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«Les Folles Histoires du sage Nasredin»

éd. L’Iconoclaste-Allary, Paris

éd. L’Iconoclaste-Allary, Paris

Il s’agit des plai­san­te­ries de Nas­red­din Hod­ja*, pro­duc­tions légères de la lit­té­ra­ture turque qui tiennent une place qui ne leur est dis­pu­tée par aucun autre ouvrage. On peut même dire qu’elles consti­tuent, à elles seules, un genre spé­cial : le genre plai­sant. L’immense popu­la­ri­té accor­dée, dans sa patrie, au Hod­ja et à ses facé­ties extra­va­gantes per­met de voir en lui la per­son­ni­fi­ca­tion même de cette belle humeur joviale, sou­vent effron­tée, dédai­gnant toutes les conve­nances, har­die jusqu’à l’impudence, mais spi­ri­tuelle, mor­dante, mali­cieuse, par­fois grosse d’enseignements, qui fait la base de la conver­sa­tion turque. Ici, point de ces méta­phores ambi­tieuses dont les let­trés orien­taux peuvent, seuls, appré­cier le mérite; point de ces longues périodes où la sophis­ti­ca­tion et la recherche des expres­sions font perdre à l’auteur le fil de son rai­son­ne­ment. Au lieu de ces orne­ments qui troublent le com­mun des mor­tels, on trouve de la bonne et franche gaie­té; un style simple, concis et natu­rel; une verve naïve dont les éclairs inat­ten­dus com­mandent le rire aux gens les plus savants comme aux plus igno­rants, trop heu­reux de déri­der leurs fronts sou­cieux, de dis­traire la mono­to­nie de leurs réflexions, de trom­per l’ennui de leurs veilles. «Il est peu pro­bable de trou­ver dans le monde entier», dit un cri­tique**, «un héros du folk­lore poé­tique qui jouisse d’un tel inté­rêt ou qui attire d’une telle force l’attention d’auteurs et de lec­teurs que Nas­red­din Hod­ja… La forme ser­rée qui enve­loppe l’idée des [anec­dotes] aide à les rete­nir faci­le­ment dans la mémoire et à les dif­fu­ser… Il faut ajou­ter éga­le­ment que le per­son­nage de Nas­red­din Hod­ja marche sur les che­mins pous­sié­reux de l’Anatolie, dans les steppes de l’Azerbaïdjan et du Tad­ji­kis­tan et dans les vil­lages de [la pénin­sule bal­ka­nique] avec un défaut inné, ayant trou­blé plu­sieurs fois les orien­ta­listes et les folk­lo­ristes : il s’agit du carac­tère contra­dic­toire du héros qui est repré­sen­té tan­tôt comme un sot en trois lettres peu pers­pi­cace et impré­voyant, tan­tôt comme un sage pré­voyant et juste; en tant que juge, il rend des sen­tences équi­tables; en tant que défen­seur des accu­sés, il tranche des pro­cès embrouillés que les juges offi­ciels ne sont pas capables de juger.»

* En turc Nas­red­din Hoca. On le désigne éga­le­ment comme Mul­la (Mol­la) Nas­red­din, c’est-à-dire Maître Nas­red­din. Par­fois trans­crit Nas­re­din, Nas­ra­din, Nas­ri­din, Nas­ret­tin, Nas­tra­din, Nas­tra­tin, Nas­ret­din, Nas­rud­din, Nassr Eddin ou Nazr-ed-din. Haut

** M. Vélit­ch­ko Valt­chev. Haut

Mizubayashi, «Âme brisée : roman»

éd. Gallimard, Paris

éd. Gal­li­mard, Paris

Il s’agit d’«Âme bri­sée» de M. Aki­ra Mizu­baya­shi, un Japo­nais d’expression fran­çaise (XXIe siècle). À l’âge de dix-huit ans, raconte M. Mizu­baya­shi, les écrits intimes de M. Ari­ma­sa Mori pro­vo­quèrent chez lui «un bou­le­ver­se­ment, un séisme inté­rieur d’une force inéga­lée»* et l’orientèrent d’une façon déci­sive vers le fran­çais et la culture qui en est indis­so­ciable. M. Mori avait été le pre­mier qui avait vu, dans cette langue et cette culture, une retraite pro­vi­soire où chaque Japo­nais pou­vait pui­ser des forces nou­velles pour faire adve­nir un jour un État meilleur; le pre­mier qui avait fait le vœu solen­nel de refaire sa vie, de recom­men­cer de zéro, en s’appropriant entiè­re­ment cette civi­li­sa­tion fran­çaise qui n’était pas la sienne, mais qu’il véné­rait. Dans «Babi­ron no nagare no hoto­ri nite»**, sous-titré en fran­çais «Sur les fleuves de Baby­lone», M. Mori avait écrit : «Je dois avan­cer dans l’effort d’appropriation hum­ble­ment, petit à petit, même si j’ai à peine le niveau d’un petit éco­lier ou d’un gamin d’école mater­nelle. Que les paroles pro­duites dans et à tra­vers la langue fran­çaise finissent par deve­nir équi­va­lentes à la chose, tel est pour moi l’objectif à atteindre. C’est seule­ment à ce moment-là que le fond des choses se révé­le­ra sous un nou­veau jour, s’incarnera dans une nou­velle vie; un monde nou­veau poin­dra. Si je réus­sis à éprou­ver, un tant soit peu, ce sen­ti­ment-là, c’est gagné! Pour le reste, je dois apprendre comme un enfant». Ain­si donc, devant l’exigence de la langue fran­çaise, qui lui appa­rais­sait comme un moyen d’atteindre «le fond des choses», M. Mori avait accep­té — acte inouï pour un intel­lec­tuel for­mé au Japon et ensei­gnant à la pres­ti­gieuse Uni­ver­si­té de Tôkyô — de tout réap­prendre et de se recon­naître dans la figure sidé­rante d’«un petit éco­lier». M. Mizu­baya­shi fut frap­pé comme par la foudre par ce texte. À peine avait-il lu le pas­sage dont j’ai extrait les lignes pré­cé­dentes, qu’il crut y entendre un appel à naître à «une nou­velle vie» par l’apprentissage du fran­çais; à pen­ser autre­ment son rap­port à l’autre, au monde; à s’arracher à sa langue natale, aux codes du confor­misme, de la sou­mis­sion, du res­pect impo­sé qu’elle véhi­cu­lait; à goû­ter au plai­sir de la liber­té : «Le texte de Mori me deman­dait, depuis la hau­teur insoup­çon­née d’un dis­cours phi­lo­so­phique et sur un ton aus­tère défiant toute atti­tude vel­léi­taire, si j’étais prêt à me lan­cer dans une telle aven­ture…; à m’offrir le luxe ou le risque d’une deuxième nais­sance, d’une seconde vie impure, hybride, sans doute plus longue, plus aléa­toire, plus expo­sée à des ébran­le­ments impré­vi­sibles, plus obs­ti­né­ment ques­tion­neuse que la pre­mière — [auto­suf­fi­sante], peu­plée de cer­ti­tudes, ten­dan­ciel­le­ment repliée sur elle-même et, par cela même, par­fois infa­tuée d’elle-même. Ma réponse fut, sans une seconde d’hésitation, oui!»

* «Une Langue venue d’ailleurs», p. 28. Haut

** En japo­nais «バビロンの流れのほとりにて», inédit en fran­çais. Haut

«Histoire de Quỳnh»

dans « Bulletin de la Société d’enseignement mutuel du Tonkin », vol. 7, nº 2, p. 153-199

dans «Bul­le­tin de la Socié­té d’enseignement mutuel du Ton­kin», vol. 7, no 2, p. 153-199

Il s’agit de la ver­sion viet­na­mienne de «La Légende de Xieng Mieng» («hnăṅ­sœ̄ jyṅ hmyṅ2»*). Entre facé­tie, comé­die bur­lesque et humour impu­dique, don­nant lieu à une satire effron­tée de la socié­té féo­dale, «La Légende de Xieng Mieng» ren­ferme des épi­sodes d’une plai­san­te­rie certes peu décente, mais à laquelle se plaisent les cam­pa­gnards du Sud-Est asia­tique. Ceux qui la jugent sévè­re­ment devraient son­ger à Gui­gnol, à Till l’Espiègle ou aux ouvrages d’un Rabe­lais. En réa­li­té, il y a là-dedans une gouaille robuste et opti­miste, et les per­son­nages qui en font les frais sont des types d’hommes détes­tés par le peuple des cam­pagnes : le char­la­tan, le man­da­rin cor­rom­pu, le let­tré igno­rant, le bonze débau­ché, jusqu’à l’Empereur de Chine; tous des vices per­son­ni­fiés, vic­times des farces et des atti­tudes pro­vo­cantes de Xieng Mieng. Com­ment carac­té­ri­ser ce der­nier? Quelque chose comme un mau­vais plai­sant, un bate­leur, un his­trion auquel on accor­dait beau­coup d’insolence et de ruse. Il jouait le rôle des fous de nos anciens rois. D’ailleurs, selon la ver­sion lao­tienne, il était le bouf­fon même de la Cour du roi de Tha­vaa­raa­va­dii. Je dis «selon la ver­sion lao­tienne», car comme dit M. Jacques Népote**, «cette his­toire n’est pas un iso­lat : elle se retrouve dans la plu­part des pays d’Asie du Sud-Est, et avec le même suc­cès, le héros por­tant seule­ment un nom dif­fé­rent : Si Tha­non Say au Siam, Thmenh Chey*** au Cam­bodge, Trạng Quỳnh au Viêt-nam, Ida Tala­ga à Bali, et bien d’autres encore». Le roi de Tha­vaa­raa­va­dii, donc, était res­té long­temps sans enfant. Il eut enfin un fils; mais les astro­logues pré­dirent que le prince mour­rait en sa dou­zième année, à moins que le roi n’adoptât un enfant né à la même heure que son fils. Et le roi d’adopter Xieng Mieng, enfant de basse extrac­tion qui devint le double affreux du prince.

* En lao­tien «ໜັງສືຊຽງໝ້ຽງ». Par­fois trans­crit «Sieng Mieng», «Siang Miang», «Xiang Miang», «Xien-Mien», «Sieng Hmieng2» ou «jyṅ hmyṅ2». Haut

** «Varia­tions sur un thème du bouf­fon royal en Asie du Sud-Est pénin­su­laire». Haut

*** «Thmenh le Vic­to­rieux». Par­fois trans­crit Tmeñ Jai, Tmen Chéi ou Tmenh Chey. Haut

Sima Qian, «Les Mémoires historiques. Tome IX. Chapitres 111-130»

éd. You Feng, Paris

éd. You Feng, Paris

Il s’agit des «Mémoires his­to­riques» («Shi Ji»*) de Sima Qian**, illustre chro­ni­queur chi­nois (IIe-Ier siècle av. J.-C.) que ses com­pa­triotes placent au-des­sus de tous en disant qu’autant le soleil l’emporte en éclat sur les autres astres, autant Sima Qian l’emporte en mérite sur les autres his­to­riens; et que les mis­sion­naires euro­péens sur­nomment l’«Héro­dote de la Chine». Fils d’un savant et savant lui-même, Sima Qian fut éle­vé par l’Empereur à la digni­té de «grand scribe» («tai shi»***) en 108 av. J.-C. Son père, qui avait été son pré­dé­ces­seur dans cet emploi, sem­blait l’avoir pré­vu; car il avait fait voya­ger son fils dans tout l’Empire et lui avait lais­sé un immense héri­tage en cartes et en manus­crits. De plus, dès que Sima Qian prit pos­ses­sion de sa charge, la Biblio­thèque impé­riale lui fut ouverte; il alla s’y ense­ve­lir. «De même qu’un homme qui porte une cuvette sur la tête ne peut pas lever les yeux vers le ciel, de même je rom­pis toute rela­tion… car jour et nuit je ne pen­sais qu’à employer jusqu’au bout mes indignes capa­ci­tés et j’appliquais tout mon cœur à m’acquitter de ma charge», dit-il****. Mais une dis­grâce qu’il s’attira en pre­nant la défense d’un mal­heu­reux, ou plu­tôt un mot cri­tique sur le goût de l’Empereur pour la magie*****, le fit tom­ber en dis­grâce et le condam­na à la cas­tra­tion. Sima Qian était si pauvre, qu’il ne fut pas en état de don­ner les deux cents onces d’argent pour se rédi­mer du sup­plice infa­mant. Ce mal­heur, qui assom­brit tout le reste de sa vie, ne fut pas sans exer­cer une pro­fonde influence sur sa pen­sée. Non seule­ment Sima Qian n’avait pas pu se rache­ter, mais per­sonne n’avait osé prendre sa défense. Aus­si loue-t-il fort dans ses «Mémoires his­to­riques» tous «ceux qui font peu de cas de leur propre vie pour aller au secours de l’homme de bien qui est en péril»******. Il approuve sou­vent aus­si des hommes qui avaient été calom­niés et mis au ban de la socié­té. Enfin, n’est-ce pas l’amertume de son propre cœur, aigri par la dou­leur, qui s’exprime dans ce cri : «Quand Zhu­fu Yan******* [mar­chait sur] le che­min des hon­neurs, tous les hauts digni­taires l’exaltaient; quand son renom fut abat­tu, et qu’il eut été mis à mort avec toute sa famille, les offi­ciers par­lèrent à l’envi de ses défauts; c’est déplo­rable!»

* En chi­nois «史記». Autre­fois trans­crit «Che Ki», «Se-ki», «Sée-ki», «Ssé-ki», «Schi Ki», «Shi Ki» ou «Shih Chi». Haut

** En chi­nois 司馬遷. Autre­fois trans­crit Sy-ma Ts’ien, Sémat­siene, Ssé­mat­sien, Se-ma Ts’ien, Sze-ma Csien, Sz’ma Ts’ien, Sze-ma Ts’ien, Sseû-ma Ts’ien, Sse-ma-thsien, Ssé ma Tsian ou Ssu-ma Ch’ien. Haut

*** En chi­nois 太史. Autre­fois trans­crit «t’ai che». Haut

**** «Lettre à Ren An» («報任安書»). Haut

***** Sima Qian avait cri­ti­qué tous les impos­teurs qui jouis­saient d’un grand cré­dit à la Cour grâce aux fables qu’ils débi­taient : tels étaient un magi­cien qui pré­ten­dait mon­trer les empreintes lais­sées par les pieds gigan­tesques d’êtres sur­na­tu­rels; un devin qui par­lait au nom de la prin­cesse des esprits, et en qui l’Empereur avait tant de confiance qu’il s’attablait seul avec lui; un char­la­tan qui pro­met­tait l’immortalité; etc. Haut

****** ch. 124. Haut

******* En chi­nois 主父偃. Autre­fois trans­crit Tchou-fou Yen ou Chu-fu Yen. L’Empereur Wu avait nom­mé, auprès de chaque roi, des conseillers qui étaient en réa­li­té des rap­por­teurs. Leur tâche était sou­vent périlleuse : le conseiller Zhu­fu Yan fut mis à mort avec toute sa famille à cause des faits qu’il avait rap­por­tés. Haut

«Écrits de Maître Wen, [ou] Livre de la pénétration du mystère»

éd. Les Belles Lettres, coll. Bibliothèque chinoise, Paris

éd. Les Belles Lettres, coll. Biblio­thèque chi­noise, Paris

Il s’agit de la ver­sion moderne du «Clas­sique de la péné­tra­tion du mys­tère»*Tongxuan zhen­jing»**), plus connu sous le titre de «Wen-zi»***, ouvrage attri­bué au phi­lo­sophe taoïste du même nom qui l’aurait com­po­sé pour éclair­cir les ensei­gne­ments de son maître Lao-tseu. En effet, beau­coup de pas­sages débutent par «Lao-tseu dit» et se veulent être un com­men­taire de ses théo­ries, mais un com­men­taire qui en four­ni­rait l’application pra­tique. Pour­tant, si l’on excepte les der­nières décen­nies, le «Wen-zi» n’a jamais vrai­ment rete­nu l’attention des let­trés chi­nois, qui éle­vaient des doutes sur son authen­ti­ci­té. Les Anciens n’ont légué à son sujet qu’une courte notice biblio­gra­phique (Ier siècle av. J.-C.) décri­vant l’ouvrage comme des dia­logues entre Wen-zi (Maître Wen), dis­ciple immé­diat de Lao-tseu, et le roi Ping. Or, le seul monarque suf­fi­sam­ment connu à avoir por­té ce nom étant Ping des Zhou****, qui vécut deux siècles avant (!) Lao-tseu, on a dès le départ sus­pec­té le «Wen-zi» de pré­tendre être plus ancien qu’il ne l’était. De plus, la ver­sion pre­mière, pré­sen­tée dans la notice, s’était per­due sous la dynas­tie des Han. Une ver­sion moderne parut par la suite, mais elle ne repré­sen­tait pas dans son inté­gri­té l’œuvre ori­gi­nale. Seul son cin­quième cha­pitre, inti­tu­lé «La Voie et la Ver­tu», était rédi­gé sous forme de dia­logues. Tout le reste mon­trait un carac­tère com­po­site et copiait ou imi­tait des pas­sages entiers du «Huai­nan zi» ou d’autres livres qui, réunis dans le sien, grin­çaient les uns contre les autres comme des dents ébré­chées. «Un faux a don­né nais­sance à un autre faux», concluait un let­tré chi­nois*****. Or, voi­ci qu’en 1973 on décou­vrit à Dingz­hou****** dans une tombe royale scel­lée en 55 av. J.-C. deux cent soixante-dix-sept tiges de bam­bou por­tant des bribes de la ver­sion ancienne du «Wen-zi». Un incen­die, pro­vo­qué par des pilleurs de tombe, les avait cal­ci­nées à demi, et leur état lais­sait si fort à dési­rer, qu’il fal­lut plus de vingt ans de tra­vail à l’équipe char­gée de leur déchif­fre­ment pour que parût la trans­crip­tion. Le «Wen-zi» sur tiges de bam­bou, loin de faire avan­cer la ques­tion de l’authenticité de l’œuvre, n’a fait que l’obscurcir davan­tage. Nous sommes en pré­sence de deux ver­sions dis­tinctes, rédi­gées par des auteurs dif­fé­rents, à des époques éloi­gnées l’une de l’autre.

* Autre­fois tra­duit «“King” appro­fon­dis­sant l’origine des choses». Haut

** En chi­nois «通玄真經». Autre­fois trans­crit «Toung-youèn tchin king», «T’ong-yuen-tchin-king» ou «T’ung hsüan chen ching». Haut

*** En chi­nois «文子». Autre­fois trans­crit «Wen-tze», «Wen-tzu» ou «Wen-tseu». Haut

**** En chi­nois 周平王. Haut

***** Liang Qichao (梁啟超). Haut

****** En chi­nois 定州. Ancien­ne­ment Dingxian (定縣). Haut

Mizubayashi, «Petit Éloge de l’errance»

éd. Gallimard, coll. Folio 2€, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. Folio 2€, Paris

Il s’agit du «Petit Éloge de l’errance» de M. Aki­ra Mizu­baya­shi, un Japo­nais d’expression fran­çaise (XXIe siècle). À l’âge de dix-huit ans, raconte M. Mizu­baya­shi, les écrits intimes de M. Ari­ma­sa Mori pro­vo­quèrent chez lui «un bou­le­ver­se­ment, un séisme inté­rieur d’une force inéga­lée»* et l’orientèrent d’une façon déci­sive vers le fran­çais et la culture qui en est indis­so­ciable. M. Mori avait été le pre­mier qui avait vu, dans cette langue et cette culture, une retraite pro­vi­soire où chaque Japo­nais pou­vait pui­ser des forces nou­velles pour faire adve­nir un jour un État meilleur; le pre­mier qui avait fait le vœu solen­nel de refaire sa vie, de recom­men­cer de zéro, en s’appropriant entiè­re­ment cette civi­li­sa­tion fran­çaise qui n’était pas la sienne, mais qu’il véné­rait. Dans «Babi­ron no nagare no hoto­ri nite»**, sous-titré en fran­çais «Sur les fleuves de Baby­lone», M. Mori avait écrit : «Je dois avan­cer dans l’effort d’appropriation hum­ble­ment, petit à petit, même si j’ai à peine le niveau d’un petit éco­lier ou d’un gamin d’école mater­nelle. Que les paroles pro­duites dans et à tra­vers la langue fran­çaise finissent par deve­nir équi­va­lentes à la chose, tel est pour moi l’objectif à atteindre. C’est seule­ment à ce moment-là que le fond des choses se révé­le­ra sous un nou­veau jour, s’incarnera dans une nou­velle vie; un monde nou­veau poin­dra. Si je réus­sis à éprou­ver, un tant soit peu, ce sen­ti­ment-là, c’est gagné! Pour le reste, je dois apprendre comme un enfant». Ain­si donc, devant l’exigence de la langue fran­çaise, qui lui appa­rais­sait comme un moyen d’atteindre «le fond des choses», M. Mori avait accep­té — acte inouï pour un intel­lec­tuel for­mé au Japon et ensei­gnant à la pres­ti­gieuse Uni­ver­si­té de Tôkyô — de tout réap­prendre et de se recon­naître dans la figure sidé­rante d’«un petit éco­lier». M. Mizu­baya­shi fut frap­pé comme par la foudre par ce texte. À peine avait-il lu le pas­sage dont j’ai extrait les lignes pré­cé­dentes, qu’il crut y entendre un appel à naître à «une nou­velle vie» par l’apprentissage du fran­çais; à pen­ser autre­ment son rap­port à l’autre, au monde; à s’arracher à sa langue natale, aux codes du confor­misme, de la sou­mis­sion, du res­pect impo­sé qu’elle véhi­cu­lait; à goû­ter au plai­sir de la liber­té : «Le texte de Mori me deman­dait, depuis la hau­teur insoup­çon­née d’un dis­cours phi­lo­so­phique et sur un ton aus­tère défiant toute atti­tude vel­léi­taire, si j’étais prêt à me lan­cer dans une telle aven­ture…; à m’offrir le luxe ou le risque d’une deuxième nais­sance, d’une seconde vie impure, hybride, sans doute plus longue, plus aléa­toire, plus expo­sée à des ébran­le­ments impré­vi­sibles, plus obs­ti­né­ment ques­tion­neuse que la pre­mière — [auto­suf­fi­sante], peu­plée de cer­ti­tudes, ten­dan­ciel­le­ment repliée sur elle-même et, par cela même, par­fois infa­tuée d’elle-même. Ma réponse fut, sans une seconde d’hésitation, oui!»

* «Une Langue venue d’ailleurs», p. 28. Haut

** En japo­nais «バビロンの流れのほとりにて», inédit en fran­çais. Haut

Mizubayashi, «Croisements»

dans « Critique », vol. 42, nº 474, p. 1141-1146

dans «Cri­tique», vol. 42, no 474, p. 1141-1146

Il s’agit de «Croi­se­ments» de M. Aki­ra Mizu­baya­shi, un Japo­nais d’expression fran­çaise (XXIe siècle). À l’âge de dix-huit ans, raconte M. Mizu­baya­shi, les écrits intimes de M. Ari­ma­sa Mori pro­vo­quèrent chez lui «un bou­le­ver­se­ment, un séisme inté­rieur d’une force inéga­lée»* et l’orientèrent d’une façon déci­sive vers le fran­çais et la culture qui en est indis­so­ciable. M. Mori avait été le pre­mier qui avait vu, dans cette langue et cette culture, une retraite pro­vi­soire où chaque Japo­nais pou­vait pui­ser des forces nou­velles pour faire adve­nir un jour un État meilleur; le pre­mier qui avait fait le vœu solen­nel de refaire sa vie, de recom­men­cer de zéro, en s’appropriant entiè­re­ment cette civi­li­sa­tion fran­çaise qui n’était pas la sienne, mais qu’il véné­rait. Dans «Babi­ron no nagare no hoto­ri nite»**, sous-titré en fran­çais «Sur les fleuves de Baby­lone», M. Mori avait écrit : «Je dois avan­cer dans l’effort d’appropriation hum­ble­ment, petit à petit, même si j’ai à peine le niveau d’un petit éco­lier ou d’un gamin d’école mater­nelle. Que les paroles pro­duites dans et à tra­vers la langue fran­çaise finissent par deve­nir équi­va­lentes à la chose, tel est pour moi l’objectif à atteindre. C’est seule­ment à ce moment-là que le fond des choses se révé­le­ra sous un nou­veau jour, s’incarnera dans une nou­velle vie; un monde nou­veau poin­dra. Si je réus­sis à éprou­ver, un tant soit peu, ce sen­ti­ment-là, c’est gagné! Pour le reste, je dois apprendre comme un enfant». Ain­si donc, devant l’exigence de la langue fran­çaise, qui lui appa­rais­sait comme un moyen d’atteindre «le fond des choses», M. Mori avait accep­té — acte inouï pour un intel­lec­tuel for­mé au Japon et ensei­gnant à la pres­ti­gieuse Uni­ver­si­té de Tôkyô — de tout réap­prendre et de se recon­naître dans la figure sidé­rante d’«un petit éco­lier». M. Mizu­baya­shi fut frap­pé comme par la foudre par ce texte. À peine avait-il lu le pas­sage dont j’ai extrait les lignes pré­cé­dentes, qu’il crut y entendre un appel à naître à «une nou­velle vie» par l’apprentissage du fran­çais; à pen­ser autre­ment son rap­port à l’autre, au monde; à s’arracher à sa langue natale, aux codes du confor­misme, de la sou­mis­sion, du res­pect impo­sé qu’elle véhi­cu­lait; à goû­ter au plai­sir de la liber­té : «Le texte de Mori me deman­dait, depuis la hau­teur insoup­çon­née d’un dis­cours phi­lo­so­phique et sur un ton aus­tère défiant toute atti­tude vel­léi­taire, si j’étais prêt à me lan­cer dans une telle aven­ture…; à m’offrir le luxe ou le risque d’une deuxième nais­sance, d’une seconde vie impure, hybride, sans doute plus longue, plus aléa­toire, plus expo­sée à des ébran­le­ments impré­vi­sibles, plus obs­ti­né­ment ques­tion­neuse que la pre­mière — [auto­suf­fi­sante], peu­plée de cer­ti­tudes, ten­dan­ciel­le­ment repliée sur elle-même et, par cela même, par­fois infa­tuée d’elle-même. Ma réponse fut, sans une seconde d’hésitation, oui!»

* «Une Langue venue d’ailleurs», p. 28. Haut

** En japo­nais «バビロンの流れのほとりにて», inédit en fran­çais. Haut

Mizubayashi, «Autour du bain : de l’intimité familiale à la sociabilité, [ou] Lettre à un ami français»

dans « Critique », vol. 39, nº 428-429, p. 5-15

dans «Cri­tique», vol. 39, no 428-429, p. 5-15

Il s’agit d’«Autour du bain» de M. Aki­ra Mizu­baya­shi, un Japo­nais d’expression fran­çaise (XXIe siècle). À l’âge de dix-huit ans, raconte M. Mizu­baya­shi, les écrits intimes de M. Ari­ma­sa Mori pro­vo­quèrent chez lui «un bou­le­ver­se­ment, un séisme inté­rieur d’une force inéga­lée»* et l’orientèrent d’une façon déci­sive vers le fran­çais et la culture qui en est indis­so­ciable. M. Mori avait été le pre­mier qui avait vu, dans cette langue et cette culture, une retraite pro­vi­soire où chaque Japo­nais pou­vait pui­ser des forces nou­velles pour faire adve­nir un jour un État meilleur; le pre­mier qui avait fait le vœu solen­nel de refaire sa vie, de recom­men­cer de zéro, en s’appropriant entiè­re­ment cette civi­li­sa­tion fran­çaise qui n’était pas la sienne, mais qu’il véné­rait. Dans «Babi­ron no nagare no hoto­ri nite»**, sous-titré en fran­çais «Sur les fleuves de Baby­lone», M. Mori avait écrit : «Je dois avan­cer dans l’effort d’appropriation hum­ble­ment, petit à petit, même si j’ai à peine le niveau d’un petit éco­lier ou d’un gamin d’école mater­nelle. Que les paroles pro­duites dans et à tra­vers la langue fran­çaise finissent par deve­nir équi­va­lentes à la chose, tel est pour moi l’objectif à atteindre. C’est seule­ment à ce moment-là que le fond des choses se révé­le­ra sous un nou­veau jour, s’incarnera dans une nou­velle vie; un monde nou­veau poin­dra. Si je réus­sis à éprou­ver, un tant soit peu, ce sen­ti­ment-là, c’est gagné! Pour le reste, je dois apprendre comme un enfant». Ain­si donc, devant l’exigence de la langue fran­çaise, qui lui appa­rais­sait comme un moyen d’atteindre «le fond des choses», M. Mori avait accep­té — acte inouï pour un intel­lec­tuel for­mé au Japon et ensei­gnant à la pres­ti­gieuse Uni­ver­si­té de Tôkyô — de tout réap­prendre et de se recon­naître dans la figure sidé­rante d’«un petit éco­lier». M. Mizu­baya­shi fut frap­pé comme par la foudre par ce texte. À peine avait-il lu le pas­sage dont j’ai extrait les lignes pré­cé­dentes, qu’il crut y entendre un appel à naître à «une nou­velle vie» par l’apprentissage du fran­çais; à pen­ser autre­ment son rap­port à l’autre, au monde; à s’arracher à sa langue natale, aux codes du confor­misme, de la sou­mis­sion, du res­pect impo­sé qu’elle véhi­cu­lait; à goû­ter au plai­sir de la liber­té : «Le texte de Mori me deman­dait, depuis la hau­teur insoup­çon­née d’un dis­cours phi­lo­so­phique et sur un ton aus­tère défiant toute atti­tude vel­léi­taire, si j’étais prêt à me lan­cer dans une telle aven­ture…; à m’offrir le luxe ou le risque d’une deuxième nais­sance, d’une seconde vie impure, hybride, sans doute plus longue, plus aléa­toire, plus expo­sée à des ébran­le­ments impré­vi­sibles, plus obs­ti­né­ment ques­tion­neuse que la pre­mière — [auto­suf­fi­sante], peu­plée de cer­ti­tudes, ten­dan­ciel­le­ment repliée sur elle-même et, par cela même, par­fois infa­tuée d’elle-même. Ma réponse fut, sans une seconde d’hésitation, oui!»

* «Une Langue venue d’ailleurs», p. 28. Haut

** En japo­nais «バビロンの流れのほとりにて», inédit en fran­çais. Haut

Mizubayashi, «Une Langue venue d’ailleurs»

éd. Gallimard, coll. L’Un et l’Autre, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. L’Un et l’Autre, Paris

Il s’agit d’«Une Langue venue d’ailleurs» de M. Aki­ra Mizu­baya­shi, un Japo­nais d’expression fran­çaise (XXIe siècle). À l’âge de dix-huit ans, raconte M. Mizu­baya­shi, les écrits intimes de M. Ari­ma­sa Mori pro­vo­quèrent chez lui «un bou­le­ver­se­ment, un séisme inté­rieur d’une force inéga­lée»* et l’orientèrent d’une façon déci­sive vers le fran­çais et la culture qui en est indis­so­ciable. M. Mori avait été le pre­mier qui avait vu, dans cette langue et cette culture, une retraite pro­vi­soire où chaque Japo­nais pou­vait pui­ser des forces nou­velles pour faire adve­nir un jour un État meilleur; le pre­mier qui avait fait le vœu solen­nel de refaire sa vie, de recom­men­cer de zéro, en s’appropriant entiè­re­ment cette civi­li­sa­tion fran­çaise qui n’était pas la sienne, mais qu’il véné­rait. Dans «Babi­ron no nagare no hoto­ri nite»**, sous-titré en fran­çais «Sur les fleuves de Baby­lone», M. Mori avait écrit : «Je dois avan­cer dans l’effort d’appropriation hum­ble­ment, petit à petit, même si j’ai à peine le niveau d’un petit éco­lier ou d’un gamin d’école mater­nelle. Que les paroles pro­duites dans et à tra­vers la langue fran­çaise finissent par deve­nir équi­va­lentes à la chose, tel est pour moi l’objectif à atteindre. C’est seule­ment à ce moment-là que le fond des choses se révé­le­ra sous un nou­veau jour, s’incarnera dans une nou­velle vie; un monde nou­veau poin­dra. Si je réus­sis à éprou­ver, un tant soit peu, ce sen­ti­ment-là, c’est gagné! Pour le reste, je dois apprendre comme un enfant». Ain­si donc, devant l’exigence de la langue fran­çaise, qui lui appa­rais­sait comme un moyen d’atteindre «le fond des choses», M. Mori avait accep­té — acte inouï pour un intel­lec­tuel for­mé au Japon et ensei­gnant à la pres­ti­gieuse Uni­ver­si­té de Tôkyô — de tout réap­prendre et de se recon­naître dans la figure sidé­rante d’«un petit éco­lier». M. Mizu­baya­shi fut frap­pé comme par la foudre par ce texte. À peine avait-il lu le pas­sage dont j’ai extrait les lignes pré­cé­dentes, qu’il crut y entendre un appel à naître à «une nou­velle vie» par l’apprentissage du fran­çais; à pen­ser autre­ment son rap­port à l’autre, au monde; à s’arracher à sa langue natale, aux codes du confor­misme, de la sou­mis­sion, du res­pect impo­sé qu’elle véhi­cu­lait; à goû­ter au plai­sir de la liber­té : «Le texte de Mori me deman­dait, depuis la hau­teur insoup­çon­née d’un dis­cours phi­lo­so­phique et sur un ton aus­tère défiant toute atti­tude vel­léi­taire, si j’étais prêt à me lan­cer dans une telle aven­ture…; à m’offrir le luxe ou le risque d’une deuxième nais­sance, d’une seconde vie impure, hybride, sans doute plus longue, plus aléa­toire, plus expo­sée à des ébran­le­ments impré­vi­sibles, plus obs­ti­né­ment ques­tion­neuse que la pre­mière — [auto­suf­fi­sante], peu­plée de cer­ti­tudes, ten­dan­ciel­le­ment repliée sur elle-même et, par cela même, par­fois infa­tuée d’elle-même. Ma réponse fut, sans une seconde d’hésitation, oui!»

* «Une Langue venue d’ailleurs», p. 28. Haut

** En japo­nais «バビロンの流れのほとりにて», inédit en fran­çais. Haut

Mizubayashi, «Un Amour de “Mille-ans” : roman»

éd. Gallimard, Paris

éd. Gal­li­mard, Paris

Il s’agit d’«Un Amour de “Mille-ans”» de M. Aki­ra Mizu­baya­shi, un Japo­nais d’expression fran­çaise (XXIe siècle). À l’âge de dix-huit ans, raconte M. Mizu­baya­shi, les écrits intimes de M. Ari­ma­sa Mori pro­vo­quèrent chez lui «un bou­le­ver­se­ment, un séisme inté­rieur d’une force inéga­lée»* et l’orientèrent d’une façon déci­sive vers le fran­çais et la culture qui en est indis­so­ciable. M. Mori avait été le pre­mier qui avait vu, dans cette langue et cette culture, une retraite pro­vi­soire où chaque Japo­nais pou­vait pui­ser des forces nou­velles pour faire adve­nir un jour un État meilleur; le pre­mier qui avait fait le vœu solen­nel de refaire sa vie, de recom­men­cer de zéro, en s’appropriant entiè­re­ment cette civi­li­sa­tion fran­çaise qui n’était pas la sienne, mais qu’il véné­rait. Dans «Babi­ron no nagare no hoto­ri nite»**, sous-titré en fran­çais «Sur les fleuves de Baby­lone», M. Mori avait écrit : «Je dois avan­cer dans l’effort d’appropriation hum­ble­ment, petit à petit, même si j’ai à peine le niveau d’un petit éco­lier ou d’un gamin d’école mater­nelle. Que les paroles pro­duites dans et à tra­vers la langue fran­çaise finissent par deve­nir équi­va­lentes à la chose, tel est pour moi l’objectif à atteindre. C’est seule­ment à ce moment-là que le fond des choses se révé­le­ra sous un nou­veau jour, s’incarnera dans une nou­velle vie; un monde nou­veau poin­dra. Si je réus­sis à éprou­ver, un tant soit peu, ce sen­ti­ment-là, c’est gagné! Pour le reste, je dois apprendre comme un enfant». Ain­si donc, devant l’exigence de la langue fran­çaise, qui lui appa­rais­sait comme un moyen d’atteindre «le fond des choses», M. Mori avait accep­té — acte inouï pour un intel­lec­tuel for­mé au Japon et ensei­gnant à la pres­ti­gieuse Uni­ver­si­té de Tôkyô — de tout réap­prendre et de se recon­naître dans la figure sidé­rante d’«un petit éco­lier». M. Mizu­baya­shi fut frap­pé comme par la foudre par ce texte. À peine avait-il lu le pas­sage dont j’ai extrait les lignes pré­cé­dentes, qu’il crut y entendre un appel à naître à «une nou­velle vie» par l’apprentissage du fran­çais; à pen­ser autre­ment son rap­port à l’autre, au monde; à s’arracher à sa langue natale, aux codes du confor­misme, de la sou­mis­sion, du res­pect impo­sé qu’elle véhi­cu­lait; à goû­ter au plai­sir de la liber­té : «Le texte de Mori me deman­dait, depuis la hau­teur insoup­çon­née d’un dis­cours phi­lo­so­phique et sur un ton aus­tère défiant toute atti­tude vel­léi­taire, si j’étais prêt à me lan­cer dans une telle aven­ture…; à m’offrir le luxe ou le risque d’une deuxième nais­sance, d’une seconde vie impure, hybride, sans doute plus longue, plus aléa­toire, plus expo­sée à des ébran­le­ments impré­vi­sibles, plus obs­ti­né­ment ques­tion­neuse que la pre­mière — [auto­suf­fi­sante], peu­plée de cer­ti­tudes, ten­dan­ciel­le­ment repliée sur elle-même et, par cela même, par­fois infa­tuée d’elle-même. Ma réponse fut, sans une seconde d’hésitation, oui!»

* «Une Langue venue d’ailleurs», p. 28. Haut

** En japo­nais «バビロンの流れのほとりにて», inédit en fran­çais. Haut

Mizubayashi, «L’Île du bonheur entre le français et le japonais»

dans « L’Atelier du roman », nº 71, p. 186-196

dans «L’Atelier du roman», no 71, p. 186-196

Il s’agit de «L’Île du bon­heur entre le fran­çais et le japo­nais» de M. Aki­ra Mizu­baya­shi, un Japo­nais d’expression fran­çaise (XXIe siècle). À l’âge de dix-huit ans, raconte M. Mizu­baya­shi, les écrits intimes de M. Ari­ma­sa Mori pro­vo­quèrent chez lui «un bou­le­ver­se­ment, un séisme inté­rieur d’une force inéga­lée»* et l’orientèrent d’une façon déci­sive vers le fran­çais et la culture qui en est indis­so­ciable. M. Mori avait été le pre­mier qui avait vu, dans cette langue et cette culture, une retraite pro­vi­soire où chaque Japo­nais pou­vait pui­ser des forces nou­velles pour faire adve­nir un jour un État meilleur; le pre­mier qui avait fait le vœu solen­nel de refaire sa vie, de recom­men­cer de zéro, en s’appropriant entiè­re­ment cette civi­li­sa­tion fran­çaise qui n’était pas la sienne, mais qu’il véné­rait. Dans «Babi­ron no nagare no hoto­ri nite»**, sous-titré en fran­çais «Sur les fleuves de Baby­lone», M. Mori avait écrit : «Je dois avan­cer dans l’effort d’appropriation hum­ble­ment, petit à petit, même si j’ai à peine le niveau d’un petit éco­lier ou d’un gamin d’école mater­nelle. Que les paroles pro­duites dans et à tra­vers la langue fran­çaise finissent par deve­nir équi­va­lentes à la chose, tel est pour moi l’objectif à atteindre. C’est seule­ment à ce moment-là que le fond des choses se révé­le­ra sous un nou­veau jour, s’incarnera dans une nou­velle vie; un monde nou­veau poin­dra. Si je réus­sis à éprou­ver, un tant soit peu, ce sen­ti­ment-là, c’est gagné! Pour le reste, je dois apprendre comme un enfant». Ain­si donc, devant l’exigence de la langue fran­çaise, qui lui appa­rais­sait comme un moyen d’atteindre «le fond des choses», M. Mori avait accep­té — acte inouï pour un intel­lec­tuel for­mé au Japon et ensei­gnant à la pres­ti­gieuse Uni­ver­si­té de Tôkyô — de tout réap­prendre et de se recon­naître dans la figure sidé­rante d’«un petit éco­lier». M. Mizu­baya­shi fut frap­pé comme par la foudre par ce texte. À peine avait-il lu le pas­sage dont j’ai extrait les lignes pré­cé­dentes, qu’il crut y entendre un appel à naître à «une nou­velle vie» par l’apprentissage du fran­çais; à pen­ser autre­ment son rap­port à l’autre, au monde; à s’arracher à sa langue natale, aux codes du confor­misme, de la sou­mis­sion, du res­pect impo­sé qu’elle véhi­cu­lait; à goû­ter au plai­sir de la liber­té : «Le texte de Mori me deman­dait, depuis la hau­teur insoup­çon­née d’un dis­cours phi­lo­so­phique et sur un ton aus­tère défiant toute atti­tude vel­léi­taire, si j’étais prêt à me lan­cer dans une telle aven­ture…; à m’offrir le luxe ou le risque d’une deuxième nais­sance, d’une seconde vie impure, hybride, sans doute plus longue, plus aléa­toire, plus expo­sée à des ébran­le­ments impré­vi­sibles, plus obs­ti­né­ment ques­tion­neuse que la pre­mière — [auto­suf­fi­sante], peu­plée de cer­ti­tudes, ten­dan­ciel­le­ment repliée sur elle-même et, par cela même, par­fois infa­tuée d’elle-même. Ma réponse fut, sans une seconde d’hésitation, oui!»

* «Une Langue venue d’ailleurs», p. 28. Haut

** En japo­nais «バビロンの流れのほとりにて», inédit en fran­çais. Haut

Mizubayashi, «Mélodie : chronique d’une passion»

éd. Gallimard, coll. L’Un et l’Autre, Paris

éd. Gal­li­mard, coll. L’Un et l’Autre, Paris

Il s’agit de «Mélo­die : chro­nique d’une pas­sion» de M. Aki­ra Mizu­baya­shi, un Japo­nais d’expression fran­çaise (XXIe siècle). À l’âge de dix-huit ans, raconte M. Mizu­baya­shi, les écrits intimes de M. Ari­ma­sa Mori pro­vo­quèrent chez lui «un bou­le­ver­se­ment, un séisme inté­rieur d’une force inéga­lée»* et l’orientèrent d’une façon déci­sive vers le fran­çais et la culture qui en est indis­so­ciable. M. Mori avait été le pre­mier qui avait vu, dans cette langue et cette culture, une retraite pro­vi­soire où chaque Japo­nais pou­vait pui­ser des forces nou­velles pour faire adve­nir un jour un État meilleur; le pre­mier qui avait fait le vœu solen­nel de refaire sa vie, de recom­men­cer de zéro, en s’appropriant entiè­re­ment cette civi­li­sa­tion fran­çaise qui n’était pas la sienne, mais qu’il véné­rait. Dans «Babi­ron no nagare no hoto­ri nite»**, sous-titré en fran­çais «Sur les fleuves de Baby­lone», M. Mori avait écrit : «Je dois avan­cer dans l’effort d’appropriation hum­ble­ment, petit à petit, même si j’ai à peine le niveau d’un petit éco­lier ou d’un gamin d’école mater­nelle. Que les paroles pro­duites dans et à tra­vers la langue fran­çaise finissent par deve­nir équi­va­lentes à la chose, tel est pour moi l’objectif à atteindre. C’est seule­ment à ce moment-là que le fond des choses se révé­le­ra sous un nou­veau jour, s’incarnera dans une nou­velle vie; un monde nou­veau poin­dra. Si je réus­sis à éprou­ver, un tant soit peu, ce sen­ti­ment-là, c’est gagné! Pour le reste, je dois apprendre comme un enfant». Ain­si donc, devant l’exigence de la langue fran­çaise, qui lui appa­rais­sait comme un moyen d’atteindre «le fond des choses», M. Mori avait accep­té — acte inouï pour un intel­lec­tuel for­mé au Japon et ensei­gnant à la pres­ti­gieuse Uni­ver­si­té de Tôkyô — de tout réap­prendre et de se recon­naître dans la figure sidé­rante d’«un petit éco­lier». M. Mizu­baya­shi fut frap­pé comme par la foudre par ce texte. À peine avait-il lu le pas­sage dont j’ai extrait les lignes pré­cé­dentes, qu’il crut y entendre un appel à naître à «une nou­velle vie» par l’apprentissage du fran­çais; à pen­ser autre­ment son rap­port à l’autre, au monde; à s’arracher à sa langue natale, aux codes du confor­misme, de la sou­mis­sion, du res­pect impo­sé qu’elle véhi­cu­lait; à goû­ter au plai­sir de la liber­té : «Le texte de Mori me deman­dait, depuis la hau­teur insoup­çon­née d’un dis­cours phi­lo­so­phique et sur un ton aus­tère défiant toute atti­tude vel­léi­taire, si j’étais prêt à me lan­cer dans une telle aven­ture…; à m’offrir le luxe ou le risque d’une deuxième nais­sance, d’une seconde vie impure, hybride, sans doute plus longue, plus aléa­toire, plus expo­sée à des ébran­le­ments impré­vi­sibles, plus obs­ti­né­ment ques­tion­neuse que la pre­mière — [auto­suf­fi­sante], peu­plée de cer­ti­tudes, ten­dan­ciel­le­ment repliée sur elle-même et, par cela même, par­fois infa­tuée d’elle-même. Ma réponse fut, sans une seconde d’hésitation, oui!»

* «Une Langue venue d’ailleurs», p. 28. Haut

** En japo­nais «バビロンの流れのほとりにて», inédit en fran­çais. Haut

Sima Qian, «Les Mémoires historiques. Tome VIII. Chapitres 81-110»

éd. You Feng, Paris

éd. You Feng, Paris

Il s’agit des «Mémoires his­to­riques» («Shi Ji»*) de Sima Qian**, illustre chro­ni­queur chi­nois (IIe-Ier siècle av. J.-C.) que ses com­pa­triotes placent au-des­sus de tous en disant qu’autant le soleil l’emporte en éclat sur les autres astres, autant Sima Qian l’emporte en mérite sur les autres his­to­riens; et que les mis­sion­naires euro­péens sur­nomment l’«Héro­dote de la Chine». Fils d’un savant et savant lui-même, Sima Qian fut éle­vé par l’Empereur à la digni­té de «grand scribe» («tai shi»***) en 108 av. J.-C. Son père, qui avait été son pré­dé­ces­seur dans cet emploi, sem­blait l’avoir pré­vu; car il avait fait voya­ger son fils dans tout l’Empire et lui avait lais­sé un immense héri­tage en cartes et en manus­crits. De plus, dès que Sima Qian prit pos­ses­sion de sa charge, la Biblio­thèque impé­riale lui fut ouverte; il alla s’y ense­ve­lir. «De même qu’un homme qui porte une cuvette sur la tête ne peut pas lever les yeux vers le ciel, de même je rom­pis toute rela­tion… car jour et nuit je ne pen­sais qu’à employer jusqu’au bout mes indignes capa­ci­tés et j’appliquais tout mon cœur à m’acquitter de ma charge», dit-il****. Mais une dis­grâce qu’il s’attira en pre­nant la défense d’un mal­heu­reux, ou plu­tôt un mot cri­tique sur le goût de l’Empereur pour la magie*****, le fit tom­ber en dis­grâce et le condam­na à la cas­tra­tion. Sima Qian était si pauvre, qu’il ne fut pas en état de don­ner les deux cents onces d’argent pour se rédi­mer du sup­plice infa­mant. Ce mal­heur, qui assom­brit tout le reste de sa vie, ne fut pas sans exer­cer une pro­fonde influence sur sa pen­sée. Non seule­ment Sima Qian n’avait pas pu se rache­ter, mais per­sonne n’avait osé prendre sa défense. Aus­si loue-t-il fort dans ses «Mémoires his­to­riques» tous «ceux qui font peu de cas de leur propre vie pour aller au secours de l’homme de bien qui est en péril»******. Il approuve sou­vent aus­si des hommes qui avaient été calom­niés et mis au ban de la socié­té. Enfin, n’est-ce pas l’amertume de son propre cœur, aigri par la dou­leur, qui s’exprime dans ce cri : «Quand Zhu­fu Yan******* [mar­chait sur] le che­min des hon­neurs, tous les hauts digni­taires l’exaltaient; quand son renom fut abat­tu, et qu’il eut été mis à mort avec toute sa famille, les offi­ciers par­lèrent à l’envi de ses défauts; c’est déplo­rable!»

* En chi­nois «史記». Autre­fois trans­crit «Che Ki», «Se-ki», «Sée-ki», «Ssé-ki», «Schi Ki», «Shi Ki» ou «Shih Chi». Haut

** En chi­nois 司馬遷. Autre­fois trans­crit Sy-ma Ts’ien, Sémat­siene, Ssé­mat­sien, Se-ma Ts’ien, Sze-ma Csien, Sz’ma Ts’ien, Sze-ma Ts’ien, Sseû-ma Ts’ien, Sse-ma-thsien, Ssé ma Tsian ou Ssu-ma Ch’ien. Haut

*** En chi­nois 太史. Autre­fois trans­crit «t’ai che». Haut

**** «Lettre à Ren An» («報任安書»). Haut

***** Sima Qian avait cri­ti­qué tous les impos­teurs qui jouis­saient d’un grand cré­dit à la Cour grâce aux fables qu’ils débi­taient : tels étaient un magi­cien qui pré­ten­dait mon­trer les empreintes lais­sées par les pieds gigan­tesques d’êtres sur­na­tu­rels; un devin qui par­lait au nom de la prin­cesse des esprits, et en qui l’Empereur avait tant de confiance qu’il s’attablait seul avec lui; un char­la­tan qui pro­met­tait l’immortalité; etc. Haut

****** ch. 124. Haut

******* En chi­nois 主父偃. Autre­fois trans­crit Tchou-fou Yen ou Chu-fu Yen. L’Empereur Wu avait nom­mé, auprès de chaque roi, des conseillers qui étaient en réa­li­té des rap­por­teurs. Leur tâche était sou­vent périlleuse : le conseiller Zhu­fu Yan fut mis à mort avec toute sa famille à cause des faits qu’il avait rap­por­tés. Haut