Mot-clef1868-1912 (ère Meiji)

sujet

Shiki, « Un Lit de malade six pieds de long (5 mai-17 septembre 1902) »

éd. Les Belles Lettres, coll. Japon-Série Non fiction, Paris

Il s’agit du journal intime « Un Lit de malade six pieds de long » (« Byôshô rokushaku »*) de Masaoka Shiki, de son vrai nom Masaoka Tsunenori**, poète japonais. Il ne fut pas, je crois, un grand auteur ; mais on ne peut lui nier d’avoir renouvelé l’intérêt pour le haïku, dont il fit à la fois une arme offensive et un ferme bouclier dans sa lutte contre la tuberculose qui allait l’emporter à trente-cinq ans. Il cracha du sang dès 1889, ce qui lui inspira le pseudonyme de Shiki*** (« le Coucou »), oiseau qui, quand il chante, laisse apparaître sa gorge rougeoyante. Sa première tentative littéraire fut un roman au titre romantique, « La Capitale de la lune » (« Tsuki no miyako »****), qu’il alla montrer à Kôda Rohan. Ce dernier, au faîte de sa gloire, montra une telle absence d’enthousiasme, que Shiki se livra au découragement et au désespoir et renonça tout à fait au roman ; mais étant un être impulsif, il prit alors une décision qui allait changer le reste de sa vie, puisque c’est au cours de cette année 1892 qu’il décida, d’une part, de se consacrer entièrement au haïku et, d’autre part, d’accepter un poste au journal « Nihon » (« Japon ») en tant que critique littéraire de poésie. Dans une colonne de ce quotidien, il développa pendant une décennie ses vues sur les poètes anciens. Sa critique fut inflexible jusqu’à la dureté, véhémente jusqu’à la colère. Il est même permis de se demander s’il n’était pas en proie à quelque démence lorsqu’il affirmait « que Ki no Tsurayuki en tant que poète était nul, et le “Kokin-shû” — une anthologie affreuse » ; ou bien « que les vers de Bashô contenaient le meilleur et le pire ». En même temps que ces articles théoriques, Shiki produisit ses propres haïkus et invita ses lecteurs à en faire tout autant : « Shiki s’[engagea] dans un travail, au fond, de poésie collective qui mérite d’être rappelé… Il demande aux lecteurs d’envoyer leurs textes. Il les publie, les critique. D’emblée, la création poétique n’est pas chose unique, mais chacun a le droit — et doit — composer dix, vingt, trente haïkus dans la même journée, et avec les mêmes mots, les mêmes images… Ce qui donne des centaines de poèmes qui seront publiés dans le journal… En l’espace de cinq ans, on verra ainsi se constituer des dizaines de groupes, pour ainsi dire dans toutes les régions du Japon », explique M. Jean-Jacques Origas*****. Aussitôt après la mort de Shiki, ces groupes se virent relégués dans l’oubli ; mais ils furent, un temps, le creuset de l’avant-gardisme et de la rénovation du haïku.

* En japonais « 病牀六尺 ». Haut

** En japonais 正岡常規. Haut

*** En japonais 子規. Parfois transcrit Chiki ou Šiki. Remarquez que l’idéogramme se retrouve à la fois dans Tsunenori et dans Shiki. Haut

**** En japonais « 月の都 ». Titre emprunté au « Conte du coupeur de bambous ». Haut

***** « Une Amitié », p. 159. Haut

« Kôtoku Shûsui : socialiste et anarchiste japonais »

éd. du Monde libertaire, coll. Graine d’ananar, Paris

éd. du Monde libertaire, coll. Graine d’ananar, Paris

Il s’agit de « Discussion sur la “révolution violente” à partir de ma prison » (« Gokuchû yori “bôryoku kakumei” wo ronzu »*) et autres traités de Kôtoku Shûsui**, intellectuel, père de l’anarchisme japonais, condamné à mort en 1910 pour attentat sur la personne de l’Empereur et exécuté en 1911. Disciple et biographe de Nakae Chômin, Kôtoku s’appuya, d’abord, sur les principes de la Révolution française avant de mettre toute sa foi dans le communisme libertaire et l’anarchie. En 1903, opposé fermement à la guerre russo-japonaise, il quitta avec quelques collègues la rédaction du « Yorozu Chôhô »*** (« Les Dix mille Nouvelles du matin »****) et il fonda le cercle Heiminsha***** (Société du peuple) avec, pour organe, l’hebdomadaire « Heimin Shimbun »****** (« Journal du peuple »), dont le numéro inaugural parut la même année. De nombreux autres numéros furent interdits. Kôtoku rêvait de citoyens libres, exerçant des droits souverains. En ce début de siècle où il n’y avait ni suffrage universel, ni assemblée représentative, où un abîme séparait le peuple de la politique, il proposa « l’action directe » (« chokusetsu kôdô »*******) comme moyen pour obtenir des droits ou simplement du pain. La répression d’État était très sévère, la conscience sociale — peu développée, l’union entre travailleurs — inexistante. D’autre part, une minorité dirigeante, constituée de militaristes et d’impérialistes, « entravait la vie de la majorité du peuple, faisait fondre toute son épargne, emportait des vies humaines pour bâtir un grand Empire »********. Non seulement ce discours sur « l’action directe » fut déformé par les autorités, qui l’identifièrent avec un prétendu complot pour assassiner l’Empereur, mais il donna lieu, à partir de 1910, à des rafles policières, aboutissant à plus d’une centaine d’arrestations parmi les militants de gauche. Elles avaient tendu un filet ; il ne leur restait qu’à abattre les oiseaux qui s’y étaient pris. Elles avaient creusé une trappe ; il ne leur restait qu’à achever le gibier qui y était tombé. C’est ce qui arriva lors d’un des plus fameux procès de l’histoire du Japon — le procès dit « Kôtoku jiken »********* (« Affaire Kôtoku ») ou « Taigyaku jiken »********** (« Affaire du crime de lèse-majesté »). Provoquant un séisme dans l’intelligentsia, pour laquelle il fut l’occasion de vifs débats sur la liberté, ce procès fut mené au pas de charge, sans aucun témoin, et conduisit à l’exécution de Kôtoku, ainsi que celle de ses collaborateurs et de sa compagne Kanno Suga. Ordre fut aussi donné de retirer des rayons son livre visionnaire « L’Impérialisme » qui avait précédé d’une quinzaine d’années celui de Lénine. Et plus tard, l’interdiction fut renouvelée sous l’occupation américaine de 1945 à 1952, comme quoi l’œuvre n’avait rien perdu ni de sa vérité ni de son tranchant philosophique aux yeux de ces nouveaux censeurs venus instaurer la démocratie.

* En japonais « 獄中より暴力革命を論ず ». Haut

** En japonais 幸徳秋水. Haut

*** En japonais « 萬朝報 ». Haut

**** Parfois traduit « Le Journal du Matin » ou « Toutes les nouvelles du matin ». Haut

***** En japonais 平民社. Haut

****** En japonis « 平民新聞 ». Parfois transcrit « Heimin Shinbun ». Haut

******* En japonais 直接行動. Haut

******** « L’Impérialisme : le spectre du XXe siècle », p. 163. Haut

********* En japonais « 幸徳事件 ». Haut

********** En japonais « 大逆事件 ». Haut

Kôtoku, « L’Impérialisme : le spectre du XXe siècle »

éd. du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), coll. Réseau Asie, Paris

éd. du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), coll. Réseau Asie, Paris

Il s’agit du traité « L’Impérialisme : le monstre du XXe siècle » (« Nijûseiki no kaibutsu : teikokushugi »*) de Kôtoku Shûsui**, intellectuel, père de l’anarchisme japonais, condamné à mort en 1910 pour attentat sur la personne de l’Empereur et exécuté en 1911. Disciple et biographe de Nakae Chômin, Kôtoku s’appuya, d’abord, sur les principes de la Révolution française avant de mettre toute sa foi dans le communisme libertaire et l’anarchie. En 1903, opposé fermement à la guerre russo-japonaise, il quitta avec quelques collègues la rédaction du « Yorozu Chôhô »*** (« Les Dix mille Nouvelles du matin »****) et il fonda le cercle Heiminsha***** (Société du peuple) avec, pour organe, l’hebdomadaire « Heimin Shimbun »****** (« Journal du peuple »), dont le numéro inaugural parut la même année. De nombreux autres numéros furent interdits. Kôtoku rêvait de citoyens libres, exerçant des droits souverains. En ce début de siècle où il n’y avait ni suffrage universel, ni assemblée représentative, où un abîme séparait le peuple de la politique, il proposa « l’action directe » (« chokusetsu kôdô »*******) comme moyen pour obtenir des droits ou simplement du pain. La répression d’État était très sévère, la conscience sociale — peu développée, l’union entre travailleurs — inexistante. D’autre part, une minorité dirigeante, constituée de militaristes et d’impérialistes, « entravait la vie de la majorité du peuple, faisait fondre toute son épargne, emportait des vies humaines pour bâtir un grand Empire »********. Non seulement ce discours sur « l’action directe » fut déformé par les autorités, qui l’identifièrent avec un prétendu complot pour assassiner l’Empereur, mais il donna lieu, à partir de 1910, à des rafles policières, aboutissant à plus d’une centaine d’arrestations parmi les militants de gauche. Elles avaient tendu un filet ; il ne leur restait qu’à abattre les oiseaux qui s’y étaient pris. Elles avaient creusé une trappe ; il ne leur restait qu’à achever le gibier qui y était tombé. C’est ce qui arriva lors d’un des plus fameux procès de l’histoire du Japon — le procès dit « Kôtoku jiken »********* (« Affaire Kôtoku ») ou « Taigyaku jiken »********** (« Affaire du crime de lèse-majesté »). Provoquant un séisme dans l’intelligentsia, pour laquelle il fut l’occasion de vifs débats sur la liberté, ce procès fut mené au pas de charge, sans aucun témoin, et conduisit à l’exécution de Kôtoku, ainsi que celle de ses collaborateurs et de sa compagne Kanno Suga. Ordre fut aussi donné de retirer des rayons son livre visionnaire « L’Impérialisme » qui avait précédé d’une quinzaine d’années celui de Lénine. Et plus tard, l’interdiction fut renouvelée sous l’occupation américaine de 1945 à 1952, comme quoi l’œuvre n’avait rien perdu ni de sa vérité ni de son tranchant philosophique aux yeux de ces nouveaux censeurs venus instaurer la démocratie.

* En japonais « 廿世紀之怪物:帝国主義 ». Parfois transcrit « Ni-jisseiki no kaibutsu » ou « Nijusseiki no kaibutsu ». Haut

** En japonais 幸徳秋水. Haut

*** En japonais « 萬朝報 ». Haut

**** Parfois traduit « Le Journal du Matin » ou « Toutes les nouvelles du matin ». Haut

***** En japonais 平民社. Haut

****** En japonis « 平民新聞 ». Parfois transcrit « Heimin Shinbun ». Haut

******* En japonais 直接行動. Haut

******** « L’Impérialisme : le spectre du XXe siècle », p. 163. Haut

********* En japonais « 幸徳事件 ». Haut

********** En japonais « 大逆事件 ». Haut

Chômin, « La Source des droits, “Kenri no minamoto” (1882) »

dans « Cent Ans de pensée au Japon. Tome II » (éd. Ph. Picquier, Arles), p. 33-37

dans « Cent Ans de pensée au Japon. Tome II » (éd. Ph. Picquier, Arles), p. 33-37

Il s’agit de « La Source des droits » (« Kenri no minamoto »*) de Nakae Chômin**, intellectuel japonais, chef de file des études françaises sous l’ère Meiji (XIXe siècle), surnommé « le Rousseau de l’Orient »***. Il perdit son père, samouraï du plus bas rang, à l’âge de quinze ans. Envoyé à Nagasaki, il y fit la rencontre des pères Louis Furet et Bernard Petitjean, venus dispenser dans cette ville portuaire un enseignement étonnamment large, allant de la grammaire française à l’artillerie navale. Attiré par les idées de la Révolution, cette « grande œuvre inouïe dans l’Histoire qui fit briller avec éclat les causes de la liberté et de l’égalité, et qui… réussit, pour la première fois, à fonder la politique sur les principes de la philosophie »****, Chômin devint leur élève pendant deux ans. C’est sans doute sur les recommandations des saints pères qu’il partit pour Yokohama servir d’interprète à l’ambassadeur de France, Léon Roches, avant de poursuivre ses études à Tôkyô, à Paris et à Lyon. À son retour au Japon, en 1874, il fut chargé de résumer des textes sur les institutions juridiques et politiques de la France, à l’heure où le jeune gouvernement japonais hésitait sur le modèle à suivre. Parallèlement à ce travail officiel, il traduisit pour le grand public le « Contrat social » de Rousseau, dont il fit même deux versions : l’une rédigée en japonais courant et destinée à être passée de main en main, et l’autre en chinois classique, langue des lettrés. Le « Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme… » de Rousseau devint le leitmotiv d’un journal inauguré en 1881, qui allait avoir une audience extrêmement importante auprès des anciens samouraïs : « Le Journal de la liberté en Orient » (« Tôyô jiyû shimbun »*****). Le futur premier ministre, Saionji Kinmochi, en était le fondateur, et Chômin — le rédacteur en chef. L’amitié des deux hommes remontait à leur séjour à Paris. Le journal s’ouvrait par un article remarquable, où Chômin comparait le citoyen non libre « au bonsaï ou à la fleur élevée sous serre qui perd son parfum et sa couleur naturelle, et ne peut arriver à développer pleinement toute la richesse de son feuillage » ; tandis que le citoyen libre, pareil à une fleur des champs, « embaume de tout son parfum et prend une couleur d’un vert sombre et profond ». Un mois après, la condamnation à des peines de prison de plusieurs journalistes accula le journal à cesser sa parution ; mais Chômin ne lâcha jamais le pinceau du combat.

* En japonais « 権利の源 ». Haut

** En japonais 中江兆民. De son vrai nom Nakae Tokusuke, pour lequel on trouve deux graphies : 篤助 et 篤介. Haut

*** En japonais 東洋のルソー. Haut

**** Dans Shinya Ida, « La Révolution française vue par Nakaé Chômin ». Haut

***** En japonais « 東洋自由新聞 ». Haut

Chômin, « Idées sur la société, “Shasetsu” (1881) »

dans « Cent Ans de pensée au Japon. Tome II » (éd. Ph. Picquier, Arles), p. 27-31

dans « Cent Ans de pensée au Japon. Tome II » (éd. Ph. Picquier, Arles), p. 27-31

Il s’agit d’« Idées sur la société » (« Shasetsu »*) de Nakae Chômin**, intellectuel japonais, chef de file des études françaises sous l’ère Meiji (XIXe siècle), surnommé « le Rousseau de l’Orient »***. Il perdit son père, samouraï du plus bas rang, à l’âge de quinze ans. Envoyé à Nagasaki, il y fit la rencontre des pères Louis Furet et Bernard Petitjean, venus dispenser dans cette ville portuaire un enseignement étonnamment large, allant de la grammaire française à l’artillerie navale. Attiré par les idées de la Révolution, cette « grande œuvre inouïe dans l’Histoire qui fit briller avec éclat les causes de la liberté et de l’égalité, et qui… réussit, pour la première fois, à fonder la politique sur les principes de la philosophie »****, Chômin devint leur élève pendant deux ans. C’est sans doute sur les recommandations des saints pères qu’il partit pour Yokohama servir d’interprète à l’ambassadeur de France, Léon Roches, avant de poursuivre ses études à Tôkyô, à Paris et à Lyon. À son retour au Japon, en 1874, il fut chargé de résumer des textes sur les institutions juridiques et politiques de la France, à l’heure où le jeune gouvernement japonais hésitait sur le modèle à suivre. Parallèlement à ce travail officiel, il traduisit pour le grand public le « Contrat social » de Rousseau, dont il fit même deux versions : l’une rédigée en japonais courant et destinée à être passée de main en main, et l’autre en chinois classique, langue des lettrés. Le « Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme… » de Rousseau devint le leitmotiv d’un journal inauguré en 1881, qui allait avoir une audience extrêmement importante auprès des anciens samouraïs : « Le Journal de la liberté en Orient » (« Tôyô jiyû shimbun »*****). Le futur premier ministre, Saionji Kinmochi, en était le fondateur, et Chômin — le rédacteur en chef. L’amitié des deux hommes remontait à leur séjour à Paris. Le journal s’ouvrait par un article remarquable, où Chômin comparait le citoyen non libre « au bonsaï ou à la fleur élevée sous serre qui perd son parfum et sa couleur naturelle, et ne peut arriver à développer pleinement toute la richesse de son feuillage » ; tandis que le citoyen libre, pareil à une fleur des champs, « embaume de tout son parfum et prend une couleur d’un vert sombre et profond ». Un mois après, la condamnation à des peines de prison de plusieurs journalistes accula le journal à cesser sa parution ; mais Chômin ne lâcha jamais le pinceau du combat.

* En japonais « 社説 ». Haut

** En japonais 中江兆民. De son vrai nom Nakae Tokusuke, pour lequel on trouve deux graphies : 篤助 et 篤介. Haut

*** En japonais 東洋のルソー. Haut

**** Dans Shinya Ida, « La Révolution française vue par Nakaé Chômin ». Haut

***** En japonais « 東洋自由新聞 ». Haut

Chômin, « Écrits sur Rousseau et les droits du peuple »

éd. Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque chinoise, Paris

Il s’agit de « Sur les droits du peuple » (« Minken-ron »*) et autres œuvres de Nakae Chômin**, intellectuel japonais, chef de file des études françaises sous l’ère Meiji (XIXe siècle), surnommé « le Rousseau de l’Orient »***. Il perdit son père, samouraï du plus bas rang, à l’âge de quinze ans. Envoyé à Nagasaki, il y fit la rencontre des pères Louis Furet et Bernard Petitjean, venus dispenser dans cette ville portuaire un enseignement étonnamment large, allant de la grammaire française à l’artillerie navale. Attiré par les idées de la Révolution, cette « grande œuvre inouïe dans l’Histoire qui fit briller avec éclat les causes de la liberté et de l’égalité, et qui… réussit, pour la première fois, à fonder la politique sur les principes de la philosophie »****, Chômin devint leur élève pendant deux ans. C’est sans doute sur les recommandations des saints pères qu’il partit pour Yokohama servir d’interprète à l’ambassadeur de France, Léon Roches, avant de poursuivre ses études à Tôkyô, à Paris et à Lyon. À son retour au Japon, en 1874, il fut chargé de résumer des textes sur les institutions juridiques et politiques de la France, à l’heure où le jeune gouvernement japonais hésitait sur le modèle à suivre. Parallèlement à ce travail officiel, il traduisit pour le grand public le « Contrat social » de Rousseau, dont il fit même deux versions : l’une rédigée en japonais courant et destinée à être passée de main en main, et l’autre en chinois classique, langue des lettrés. Le « Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme… » de Rousseau devint le leitmotiv d’un journal inauguré en 1881, qui allait avoir une audience extrêmement importante auprès des anciens samouraïs : « Le Journal de la liberté en Orient » (« Tôyô jiyû shimbun »*****). Le futur premier ministre, Saionji Kinmochi, en était le fondateur, et Chômin — le rédacteur en chef. L’amitié des deux hommes remontait à leur séjour à Paris. Le journal s’ouvrait par un article remarquable, où Chômin comparait le citoyen non libre « au bonsaï ou à la fleur élevée sous serre qui perd son parfum et sa couleur naturelle, et ne peut arriver à développer pleinement toute la richesse de son feuillage » ; tandis que le citoyen libre, pareil à une fleur des champs, « embaume de tout son parfum et prend une couleur d’un vert sombre et profond ». Un mois après, la condamnation à des peines de prison de plusieurs journalistes accula le journal à cesser sa parution ; mais Chômin ne lâcha jamais le pinceau du combat.

* En japonais « 民権論 ». Haut

** En japonais 中江兆民. De son vrai nom Nakae Tokusuke, pour lequel on trouve deux graphies : 篤助 et 篤介. Haut

*** En japonais 東洋のルソー. Haut

**** Dans Shinya Ida, « La Révolution française vue par Nakaé Chômin ». Haut

***** En japonais « 東洋自由新聞 ». Haut

Chômin, « Un An et demi • Un An et demi, suite »

éd. Les Belles Lettres, coll. Japon-Série Non fiction, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Japon-Série Non fiction, Paris

Il s’agit d’« Un An et demi » (« Ichinen yûhan »*) et « Un An et demi, suite » (« Zoku ichinen yûhan »**) de Nakae Chômin***, intellectuel japonais, chef de file des études françaises sous l’ère Meiji (XIXe siècle), surnommé « le Rousseau de l’Orient »****. Il perdit son père, samouraï du plus bas rang, à l’âge de quinze ans. Envoyé à Nagasaki, il y fit la rencontre des pères Louis Furet et Bernard Petitjean, venus dispenser dans cette ville portuaire un enseignement étonnamment large, allant de la grammaire française à l’artillerie navale. Attiré par les idées de la Révolution, cette « grande œuvre inouïe dans l’Histoire qui fit briller avec éclat les causes de la liberté et de l’égalité, et qui… réussit, pour la première fois, à fonder la politique sur les principes de la philosophie »*****, Chômin devint leur élève pendant deux ans. C’est sans doute sur les recommandations des saints pères qu’il partit pour Yokohama servir d’interprète à l’ambassadeur de France, Léon Roches, avant de poursuivre ses études à Tôkyô, à Paris et à Lyon. À son retour au Japon, en 1874, il fut chargé de résumer des textes sur les institutions juridiques et politiques de la France, à l’heure où le jeune gouvernement japonais hésitait sur le modèle à suivre. Parallèlement à ce travail officiel, il traduisit pour le grand public le « Contrat social » de Rousseau, dont il fit même deux versions : l’une rédigée en japonais courant et destinée à être passée de main en main, et l’autre en chinois classique, langue des lettrés. Le « Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme… » de Rousseau devint le leitmotiv d’un journal inauguré en 1881, qui allait avoir une audience extrêmement importante auprès des anciens samouraïs : « Le Journal de la liberté en Orient » (« Tôyô jiyû shimbun »******). Le futur premier ministre, Saionji Kinmochi, en était le fondateur, et Chômin — le rédacteur en chef. L’amitié des deux hommes remontait à leur séjour à Paris. Le journal s’ouvrait par un article remarquable, où Chômin comparait le citoyen non libre « au bonsaï ou à la fleur élevée sous serre qui perd son parfum et sa couleur naturelle, et ne peut arriver à développer pleinement toute la richesse de son feuillage » ; tandis que le citoyen libre, pareil à une fleur des champs, « embaume de tout son parfum et prend une couleur d’un vert sombre et profond ». Un mois après, la condamnation à des peines de prison de plusieurs journalistes accula le journal à cesser sa parution ; mais Chômin ne lâcha jamais le pinceau du combat.

* En japonais « 一年有半 ». Haut

** En japonais « 続一年有半 ». Haut

*** En japonais 中江兆民. De son vrai nom Nakae Tokusuke, pour lequel on trouve deux graphies : 篤助 et 篤介. Haut

**** En japonais 東洋のルソー. Haut

***** Dans Shinya Ida, « La Révolution française vue par Nakaé Chômin ». Haut

****** En japonais « 東洋自由新聞 ». Haut

Chômin, « Dialogues politiques entre trois ivrognes »

éd. du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), coll. Réseau Asie, Paris

éd. du Centre national de la recherche scientifique (CNRS), coll. Réseau Asie, Paris

Il s’agit de « Dialogues politiques entre trois ivrognes »* (« Sansuijin keirin mondô »**) de Nakae Chômin***, intellectuel japonais, chef de file des études françaises sous l’ère Meiji (XIXe siècle), surnommé « le Rousseau de l’Orient »****. Il perdit son père, samouraï du plus bas rang, à l’âge de quinze ans. Envoyé à Nagasaki, il y fit la rencontre des pères Louis Furet et Bernard Petitjean, venus dispenser dans cette ville portuaire un enseignement étonnamment large, allant de la grammaire française à l’artillerie navale. Attiré par les idées de la Révolution, cette « grande œuvre inouïe dans l’Histoire qui fit briller avec éclat les causes de la liberté et de l’égalité, et qui… réussit, pour la première fois, à fonder la politique sur les principes de la philosophie »*****, Chômin devint leur élève pendant deux ans. C’est sans doute sur les recommandations des saints pères qu’il partit pour Yokohama servir d’interprète à l’ambassadeur de France, Léon Roches, avant de poursuivre ses études à Tôkyô, à Paris et à Lyon. À son retour au Japon, en 1874, il fut chargé de résumer des textes sur les institutions juridiques et politiques de la France, à l’heure où le jeune gouvernement japonais hésitait sur le modèle à suivre. Parallèlement à ce travail officiel, il traduisit pour le grand public le « Contrat social » de Rousseau, dont il fit même deux versions : l’une rédigée en japonais courant et destinée à être passée de main en main, et l’autre en chinois classique, langue des lettrés. Le « Renoncer à sa liberté, c’est renoncer à sa qualité d’homme… » de Rousseau devint le leitmotiv d’un journal inauguré en 1881, qui allait avoir une audience extrêmement importante auprès des anciens samouraïs : « Le Journal de la liberté en Orient » (« Tôyô jiyû shimbun »******). Le futur premier ministre, Saionji Kinmochi, en était le fondateur, et Chômin — le rédacteur en chef. L’amitié des deux hommes remontait à leur séjour à Paris. Le journal s’ouvrait par un article remarquable, où Chômin comparait le citoyen non libre « au bonsaï ou à la fleur élevée sous serre qui perd son parfum et sa couleur naturelle, et ne peut arriver à développer pleinement toute la richesse de son feuillage » ; tandis que le citoyen libre, pareil à une fleur des champs, « embaume de tout son parfum et prend une couleur d’un vert sombre et profond ». Un mois après, la condamnation à des peines de prison de plusieurs journalistes accula le journal à cesser sa parution ; mais Chômin ne lâcha jamais le pinceau du combat.

* Parfois traduit « Colloque politique de trois buveurs » ou « L’Entretien des trois buveurs sur le gouvernement de l’État ». Haut

** En japonais « 三酔人経綸問答 ». Haut

*** En japonais 中江兆民. De son vrai nom Nakae Tokusuke, pour lequel on trouve deux graphies : 篤助 et 篤介. Haut

**** En japonais 東洋のルソー. Haut

***** Dans Shinya Ida, « La Révolution française vue par Nakaé Chômin ». Haut

****** En japonais « 東洋自由新聞 ». Haut

« Yosano Akiko (1878-1942) : le séjour à Paris d’une Japonaise en 1912 »

dans « Clio », vol. 28, p. 194-203

dans « Clio », vol. 28, p. 194-203

Il s’agit d’une traduction partielle de « Depuis Paris » (« Parii yori »*) de Yosano Akiko. En 1912, lorsqu’elle allait s’embarquer pour la France, Akiko était déjà l’auteur de dix recueils de poésies, dont la sensualité libérée de tout besoin de justification lui avait fait la réputation de pionnière de l’identité féminine au Japon. Elle n’avait qu’une seule idée en tête : rejoindre à Paris son époux, Yosano Tekkan. Celui-ci était parti quelques mois auparavant pour réaliser un rêve de toujours et tenter de dissiper une dépression nerveuse qui le menaçait. Il avait dirigé pendant huit ans une des revues littéraires les plus prestigieuses de Tôkyô, « Myôjô »** (« L’Étoile du berger »***), mais il l’avait perdue ; et, depuis ce jour, il errait dans la maison, tantôt mélancolique, tantôt agressif. Akiko était persuadée que ce n’était pas d’un médecin renommé que son mari avait besoin pour guérir, mais d’un voyage en France ; car il rêvait depuis longtemps déjà de séjourner dans ce pays, dont il avait publié les toutes premières traductions en langue japonaise. Le projet était financièrement infaisable, mais fut pourtant décidé. Pour réunir la somme nécessaire au voyage, Akiko calligraphia certains poèmes de son recueil « Cheveux emmêlés » sur une centaine de paravents en or, qu’elle vendit au prix fort. Le reste de l’argent fut fourni par des journaux, auxquels Tekkan et plus tard Akiko s’engagèrent d’envoyer régulièrement des articles une fois sur place. Deux ouvrages nous renseignent sur le séjour en France des deux époux : « Depuis Paris », qui regroupe les articles, les impressions de voyage, etc. envoyés pour être publiés dans ces journaux ; et « De l’été à l’automne » (« Natsu yori aki e »****), recueil de poèmes, où Akiko raconte son bonheur de visiter la France dans des vers qui mériteraient d’être connus des Français :

« Joli mois de mai
Dans les champs de blé français
Aux couleurs de feu…
Coquelicot mon amant,
Coquelicot moi aussi !
 »

* En japonais « 巴里より ». Parfois transcrit « Pari yori ». Haut

** En japonais « 明星 ». Haut

*** Parfois traduit « L’Étoile du matin ». Haut

**** En japonais « 夏より秋へ ». Haut

Kitahara, « Chansons pour l’enfance »

éd. Publications orientalistes de France, coll. Bibliothèque japonaise, Paris

éd. Publications orientalistes de France, coll. Bibliothèque japonaise, Paris

Il s’agit de Kitahara Hakushû*, poète qui, par la création du genre « dôyô »** (« chanson enfantine ») et par l’adoption d’images et de rythmes directement empruntés aux symbolistes occidentaux, donna à la poésie japonaise une direction et une impulsion nouvelles. De son vrai nom Kitahara Ryûkichi***, il naquit en 1885. Sa ville natale, Yanagawa, était sillonnée d’innombrables canaux et faisait partie de ces petites villes fluviales, paisibles et mortes, qui ressemblent à des cercueils flottant sur l’eau : « Yanagawa, avec ses canaux », dit-il dans une préface****, « c’est d’abord mon village natal… C’est aussi le creuset de mon œuvre poétique. Oui, c’est de l’entrecroisement de [ses] canaux, de cette topographie même, qu’a jailli ma phrase, que s’est formé mon style ». Mais sa passion pour la poésie le poussa, dès 1904, à quitter ces paysages du Sud et à s’installer à Tôkyô, champ de toutes les expérimentations littéraires. Les années suivantes, un recueil de poèmes européens traduit par Ueda Bin, « Kaichôon »***** (« Murmures de mer »), ainsi qu’un autre recueil concentré cette fois sur la poésie française et préparé par Nagai Kafû, « Sangoshû »****** (« Coraux »), firent connaître au Japon le symbolisme. Kitahara, extraordinairement réceptif à ce nouveau courant, s’en inspira dès ses premières œuvres. Celles-ci furent saluées par le même Ueda Bin comme une « synthèse entre la tradition des chansons japonaises anciennes et les formes les plus nouvelles de l’art français »

* En japonais 北原白秋. Haut

** En japonais 童謡. Haut

*** En japonais 北原隆吉. Haut

**** p. 112. Haut

***** En japonais « 海潮音 ». Haut

****** En japonais « 珊瑚集 ». Haut

Kyôka, « La Ronde nocturne de l’agent de police, “Yakô junsa” »

dans « Anthologie de nouvelles japonaises contemporaines. Tome II » (éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris), p. 89-106

dans « Anthologie de nouvelles japonaises contemporaines. Tome II » (éd. Gallimard, coll. Du monde entier, Paris), p. 89-106

Il s’agit de « La Ronde nocturne de l’agent de police » (« Yakô junsa »*) et autres œuvres d’Izumi Kyôka**, écrivain japonais (XIXe-XXe siècle) qui créa, aussi bien dans ses contes fantastiques que dans ses nouvelles proches du poème en prose, un monde fait d’êtres surnaturels, de fantômes inquiétants et de femmes sensuelles, un monde sans doute en partie inspiré de sa mère artiste, qu’il perdit à l’âge de neuf ans. Fantasque, capricieux, Kyôka vivait entouré de ses peurs et superstitions ; il craignait les chiens et les éclairs et enlevait les lunettes quand il passait devant un temple, pour que rien ne brouillât son contact avec le divin. Il idéalisa le monde des geishas, au point d’en prendre une pour femme, en ajournant son mariage jusqu’au décès de son maître Ozaki Kôyô qui désapprouvait cette union. De l’Occident, il révérait les desseins étranges et décadents d’Aubrey Beardsley ; du Japon — les vieilles estampes et scènes de nô. Hélas ! les œuvres les plus fortes et les plus vraies de Kyôka restent pour l’heure inédites en français. Tel est le cas de « Nihonbashi »***, l’histoire d’un jeune homme à la recherche de sa sœur qui lui avait payé ses études en devenant geisha ; ou bien « L’Ermite du mont Kôya » (« Kôya hijiri »****), les confessions d’un moine soumis à la tentation par une magicienne voluptueuse, une sorte de Circé, qui avait le pouvoir de métamorphoser les hommes en bêtes. Même au Japon, malgré la popularité de ses œuvres, adaptées très tôt au théâtre et au cinéma, Kyôka s’éteignit dans une relative indifférence, laissé de côté par ses contemporains. Sa prédilection pour le fantastique, ses étranges types féminins qui rappelaient souvent, par leur beauté ténébreuse et troublante, les « belles dames sans merci » du romantisme occidental, ne correspondaient plus aux goûts du temps : « Quand je songe à Izumi Kyôka », dit un critique*****, « ce qui ne cesse de me surprendre, c’est cet enthousiasme et cette inflexible [obstination] à vouloir préserver un tel univers fantastique et plein de poésie, dans un Japon où, depuis [l’ère] Meiji, le courant principal était le réalisme… Ozaki Kôyô, ce maître pour qui Kyôka avait tant de respect, reste, me semble-t-il, en dernier lieu, un auteur réaliste. En France par exemple, même au XIXe siècle où le réalisme était le courant littéraire principal, [il] existait un certain nombre de romanciers fantastiques — Nerval, parmi d’autres… Dans la littérature japonaise contemporaine, Kyôka fait figure de cas unique et isolé ».

* En japonais « 夜行巡査 ». Haut

** En japonais 泉鏡花. Haut

*** En japonais « 日本橋 ». Haut

**** En japonais « 高野聖 ». Parfois traduit « Le Saint du mont Kôya ». Haut

***** Ikushima Ryûichi dans François Lachaud, « “L’Ermite du mont Kôya”, une lecture d’Izumi Kyôka », p. 71-72. Haut

Kyôka, « Les Noix glacées, “Kurumi” »

dans « [Nouvelles japonaises]. Tome I. Les Noix, la Mouche, le Citron (1910-1926) » (éd. Ph. Picquier, Arles), p. 15-22

dans « [Nouvelles japonaises]. Tome I. Les Noix, la Mouche, le Citron (1910-1926) » (éd. Ph. Picquier, Arles), p. 15-22

Il s’agit des « Noix glacées » (« Kurumi »*) et autres œuvres d’Izumi Kyôka**, écrivain japonais (XIXe-XXe siècle) qui créa, aussi bien dans ses contes fantastiques que dans ses nouvelles proches du poème en prose, un monde fait d’êtres surnaturels, de fantômes inquiétants et de femmes sensuelles, un monde sans doute en partie inspiré de sa mère artiste, qu’il perdit à l’âge de neuf ans. Fantasque, capricieux, Kyôka vivait entouré de ses peurs et superstitions ; il craignait les chiens et les éclairs et enlevait les lunettes quand il passait devant un temple, pour que rien ne brouillât son contact avec le divin. Il idéalisa le monde des geishas, au point d’en prendre une pour femme, en ajournant son mariage jusqu’au décès de son maître Ozaki Kôyô qui désapprouvait cette union. De l’Occident, il révérait les desseins étranges et décadents d’Aubrey Beardsley ; du Japon — les vieilles estampes et scènes de nô. Hélas ! les œuvres les plus fortes et les plus vraies de Kyôka restent pour l’heure inédites en français. Tel est le cas de « Nihonbashi »***, l’histoire d’un jeune homme à la recherche de sa sœur qui lui avait payé ses études en devenant geisha ; ou bien « L’Ermite du mont Kôya » (« Kôya hijiri »****), les confessions d’un moine soumis à la tentation par une magicienne voluptueuse, une sorte de Circé, qui avait le pouvoir de métamorphoser les hommes en bêtes. Même au Japon, malgré la popularité de ses œuvres, adaptées très tôt au théâtre et au cinéma, Kyôka s’éteignit dans une relative indifférence, laissé de côté par ses contemporains. Sa prédilection pour le fantastique, ses étranges types féminins qui rappelaient souvent, par leur beauté ténébreuse et troublante, les « belles dames sans merci » du romantisme occidental, ne correspondaient plus aux goûts du temps : « Quand je songe à Izumi Kyôka », dit un critique*****, « ce qui ne cesse de me surprendre, c’est cet enthousiasme et cette inflexible [obstination] à vouloir préserver un tel univers fantastique et plein de poésie, dans un Japon où, depuis [l’ère] Meiji, le courant principal était le réalisme… Ozaki Kôyô, ce maître pour qui Kyôka avait tant de respect, reste, me semble-t-il, en dernier lieu, un auteur réaliste. En France par exemple, même au XIXe siècle où le réalisme était le courant littéraire principal, [il] existait un certain nombre de romanciers fantastiques — Nerval, parmi d’autres… Dans la littérature japonaise contemporaine, Kyôka fait figure de cas unique et isolé ».

* En japonais « 胡桃 ». Haut

** En japonais 泉鏡花. Haut

*** En japonais « 日本橋 ». Haut

**** En japonais « 高野聖 ». Parfois traduit « Le Saint du mont Kôya ». Haut

***** Ikushima Ryûichi dans François Lachaud, « “L’Ermite du mont Kôya”, une lecture d’Izumi Kyôka », p. 71-72. Haut

Kyôka, « Une Femme fidèle : récits »

éd. Ph. Picquier, Arles

éd. Ph. Picquier, Arles

Il s’agit d’« Une Femme fidèle » (« Bake ichô »*) et autres œuvres d’Izumi Kyôka**, écrivain japonais (XIXe-XXe siècle) qui créa, aussi bien dans ses contes fantastiques que dans ses nouvelles proches du poème en prose, un monde fait d’êtres surnaturels, de fantômes inquiétants et de femmes sensuelles, un monde sans doute en partie inspiré de sa mère artiste, qu’il perdit à l’âge de neuf ans. Fantasque, capricieux, Kyôka vivait entouré de ses peurs et superstitions ; il craignait les chiens et les éclairs et enlevait les lunettes quand il passait devant un temple, pour que rien ne brouillât son contact avec le divin. Il idéalisa le monde des geishas, au point d’en prendre une pour femme, en ajournant son mariage jusqu’au décès de son maître Ozaki Kôyô qui désapprouvait cette union. De l’Occident, il révérait les desseins étranges et décadents d’Aubrey Beardsley ; du Japon — les vieilles estampes et scènes de nô. Hélas ! les œuvres les plus fortes et les plus vraies de Kyôka restent pour l’heure inédites en français. Tel est le cas de « Nihonbashi »***, l’histoire d’un jeune homme à la recherche de sa sœur qui lui avait payé ses études en devenant geisha ; ou bien « L’Ermite du mont Kôya » (« Kôya hijiri »****), les confessions d’un moine soumis à la tentation par une magicienne voluptueuse, une sorte de Circé, qui avait le pouvoir de métamorphoser les hommes en bêtes. Même au Japon, malgré la popularité de ses œuvres, adaptées très tôt au théâtre et au cinéma, Kyôka s’éteignit dans une relative indifférence, laissé de côté par ses contemporains. Sa prédilection pour le fantastique, ses étranges types féminins qui rappelaient souvent, par leur beauté ténébreuse et troublante, les « belles dames sans merci » du romantisme occidental, ne correspondaient plus aux goûts du temps : « Quand je songe à Izumi Kyôka », dit un critique*****, « ce qui ne cesse de me surprendre, c’est cet enthousiasme et cette inflexible [obstination] à vouloir préserver un tel univers fantastique et plein de poésie, dans un Japon où, depuis [l’ère] Meiji, le courant principal était le réalisme… Ozaki Kôyô, ce maître pour qui Kyôka avait tant de respect, reste, me semble-t-il, en dernier lieu, un auteur réaliste. En France par exemple, même au XIXe siècle où le réalisme était le courant littéraire principal, [il] existait un certain nombre de romanciers fantastiques — Nerval, parmi d’autres… Dans la littérature japonaise contemporaine, Kyôka fait figure de cas unique et isolé ».

* En japonais « 化銀杏 ». Haut

** En japonais 泉鏡花. Haut

*** En japonais « 日本橋 ». Haut

**** En japonais « 高野聖 ». Parfois traduit « Le Saint du mont Kôya ». Haut

***** Ikushima Ryûichi dans François Lachaud, « “L’Ermite du mont Kôya”, une lecture d’Izumi Kyôka », p. 71-72. Haut