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Catulle, «Les Poésies»

XIXᵉ siècle

XIXe siècle

Il s’agit de Catulle*, poète latin (Ie siècle av. J.-C.), qui s’est essayé dans tous les genres, devan­çant Vir­gile dans l’épopée, Horace dans l’ode, Ovide, Tibulle, Pro­perce dans l’élégie amou­reuse, Mar­tial dans l’épigramme et ce que nous appe­lons la poé­sie légère. Sous un air de sim­pli­ci­té extrême, et ne for­mant pas cent pages, son petit livre, ce «nou­vel enfant d’une muse badine» comme il l’appelle**, est une annonce com­plète, une sorte de pré­lude à toute la poé­sie du siècle d’Auguste. On se figure géné­ra­le­ment que les Romains de cette époque étaient le peuple le plus poli­cé de l’Antiquité; c’est une erreur grave, que les poé­sies de Catulle suf­fi­raient au besoin pour démen­tir. Enri­chis tout à coup par les dépouilles des peuples qu’ils avaient conquis, les Romains pas­sèrent, sans tran­si­tion, de la dis­ci­pline sévère des camps aux dérè­gle­ments des débauches, des fes­tins, de toutes les dépenses, et aux excès les plus cra­pu­leux. Sal­luste écrit*** : «Dès que les richesses eurent com­men­cé à être hono­rées… la ver­tu per­dit son influence, la pau­vre­té devint un opprobre, et l’antique sim­pli­ci­té fut regar­dée comme une affec­ta­tion mal­veillante. Par les richesses, on a vu se répandre par­mi notre jeu­nesse, avec l’orgueil, la débauche et la cupi­di­té; puis… la pro­di­ga­li­té de son patri­moine, la convoi­tise de la for­tune d’autrui, l’entier mépris de l’honneur, de la pudi­ci­té, des choses divines et humaines… Les hommes se pros­ti­tuaient comme des femmes, et les femmes affi­chaient leur impu­di­ci­té». C’est au milieu de cette socié­té mi-bar­bare, mi-civi­li­sée que vécut notre poète. Ami de tous les plai­sirs et de la bonne chère, joyeux viveur de la grande ville, amant volage de ces beau­tés vénales pour les­quelles se rui­nait la jeu­nesse d’alors, il se vit obli­gé de mettre en gage ses biens pour s’adonner aux charmes dan­ge­reux de la pas­sion amou­reuse. Dans un mor­ceau célèbre, tout à coup il s’interrompt et se reproche le mau­vais usage qu’il fait de ses loi­sirs. Il se dit à lui-même : «Prends-y garde, Catulle, [tes loi­sirs] te seront funestes. Ils ont pris trop d’empire sur ton âme. N’oublie pas qu’ils ont per­du les rois et les Empires»****.

une annonce com­plète, une sorte de pré­lude à toute la poé­sie du siècle d’Auguste

L’objet le plus constant des affec­tions de Catulle, auquel il revient sans cesse, mais qui paraît n’avoir été guère plus fidèle que lui, est cette fameuse Les­bie qu’il a tour à tour adu­lée et déni­grée. «J’aime et je hais. — Com­ment se peut-il? — Je l’ignore; mais je le sens, et ce double sen­ti­ment déchire mon cœur», dit-il*****. On a cher­ché à lever le masque qui cou­vrait cette insigne coquette. Apu­lée, plus capable et plus à por­tée que nous de recueillir les anec­dotes de ce genre, nous apprend que sous le nom de Les­bie, emprun­té peut-être à Sap­pho de Les­bos, notre poète a chan­té Clo­dia. L’orateur Cicé­ron a tra­cé, de main de maître, un por­trait de cette femme scan­da­leuse — por­trait qui, tout cruel qu’il est, ne peut pas être loin de la véri­té. Cette Clo­dia, dit Cicé­ron******, après avoir empoi­son­né son mari, finit par tom­ber dans le déver­gon­dage le plus effré­né : elle s’abandonna, sans pudeur, à tous les débau­chés et por­ta le mépris du blâme public jusqu’à louer un jar­din sur les rives du Tibre afin de choi­sir, par­mi les bai­gneurs, ceux qui satis­fe­raient le plus à sa fougue éro­tique. Pour par­ler de cette femme qui «se prê­tait com­plai­sam­ment à tous les goûts des magna­nimes des­cen­dants de Romu­lus», de cet «orne­ment des coins de rue et des car­re­fours» comme il l’appelle*******, Catulle emploie, à l’exemple de Sap­pho et de Cal­li­maque, une foule de par­ti­cules qui, sans rien ajou­ter au sens, ne laissent pas de don­ner à son style un air char­mant de non­cha­lance, d’abandon et quel­que­fois de désordre, qui éloigne toute idée d’affectation et de peine, et carac­té­rise en même temps très bien ces mou­ve­ments du cœur que l’art n’imite jamais plus par­fai­te­ment que lorsqu’il se néglige. «Celui qui pour­ra expli­quer le charme des regards, du sou­rire, de la démarche d’une femme aimable, celui-là pour­ra expli­quer le charme des vers de Catulle. Les ama­teurs les savent par cœur, et Racine les citait sou­vent avec admi­ra­tion», dit un cri­tique********.

Il n’existe pas moins de dix-huit tra­duc­tions fran­çaises des poé­sies, mais s’il fal­lait n’en choi­sir qu’une seule, je choi­si­rais celle de Fran­çois-Joseph-Michel Noël.

«Quæ­ris, quot mihi basia­tiones
Tuæ, Les­bia, sint satis superque.
Quam magnus nume­rus Libyssæ harenæ
Laser­pi­ci­fe­ris jacet Cyre­nis,
Ora­clum Jovis inter æstuo­si
Et Bat­ti vete­ris sacrum sepul­crum;
Aut quam side­ra mul­ta, cum tacet nox,
Fur­ti­vos homi­num vident amores :
Tam te basia mul­ta basiare
Vesa­no satis et super Catul­lo est,
Quæ nec per­nu­me­rare curio­si
Pos­sint nec mala fas­ci­nare lin­gua.»
— Poème dans la langue ori­gi­nale

«Com­bien de bai­sers il faut à ton amant pour te deman­der grâce? Quelle ques­tion, ô Les­bie! Volons aux champs par­fu­més de Cyrène; comp­tons les grains de la mer de sable qui sépare le temple de Jupi­ter Ammon de la tombe révé­rée de l’antique Bat­tus*********; comp­tons les feux qui, dans le silence des nuits, éclairent les doux lar­cins de l’amour : autant de bai­sers… Mais non… dans l’ivresse qui m’agite, je veux, avant de te deman­der grâce, que le nombre en échappe au cal­cul des jaloux, aux noirs enchan­te­ments de la magie.»
— Poème dans la tra­duc­tion de Noël

«Tu demandes com­bien, pour répondre à mes vœux,
Ô Les­bie, il me faut de bai­sers amou­reux?
Autant que l’on découvre, aux déserts de Cyrène,
Du saint tom­beau du vieux Bat­tus
Au temple de l’amant d’Alcmène,
De grains sableux, par l’aquilon bat­tus;
Autant que, par la nuit au lan­gou­reux silence,
Les astres, com­plé­tant leur cours,
Peuvent, dans leur tra­jet immense,
Voir ici-bas de fur­tives amours.
Oui, voi­là ce qu’il faut à ma tendre furie :
Des bai­sers sans fin renais­sants,
Qui déroutent l’œil de l’envie
Et des rivaux les charmes mal­fai­sants.»
— Poème dans la tra­duc­tion d’Alfred Canel (XIXe siècle)

«Si tu cherches com­bien mes feux
Veulent de bai­sers amou­reux,
Vole à l’odorante Cyrène :
Autant que l’aquilon entraîne
De sables brû­lants abat­tus,
Du temple de l’amant d’Alcmène
Au saint tom­beau du vieux Bat­tus;
Autant que la nuit taci­turne
Allume d’astres en son cours,
Autant que son voile noc­turne
Cache de fur­tives amours.
Que sur ta bouche si jolie
Mes rivaux brûlent d’en pla­cer,
Et que la triste et pâle envie
Brûle à son tour d’en effa­cer!»
— Poème dans la tra­duc­tion de Charles-Louis Mol­le­vaut (XIXe siècle)

«Tu me demandes, Les­bie, com­bien de tes bai­sers il fau­drait pour satis­faire, pour vaincre mon avi­di­té. Autant de grains de sable sont amon­ce­lés en Libye dans les champs par­fu­més de Cyrène, entre le temple brû­lant de Jupi­ter et la tombe révé­rée de l’antique Bat­tus; autant d’astres éclairent dans le silence de la nuit les fur­tives amours des mor­tels : autant de bai­sers il fau­drait à l’insensé Catulle pour cal­mer ses ardeurs. Ah! puissent les envieux n’en pou­voir comp­ter le nombre, et les enchan­teurs à la langue funeste n’en par­ler jamais!»
— Poème dans la tra­duc­tion de Fer­di­nand Col­let et Vincent Joguet (XIXe siècle)

«Tu demandes, Les­bie, com­bien il me faut de bai­sers pour que je crie mer­ci? Compte donc les sables de la Libye, et ceux de Cyrène où croît le laser**********, et ceux du pro­phé­tique Ammon, et ceux qui entourent la tombe de l’antique Bat­tus. Compte encore les étoiles, silen­cieux témoins de tant de doux lar­cins. Catulle, dans son ivresse, veut que tu lui donnes autant de bai­sers avant qu’il demande grâce. Que le nombre en échappe aux cal­culs indis­crets et à la langue mau­vaise des sor­ciers!»
— Poème dans la tra­duc­tion de … Denan­frid (XIXe siècle)

«Ain­si tu demandes, Les­bie,
Com­bien pour m’assouvir il faut de tes bai­sers?
Compte les grains de sable aux déserts de Libye,
Dans les champs de Cyrène embau­més de lasers,
Du temple où Jupi­ter parle entre les tem­pêtes
Au tom­beau saint où dort Bat­tus des anciens jours;
Compte là-haut com­bien d’astres, aux nuits muettes,
Regardent des humains les fur­tives amours.
Il en fau­drait autant de bai­sers de tes lèvres,
Pour assou­vir Catulle en proie à mille fièvres…
Que le nombre en échappe aux jaloux, à leurs yeux,
À l’ensorcellement de leurs mots envieux!»
— Poème dans la tra­duc­tion d’Eugène Ros­tand (XIXe siècle)

«Tu me demandes, Les­bie, com­bien de tes bai­sers il fau­drait pour me satis­faire, pour me for­cer à dire : “Assez”? Autant de grains de sable sont amon­ce­lés en Libye, dans les champs par­fu­més de Cyrène, entre le temple brû­lant de Jupi­ter et la tombe révé­rée de l’antique Bat­tus; autant d’astres, par une nuit pai­sible, éclairent les fur­tives amours des mor­tels : autant il fau­drait à Catulle de bai­sers de ta bouche pour étan­cher sa soif déli­rante, pour le for­cer de dire : “Assez”. Ah! puisse leur nombre échap­per au cal­cul de l’envie, à la langue funeste des enchan­teurs!»
— Poème dans la tra­duc­tion de Charles Héguin de Guerle (XIXe siècle)

«Tu demandes com­bien de bai­sers amou­reux
Il faut à ton amant, jeune et tendre Les­bie?…
Autant et plus qu’il est de sables de Libye
Dans les champs de Cyrène, en ces déserts affreux
Par qui sont sépa­rés immen­sé­ment entre eux
Le saint temple d’Ammon et la tombe sacrée
Du vieux Bat­tus; autant et plus qu’en l’empyrée
Brillent de feux, la nuit, sur nos secrets amours :
Autant et plus sans doute, et tou­jours, et tou­jours!
Qu’à vou­loir les comp­ter s’épuise en vain l’envie
Désor­mais inha­bile à trou­bler notre vie!…»
— Poème dans la tra­duc­tion de Louis-Théo­dore Pau­li­nier (XIXe siècle)

«Tu demandes com­bien de tes bai­sers, ma Les­bie, il me fau­drait pour que j’en aie assez et trop. Autant de grains de sable, en Libye, couvrent le sol de Cyrène fer­tile en laser, entre le temple brû­lant où Jupi­ter rend ses oracles et le tom­beau sacré du vieux Bat­tus; autant d’astres, dans la nuit silen­cieuse, voient les amours fur­tives des humains : autant il fau­drait de tes bai­sers à Catulle, dans son délire, pour qu’il en ait assez et trop, si bien que les curieux ne puissent les comp­ter ni, d’une langue envieuse, leur jeter un sort.»
— Poème dans la tra­duc­tion de Georges Lafaye (éd. Les Belles Lettres, coll. des uni­ver­si­tés de France, Paris)

«Com­bien, dis-tu, fau­drait-il de bai­sers pour que Catulle deman­dât grâce à Les­bie? Com­bien, Les­bie? Ah! vole aux champs cyré­néens, res­pire les aro­mates qui les par­fument, et compte alors les grains de sable de ces rivages… Com­bien de bai­sers, Les­bie? Ah! dans le silence des nuits, compte tous les Astres éclai­rant alors les amours fur­tives des mor­tels. Oui, compte tous les grains de sables, compte toutes les étoiles, Les­bie; car avant que Catulle éper­du te demande grâce, pour lui, pour les jaloux, et pour les enchan­teurs, tes bai­sers seront innom­brables.»
— Poème dans la tra­duc­tion d’Alexandre-Frédéric-Jacques Mas­son, mar­quis de Pezay (XVIIIe siècle)

«Te dirai-je, Les­bie, en ta galante humeur,
Com­bien pour assou­vir les dési­rs de mon cœur
Je veux de tes bai­sers, sans qu’on me le conteste,
Pour en avoir assez et quelques-uns de reste?
Autant qu’en Alle­magne on voit de che­veux blonds,
Autant qu’en la Libye on peut voir de sablons,
Et qu’il s’en voit autour de l’ardente Cirène
Et du temple d’Ammon et de l’antique Arène,
Où, du vieux Batte, on fit jadis le grand tom­beau
Dans un pays aride éloi­gné de toute eau;
Autant que dans le ciel se découvrent d’étoiles,
Qui percent ici-bas au tra­vers de cent voiles
Les amours qui se font durant l’obscure nuit
Entre mille mor­tels sans tumulte et sans bruit :
Autant de doux bai­sers don­nés à ton Catulle
Lui suf­fi­ront, Les­bie, après le cré­pus­cule
Et même, comme il est tou­ché de ton amour,
Quand l’aurore se lève un peu devant le jour.
Alors, Les­bie, alors, sans qu’aucun le conteste,
Peut-être en aurons-nous, comme je crois, de reste,
Sans pour­tant que des gens tou­jours trop curieux
En puissent tenir compte aux esprits envieux,
Ou qu’un sombre mur­mure, autour d’une effi­gie,
S’en ser­vît pour char­mer nos sens par la magie.»
— Poème dans la tra­duc­tion en vers de l’abbé Michel de Marolles (XVIIe siècle)

«Tu me demandes, Les­bia, com­bien je veux de tes bai­sers pour en avoir assez et quelques-uns de reste? Autant que le nombre est grand des sables de Libye autour de Cyrène où croît le Ben­join, entre le lieu où le bouillant Jupi­ter rend ses oracles et le sacré tom­beau du vieux Batte; ou autant que les étoiles, qui sont si nom­breuses au ciel, regardent d’amours qui se font à la déro­bée par­mi les hommes pen­dant la nuit taci­turne : autant de bai­sers don­nés à Catulle, éper­du de ton amour, lui suf­fi­ront, et peut-être qu’il y en aura de reste; sans pour­tant que les gens trop curieux les puissent comp­ter, ni qu’une mau­vaise langue soit capable d’en tirer quelque avan­tage pour la magie.»
— Poème dans la tra­duc­tion en prose de l’abbé Michel de Marolles (XVIIe siècle)

«Tu demandes com­bien de tes bai­sers
Me seraient suf­fi­sants et plus encore.
Pense alors, ma Les­bie, aux grains de sable
Par­fu­més par la terre de Cyrène,
De l’oracle brû­lant de Jupi­ter
À la tombe sacrée du vieux Bat­tus;
Pense aux astres qui fixent en silence
Les amours fugi­tives des mor­tels :
C’est autant de bai­sers qui doivent m’être,
Pauvre fou, suf­fi­sants et plus encore
Pour que les curieux, méchantes langues,
Ne nous jettent un sort s’ils les dénombrent.»
— Poème dans la tra­duc­tion de M. André Mar­ko­wicz (éd. L’Âge d’homme, coll. Les Grands poèmes du monde, Lau­sanne)

«Tu me demandes com­bien de tes bai­sers il fau­drait, Les­bie, pour que j’en aie assez et plus qu’assez? Autant de grains de sable en Libye couvrent le sol par­fu­mé de Cyrène, entre l’oracle de Jupi­ter brû­lant et le tom­beau des­sé­ché de l’antique Bat­tus; autant d’astres, dans le silence noc­turne, voient les fur­tives amours des mor­tels, qu’il fau­drait à ton fou de Catulle de bai­sers de ta bouche pour en avoir assez et plus qu’assez. Ah! puisse leur nombre échap­per au cal­cul des curieux et aux charmes de la méchante langue!»
— Poème dans la tra­duc­tion de Mau­rice Rat (éd. Gar­nier frères, Paris)

«Tu demandes com­bien de tes bai­sers, Les­bie,
Il me fau­drait pour que j’en eusse assez ou trop?
Autant que sont les grains du sable de Libye
Où s’enracine la férule de Cyrène,
Entre le temple ardent de Jupi­ter Ammon
Et le tom­beau sacré du vieux Bat­tos; autant
Qu’en la nuit silen­cieuse, au ciel, il est d’étoiles
Obser­vant des humains les amours clan­des­tines.
Pour que le fou Catulle en eût assez ou trop,
Il fau­drait tant et tant de tes bai­sers encor
Que jamais nul jaloux n’en vînt à bout du compte
Qui nous por­tât mal­heur de sa langue mau­dite.»
— Poème dans la tra­duc­tion de M. Oli­vier Sers (éd. Les Belles Lettres, Paris)

«Que mon bon­heur est grand, et que ma joie est grande!
Ma Les­bie enfin me demande
Com­bien l’ardent Catulle, afin d’être content,
Exige de bai­sers. Dix mille à chaque ins­tant,
Ou s’il faut en amour me rendre plus trai­table,
Autant que l’océan roule de grains de sable,
Autant que l’univers a vu pas­ser de jours,
Autant que, quand la nuit étend ses sombres voiles,
Le ciel fait paraître d’étoiles,
Qui, sui­vant leurs pai­sibles cours,
Prennent plai­sir à voir nos fur­tives amours.
Je veux autant de bai­sers, ma Les­bie,
Qu’un curieux oisif ne puisse sup­pu­ter,
Dût-il pas­ser, d’une très longue vie,
Tous les jours à comp­ter;
Et je veux que la pâle et mor­dante satire,
Qui, répan­dant par­tout son venin plein d’horreur,
Donne à la ver­tu même une noire cou­leur,
N’ose pour­tant blâ­mer l’amour qui nous ins­pire.»
— Poème dans la tra­duc­tion de Jean de La Cha­pelle (XVIIIe siècle)

«Tu demandes, Les­bie, de com­bien de bai­sers tu peux me ras­sa­sier; il en faut bien autant que sont les grains de sable à Cyrène en Libye, pays des aro­mates, entre l’oracle de Jupi­ter brû­lant et le temple sacré de l’antique Bat­tus; autant que d’étoiles, en la nuit silen­cieuse, contemplent les amours fur­tives des humains; c’est d’autant de bai­sers qu’il devra te bai­ser, pour être ras­sa­sié, Catulle en sa démence, et que les indis­crets ne pour­ront pas comp­ter, ni leur jeter un sort de leur langue mau­vaise.»
— Poème dans la tra­duc­tion de M. Richard Adam (dans «“Amores”, iti­né­raires amou­reux des élé­giaques romains : choix de textes», éd. Ph. Pic­quier, Arles)

«Tu me demandes com­bien de tes embras­sades,
Les­bie, seraient suf­fi­santes et plus que suf­fi­santes pour moi?
Autant que la mul­ti­tude innom­brable de grains de sable libyen
Qui gît dans Cyrène fer­tile en laser,
Entre l’oracle tor­ride de Jupi­ter
Et le saint tom­beau de l’antique Bat­tos;
Autant que d’astres viennent, quand la nuit nui­sible est là,
Contem­pler les amours fur­tives des hommes :
Voi­là le nombre de bai­sers qui seraient suf­fi­sants
Et plus que suf­fi­sants pour ton fou de Catulle!
(lacune)»
— Poème dans la tra­duc­tion de Léon Herr­mann (éd. Lato­mus, Bruxelles-Ber­chem)

«Tu me demandes, ma Les­bie,
Com­bien, accor­dés en secret,
De doux bai­sers il me fau­drait
Pour satis­faire mon envie;
Pour qu’à ta bouche si jolie,
Quand nous nous tenons enla­cés,
Ma lèvre ingrate dise : “Assez!”
Eh bien! ma belle et tendre amie,
Tous les grains de sable amas­sés
Dans les plaines de la Libye,
Tous ceux qui se sont entas­sés
Aux champs par­fu­més de Cyrenne,
Et que sou­lève par­fois l’air
Dans la vaste et brû­lante arène
Qui, du temple de Jupi­ter,
Sépare la tombe sacrée
De ce véné­rable Bat­tus
Dont la mémoire est hono­rée
En sou­ve­nir de ses ver­tus,
Et les innom­brables étoiles
Qui, de la nuit per­çant les voiles,
Éclairent les amants heu­reux,
Ne sau­raient, si je les cal­cule,
Éga­ler les bai­sers nom­breux
Que de ta bouche attend Catulle,
Et qui, sous ton aimable loi,
Au gré de mon ardeur brû­lante,
Étan­che­rait la soif ardente
De l’amour que je sens pour toi.
(lacune)»
— Poème dans la tra­duc­tion d’Eugène Yvert (XIXe siècle)

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Consultez cette bibliographie succincte en langue française

* En latin Gaius Vale­rius Catul­lus. Haut

** p. 3. Haut

*** «Conju­ra­tion de Cati­li­na», ch. 12. Haut

**** p. 87. Haut

***** p. 221. Haut

****** «Plai­doyer pour M. Célius». Haut

******* p. 95. Haut

******** Jean-Fran­çois de La Harpe. Haut

********* Fon­da­teur de la ville de Cyrène sur la côte libyenne. Son vrai nom était Aris­tote, mais un vice d’élocution qu’il avait de nais­sance le fit sur­nom­mer Bat­tus, du verbe grec «bat­ta­rizô» (βατταρίζω), c’est-à-dire «bégayer, bafouiller». Il alla consul­ter l’oracle de Delphes sur ce qu’il avait à faire pour se gué­rir de cette infir­mi­té. C’est alors que l’oracle lui ordon­na d’aller fon­der une colo­nie en Libye. Haut

********** Le «laser» ou «laser­pi­cium», connu sous le nom de «sil­phion» (σίλφιον) chez les Grecs, était une plante très pré­cieuse et très esti­mée par les Anciens, mais que les Modernes n’ont pas réus­si à iden­ti­fier. Elle ne crois­sait qu’aux envi­rons de Cyrène dont elle consti­tuait le mono­pole. On pos­sède des mon­naies à l’effigie de Bat­tus, le fon­da­teur de cette ville, où il est repré­sen­té rece­vant d’une main le royaume, de l’autre — le «sil­phion». Cyrène ayant été sou­mise par les Romains, cette plante devint rare et finit par dis­pa­raître tout à fait. Haut