Catulle, « Les Poésies »

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de Ca­tulle1, poète la­tin (Ie siècle av. J.-C.), qui s’est es­sayé dans tous les genres, de­van­çant Vir­gile dans l’épopée, Ho­race dans l’ode, Ovide, Ti­bulle, Pro­perce dans l’élégie amou­reuse, Mar­tial dans l’épigramme et ce que nous ap­pe­lons la poé­sie lé­gère. Sous un air de sim­pli­cité ex­trême, et ne for­mant pas cent pages, son pe­tit livre, ce « nou­vel en­fant d’une muse ba­dine » comme il l’appelle2, est une an­nonce com­plète, une sorte de pré­lude à toute la poé­sie du siècle d’Auguste. On se fi­gure gé­né­ra­le­ment que les Ro­mains de cette époque étaient le peuple le plus po­licé de l’Antiquité ; c’est une er­reur grave, que les poé­sies de Ca­tulle suf­fi­raient au be­soin pour dé­men­tir. En­ri­chis tout à coup par les dé­pouilles des peuples qu’ils avaient conquis, les Ro­mains pas­sèrent, sans tran­si­tion, de la dis­ci­pline sé­vère des camps aux dé­rè­gle­ments des dé­bauches, des fes­tins, de toutes les dé­penses, et aux ex­cès les plus cra­pu­leux. Sal­luste écrit3 : « Dès que les ri­chesses eurent com­mencé à être ho­no­rées… la vertu per­dit son in­fluence, la pau­vreté de­vint un op­probre, et l’antique sim­pli­cité fut re­gar­dée comme une af­fec­ta­tion mal­veillante. Par les ri­chesses, on a vu se ré­pandre parmi notre jeu­nesse, avec l’orgueil, la dé­bauche et la cu­pi­dité ; puis… la pro­di­ga­lité de son pa­tri­moine, la convoi­tise de la for­tune d’autrui, l’entier mé­pris de l’honneur, de la pu­di­cité, des choses di­vines et hu­maines… Les hommes se pros­ti­tuaient comme des femmes, et les femmes af­fi­chaient leur im­pu­di­cité ». C’est au mi­lieu de cette so­ciété mi-bar­bare, mi-ci­vi­li­sée que vé­cut notre poète. Ami de tous les plai­sirs et de la bonne chère, joyeux vi­veur de la grande ville, amant vo­lage de ces beau­tés vé­nales pour les­quelles se rui­nait la jeu­nesse d’alors, il se vit obligé de mettre en gage ses biens pour s’adonner aux charmes dan­ge­reux de la pas­sion amou­reuse. Dans un mor­ceau cé­lèbre, tout à coup il s’interrompt et se re­proche le mau­vais usage qu’il fait de ses loi­sirs. Il se dit à lui-même : « Prends-y garde, Ca­tulle, [tes loi­sirs] te se­ront fu­nestes. Ils ont pris trop d’empire sur ton âme. N’oublie pas qu’ils ont perdu les rois et les Em­pires »4.

une an­nonce com­plète, une sorte de pré­lude à toute la poé­sie du siècle d’Auguste

L’objet le plus constant des af­fec­tions de Ca­tulle, au­quel il re­vient sans cesse, mais qui pa­raît n’avoir été guère plus fi­dèle que lui, est cette fa­meuse Les­bie qu’il a tour à tour adu­lée et dé­ni­grée. « J’aime et je hais. — Com­ment se peut-il ? — Je l’ignore ; mais je le sens, et ce double sen­ti­ment dé­chire mon cœur », dit-il5. On a cher­ché à le­ver le masque qui cou­vrait cette in­signe co­quette. Apu­lée, plus ca­pable et plus à por­tée que nous de re­cueillir les anec­dotes de ce genre, nous ap­prend que sous le nom de Les­bie, em­prunté peut-être à Sap­pho de Les­bos, notre poète a chanté Clo­dia. L’orateur Ci­cé­ron a tracé, de main de maître, un por­trait de cette femme scan­da­leuse — por­trait qui, tout cruel qu’il est, ne peut pas être loin de la vé­rité. Cette Clo­dia, dit Ci­cé­ron6, après avoir em­poi­sonné son mari, fi­nit par tom­ber dans le dé­ver­gon­dage le plus ef­fréné : elle s’abandonna, sans pu­deur, à tous les dé­bau­chés et porta le mé­pris du blâme pu­blic jusqu’à louer un jar­din sur les rives du Tibre afin de choi­sir, parmi les bai­gneurs, ceux qui sa­tis­fe­raient le plus à sa fougue éro­tique. Pour par­ler de cette femme qui « se prê­tait com­plai­sam­ment à tous les goûts des ma­gna­nimes des­cen­dants de Ro­mu­lus », de cet « or­ne­ment des coins de rue et des car­re­fours » comme il l’appelle7, Ca­tulle em­ploie, à l’exemple de Sap­pho et de Cal­li­maque, une foule de par­ti­cules qui, sans rien ajou­ter au sens, ne laissent pas de don­ner à son style un air char­mant de non­cha­lance, d’abandon et quel­que­fois de désordre, qui éloigne toute idée d’affectation et de peine, et ca­rac­té­rise en même temps très bien ces mou­ve­ments du cœur que l’art n’imite ja­mais plus par­fai­te­ment que lorsqu’il se né­glige. « Ce­lui qui pourra ex­pli­quer le charme des re­gards, du sou­rire, de la dé­marche d’une femme ai­mable, ce­lui-là pourra ex­pli­quer le charme des vers de Ca­tulle. Les ama­teurs les savent par cœur, et Ra­cine les ci­tait sou­vent avec ad­mi­ra­tion », dit un cri­tique8.

Il n’existe pas moins de dix-huit tra­duc­tions fran­çaises des poé­sies, mais s’il fal­lait n’en choi­sir qu’une seule, je choi­si­rais celle de Fran­çois-Jo­seph-Mi­chel Noël.

« Quæ­ris, quot mihi ba­sia­tiones
Tuæ, Les­bia, sint sa­tis su­perque.
Quam ma­gnus nu­me­rus Li­byssæ ha­renæ
La­ser­pi­ci­fe­ris ja­cet Cy­re­nis,
Ora­clum Jo­vis in­ter æs­tuosi
Et Batti ve­te­ris sa­crum se­pul­crum ;
Aut quam si­dera multa, cum ta­cet nox,
Fur­ti­vos ho­mi­num vident amores :
Tam te ba­sia multa ba­siare
Ve­sano sa­tis et su­per Ca­tullo est,
Quæ nec per­nu­me­rare cu­riosi
Pos­sint nec mala fas­ci­nare lin­gua. »
— Poème dans la langue ori­gi­nale

« Com­bien de bai­sers il faut à ton amant pour te de­man­der grâce ? Quelle ques­tion, ô Les­bie ! Vo­lons aux champs par­fu­més de Cy­rène ; comp­tons les grains de la mer de sable qui sé­pare le temple de Ju­pi­ter Am­mon de la tombe ré­vé­rée de l’antique Bat­tus9 ; comp­tons les feux qui, dans le si­lence des nuits, éclairent les doux lar­cins de l’amour : au­tant de bai­sers… Mais non… dans l’ivresse qui m’agite, je veux, avant de te de­man­der grâce, que le nombre en échappe au cal­cul des ja­loux, aux noirs en­chan­te­ments de la ma­gie. »
— Poème dans la tra­duc­tion de Noël

« Tu de­mandes com­bien, pour ré­pondre à mes vœux,
Ô Les­bie, il me faut de bai­sers amou­reux ?
Au­tant que l’on dé­couvre, aux dé­serts de Cy­rène,
Du saint tom­beau du vieux Bat­tus
Au temple de l’amant d’Alcmène,
De grains sa­bleux, par l’aquilon bat­tus ;
Au­tant que, par la nuit au lan­gou­reux si­lence,
Les astres, com­plé­tant leur cours,
Peuvent, dans leur tra­jet im­mense,
Voir ici-bas de fur­tives amours.
Oui, voilà ce qu’il faut à ma tendre fu­rie :
Des bai­sers sans fin re­nais­sants,
Qui dé­routent l’œil de l’envie
Et des ri­vaux les charmes mal­fai­sants. »
— Poème dans la tra­duc­tion d’Alfred Ca­nel (XIXe siècle)

« Si tu cherches com­bien mes feux
Veulent de bai­sers amou­reux,
Vole à l’odorante Cy­rène :
Au­tant que l’aquilon en­traîne
De sables brû­lants abat­tus,
Du temple de l’amant d’Alcmène
Au saint tom­beau du vieux Bat­tus ;
Au­tant que la nuit ta­ci­turne
Al­lume d’astres en son cours,
Au­tant que son voile noc­turne
Cache de fur­tives amours.
Que sur ta bouche si jo­lie
Mes ri­vaux brûlent d’en pla­cer,
Et que la triste et pâle en­vie
Brûle à son tour d’en ef­fa­cer ! »
— Poème dans la tra­duc­tion de Charles-Louis Mol­le­vaut (XIXe siècle)

« Tu me de­mandes, Les­bie, com­bien de tes bai­sers il fau­drait pour sa­tis­faire, pour vaincre mon avi­dité. Au­tant de grains de sable sont amon­ce­lés en Li­bye dans les champs par­fu­més de Cy­rène, entre le temple brû­lant de Ju­pi­ter et la tombe ré­vé­rée de l’antique Bat­tus ; au­tant d’astres éclairent dans le si­lence de la nuit les fur­tives amours des mor­tels : au­tant de bai­sers il fau­drait à l’insensé Ca­tulle pour cal­mer ses ar­deurs. Ah ! puissent les en­vieux n’en pou­voir comp­ter le nombre, et les en­chan­teurs à la langue fu­neste n’en par­ler ja­mais ! »
— Poème dans la tra­duc­tion de Fer­di­nand Col­let et Vincent Jo­guet (XIXe siècle)

« Tu de­mandes, Les­bie, com­bien il me faut de bai­sers pour que je crie merci ? Compte donc les sables de la Li­bye, et ceux de Cy­rène où croît le la­ser10, et ceux du pro­phé­tique Am­mon, et ceux qui en­tourent la tombe de l’antique Bat­tus. Compte en­core les étoiles, si­len­cieux té­moins de tant de doux lar­cins. Ca­tulle, dans son ivresse, veut que tu lui donnes au­tant de bai­sers avant qu’il de­mande grâce. Que le nombre en échappe aux cal­culs in­dis­crets et à la langue mau­vaise des sor­ciers ! »
— Poème dans la tra­duc­tion de … De­nan­frid (XIXe siècle)

« Ainsi tu de­mandes, Les­bie,
Com­bien pour m’assouvir il faut de tes bai­sers ?
Compte les grains de sable aux dé­serts de Li­bye,
Dans les champs de Cy­rène em­bau­més de la­sers,
Du temple où Ju­pi­ter parle entre les tem­pêtes
Au tom­beau saint où dort Bat­tus des an­ciens jours ;
Compte là-haut com­bien d’astres, aux nuits muettes,
Re­gardent des hu­mains les fur­tives amours.
Il en fau­drait au­tant de bai­sers de tes lèvres,
Pour as­sou­vir Ca­tulle en proie à mille fièvres…
Que le nombre en échappe aux ja­loux, à leurs yeux,
À l’ensorcellement de leurs mots en­vieux ! »
— Poème dans la tra­duc­tion d’Eugène Ros­tand (XIXe siècle)

« Tu me de­mandes, Les­bie, com­bien de tes bai­sers il fau­drait pour me sa­tis­faire, pour me for­cer à dire : “As­sez” ? Au­tant de grains de sable sont amon­ce­lés en Li­bye, dans les champs par­fu­més de Cy­rène, entre le temple brû­lant de Ju­pi­ter et la tombe ré­vé­rée de l’antique Bat­tus ; au­tant d’astres, par une nuit pai­sible, éclairent les fur­tives amours des mor­tels : au­tant il fau­drait à Ca­tulle de bai­sers de ta bouche pour étan­cher sa soif dé­li­rante, pour le for­cer de dire : “As­sez”. Ah ! puisse leur nombre échap­per au cal­cul de l’envie, à la langue fu­neste des en­chan­teurs ! »
— Poème dans la tra­duc­tion de Charles Hé­guin de Guerle (XIXe siècle)

« Tu de­mandes com­bien de bai­sers amou­reux
Il faut à ton amant, jeune et tendre Les­bie ?…
Au­tant et plus qu’il est de sables de Li­bye
Dans les champs de Cy­rène, en ces dé­serts af­freux
Par qui sont sé­pa­rés im­men­sé­ment entre eux
Le saint temple d’Ammon et la tombe sa­crée
Du vieux Bat­tus ; au­tant et plus qu’en l’empyrée
Brillent de feux, la nuit, sur nos se­crets amours :
Au­tant et plus sans doute, et tou­jours, et tou­jours !
Qu’à vou­loir les comp­ter s’épuise en vain l’envie
Dé­sor­mais in­ha­bile à trou­bler notre vie !… »
— Poème dans la tra­duc­tion de Louis-Théo­dore Pau­li­nier (XIXe siècle)

« Tu de­mandes com­bien de tes bai­sers, ma Les­bie, il me fau­drait pour que j’en aie as­sez et trop. Au­tant de grains de sable, en Li­bye, couvrent le sol de Cy­rène fer­tile en la­ser, entre le temple brû­lant où Ju­pi­ter rend ses oracles et le tom­beau sa­cré du vieux Bat­tus ; au­tant d’astres, dans la nuit si­len­cieuse, voient les amours fur­tives des hu­mains : au­tant il fau­drait de tes bai­sers à Ca­tulle, dans son dé­lire, pour qu’il en ait as­sez et trop, si bien que les cu­rieux ne puissent les comp­ter ni, d’une langue en­vieuse, leur je­ter un sort. »
— Poème dans la tra­duc­tion de Georges La­faye (éd. Les Belles Lettres, coll. des uni­ver­si­tés de France, Pa­ris)

« Com­bien, dis-tu, fau­drait-il de bai­sers pour que Ca­tulle de­man­dât grâce à Les­bie ? Com­bien, Les­bie ? Ah ! vole aux champs cy­ré­néens, res­pire les aro­mates qui les par­fument, et compte alors les grains de sable de ces ri­vages… Com­bien de bai­sers, Les­bie ? Ah ! dans le si­lence des nuits, compte tous les Astres éclai­rant alors les amours fur­tives des mor­tels. Oui, compte tous les grains de sables, compte toutes les étoiles, Les­bie ; car avant que Ca­tulle éperdu te de­mande grâce, pour lui, pour les ja­loux, et pour les en­chan­teurs, tes bai­sers se­ront in­nom­brables. »
— Poème dans la tra­duc­tion d’Alexandre-Frédéric-Jacques Mas­son, mar­quis de Pe­zay (XVIIIe siècle)

« Te di­rai-je, Les­bie, en ta ga­lante hu­meur,
Com­bien pour as­sou­vir les dé­sirs de mon cœur
Je veux de tes bai­sers, sans qu’on me le conteste,
Pour en avoir as­sez et quelques-uns de reste ?
Au­tant qu’en Al­le­magne on voit de che­veux blonds,
Au­tant qu’en la Li­bye on peut voir de sa­blons,
Et qu’il s’en voit au­tour de l’ardente Ci­rène
Et du temple d’Ammon et de l’antique Arène,
Où, du vieux Batte, on fit ja­dis le grand tom­beau
Dans un pays aride éloi­gné de toute eau ;
Au­tant que dans le ciel se dé­couvrent d’étoiles,
Qui percent ici-bas au tra­vers de cent voiles
Les amours qui se font du­rant l’obscure nuit
Entre mille mor­tels sans tu­multe et sans bruit :
Au­tant de doux bai­sers don­nés à ton Ca­tulle
Lui suf­fi­ront, Les­bie, après le cré­pus­cule
Et même, comme il est tou­ché de ton amour,
Quand l’aurore se lève un peu de­vant le jour.
Alors, Les­bie, alors, sans qu’aucun le conteste,
Peut-être en au­rons-nous, comme je crois, de reste,
Sans pour­tant que des gens tou­jours trop cu­rieux
En puissent te­nir compte aux es­prits en­vieux,
Ou qu’un sombre mur­mure, au­tour d’une ef­fi­gie,
S’en ser­vît pour char­mer nos sens par la ma­gie. »
— Poème dans la tra­duc­tion en vers de l’abbé Mi­chel de Ma­rolles (XVIIe siècle)

« Tu me de­mandes, Les­bia, com­bien je veux de tes bai­sers pour en avoir as­sez et quelques-uns de reste ? Au­tant que le nombre est grand des sables de Li­bye au­tour de Cy­rène où croît le Ben­join, entre le lieu où le bouillant Ju­pi­ter rend ses oracles et le sa­cré tom­beau du vieux Batte ; ou au­tant que les étoiles, qui sont si nom­breuses au ciel, re­gardent d’amours qui se font à la dé­ro­bée parmi les hommes pen­dant la nuit ta­ci­turne : au­tant de bai­sers don­nés à Ca­tulle, éperdu de ton amour, lui suf­fi­ront, et peut-être qu’il y en aura de reste ; sans pour­tant que les gens trop cu­rieux les puissent comp­ter, ni qu’une mau­vaise langue soit ca­pable d’en ti­rer quelque avan­tage pour la ma­gie. »
— Poème dans la tra­duc­tion en prose de l’abbé Mi­chel de Ma­rolles (XVIIe siècle)

« Tu de­mandes com­bien de tes bai­sers
Me se­raient suf­fi­sants et plus en­core.
Pense alors, ma Les­bie, aux grains de sable
Par­fu­més par la terre de Cy­rène,
De l’oracle brû­lant de Ju­pi­ter
À la tombe sa­crée du vieux Bat­tus ;
Pense aux astres qui fixent en si­lence
Les amours fu­gi­tives des mor­tels :
C’est au­tant de bai­sers qui doivent m’être,
Pauvre fou, suf­fi­sants et plus en­core
Pour que les cu­rieux, mé­chantes langues,
Ne nous jettent un sort s’ils les dé­nombrent. »
— Poème dans la tra­duc­tion de M. An­dré Mar­ko­wicz (éd. L’Âge d’homme, coll. Les Grands poèmes du monde, Lau­sanne)

« Tu me de­mandes com­bien de tes bai­sers il fau­drait, Les­bie, pour que j’en aie as­sez et plus qu’assez ? Au­tant de grains de sable en Li­bye couvrent le sol par­fumé de Cy­rène, entre l’oracle de Ju­pi­ter brû­lant et le tom­beau des­sé­ché de l’antique Bat­tus ; au­tant d’astres, dans le si­lence noc­turne, voient les fur­tives amours des mor­tels, qu’il fau­drait à ton fou de Ca­tulle de bai­sers de ta bouche pour en avoir as­sez et plus qu’assez. Ah ! puisse leur nombre échap­per au cal­cul des cu­rieux et aux charmes de la mé­chante langue ! »
— Poème dans la tra­duc­tion de Mau­rice Rat (éd. Gar­nier frères, Pa­ris)

« Tu de­mandes com­bien de tes bai­sers, Les­bie,
Il me fau­drait pour que j’en eusse as­sez ou trop ?
Au­tant que sont les grains du sable de Li­bye
Où s’enracine la fé­rule de Cy­rène,
Entre le temple ar­dent de Ju­pi­ter Am­mon
Et le tom­beau sa­cré du vieux Bat­tos ; au­tant
Qu’en la nuit si­len­cieuse, au ciel, il est d’étoiles
Ob­ser­vant des hu­mains les amours clan­des­tines.
Pour que le fou Ca­tulle en eût as­sez ou trop,
Il fau­drait tant et tant de tes bai­sers en­cor
Que ja­mais nul ja­loux n’en vînt à bout du compte
Qui nous por­tât mal­heur de sa langue mau­dite. »
— Poème dans la tra­duc­tion de M. Oli­vier Sers (éd. Les Belles Lettres, Pa­ris)

« Que mon bon­heur est grand, et que ma joie est grande !
Ma Les­bie en­fin me de­mande
Com­bien l’ardent Ca­tulle, afin d’être content,
Exige de bai­sers. Dix mille à chaque ins­tant,
Ou s’il faut en amour me rendre plus trai­table,
Au­tant que l’océan roule de grains de sable,
Au­tant que l’univers a vu pas­ser de jours,
Au­tant que, quand la nuit étend ses sombres voiles,
Le ciel fait pa­raître d’étoiles,
Qui, sui­vant leurs pai­sibles cours,
Prennent plai­sir à voir nos fur­tives amours.
Je veux au­tant de bai­sers, ma Les­bie,
Qu’un cu­rieux oi­sif ne puisse sup­pu­ter,
Dût-il pas­ser, d’une très longue vie,
Tous les jours à comp­ter ;
Et je veux que la pâle et mor­dante sa­tire,
Qui, ré­pan­dant par­tout son ve­nin plein d’horreur,
Donne à la vertu même une noire cou­leur,
N’ose pour­tant blâ­mer l’amour qui nous ins­pire. »
— Poème dans la tra­duc­tion de Jean de La Cha­pelle (XVIIIe siècle)

« Tu de­mandes, Les­bie, de com­bien de bai­sers tu peux me ras­sa­sier ; il en faut bien au­tant que sont les grains de sable à Cy­rène en Li­bye, pays des aro­mates, entre l’oracle de Ju­pi­ter brû­lant et le temple sa­cré de l’antique Bat­tus ; au­tant que d’étoiles, en la nuit si­len­cieuse, contemplent les amours fur­tives des hu­mains ; c’est d’autant de bai­sers qu’il de­vra te bai­ser, pour être ras­sa­sié, Ca­tulle en sa dé­mence, et que les in­dis­crets ne pour­ront pas comp­ter, ni leur je­ter un sort de leur langue mau­vaise. »
— Poème dans la tra­duc­tion de M. Ri­chard Adam (dans « “Amores”, iti­né­raires amou­reux des élé­giaques ro­mains : choix de textes », éd. Ph. Pic­quier, Arles)

« Tu me de­mandes com­bien de tes em­bras­sades,
Les­bie, se­raient suf­fi­santes et plus que suf­fi­santes pour moi ?
Au­tant que la mul­ti­tude in­nom­brable de grains de sable li­byen
Qui gît dans Cy­rène fer­tile en la­ser,
Entre l’oracle tor­ride de Ju­pi­ter
Et le saint tom­beau de l’antique Bat­tos ;
Au­tant que d’astres viennent, quand la nuit nui­sible est là,
Contem­pler les amours fur­tives des hommes :
Voilà le nombre de bai­sers qui se­raient suf­fi­sants
Et plus que suf­fi­sants pour ton fou de Ca­tulle !
(la­cune) »
— Poème dans la tra­duc­tion de Léon Herr­mann (éd. La­to­mus, Bruxelles-Ber­chem)

« Tu me de­mandes, ma Les­bie,
Com­bien, ac­cor­dés en se­cret,
De doux bai­sers il me fau­drait
Pour sa­tis­faire mon en­vie ;
Pour qu’à ta bouche si jo­lie,
Quand nous nous te­nons en­la­cés,
Ma lèvre in­grate dise : “As­sez !”
Eh bien ! ma belle et tendre amie,
Tous les grains de sable amas­sés
Dans les plaines de la Li­bye,
Tous ceux qui se sont en­tas­sés
Aux champs par­fu­més de Cy­renne,
Et que sou­lève par­fois l’air
Dans la vaste et brû­lante arène
Qui, du temple de Ju­pi­ter,
Sé­pare la tombe sa­crée
De ce vé­né­rable Bat­tus
Dont la mé­moire est ho­no­rée
En sou­ve­nir de ses ver­tus,
Et les in­nom­brables étoiles
Qui, de la nuit per­çant les voiles,
Éclairent les amants heu­reux,
Ne sau­raient, si je les cal­cule,
Éga­ler les bai­sers nom­breux
Que de ta bouche at­tend Ca­tulle,
Et qui, sous ton ai­mable loi,
Au gré de mon ar­deur brû­lante,
Étan­che­rait la soif ar­dente
De l’amour que je sens pour toi.
(la­cune) »
— Poème dans la tra­duc­tion d’Eugène Yvert (XIXe siècle)

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Consultez cette bibliographie succincte en langue française

  1. En la­tin Gaius Va­le­rius Ca­tul­lus. Haut
  2. p. 3. Haut
  3. « Conju­ra­tion de Ca­ti­lina », ch. XII. Haut
  4. p. 87. Haut
  5. p. 221. Haut
  1. « Plai­doyer pour M. Cé­lius ». Haut
  2. p. 95. Haut
  3. Jean-Fran­çois de La Harpe. Haut
  4. Fon­da­teur de la ville de Cy­rène sur la côte li­byenne. Son vrai nom était Aris­tote, mais un vice d’élocution qu’il avait de nais­sance le fit sur­nom­mer Bat­tus, du verbe grec « bat­ta­rizô » (βατταρίζω), c’est-à-dire « bé­gayer, ba­fouiller ». Il alla consul­ter l’oracle de Delphes sur ce qu’il avait à faire pour se gué­rir de cette in­fir­mité. C’est alors que l’oracle lui or­donna d’aller fon­der une co­lo­nie en Li­bye. Haut
  5. Le « la­ser » ou « la­ser­pi­cium », connu sous le nom de « sil­phion » (σίλφιον) chez les Grecs, était une plante très pré­cieuse et très es­ti­mée par les An­ciens, mais que les Mo­dernes n’ont pas réussi à iden­ti­fier. Elle ne crois­sait qu’aux en­vi­rons de Cy­rène dont elle consti­tuait le mo­no­pole. On pos­sède des mon­naies à l’effigie de Bat­tus, le fon­da­teur de cette ville, où il est re­pré­senté re­ce­vant d’une main le royaume, de l’autre — le « sil­phion ». Cy­rène ayant été sou­mise par les Ro­mains, cette plante de­vint rare et fi­nit par dis­pa­raître tout à fait. Haut