Akiko, « Cheveux emmêlés »

éd. Les Belles Lettres, coll. Japon-Série Fiction, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Japon-Série Fiction, Paris

Il s’agit de Yosano Akiko*, poétesse japonaise (XIXe-XXe siècle) dont les poèmes d’amour rappellent cette verve sensuelle et audacieuse qui avait caractérisé Izumi-shikibu. Dans sa « Biographie de la poétesse Izumi-shikibu », Akiko écrivit, au sujet de celle qu’elle considérait comme son modèle, des pages très remarquables, non seulement parce qu’elles comptaient parmi les plus belles qui eussent été jamais écrites sur le sujet, mais aussi parce qu’en ces pages, sans peut-être y songer, Akiko se décrivait elle-même : « Poétesse de l’amour venue du ciel », dit-elle dans cette biographie**, « toute sa vie fut consacrée à l’amour et à la poésie. Écrivait-elle par amour ou aimait-elle pour la poésie ? Dans son esprit, ces deux choses n’en étaient qu’une ». « Cheveux emmêlés » (« Midaregami »***), tel sera le titre du premier recueil d’Akiko par allusion au célèbre poème d’Izumi-shikibu. Dans ce recueil qu’on peut qualifier de révolutionnaire, elle se montre en jeune fille frémissante de passions fugitives, d’abandons charnels, de caprices d’un jour, et se confiant à voix haute. « Être femme ; en être fière ; à mots vrais, forts, crier au monde son droit à l’amour, à la joie ; chanter “sa chair et sa vie”… c’est les “cheveux emmêlés” que, tête haute, Yosano Akiko s’[avancera] dans la vie et dans la poésie »****. Ce sont cette spontanéité et cette hardiesse qui lui vaudront le succès auprès d’un public à la fois surpris et admiratif.

une jeune fille frémissante de passions fugitives, d’abandons charnels, de caprices d’un jour

Née à Sakai, fille du riche pâtissier de la ville, Akiko n’eut pas une enfance heureuse. À l’âge de dix ans, elle dut travailler dans le magasin pour remplacer l’aînée de ses sœurs qui venait de se marier, et la seconde qui était de faible constitution. Bientôt devenue indispensable au bon fonctionnement du commerce, elle dut parfois s’absenter plusieurs jours de suite de l’école de filles, que ses parents lui firent finalement abandonner à l’âge de seize ans. « J’ai grandi dans le magasin de pâtisseries à envelopper les “yôkan”***** dans des feuilles de bambou… Mes parents pensaient qu’il convenait de m’élever comme une “simple femme” (“tada no onna”). Ils ne désiraient pas donner à tous l’éducation qu’avait reçue mon frère aîné. J’éprouve aujourd’hui encore une grande tristesse lorsque je pense à cela. » Akiko trouva dans la lecture le remède le plus efficace contre les méchantes restrictions que lui imposaient ses parents. Toutes les nuits, durant le laps de temps entre la fermeture du magasin et l’extinction des lumières, elle lisait, autant qu’elle le pouvait, les femmes de lettres du XIe siècle : « Mon corps se trouvait très occupé par mon travail physique au magasin, mais, dans mon cœur, je m’étais changée en une de ces nobles femmes du “Dit du genji” ; j’avais une compréhension claire de la face sombre de l’humanité ; j’imaginais la paix d’un retour au “néant” et la pureté de la “mort”. Durant ces moments de ravissement, il m’arrivait souvent de penser au suicide. Il en était ainsi », écrit-elle******.

Il n’existe pas moins de deux traductions françaises des poèmes, mais s’il fallait n’en choisir qu’une seule, je choisirais celle de Mme Claire Dodane.

「柔肌の
熱き血潮に
触れもみで
寂しからずや
道を説く君」

— Poème dans la langue originale

« Toi qui n’as jamais
Touché une peau douce
Où coule un sang chaud,
Ne te sens-tu pas triste
Et seul, à prêcher la Voie ? »
— Poème dans la traduction de Mme Dodane

« Vous qui, sur la chair tendre
Où le sang tiède afflue, n’avez pas même
Posé la main,
Ne vous sentez-vous nul dépit,
Dites-moi, à prêcher la vertu ? »
— Poème dans la traduction de Georges Bonneau (dans « Histoire de la littérature japonaise contemporaine »)

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Consultez cette bibliographie succincte en langue française

  • Georges Bonneau, « Histoire de la littérature japonaise contemporaine (1868-1938) ; avec une préface de Kikuchi Kan » (éd. Payot, Paris)
  • Claire Dodane, « Yosano Akiko : poète de la passion et figure de proue du féminisme japonais » (éd. Publications orientalistes de France, coll. Bibliothèque japonaise, Cergy-Pontoise)
  • Kuni Matsuo, « Histoire de la littérature japonaise : des temps archaïques à 1935 » (éd. Société française d’éditions littéraires et techniques, coll. Galerie d’histoire littéraire, Paris).

* En japonais 与謝野晶子. Autrefois transcrit Yoçano Akiko. Haut

** Dans Claire Dodane, « Yosano Akiko : poète de la passion », p. 71. Haut

*** En japonais « みだれ髪 ». Parfois traduit « Les Cheveux mêlés » ou « Cheveux en désordre ». Haut

**** Georges Bonneau, « Histoire de la littérature japonaise contemporaine ». Haut

***** Pâtisserie japonaise proche des pâtes de fruits ou des loukoums. Haut

****** Dans Claire Dodane, « Yosano Akiko : poète de la passion », p. 16 & 19. Haut