amis. Il aimait particulièrement les promenades nocturnes au clair de lune : « Je me suis reconnu », disait-il ****, « je suis adepte de l’école du nocturne (malgré l’étrangeté de cette expression). Si cette formule ne convient pas, je suis adepte de l’école du clair de lune. Elle est vraiment bénéfique. Il n’y a rien de meilleur. Jamais de ma vie ce sentiment ne me quittera. » C’était, au fond, un homme qui dédaignait la littérature et son histoire au profit de la pleine liberté et de l’expérience immédiate ; et on peut dire, avec un critique japonais *****, que « la conversation ainsi que les lettres étaient les vrais chefs-d’œuvres de M. Nakahara ; ses [“Poèmes”] ne sont en fin de compte que des refrains dénués de sens se rattachant aux derniers mots de sa conversation ». En effet, entrainé par ses modèles français, M. Nakahara s’est trop laissé aller à des curiosités poétiques, en cherchant toujours le fortuit ou le désinvolte, en dehors de tout contrôle exercé par la raison, en l’absence de toute préoccupation finale. Cette mode littéraire, qu’on disait moderniste, n’est plus et ne peut plus être une avant-garde ; elle est entérinée, passée. Lisez la suite›

* En japonais 中原中也.

** En japonais 日本のランボー.

*** Lettre du 21 avril 1937.

**** Lettre du 9 juin 1937.

***** M. Kawakami Tetsutarô.

le shôgun Sanetomo, « Le “Kinkai-shû” »

dans « La Poétique, la Mémoire » (éd. du Seuil, coll. Change, Paris), p. 141-163

Il s’agit du recueil « Kinkai-waka-shû » *, également connu sous le titre abrégé de « Kinkai-shû » ** du shôgun Minamoto no Sanetomo *** (XII-XIIIe siècle). Ce grand poète du Japon médiéval, fils du shôgun Minamoto no Yoritomo, devint en 1203 apr. J.-C. l’héritier du trône, mais d’une manière nominale seulement. Prisonnier dans son palais de Kamakura, il ne put exercer aucun pouvoir réel et il coula sa courte vie dans la société de savants et de lettrés, essayant d’oublier le passé, les haines de famille et les vengeances héréditaires, buvant du saké, se couronnant de fleurs et s’adonnant tout entier à son talent pour les poèmes — talent sans lequel il n’aurait peut-être pas laissé de trace dans les annales. Hélas ! notre shôgun achevait sa vingt-huitième année le jour où il périt par le poignard d’un neveu. Ce malheur se produisit en 1219. Au retour d’une cérémonie, il descendait le haut escalier de pierre du temple de Hachiman ****, quand son neveu Kugyô, dissimulé jusque-là par le feuillage touffu d’un grand arbre près des marches, le saisit à la gorge, l’abattit en un clin d’œil et lui trancha la tête ; puis s’enfuit, tenant encore dans sa main le sanglant trophée qu’il contemplait avec transport. Tout ceci se fit si aisément, si rapidement qu’au milieu de la foule réunie et de la nuit tombée, personne n’aurait pu dire ni comment ni par qui le crime avait été commis, jusqu’à ce qu’une voix triomphante, s’élevant dans les ténèbres, s’écriât : « C’est moi ! Je suis Kugyô » *****. À quelques pas de là, le meurtrier eut l’audace de s’arrêter quelques instants et se fit servir à souper, ayant grand soin, nous dit la légende, de ne point ouvrir, pendant tout son repas, sa main qui retenait par les cheveux la tête du malheureux Sanetomo. « 1192-1219. Entre ces deux dates, la destinée shakespearienne de cet Hamlet de Kamakura, dérisoire shôgun qui de sa vie ne commanda une armée, qui rêva d’aller en Chine et ne put seulement voir la capitale de son empire, qui ne fut rien de plus que la pièce maîtresse du jeu subtil et brutal que menaient son aïeul, son oncle et sa mère, et que la dague d’un neveu élimina de l’échiquier politique », explique M. René Sieffert ******. Lisez la suite›

* En japonais « 金槐和歌集 ».

** En japonais « 金槐集 ».

*** En japonais 源実朝.

**** En japonais 鶴岡八幡宮. Parfois transcrit Tsurugaoka Hachimangu ou temple de Hatchiman.

***** « Une Excursion au Japon [dans la cité de Kamakura] », p. 239.

****** p. 141.

Saigyô, « Poèmes de ma hutte de montagne »

éd. Moundarren, Millemont

éd. Moundarren, Millemont

Il s’agit de Satô Norikiyo *, poète et moine très cher au peuple japonais (XIIe siècle apr. J.-C.), plus connu sous le surnom de Saigyô ** (« allant au Paradis de l’Ouest »). Issu d’une famille militaire, à l’âge de vingt-deux ans, Saigyô renonça au siècle, abandonna sa famille, et quitta ses fonctions au Palais pour la raison que voici : Un jour, à l’heure où le soleil s’inclinait, il était sorti avec un de ses amis intimes, du nom de Noriyasu, Officier de la Garde des Portes. En chemin, Noriyasu déclara ceci : « Ces derniers temps, je ne sais pourquoi, j’ai le sentiment que toute chose n’est que songe et illusion, et si ce jourd’hui je suis en vie, je n’ose espérer l’être demain encore. Las, quel pourrait être mon recours ? Mon plus cher désir serait de quitter ma maison, de changer mon état et d’aller vivre en quelque montagne écartée ! » *** En entendant ce discours prononcé avec les accents de la vérité, Saigyô se demanda, le cœur dolent, pour quelle raison son ami parlait de la sorte ; et le matin suivant, comme il allait prendre de ses nouvelles, il trouva, près du portail, une foule de gens fort agités, et à l’intérieur, de même, l’on entendait des voix de gens qui clamaient leur douleur ; inquiet, il hâta le pas, se demandant ce qui se passait : « Monseigneur, cette nuit, est mort dans son sommeil ! » ****, lui dit-on, et il aperçut l’épouse et la mère de Noriyasu, étendues face contre terre, l’une aux pieds, l’autre au chevet du défunt, abîmées dans les larmes. À cette vue, tournant le dos au monde, Saigyô entra en religion pour pérégriner à travers le pays entier de province en province, de monastère en monastère ; puis, pensant avoir trouvé dans les montagnes de l’Ouest le lieu propice à un secret ermitage où se livrer aux pratiques de la Voie du Bouddha, il y construisit une hutte de branchage où, après avoir mené une vie solitaire dans un dépouillement extrême de toutes choses, il mourut très saintement. Lisez la suite›

* En japonais 佐藤義清. Autrefois transcrit Satô Yoshikiyo.

** En japonais 西行. Autrefois transcrit Saïghyô.

*** « La Légende de Saïgyô », p. 22.

**** id. p. 23.

« La Légende de Saïgyô »

éd. Publications orientalistes de France, coll. Tama, Cergy

éd. Publications orientalistes de France, coll. Tama, Cergy

Il s’agit de Satô Norikiyo *, poète et moine très cher au peuple japonais (XIIe siècle apr. J.-C.), plus connu sous le surnom de Saigyô ** (« allant au Paradis de l’Ouest »). Issu d’une famille militaire, à l’âge de vingt-deux ans, Saigyô renonça au siècle, abandonna sa famille, et quitta ses fonctions au Palais pour la raison que voici : Un jour, à l’heure où le soleil s’inclinait, il était sorti avec un de ses amis intimes, du nom de Noriyasu, Officier de la Garde des Portes. En chemin, Noriyasu déclara ceci : « Ces derniers temps, je ne sais pourquoi, j’ai le sentiment que toute chose n’est que songe et illusion, et si ce jourd’hui je suis en vie, je n’ose espérer l’être demain encore. Las, quel pourrait être mon recours ? Mon plus cher désir serait de quitter ma maison, de changer mon état et d’aller vivre en quelque montagne écartée ! » *** En entendant ce discours prononcé avec les accents de la vérité, Saigyô se demanda, le cœur dolent, pour quelle raison son ami parlait de la sorte ; et le matin suivant, comme il allait prendre de ses nouvelles, il trouva, près du portail, une foule de gens fort agités, et à l’intérieur, de même, l’on entendait des voix de gens qui clamaient leur douleur ; inquiet, il hâta le pas, se demandant ce qui se passait : « Monseigneur, cette nuit, est mort dans son sommeil ! » ****, lui dit-on, et il aperçut l’épouse et la mère de Noriyasu, étendues face contre terre, l’une aux pieds, l’autre au chevet du défunt, abîmées dans les larmes. À cette vue, tournant le dos au monde, Saigyô entra en religion pour pérégriner à travers le pays entier de province en province, de monastère en monastère ; puis, pensant avoir trouvé dans les montagnes de l’Ouest le lieu propice à un secret ermitage où se livrer aux pratiques de la Voie du Bouddha, il y construisit une hutte de branchage où, après avoir mené une vie solitaire dans un dépouillement extrême de toutes choses, il mourut très saintement. Lisez la suite›

* En japonais 佐藤義清. Autrefois transcrit Satô Yoshikiyo.

** En japonais 西行. Autrefois transcrit Saïghyô.

*** « La Légende de Saïgyô », p. 22.

**** id. p. 23.